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J'entrai dans la salle de jeu.
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venait d'un revolver que son propriétaire avait laissé choir et dont le coup était parti. s'entrai dans la salle de jeu, toute brillante de dorures et de lumières. Autour d’une table couverte d'un tapis vert, une vingtaine d'hommes à barbes incultes, en chemises de laine, la ceinture bardée de pistolets, jouaient au lansquenet et payaient les enjeux en poudre d'or. Des Chinois faisaient circuler des grogs plus chargés d'eau-de-vie que d'eau , et recevaient souvent des joueurs heureux une pincée du précieux métal. En somme, ce spectacle avait quelque chose d’attristant, et je sortis au plus vite de cet antre.
Je devais partir le lendemain pour Mazatlan, et, à la pointe du jour, mon ami de la veille vint m'éveiller et me conduisit à bord de la goëlette américaine qui devait m'emmener.
— Vous connaissez maintenant toute mon affaire, me dit-il, que feriez-vous à ma place?
— J'accepterais, lui dis-je, les dix millions offerts, et je me hâterais de gagner l'Europe pour y vivre en paix.
— Peuh! me dit-il, avec mes dix millions qui, en somme, seraient réduits à cinq, puisque je dois les partager, j'aurais l'air d'un pleutre à Londres ou à Paris. Décidément il me faut mes dix millions, j'ai des nièces à doter.
Cinq ans plus tard, en traversant Cordova, petite ville située sur la grande route de Vera-Cruz à Mexico, je mis pied à terre devant une épicerie où je voulais faire l'achat d’une mèche pour mon briquet. Quelle ne fut pas ma surprise en apercevant derrière le comptoir mon guide de San Francisco. Les journaux mexicains avaient parlé de son procès, puis de son emprisonnement, quelques-uns des titres qu'il avait produits s'étant trouvés faux. Jouan, je puis le nommer, je crois, sans indiscrétion, me fit entrer dans son arrière-boutique et me raconta de nouveau son histoire. Il avait été réellement emprisonné, et, après deux ans d'une assez rude captivité, avait
réussi à s'évader,
— J'aurais dù suivre votre conseil, me dit-il, maisafin d'avoir mes dix millions j'eus la diabolique idée de changer les ares en hectares sur mes titres de propriété. La plaisanterie allait réussir, et c'était un coup de maître que de refaire les Yankees de cinquante millions de francs, lorsque je me pris de dispute avec mon associé, [l voulait la part du lion, déclarant que si je n'accédais pas à ses exigences, il me dénoncerait comme faussaire. Je pris les devants, je dévoilai notre petite affaire au juge américain, on m'emprisonna; mon associé réussit à s'échapper, et, profitant à leur tour des circonstances, ce qui fut de bonne œuerre, les Américains s'empressèrent de déclarer tous mes titres faux et empochèrent les dix millions que je posséderais si je vous avais écouté.
Cette confession, faite très-naïvement, m'apprit que vingt ans de séjour en Californie peuvent singulièrement modifier une conscience, même française.
— Après tout, me dit philosophiquement le propriétaire des terrains de San Francisco, je possède plusieurs lieues carrées de pays dans la Sonore, dont les Américains s'empareront tôt ou tard. Je prendrai ma revanche alors, car cette fois mes titres sont bien en règle. Mais c'est égal, ce sont de fameux gredns que les Yankees.
I me reste à vous affirmer, chers lecteurs, que ceci n'est pas un conte. |
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Ca .
Départ du Havre. — Jambe de cerf. — Le señor Baudoin. — Blanc et noir de poulet. — Le comte de Monistrel et le baron Martin, — Les vents alizés, — Calme équatorial, — Le phaéton, — Une arrestation,
Les utopistes modernes ont beau dire, l'amour de la patrie n'est pas un vain mot. Sept fois, du pont d'un navire, j'ai vu les côtes de France se dessiner vigoureusement à l'horizon, s'effacer à mesure que le vent ou la vapeur m'entraînait vers le large, et sept fois mon cœur oppressé a battu douloureusement. Dans ces occasions, je me plaçais à l'arrière du vaisseau, loin de tout importun. Là, l'œil humide, je regardais s'amoindrir peu à peu le rivage ou les hautes falaises que l'éloignement transformait en vapeurs bleuâtres, et je faisais des vœux pour le cher pays que j'abandonnais. Je frissonnais à
l'idée que la mort pouvait me saisir tout à coup loin de ce sol
aimé, et qu'une terre étrangère pèserait sur mon cercueil. Mais
bientôt je secouais la tête pour chasser ces pensées funèbres.
Lors de mon premier voyage, j'avais vingl ans, et je me
croyais plus maître de la vie qu’elle n'était maîtresse de ma
destinée, Il me paraissait impossible que mes désirs ne devins-
sent pas lôt ou tard des réalités : il ne s'agissait que d’at-
tendre.
J'ai attendu, ou plutôt les heures, les jours, les années se sont dispensés d'attendre. Que de fleurs à la veille d'éclore ont péri sans s'épanouir! Combien, qui ne devaient jamais se flétrir, jonchent aujourd'hui de leurs pétales décolorés les routes
que j'ai parcourues! Il faut vivre un peu d'idéal, mais n'élever trop haut ni ses désirs ni ses rêves, si l’on veut éviter les chutes douloureuses ; il faut, autant que possible, ne jamais oublier que la vie ne se recommence pas, et que des deux faces qu'elle nous présente, le passé et l'avenir, la dernière seule nous appartient véritablement.
Le 4 janvier 1853, je me tenais sur la dunette d'un brick qui mettait à la voile pour le Yucatan. Armé d'une longue-vue, je regardais le Havre de Grâce disparaître derrière la tour de François 1‘, démolie, il y a quelques années, pour agrandir l'entrée trop étroite du port. Il était trois heures de l'aprèsmidi, le ciel était noir, la mer agitée. Après nous avoir conduits au large, le pilote descendi£ dans son embarcation, guidée par un rameur que nous trainions à la remorque, et nous abandonna. Les voiles furent orientées, puis le Zampa, bondissant et gémissant, se mit bravement à fendre les vagues, qui semblaient essayer de lui barrer le passage. Grâce à la brume, la terre s'effaça plus vite que je ne l'aurais voulu. Je reportai alors mes regards sur une mouette qui, poussant des cris rauques, suivait notre sillage et trempait de temps à autre ses ailes dans l’écume frémissante. Il était presque nuit lorsque l'oiseau, s'élevant dans les airs, fit deux fois le tour du navire et s'enfonça résolûment dans le brouillard. I reg'agnait à tired’aile la roche où ses pareils dressent leurs nids, et emportait mon dernier souvenir à la patrie.
Pendant douze jours le Zampa lutta contre le gros temps. A l'heure des repas, bien qu'en proie à un fâcheux malaise, je m'asseyais seul en face du capitaine et de son second. Le froid était intense ; le pont, sans cesse balayé par les lames, n'offrait
aucun abri, Du fond des cabines s'élevaient des g'émissements,
poussés par mes compagnons de voyage, qui enviaient mes libres allures. Notre équipage, composé de huit matelots, travaillait nuit et jour et succombait de fatigue. Nul n'était gai à bord, sauf Jambe de cerf, qui fredonnait sans cesse, et que Fon apercevait aussi bien à l'arrière qu'à l'avant du navire, dans les cabines ou sur les vergues, comme s'il eût eu le don de se multiplier. Je me conduisais un peu comme Jambe de cerf, c’est-à-dire que je furetais partout, mais avec un désavantage marqué. Si je me mettais en route pour le cabestan en même temps que lui, par exemple, j'arrivais infailliblement le dernier, et lorsque je croyais le rejoindre, je l’entendais chanter au-dessus de ma tête, ou répondre d’un coin quelconque du navire au capitaine qui l'interpellait. Un fait curieux, c'est que, tout le monde à bord ayant le droit de commander à Jambe de cerf, l’agile petit être trouvait moyen de satisfaire tout le monde. Jamais, de mémoire d'écureuil, ne se vit pareille activité, et pourtant Jambe de cerf n'appartenait pas à l’ordre des rongeurs.
Jambe de cerf avait quatorze ans, deux yeux noirs ouverts sur un visage aux (raits réguliers, des dents solides, un pantalon trop court et une chevelure inculte. Il était né sur les côtes de Bretagne, non loin de Piriace. Depuis trois ans qu'il naviguait en qualité de mousse, Jambe de cerf avait visité l'Inde, le Brésil, Terre-Neuve et l'Océanie, Lorsque je pouvais le décider à causer un instant, je l’amenais à me raconter ses voyages, et rien de plus divertissant que les remarques de ce fin observateur. Au résumé, de tous les pays qu'il avait vus, un seul lui semblait beau, fertile, gai — le sien. Il ne connaissait rien de supérieur à la chaumière où il était né, où sa mère l’attendait. Le voyage au Yucatan, duquel on peut ne pas revenir à cause de la fièvre jaune, est toujours bien payé, et un surcroît d'appointements avait déterminé le mousse à visiter Campèche au lieu de New-York. Jambe de cerf avait ses théo-
ries; il croyait fermement en Dieu et pas du tout à la fièvre
jaune, ou plutôt, selon lui, la noire maladie ne s'attaquait qu'aux imbéciles. Il ne songeait done qu'à une chose, aux soixante-quinze francs que devait lui rapporter son voyage. Ce trésor de soixante-quinze francs, le mousse le considérait comme une mine inépuisable, et ce qu'il se proposait d'acheter à sa mère avec cette somme si rudement gagnée, les flancs du Zampa n'eussent pu le contenir. Jambe de cerf atteignait à peine cet âge dont j'ai parlé, où l’on se croit maître de la vie. Un point indiscutable, c’est que j'oubliais le mauvais temps lorsque je pouvais m'entretenir un moment avec le petit matelot. Il se répétait un peu; mais il lançait de ces mots comme les bons et braves cœurs seuls savent en trouver; on ne se lassait pas de l'écouter.
La vie de passager est insupportable; l'oisiveté à laquelle elle condamne double la longueur du temps, et les malheureux voyageurs promènent leur ennui de la poupe à la proue du navire, de la dunette à la salle à manger. On ne peut toujours lire, les promenades de long: en large deviennent fastidieuses, et cependant l'exercice est salutaire. Aussi, dès mon arrivée à bord d’un bateau, je me pose en apprenti et, dans mon propre intérêt, j'essaye de me rendre utile. Je monte dans les hunes, J'apprends le nom des cordages, le maniement du gouvernail, les cent et quelques manières de faire un nœud. Pourvu de ces connaissances, j'aide les matelots dans leur tâche, ou du moins j'ai l'air de les aider, ce qui me vaut leur amitié. A bord du Zampa, sans compter le capitaine, son second et Jambe de cerf, j'eus bientôt pour amis Mathurin, Jean et Pornic; je ne sais si je dois nommer Baudoin.
Baudoin habitait sur le pont, dans le canot que l'on place près du grand mât. Il était d'assez méchante humeur et ne cessail guère de grogner. Doué d'un appétit formidable et peu délicat, on ne pouvait le rassasier : Jambe de cerf le lui repro-
chait souvent. Baudoin, hargneux et maussade, se montrait avec moi d'une familiarité rare et bon compagnon. Le matin,
j'obtenais parfois qu'on le laissàt se promener sur le pont; le malheureux, aussi peu accoutumé au tangage qu'au roulis, voulait me suivre, trébuchait, chutait, se relevait furieux et grognait, sa ressource suprême. Îl fallait recourir à la force pour le réintégrer dans son canot, car le capitaine, rigide ahservateur des convenances, ne permettait jamais qu'un passager de l'entre-pont gravît les degrés qui conduisaient à la dunette. La raison de cette rigueur ne manque pas de logique ; un passager de cabine paye cinq cents francs, celui d'entrepont n’en paye que trois cents; or, une somme de deux cents francs creuse entre deux hommes un abîme dont les personnes qui ont fait un voyage au long cours connaissent seules la profondeur.
A première vue, on pourrait croire qu'un passager de seconde classe est nécessairement un être inférieur à tout passager de première. Eh bien, chose étrange, il n’en est rien, Dans mes sept traversées — ce n'est pas pour me vanter que jé les rappelle — j'ai rencontré, toutes proportions gardées, autant d'hommes spirituels ou bien élevés en bas de la dunette que dessus. Je m'égare; Baudoin n'était supérieur à personne, c'était moins un passager qu'une victime, et le capitaine avait raison de l’exelure de l'enceinte réservée.
Baudoin était une victime! Les ordres de l'armateur ne permettaient aucune faiblesse au capitaine, il devait ordonner l'exécution du prisonnier aussitôt que nous aurions atteint je ne sais plus quel degré de latitude. Quel était le crime du malheureux? Hélas! celui de toute sa race : il était bon à manger, Un soir, le quinzième après notre sortie du Havre, comme le vent nous laissait en repos pour la première fois et voulait bien se contenter de gonfler nos voiles, le capitaine, tout en fumant sa pipe sur le pont, répondit à un grognement de Baudoin en me vantant les talents du cuisinier que nous avions à bord. Le mauvais temps, jusqu'alors, avait empêché
le maître coq de montrer sa science. Le jour de la mort de
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Baudoin, et même les jours suivants, je mangerais — le capitaine me l'affirma sous serment — du boudin, des saucisses, du jambon, des pieds à la Sainte-Ménchould, du lard aux choux et du chou au lard, comme jamais il ne m'avait été donné d'en manger. Cette énumération, chers lecteurs, a suffi, je suppose, pour vous apprendre que Baudoin appartenait à ce genre de pachydermes dont M. Isidore Geoffroy a fait la famille des suilliens, et que l'on nomme verrats, truies ou pourceaux, selon leur sexe ou leur âge.
Remarquons, en passant, qu'avec les poules et les dindons, l'animal qui servait de chien à saint Antoine est une des grandes ressources des voyages au long cours. On sait à quelle époque les dindons furent civilisés, mais on ignore quel est le type originel de notre porc, si bien modifié et transformé par les éleveurs anglais. Quant à la poule, on la croit originaire de Perse. Ce que l'on sait de source certaine, c’est que l'Inde, dès les temps les plus reculés, nous a fourni cette utile espèce d'oiseau. D'un autre côté, ce n’est pas sans surprise que les Européens ont retrouvé la poule domestique dans toutes les îles de la mer du Sud. A Oualan, île située entre le groupe des Carolines et l'archipel Mulgraves, les poules et les coqs, bien que très-communs, ne servaient pas à la nourriture des naturels, qui n’apprirentque par l'équipage de la Coquille que ces oiseaux étaient bons à manger. Les poules, les dindons, les pores, les chiens, les chats, les chevaux, tous les animaux domestiques se distinguent par une variété de taille, de plumage ou de pelage qui déroute fort les naturalistes.
Le climat joue sans doute un grand rôle dans ces transformations, et c’est à lui qu'il faut attribuer une particularité assez fréquente sur la côte sud du golfe du Mexique, où l’on rencontre des poules à chair noire. Désagréables à l'œil, ces poules négresses sont cependant aussi tendres et aussi savoureuses que les autres. Vous doutiez-vous, lecteurs, qu'il existât un
pays où l’on offre à sa voisine de table un noir de poulet?1l
m'est arrivé maintes fois de faire cette politesse où d'en être l'objet.
Cinq semaines après notre départ du Havre, nous naviguions sur une mer tiède par un temps magnifique et chacun, à bord du Zampa, avait oublié les dures tribulations de la première quinzaine. Des profondeurs de l'entre-pont avaient successivement surgi quatre bonnes mères de famille possédant ensemble neufenfants, et quatre ouvriers menuisiers, pères de cette petite colonie.
A la table où j'avais été si longternps seul à tenir compagnie au capitaine et à son second étaient venus successivement s’asseoir la veuve d'un planteur, bonne dame un peu minaudière, puis un gros monsieur qu'à son ample chaîne d’or, à ses breloques, à ses boutons de chemise et à ses bagues, je pris d'abord pour un bijoutier. Je me trompais; j'étais en présence d’un banquier qui, ayantachetédes terrains au Yucatan, allait visiter les domaines qu'il song'eait à coloniser.
Vingt-quatre heures après M. Martin était apparu le comte Siméon de Monistrol, jeune, bien mis, ni beau ni laid, mais fat, Dès qu'il eut pris place près de la veuve du planteur, ce dernier ne parla guère que de ses chevaux, de ses chasses, de ses chàteaux, de ses aïeux. M. Martin, lui aussi, prétendait posséder des chasses, des châteaux et, en guise d’aïeux, des écus. De rudes discussions s'élevèrent bientôt entre les deux passagers, qui ne sympathisaient guère. Le capitaine les écoutait discuter d'un air narquois, mettant le holà quand la discussion frisait la dispute. Quant à moi, je trouvais M. Siméon trop noble et M. Martin trop riche pour ne pas me tenir à distance.
En revanche, je m'étais déclaré le chevalier de doña Mencia et de sa fille Clara, aimables Yucatèques élevées à Paris. Doña Mencia était parente d’un de mes amis du Mexique, et nous formions assez volontiers bande à part. Cependant les controverses soutenues par nos compagnons de voyage nous diverlissaient, surtout lorsque M. Siméon de Monistrol qualifiait
M. Martin de baron, litre que peu à peu nous donnâmes tous au Crésus.
La confiance que me Lémoignait doña Mencia me valait de temps à autre un sarcasme de la part de ces messieurs, surtout lorsqu'ils me voyaient causer familièrement avec les ouvriers logés à l’entre-pont. Ces braves gens ne connaissaient pas 4 l'Amérique, aussi m'interrogeaient-ils volontiers, et je les mettais en garde contre les déboires qui ne pouvaient manquer de les assaillir sur ce sol nouveau pour eux. Doña Mencia 3 et sa fille s'intéressaient beaucoup aux femmes et aux petits enfants, et leur distribuaient chaque jour quelques-unes des
provisions qu'elles avaient embarquées. k
Jambe de cerf, qui avait dù servir de valet de chambre à 1 tout ce monde, grandit encore dans mon estime. Le roulis ne 4 se divertissait plus à lui jouer les mauvais tours dont il est cou- 1 tumier et à doubler sa tâche ; aussi le mousse avait-il quelques : loisirs. J'entrepris de lui apprendre à lire, et bientôt M"° Clara .
me remplaça à l'heure des leçons. C'est que, sur l'avis du second, je profitai du beau temps pour me livrer à la pêche, ou
plutôt pour tendre des lignes qui, après avoir flotté du lever au É
coucher du soleil sur la surface dorée de la mer, rentraient
vierges dans la boîte qui leur servait d'asile. 1 Un jour, un matelot nommé Lambert, ! vec lequel je ;
ne me fusse pas lié, frappa brutaleme a Jambe de cerf, “
que j'arrachai de ses mains, ce qui valut une insolence. ;
L'enfant, étourdi, le visage ensanglanté, alla s'asseoir près du canot de Baudoin et pleura en silence, le point d'honneur l'obligeant à ne pas porter plainte. Le matelot avait tort, et ce n'était pas la première fois qu'il maltraitait le pauvre mousse. Le soir, tout le monde dormait, et je fumais sur la dunette en | compagnie du capitaine, lorsque Lambert vint prendre la roue LE du gouvernail. Je dénonçai alors à haute voix sa brutalité et son insolence. Le capitaine, peu satisfait du service de ce mau-
vais matelot, le réprimanda avec dureté. Il ne répondit rien; “
lorsqu'on vint le relever de son quart il passa près de moi el jura qu'il me jetterait à la mer à la première occasion favorable, La menace ne m'effraya guère; néanmoins, un homme averti en vaut deux, et ne me sentant aucune envie de prendre un bain en plein Océan, je me lins sur mes gardes.
Le surlendemain, le capitaine parut sur le pont au moment où Lambert maltraitait de nouveau Jambe de cerf, C'était un brave hommegue le capitaine du Zampa, et il voulait être obéi. Lambert, n'ayant pas làché l'enfant assez vite, fut secoué d'une rude façon, et menacé d'être livré au premier navire de guerre que nous rencontrerions, pour y apprendre la discipline. Grondant sourdement entre ses dents, il déclara que non-seulement il me jetterait à la mer, mais qu'il enverrait Jambe de cerf et le capitaine me rejoindre, ce qui effraya beaucoup doña Mencia, sa fille et les passagères de l'entre-pont,
Nous étions à la recherche des vents alizés, qui, comme on le sait, soufflent loujours dans la direction du mouvement diurne du soleil, c'est-à-dire de l’est à l'ouest. Ce phénomène fut une cause de terreur pour les compagnons de Christophe Colomb, car en voyant la persistance de ce vent à souffler dans le même sens, ils craignirent de ne pouvoir jamais regagner l'Espagne. Aujourd'hui la science explique la cause naturelle de ces vents alizés. Composés de deux courants, l'un supérieur et l'autre inférieur, ces vents sont produits par l'échauffement inégal de deux couches d'air qui glissent alors l’une sur l'autre pour retrouver leur équilibre. Avant cette découverte, on attribuait la production des vents à la rotation de la terre, dont le mouvement devenait ainsi presque palpable.
S'ils ont hâte de rencontrer les vents alizés, ce n’est pourtant pas sans appréhension que les marins se rapprochent de l'équateur ; ils redoutent, sous cette latitude, les calmes dits équatoriaux, et qui semblent devoir durer éternellement. Toute brise cesse, le navire reste immobile, et les rayons du soleil tom-
bent verticalement sur le pont en boursouflant le goudron qui
er
joint les planches du navire. La mer, unie comme une glace, est alors sans mouvements el sans rides. Un mois neut s'écouler avant qu'une tempête vienne arracher le bâtiment à cette placidité par trop sereine. L'eau, les vivres s'épuisent; les matelots, attristés de ne pas avancer, épient l'horizon et sollicitent l'ouragan si redoutable pour eux.
Rien ne devait manquer à notre traversée en fait de tribulations, et un beau malin nous nous trouvèmes pris dans un de ces calmes désastreux. Le capitaine devint d'une humeur féroce ; le comte et le baron, pouvant à peine respirer, mirent un temps d'arrêt à leurs interminables discussions. Le navire, transformé en fournaise, était inhabitable, aussi couchionsnous sur le pont. Aidé du second, je construisis sur la dunette un abri pour doña Mencia et sa fille, qui étouffaient dans leur cabine, et chaque soir, tournés vers le soleil levant, nous appelions la brise en sifflant, moyen infaillible, au dire des matelots.
Nous sifflions depuis huit jours et le ciel sans nuage teignait la mer en bleu. Assis à l'arrière du Zampa, je passais de longues heures à examiner l'eau transparente, dans laquelle mon regard plongeait à d'incroyables profondeurs. Parfois un monstre marin se montrait au-dessous de nous : baleine, selon les uns; requin, selon les autres: mais il ne (ardait guère à disparaître, nous laissant indécis jusque sur sa forme réelle. Le Zampa, plus immobile que s'il eût été à l'ancre dans un fleuve, craquait lugubrement. Aucun courant sensible; les objets que nous jetions à la mer flottaient le long du bord, et c'était toujours en vain que je tendais mes lignes.
Une après-midi, nous reçûmes une visite, celle d’un phaéton, vulgairement appelé paille-en-queue. Le phaéton vit entre les tropiques du Cancer et du Capricorne; son vol gracieux est d'une rare puissance. Le magnifique oiseau plana d’abord au-
dessus de nous; ies ailes étendues, on l'eût dit cloué sur le
ciel. Abaissant ensuite son vol, il tournoya autour de nos
Saisissez ce misérable...
mâts, puis, reprenant son essor, disparut en quelques coups d’aile.
Le même jour, remontant à la hâte de la cale, où il faisait de fréquentes inspections dans la crainte d'un incendie par combustion spontanée, le capitaine courut vers sa cabine et reparut armé d’un revolver. Sur un signe de lui, Jambe de cerf agita violemment la cloche qui sert à piquer les heures, appel d'alarme. Passagers et matelots se précipitèrent sur le pont.
— Saisissez ce misérable! s'écria le capitaine en désignant Lambert, et amenez-le-moi.
Lambert pâlit, essaya de gagner les haubans ; mais, voyant Mathurin lui barrer le passage, il se mit en attitude de défense. Sur un nouvel ordre, les matelots s'avancèrent vers leur camarade, qui fut vite terrassé.
— Aux fers! dit le commandant de sa voix brève.
Puis, tandis qu’on lui obéissait et que nous reg'ardions, intrigués, cette scène étrange, le capitaine conversait vivement avec le second, qui, tout en écoutant, menaçait du poing le prisonnier.
Disette d’eau douce, — Le calme. — Les poissons volants. — La dorade, — Les raisins du tropique. — Saint-Domingue. — L'ile de la Tortue. — Boucaniers et flibus-
tiers. — Une rencontre imprévue.
Lambert avait-il assommé un deses camarades? Tousétaient de taille à lui répondre et aucun d'humeur à se laisser maltraiter. Jambe de cerf arpentaitle pont ; donc lui aussi se trouvait hors de cause. Les matelots, bien qu'ayant obéi sans hésiter à l'ordre de leur chef, ne regardaient pas le prisonnier d’un trop mauvais œil; ils sourirent même après avoir échangé quelques mots avec le maître timonier, qui venait de remonter de la
cale sur les pas du capitaine.
— On va doubler la ration de vin, dit Mathurin à Pornic; si l'armateur s'en doutait, ça l'empêcherait joliment de dormir.
— Pourvu qu'il y en ait suffisamment à bord.
— Il y en a de trop, répliqua Mathurin, j'en ai arrimé pour | ma part quarante où cinquante tonneaux.
— Aux pompes! cria le second.
La manœuvre des pompes était une de celles dans lesquelles E je secondais les matelots; aussi n'empressai-je de courir à mon poste. Le Zampa, nouvellement radoubé, semblait d'une solidité à toute épreuve, et la manœuvre des pompes pouvait être considérée comme une simple mesure de précaution. Cette fois, à ma grande surprise, un liquide abondant jaillit des flancs du navire, et j'appris enfin que Lambert, poussé par je ne sais quel accès de folie, avait percé tous les récipients qui contenaient rotre provision d'eau douce. C'était cette précieuse réserve que nous Jetions à la mer!
Le délit, grave sans doute, ne m'indigna pourtant pas outre
mesure; je savais de quelle énorme provision de vin le navire L. était chargé, et l'idée de la soif et de ses intolérables souffrances 3
se trouvait écartée. Le coupable, humble, muet, consterné, fut placé au pied du grand mât, dans le voisinage de Baudoin, qui protesta par d'énergiques grognements.
A l'heure du dîner, nous trouvàmes les mets un peu salés et le cuisinier fut accusé d’avoir eu la main lourde. Le pauvre chef vintse justifier; faute d'eau douce, il avait dû employer l'eau de mer, à laquelle — il nous l’assura très-sérieusement — nous nous accoutumerions avant quinze jours. M. Martin but see; M. de Monistrol aussi; les dames, par habitude, récla- k maient à chaque instant de l’eau et baissaient tristement la tête, ti lorsque Jambe de cerf offrait malicieusement de leur en puiser dans l'Océan. À l’entre-pont, aussi bien que sur le gaillard d’arrière, on se réjouissait devant la double ration de vin, distribuée par ordre du capitaine, qui seul paraissait soucieux.
Le lendemain matin, à l'heure à laquelle Jambe de cerf avait
coutume de remplir les brocs de nos cabines, il se montra moins parcimonieux que de coutume, et nous distribua généreusement un liquide chargé de sels de soude, de potasse, de magnésie, de chaux, de brome, d'iode, etc. En raison de ce surcroît d'ingrédients, reconnus par les chimistes à l'aide de l'analyse, l'eau de mer a la fâcheuse propriété de ne cuire ni la viande ni les légumes, et de repousser toute alliance avec le savon.
La plaisanterie de Lamlert, je l'avoue, m'apparut alors sous un jour nouveau et désagréable. Au bout d'une semaine, nous mourions littéralement de soif, triplement aitérés par l'air, par l'eau et par l'usage forcé du vin pur. Une après-midi, guidés par la Providence, une vingtaine de poissons volants vinrent s'abattre sur notre pont. Le cuisinier s'empara des maladroits, les fit frire, et leur chair blanche, délicate, douceûtre, nous parut à tous rafraîchissante.
Le poisson volant, ou exocet (mot dérivé du grec et qui signifie hors de sa maison), a la taille d’un hareng. Son dos a des reflets azurés de toute beauté, et ses deux nageoires pectorales, très-développées, lui permettent, non de s'élever dans l'air, mais de raser la surface de l'Océan à une hauteur d'environ un mètre. Sous les chauds rayons des tropiques, on voit soudain l'exocet surgir de l'onde comme un trait; puis, à tire de nageoires, fuir la dorade affamée qui lui donne la chasse et qui souvent happe le fugitif au moment où ses nageoires desséchées le forcent à retomber dans l’eau.
Lorsque la mer est calme, l’exocet, dont le vol est presque constamment horizontal, parcourt plusieurs centaines de mètres; si la houle est forte, il s'élance d’une vague à l’autre et semble bondir comme ces pierres plates à l’aide desquelles les enfants s'amusent à faire des ricochets. Les écailleux volatiles naviguent presque toujours en bandes, et c'est par milliers qu'ils s'éparpillent devant les navires, dont la masse les
étonne probablement.
Vingt-quatre heures après la prise des exocets, au moment où je retirais ma ligne, qui flottait du matin au soir à l'arrière, je sentis une résistance de bon augure, Peu à peu, secondé par Jambe de cerf, qui ne pouvait manquer de se trouver là, j'amenai à bord une dorade longue de près d’un mètre, et dont les reflets multicolores furent une cause d’admiration générale, Le beau poisson se débattit longtemps dans une pénible ag'onie, et son corps prit successivement toutes les couleurs de l'arc-en-ciel, phénomène bien connu des marins.
Un léger nuage apparut enfin sur l'horizon bleuâtre qui nous entourait, et fut salué de hourras par l'équipage. I flotta, s'agrandit, puis se perdit dans les brouillards d’or du soleil couchant. Au-milieu de la nuit, je m'éveillai; il me semblait que le navire, penché vers bâbord, craquait plus que de coutume. Je ne me trompais pas, nous avancions, et les mâts du Zampa étaient garnis de voiles. En mettant le pied sur le pont, je poussai un cri de surprise : nous étions entourés de raisin des tropiques; nous pouvions nous croire au milieu d'une vaste prairie.
La marche en avant du brick nous égaya un peu, ce dont nous avions besoin, car nous étions passablement tristes et mornes. L'équipage lui-même commençait à ressentir les mauvais effets du manque d’eau douce et à s’en plaindre. Nous avions tous les lèvres gercées, saignantes, et le vin, loin d'apaiser la soif intolérable qui nous dévorait, semblait l’exciter. Les femmes surtout souffraient de cet état de choses. M. Martin eût volontiers donné un millier d'écus, et M. de Monistrol un de ses châteaux, à celui qui lui eûtoffert un verre d’eau pure, comme chacun d'eux se souvenait avec délices d’en avoir bu.
Campèche, terme de notre voyage, était encore trop éloigné pour qu'il fût possible de l’atteindre sans renouveler notre pro-
vision d’eau; notre santé n'y eût pas résisté et le capitaine songeait à relâcher. Il résolut de nous conduire à l’île de la
Tortue, afin de n'avoir pas à payer les droits d'ancrage, de pilotage, de tonnage, dus par tout navire qui pénètre dans un port ouvert au commerce, et ce fut dans cette direction que l'on tourna la proue du Zampa.
Je pris vite mon parti de cette modification dans notre itinéraire; après tout, je n'étais pas fâché de visiter l’ancienne forteresse des hardis flibustiers qui, aux quinzième et seizième siècles, avaient causé tant de dommages au commerce espaenol et donné Saint-Domingue à la France. Le 25 février, à l'heure où nous eussions dù atteindre le port de Campêche, si notre traversée se fût accomplie régulièrement, nous reconnaissions la pointe du cap Français et, côtoyant la grande île d'Haïti, nous voyions se dessiner à notre gauche les crêtes aux formes bizarres des monts Cibao. L'ile de Saint-Domingue, nommée Hispaniola par Christophe Colomb, fut, en 1495, le siége du premier établissement européen en Amérique. Elle devint légalement française à la paix de Ryswik, c'est-à-dire en 1697. Un siècle plus tard, l’Assemblée nationale ayant décrété l'émancipation des noirs, le massacre des blancs fut la conséquence de cette mesure libérale, et Haïti proclama son indépendance.
La vue de la terre exalta nos souffrances, et le capitaine eut fort à faire pour résister aux supplications des passagers, qui voulaient atterrir immédiatenient. Mais il devait songer aux intérêts de ses armateurs avant de songer aux nôtres, et il se tint dans sa cabine afin d'éviter nos plaintes. Le vent se montrait favorable; par malheur, l’île de Saint-Domingue ne mesure pas moins de six cent cinquante kilomètres en longueur, et le Zampa, bien que muni de ses voiles de perroquet, avançait trop lentement au gré de notre impatience.
En toute autre cireonstance, cette partie improvisée de notre
voyage eût été pleine de diversion, et c’eût été sans amertume que nous eussions vu fuir la terre. Comme des barques de pêcheurs voguaient entre nous et le rivage, nous espérions en
voir une s'approcher assez pour nous vendre des fruits ou nous céder sa provision d’eau. Vain espoir! Pour cela, il eût fallu faire des signaux, mettre en panne, el notre capitaine n'avait qu'un souci : avancer et regagner le temps perdu.
Souvent de jolis oiseaux, amenés par leur caprice ou entrainés par le vent, venaient se poser dans nos agrès, puis repartaient à l'improviste. Je recueillis même un pauvre papillon aux ailes de pourpre et d'azur, dont je fis hommage à doña Clara. Mollement établi par la jeune fille sur un lit de coton, au fond d'une petite boîte, le beau coléoptère succomba dans la nuit; il coûta, je crois, une larme à sa maîtresse d'un jour.
Victime comme nous de son méchant tour, Lambert, accroupi au pied du grand mât, nous regardait d'un air sauvage et désespéré. La discipline, sans laquelle un voyage au long cours deviendrait impossible, exigeait qu'il fût livré au premier bâtiment de guerre français que nous rencontrerions. Là, en sus de la peine corporelle qui lui serait infligée, le malheureux devait servir pendant un an ou deux à bord d'un navire de l'État. Les femmes, en dépit de leurs souffrances, trouvaient seules assez d'abnégation et de bonté au fond de leur cœur pour plaindre le prisonnier.
Je me trompe. Jambe de cerf, sous prétexte de soigner Baudoin, auquel le manque d'eau valait une prolongation d’existence, rôdait souvent autour de Lambert et eausait avec lui.
— Si c'était à recommencer, monsieur, me disait le brave petit mousse, il ne le ferait plus, car il a bien du remords de son action, allez. [la déjà servi à bord d’un navire du gouvernement, el avec la mauvaise note qu'il aura gagnée ici, il ne trouvera plus guère à s’embarquer. Il dit que ce n’est pas de sa faute; que c’est celle de sa mauvaise tête, de la colère. Il m'a demandé pardon de m'avoir battu; il a même du regret d’avoir été malhonnête avec vous. Savez-vous, monsieur, nous devrions
tous réclamer sa grâce au capitaine.
Doña Mencia et sa fille eurent bientô, rédigé une pétition. Le second, à qui je parlai de cette démarche, m'en démontra en quelque sorte l'inutilité. Le capitaine devait rendre loyalement compte à ses armateurs des événements du bord, surtout lorsqu'ils avaient des conséquences aussi désastreuses que celles qui nous conduisaient en ce moment à l’île de la Tortue. D'autre part, laisser impunie une telle infraction à la discipline, ferait apparaître celui qui la supporterait comme indigne de commander. Néanmoins, loin de se montrer découragée par ces raisons, doña Mencia résolut d'attendre le moment où les soutes pleines d’eau et l'approche du port rendraient les esprits moins implacables.
— Je prierai si bien le capitaine, disait doña Clara, que j'obtiendrai au moins un adoucissement de peine pour ce pauvre matelot. Je vous demande comme une grâce, ajouta-t-elle en me regardant d’un air doux, de ne vous plaindre ni si fort ni si souvent de la soif devant le commandant, j'ai remarqué que cela l'irrite davantage contre Lambert.
Je promis et je ins parole.
Enfin les côtes de Saint-Domingue disparurent; une ligne
bleuâtre, qui grandit rapidement, se dessina devant nous. ‘était l'île de la Tortue. Certes, l'équipage de Christophe Colomb dut ressentir une joie vive lorsqu'il découvrit la première terre d'Amérique, c'est-à-dire l’île de Guanahani ou de San Salvador; je doute cependant que cette Joie ait été plus profonde que celle qui s'empara de nous à la vue des maigres mimosas qui bordent le côté septentrional de l'ancienne forteresse des boucaniers.
Longue de trente-deux kilomètres, lîle de la Tortue n'est guère abordable que par le canal qui la sépare d'Haïti. Toute sa partie nord est entourée de récifs; mais notre capitaine, que je soupçonnai alors d'avoir été contrebandier, paraissait con-
naître jusqu'aux moindres replis de la côte qui s'étendait
sous nos yeux. Vers cinq heures du soir le Zampa, habilement
manœuvré, pénétra dans une petite crique et laissa tomber son ancre à deux kilomètres de la terre.
La chaloupe, déjà préparée, fut aussitôt mise à la mer et chargée de barils vides. Ma réputation de travailleur me valut, ainsi qu'à deux passagers de l'entre-pont, la bonne fortune de faire partie de l'expédition. Cette faveur provoqua d'énergiques protestations de la part du baron Martin et du comte de Monistrol, qui parurent considérer cette faveur comme un manque d'égards. Le capitaine laissa grommeler les deux augustes personnages , descendit dans l'embarcation où l'avaient précédé trois matelots et Jambe de cerf; la nuit venait lorsque nous touchâmes terre.
Roulant alors les barils, on s'engagea parmi les rochers qu'il fallut bientôt escalader. Nous étions assez embarrassés de nos tonneaux qui, comme le fardeau de Sisyphe, menaçaient sans cesse de retomber sur nous. La crête des roches atteinte, le capitaine sembla hésiter un instant, puis descendit un versant en nous donnant ordre de l'attendre, Il reparut au bout d'un quart d'heure visiblement satisfait. Marchant à sa suite, au risque de l'écraser par la chute d'un de nos barils, nous arrivèämes près d'une petite source jaillissant d'un rocher, et dans le bassin de laquelle je me plongeai sans façon en poussant des cris d'allégresse.
Un premier baril fut rempli, opération qui n'exigea pas moins de deux heures. Le capitaine, qui ne voulait ni perdre de temps ni être surpris, désirait remettre à la voile au point du jour; aussi nous exorta-t-1l à travailler sans relèäche. Mais si les barils se remplissaient sans effort, c'était un rude travail que de les conduire jusqu’au rivage. Je restai chargé de surveiller le filet d’eau qu'une rigole en zine, apportée dans ce but, conduisait droit à la bonde des tonneaux, tandis que mes compagnons, suant, soufflant, se relayant, s'occupaient de les rouler jusqu'au rivage. À leur retour, ils m'apprirent que le capitaine, Jambe de cerf et Mathurin étaient retournés à bord,
es Sy am ice noter
Roulant alors les barils...
portant aux malheureux qui l'attendaient avec anxiété l'eau que nous trouvions si savoureuse,
Lorsque le soleil se leva, trois de nos barils seulement étaient embarqués; les travailleurs, épuisés de fatigue, s'étendirent près du quatrième tonneau et s'endormirent, Je n'eus le courage ni de les blâmer de leur action, ni de m'y opposer, et je les laissai prendre un repos bien mérité, tandis que je m'amusais à herboriser.
L'île étant très-peuplée, j'étais surpris de ne voir autour de moi aucune trace révélant la présence de l'homme, et plus étonné encore que l'approche du Zampa n'eût attiré aucun habitant. Nous étions au fond d'une gorge; à peine quelques mimosas croissaient-ils çà el là. Je gravis la pente qui me faisait face; dès que je fus parvenu au sommet, mes regards plongèrent sur une vallée profonde que j'apercevais par-dessus des collines décroissantes. Je découvris au loin une cabane, et ce ne fut pas sans un tressaillement que j'entendis soudain chanter un coq, puis aboyer un chien.
Je m'assis, heureux de voir, après tant de jours écoulés entre le ciel et l'eau, des arbres, des fleurs, des oiseaux, des papillons ; de fouler la terre et d'aspirer ses senteurs à pleins poumons. Puis il me semblait étrange d'être dans cette île de la Tortue, qui doit son nom à sa forme et qui joue un rôle dans notre histoire. Ma mémoire évoquait les noms des hardis fibustiers dont Œxmelin et Archenholz ont raconté l'histoire, héros qui, après avoir pris Panama en 1670, Maracaïbo en 1677, Vera-Cruz en 1683, Carthagène en 1697, eussent peut-être conquis l'Amérique, si leur politique eût été à la hauteur de leur courage.
Je me rappelai que les premiers aventuriers qui vinrent s'établir sur l’île de la Tortue sortaient de l'île Saint-Christophe, possédée alors en commun par les Anglais et les Français. Aussitôt débarqués, les nouveaux venus se divisèrent en trois classes que l’on a souvent confondues : les boucaniers ou chas-
seurs, les flibustiers ou corsaires, les habitants où cultivateurs.
Les boucaniers, assez nombreux, prirent le nom de la claie en bois, boucan, qui leur servait à sécher la viande des animaux dont ils s'emparaient pour en vendre la peau. C'est aux dépens des Espagnols, qui ne se faisaient aucun scrupule de les massacrer à l’occasion, que les boucaniers exerçaient leur industrie. Hardis, vaillants, accoutumés aux rudesses de la vie sauvage, les boucaniers se transformaient facilement en flibustiers,
Ceux-ci, véritables écumeurs de mer, donnaient la chasse aux navires espagnols, allaient à l’occasion ravazer les côtes du Mexique ou du Pérou et mettre les villes à rançon. Quant aux habitants, gens de mœurs plus régulières, ils demandaient à l’agriculture une fortune lentement et loyalement amassée.
Les aventuriers, Français et Anglais pour la plupart, furent une première fois chassés de l'île de la Tortue par les Espagnols que leur voisinage incommodait. Mais les boucaniers, sous la conduite de l'Anglais Willis, reprirent possession de leur forteresse, s'y établirent solidement et recommencèrent leurs excursions sur l’île de Saint-Domingue. Les Français, relégués au second rang, allèrent demander aide à leurs compatriotes établis dans l'île Saint-Christophe, et le chevalier de Poiney, qui commandait dans ces parages en qualité de général de l'ordre de Malte, écouta favorablement leur requête. M. Le Vasseur, ingénieur du roi, à la tête de quarante soldats et d'autant de volontaires, débarqua dans l'île de la Tortue en 1640. Les Anglais déguerpirent sans livrer bataille, et le vainqueur s'occupa aussitôt de construire le fort de la Roche, qui existe encore aujourd'hui.
Le Vasseur, maître d’un petit royaume, s'oceupa de le bien administrer. [l repoussa une attaque des Espagnols, mais le désir de s'enrichir le rendit dur, cruel, injuste, et il fut assas-
siné par deux de s.» officiers, Le chevalier de Fontenay vint
alors prendre sa place, et les fli£ustiers, sûrs de trouver là un
abri, reprirent leurs grandes expéditions. Exaspérés des pertes qu'on leur faisait subir, les Espagnols accoururent en force, chassèrent le chevalier, et furent peu après délogés par M. de Rossey, qui remit l'île à M. d'Orgeron, représentant de la compagnie française des Indes occidentales.
Les flibustiers, parmi leurs chefs les plus célèbres, comptent l'Anglais Morgan, sous la conduite duquel ils prirent Panama. Pierre Legrand, dont la vie aventureuse fut tout un roman, s'empara un jour, à l’aide d'une barque montée par vingt-huit hommes, du vaisseau amiral espagnol armé de cinquante-deux canons. Nau l'Olonnais et Michel le Basque, à la tête de quatre cents flibustiers, accomplirent de véritables prodiges: par malheur, ils étaient aussi cruels que vaillants et, animés d'une haine inextinguible contre les Espagnols , ils déshonorèrent plus d'une fois leurs victoires. Enfin Montbars, surnommé l'Exterminateur, pilla Vera-Cruz en 1683; il fut le dernier des grands flibustiers.
J'en étais là de mes souvenirs et, à mesure que le soleil s'élevait sur l'horizon, je voyais la plaine qui s'étendait à mes pieds découvrir sa végétation puissante et variée, Soudain un bruit de branches brisées se fit entendre à ma gauche. Je me levai, m'attendant à l'apparition d'un animal, lorsque je vis s'avancer vers moi le prisonnier du Zampa, mon ennemi, le matelot Lambert.
Retour à bord, — Le capitaine et doûa Clara, — Un navire de guerre, — La pour: suite, — Prisonniers ! — Départ de Baudoin, — Les enchalots, — Campèche, —
Encore Lambert, — André-Marie,
Je me rapprochai avec rapidité d'un tronc d'arbre contre lequel je m'appuyai. Je ne laissais pas d’être inquiet. J'étais
sans armes et une lutte corps à corps ne pouvait que me [)
démontrer d'une façon pratique une vérité dont je ne doutais pas en théorie : la supériorité musculaire des bras du matelot. Néanmoins je fis bonne contenance, décidé à rendre autant qu'il serait en mon pouvoir coup pour coup.
Lambert s'était arrêté; il m'examinait de son côté avec circonspection. En me voyant ramasser une branche sèche qui m'eût été d'un médiocre secours, il tendit vers moi ses deux mains désarmées.
— Je ne vous veux pas de mal, monsieur, me dit-il: je viens, au contraire, vous implorer.
— Comment êtes-vous libre? m'écriai-je.
— Je me suis enfui ce matin à la nage: les dames du bord m'avaient débarrassé de mes fers.
— Voilà, pensai-je, une générosité qui va sans doute me coûter cher.
Lambert se rapprocha.
— J'ai eu tort, me dit-il: vous le voyez, je n'hésite pas à l'avouer. Je ne veux pas retourner sur un navire de l’État, j'ai besoin de gagner ma vie. Mon intention est de me rendre à Saint-Domingue, de prendre du service à bord du premier caboteur américain qui aura besoin d’un matelot, de racheter ma faute en me conduisant bien.
— Votre désertion, lui demandai-je, ne vous expose-t-elle pas dans l'avenir à une peine plus sévère que celle dont vous fuvez aujourd'hui le châtiment ?
— Elle me condamne à l'exil, mais je conserve ma liberté, dont j'ai besoin, ainsi que je vous l'ai dit. D'ailleurs, le temps arrange bien des choses.
— Que voulez-vous de moi”?
— Un peu d'argent, un prêt, me dit Lambert en rougissant; j'ai du chemin à faire pour atteindre le Cap, et les nègres ne sont pas toujours hospitaliers.
Je n'avais plus soif depuis la veille, j'étais heureux de fouler
la terre, d'entendre g'azouiller les oiseaux ; puis l'air repentant
du matelot dont j'avais d'abord redouté la violence, me disposait à la compassion. Je ne pouvais me défendre de plaindre le malheureux qu'un accès de colère plaçait dans une position qui allait aboutir pour lui à un long exil. Je crus devoir lui donner quelques conseils, qu'il écouta sans trop d'impatience, tout en tendant l’oreille pour saisir les moindres rumeurs. Îl craignait que l’on ne se fût aperçu de sa fuite: que le capitaine, dans sa colère, ne le fit chercher. Un sifflement aigu traversa l'air; je mis fin à mon sermon en donnant au matelot ma bourse qui contenait une centaine de francs. [1 pressa énergiquement ma main, et, un second coup : de sifflet ayant retenti, il s'élança en courant sur la pente boisée qui absutit à la vallée.
Je me dirigeai de mon côté vers la source, et je rencontrai Mathurin: c'était moi que les coups de sifflet rappelaient, le dernier baril devait être à bord, et le capitaine multipliait les signaux pour nous ordonner de rejoindre le Zampa. Mathurin ne me dit pas un mot de Lambert, et je me gardai de parler de ma rencontre. Une fois parvenu sur la crête des rochers qui dominent la mer, je jetai un dernier regard sur l'île de la Tortue, que je n’espérais plus revoir: puis je m'embarquai, rapportant à doña Mencia un merveilleux bouquet de fleurs sauvages.
[était environ dix heures du matin, et le capitaine, m'attribuant le retard dont la fatigue des travailleurs était la véritable cause, me reçut assez rudement. Je me tus: prudente conduite en face d'un homme irrité, mais dont tout l'honneur doit revenir à doña Mencia et à sa fille, qui, du haut de la dunette, me faisaient signe de me taire et de me rendre près d'elles.
— Lambert vous a-t-il parlé? me demanda rapidement la Jeune fille à voix basse.
— Oui; il est maintenant en sûreté. Le capitaine s'est-il aperçu de cette fuite?
— Pas encore, me dit doña Mencia, et nous ne sommes qu'à demi rassurées.
Je ne pus me défendre de lancer un coup d'œil dans la direction du vieux loup de mer, qui, tout entier aux préparatifs du départ, donnait à son équipage des ordres multipliés.
— Vous ferez bien de gagner vos cabines et de vous y barricader, dis-je aux deux dames ; le commandant ne semble pas le moins du monde en veine de plaisanter, et ce sera plus qu'un orage qui fondra sur le pont lorsqu'il aura découvert la vérité.
— Croyez-vous qu'il se fâche pour de bon? me demanda dofña Mencia.
— J'en suis sûr, répondis-je.
— Je reste alors, dit avec résolution doña Clara : sa colère pourrait s'égarer sur un innocent, el je suis prête à répondre de mon action.
— De notre action, mon enfant, s'empressa d'ajouter doña Mencia en embrassant sa fille.
Le Zampa venait de sortir de la crique, et, blanc de voile, il se dirigeait vers la pleine mer. Les matelots s'occupaient à remettre un peu d'ordre à bord, lorsqu'un de leurs camarades, huché dans les hunes, eria :
— Navire en vue!
Le capitaine s'élança sur la dunette, saisit une longue-vue et sonda l'horizon.
— Navire de guerre, ditil après un sérieux examen, et il vient sur nous. S'il est français, dussé-je perdre encore une demi-journée, je vais lui confier maître Lambert.
Tout en parlant, le capitaine s'était tourné vers le grand mal.
— Par tous les vents de l'enfer, s'écria-t-il, où est le prisonnier ?
Le brave commandant était le seul à bord qui ignorât la fuite du matelot; son regard flamboyant se promena sueces-
sivement sur tous les visages qui l'entouraient, et chacun ressentit un léger frisson. Personne ne soufflant mot, le nom de Jambe de cerf sortit comme un projectile des lèvres serrées de l'officier, et ce fut de l'extrémité du grand mât que la voix du mousse répondit à l’impérieux appel.
— Je vous demande grâce, monsieur, dit alors doña Clara, qui, les mains jointes et les veux humides, s'avança vers le capitaine.
Celui-ci, retirant sa pipe de sa bouche, demeura un instant silencieux, attendant toujours une explication.
— Grâce pour qui? demanda-t-il enfin.
— Pour le pauvre matelot que j'ai aidé à fuir.
— À fuir! répéta le capitaine en regardant la mer qui nous entourait.
— Lambert a gagné cette nuit l'ile de la Tortue à la nage, dis-je à mon tour.
— Pas avec ses menottes, je suppose ?
— Je l'en avais débarrassé, monsieur, dit doña Clara d’une voix un peu tremblante.
— Alors tout le monde est capitaine ici, moi excepté? s’écria le vieux marin.
— Non pas, capitaine, m'empressai-je de dire; vous seul êtes maître sur le pont du Zampa. Vous avez le droit de mettre doña Clara aux fers, et nul de nous, je vous le jure, ne réclamera contre ce juste châtiment.
— Par le ciel, monsieur, vous avez tort de plaisanter, et vous pourrez apprendre à vos dépens que la discipline n'est pas un vain mot à bord des navires que j'ai l'honneur de commander. Qui a livré la clef des fers”?
— Moi, répondit bravement Jambe de cerf, rouge comme une pivoine.
Le capitaine, sans répondre, se mit à se promener de long en large, aspirant à coups pressés la fumée de sa pipe, laissant échapper des mots entrecoupés. Or, deux navires qui mar-
chent à la rencontre l’un de l'autre se rapprochent avec une incroyable rapidité, et celui que nous avions aperçu se dessinait déjà nettement à notre droite. Le capitaine l'examina à plusieurs reprises à l’aide de sa longue-vue; il semblait intrig'ué.
— Hisse le pavillon, dit-il à un matelot placé près du timonier.
En moins de cinq minutes, le drapeau tricolore livra ses longs plis à la brise. Le bâtiment en vue répondit aussitôl à notre politesse, et le pavillon haïtien, rouge et bleu, se déroula à son tour.
— Voilà qui change singulièrement la question, murmura le capitaine ; aux voiles, garçons! cria-t-il.
En moins de dix minutes l'orientation du Zampa se trouva modifiée, et nous naviguèmes parallèlement au petit navire de guerre. Presque aussitôt, une fumée blanche enveloppa les flancs de la goëlette, et un coup de canon retentit. C'était un ordre de reprendre notre première allure ou de nous arrêter et d'attendre.
Va-t'en voir s'ils viennent, Jean, Va-t'en voir s'ils viennent!
chantonna le capitaine entre ses dents. Il exaznina de nouveau son navire avec un soin méticuleux, puis ses regards se repottèrent sur la goëlette, qu'il étudia à son tour.
— Ce bel oiseau des tropiques, dit-il enfin, veut nous demander indiscrètement compte de notre atterrissage ; par malheur, je n'ai pas le temps de le satisfaire; on nous attend trop impatiemment à Campèêche. Le vent est bon, nous sommes hors de portée, nous ferons connaissance une autre fois. Laisse flotter le pavillon, Mathurin; si nous fuyons, nous n'avons pas peur de montrer nos couleurs.
L’attention du capitaine, si subitement détournée, donna le temps à sa colère de s’apaiser. Il passa près d'une heure à faire
manœuvrer son monde, à régler l'allure du Zampa, à se convaincre que notre marche surpassait en vitesse celle de la goëlette de guerre. Cette vérité devenue irréfragable, le eapitaine fredonna de nouveau, avec satisfaction; car les marins s'enorgueillissent volontiers des qualités de leurs bâtiments. Nous nous écartions un peu de notre route; mais, la nuit venue, nous devions reprendre la bonne direction, quitte à passer sous le feu de l'ennemi, aux yeux duquel l’obscurité nous déroberait alors. Ce fut donc en se frottant les mains que le capitaine revint près de doña Clara et que, d’une voix qu'il ne put rendre effrayante en dépit de son intention, il lui reprocha sa félonie.
La jeune fille, d'abord menacée de voir ses mignons poignets enfermés dans les menottes dont elle avait délivré le fugitif, n'eut guère de peine à obtenir son pardon. Une des oreilles de Jambe de cerf fut légèrement allongée pour la satisfaction due à la discipline, et doña Mencia eut à subir un sermon dont toute la moralité était à mon adresse. En somme, pour les passagers et l'équipage du Zampa, ce fut un soulagement de ne plus voir sur le pont le malheureux Lambert, Baudoin seul eut à se plaindre, sa sentence fut prononcée, et l'heure de son exécution fixée au moment où nous serions hors de vue du navire haïtien.
Imitant nos manœuvres, la goëlette cherchait à couper notre route; le vent favorisait sa marche, elle se rapprocha de nous lentement, mais visiblement, et la mauvaise humeur du capitaine reparut. Le vent tourna à l'improviste; sans hésiter, notre capitaine fi£ virer de bord, et, comme au temps des flibustiers, nous voilà fuyant vent arrière un navire qui, nous soupçonnant de contrebande, voulait nous demander pourquoi nous avions abordé l'île de la Tortue.
Le Zampa n’était bon marcheur que sous certaines allures ; mais notre capitaine savait son métier, et nous primes un
plaisir extrême à la chasse qui nous était donnée. Nos émotions
n'eussent pas été plus vives si nous avions eu à fuir devant un corsaire: on aurait dit, en vérité, qu'il v allait de notre honneur et de notre liberté. L'ennemi, grâce aux bras nombreux dont il disposait, manœuvrait plus vite que nous et nous rejetait vers la côte, Ce qui d'abord n'avait paru qu'un jeu devint bientôt une question sérieuse. Si la goëlette nous atteignait, nul doute qu'elle ne nous conduisit au Cap pour nous obliger à expliquer notre conduite. C'était là un retard, une cause de complications dont notre capitaine se souciait médiocrement,. Pendant un quart d'heure, il regretta sa fantaisie et songea à se diriger vers la goëlette afin de s'arranger à l'amiable avec le commandant haïtien. Mais avant pesé les chances diverses de son projet et s'élant convaincu par de nouveaux caleuls que la g'oëlette ne pourrait nous atteindre avant la nuit, il résolut de tout tenter pour lui échapper.
Nous ne demeurâmes pas plus d'une heure à table; en remontant sur le pont, nous fûmes éblouis par les rayons du soleil couchant. Nous étions perdus dans un brouillard d'or, le ciel était rouge, et de beaux nuages planaient du côté de la terre, au-dessus des sommets. Ce spectacle magnifique n'attira guère notre attention, captivée par la goëlette. Le petit bâtiment continuait à suivre notre sillage, il avait assez gagné sur la distance qui le séparait du Zampa pour qu'il nous füt possible de distinguer ses agrès, de voir manœuvrer son équipage. Lorsque le soleil disparut, un nouveau coup de canon nous intima derechef l'ordre de nous arrêter, injonetion à laquelle Jambe de cerf répondit avec irrévérence en posant le pouce de sa main droite sur l'extrémité de son nez, tandis que les autres doigts de sa main s'agitaient avec rapidité. Ce geste vulgaire, exécuté entre le ciel et l'eau, à plus de mille lieues de ’aris, nous égaya plus que je ne saurais dire.
M. de Monistrol avait pris gaiement son parti de la chasse dont nous étions l'objet; mais M. Martin se montrait soucieux,
— Après la poudre viendront les boulets, dit-il, et qui me garantit qu'une de ces masses de fer ne m'atteindra pas?
— Personne, bien certainement, répliqua le capitaine: aussi, à votre place, je me réfugierais dans la cale.
Cette question de boulet, amenée par le riche banquier, ne laissa pas d’inquiéter un peu dofa Mencia et sa fille. Je les rassurai en affirmant que notre persécuteur, s'il se décidait à nous saluer d'un boulet, aurait soin de le lancer de façon à nous effrayer et non pas à nous couler à fond. En réalité, la g'oëlette eût été dans son droit en logeant un projectile dans les flancs du Zampa. et si elle ne l'avait pas encore fait, c’est que la distance qui nous séparait d'elle eût rendu vaine cette démonstration.
La nuit vint, nuit sans lune, sur laquelle notre capitaine fondait toutes ses espérances de fuite. Il nous recommanda le silence le plus absolu, et aucune lumière ne brilla à bord. Vers minuit, la route fut modifiée, et le Zampa, rapidement entraîné par le vent redevenu favorable, navigua de nouveau dans la direction de Campêche, à raison d’une vitesse moyenne d'au moins huit nœuds à l'heure.
Je me couchai tard et m'éveillai en sursaut, au bruit d’une formidable détonation. Le jour naissait; j'étais habillé et je m'élançai sur le pont. À moins de deux cents mètres de nous, un peu en avant, voguait la goëlette haïtienne qui, cette fois, venait de nous donner l’ordre impératif, qu'il eût été dangereux de braver, de mettre en panne.
Les voiles du Zampa tombèrent une à une, le navire avança quelque temps encore, grâce à la force d’impulsion, puis demeura immobile. Une demi-heure plus tard, un canot, monté par six rameurs nègres, nous abordait, et un mulâtre, vêtu d'une redingote, d'un pantalon blanc et d’une cravate bleue, apparaissait sur notre pont. D'une taille gigantesque, le nouveau venu, comme signe de son grade de lieutenant, portait
fixée sur la poitrine une immense épaulette. Il venait chercher
notre capitaine, en ce moment tout pensif et visiblement contrarié,
Un verre de rhum fut offert à l'officier de marine haïtien, qui, après s'être versé lui-même une seconde rasade, envoya sans facon la bouteille à ses matelots. De la dunette, nous distinguions ce qui se passait à bord du navire de guerre, dont l'équipage, à demi nu, nous contemplait de son côté avec curiosité. Le commandant de la goëlette était un nègre; près de lui se tenait un Européen vêtu d'un uniforme anglais. On nous avait pris pour un bâtiment négrier, el il était question de nous reconduire à l’île de la Tortue pour faire une enquête. Là, j'aurais pour prison, me disait le lieutenant en me montrant ses belles dents blanches et en guise de consolation, le palais que fit construire la sœur de Napoléon, Pauline Bonaparte, alors femme du général Leclere, lorsque celui-ci, à la tête de vingt mille hommes, dont le climat meurtrier eut bien vite raison, essaya, ên 1802, de replacer Saint-Domingue sous la domination francaise.
Au moment de descendre dans le canot qui devait l'emmener, notre capitaine donna soudain l'ordre d'embarquer Baudoin. Le malheureux hôte de la chaloupe, lié en un tour de main et ne sachant ce qu'on lui voulait, se mit à pousser des cris si aigus, qu'une certaine inquiétude se manifesta sur le pont äu navire étranger.
— Ils vont croire que nous assassinons leur lieutenant et faire feu de tous leurs canons! s’écria M. Martin épouvanté.
Il n'en fut rien heureusement, et moins d’une heure après son départ notre capitaine nous revenait triomphant. Baudoin nous avait servi de rançon; le don de sa gracieuse personne compensait aux yeux du commandant de la goëlette l'infraction aux lois maritimes que nous avions commise en débarquant en dehors d'un port ouvert au commerce.
— Eh bien, tant mieux, dit une voix; cela m'aurait fait de la peine de voir tuer le pauvre garçon.
Celui qui parlait était Jambe de cerf, et le pauvre garçon était Baudoin, qui passait un triste quart d'heure, à en juger par les cris que nous apportait la brise.
Le Zampa se couvrit de voiles, l'équipage du navire haïtien poussa trois hourras, les pavillons de France et d'Haïti se saluèrent et, vers neuf heures du matin, nous avions perdu de vue la goëlette et les côtes de l'île de la Tortue.
Quinze jours après cette aventure, sans autre incident de voyage que la rencontre de deux cachalots ou souffleurs, nous naviguions sur la sonde de Campêche, bas-fond bien connu des marins. Mais je reviens aux cachalots,que l’on confond souvent avec la baleine, et qui en diffèrent par leurs têtes monstrueuses, par leurs mächoires armées de dents et non de fanons. La tête du cachalot forme à peu près le tiers de son corps, et contient en abondance cette substance particulière nommée abusivement blanc de baleine, dont le prix subit une croissance continuelle. De temps à autre, le cachalot fait jaillir l'eau qu'il aspire à une grande hauteur : de là son nom vulgaire de souffleur. Au siècle dernier, on rencontrait encore ce mammifère par bandes de deux ou trois cents individus ; sans cesse pourchassé, le cachalot devient de plus en plus rare, et l’on peut prévoir l’époque où il aura disparu de l'Océan.
Le cachalot, vif d'allures et vorace, se montre très-hardi, confiant sans doute dans sa force et dans les armes terribles dont la nature l’a pourvu. I] fait la chasse aux petites baleines et, de même que le requin, trouve dans l'homme un mets dont il se montre friand. Lorsqu'il suit un navire, il ne craint pas, en manière de jeu, de nager à demi hors de l'eau, et son énorme masse surprend toujours. Sa présence empeste l’air d'une odeur de marée sensible à plus de cinq cents mètres de distance.
Les cachalots peuvent rester sans respirer bien plus longtemps que la baleine, et ils laissent moins séjourner l’eau dans
les poches membraneuses placées au-dessus de leurs narines que les autres souffleurs, La femelle est quatre où cinq fois plus petite que le mâle; aussi sa tête ne fournit-elle que vingtcinq barils de blanc de baleine, au lieu de cent vingt que donne un cachalot de bonne taille.
Enfin nous entrâmes dans le port de Campêche, où les navires européens viennent charger le précieux bois qui rend de si grands services à la teinture. Le bois de Campêche, hæmatoxylon campechianum des savants, sert à Leindre en noir el en violet; il est aromatique et son odeur suave rappelle un peu celle de la racine de l'iris, sert aux marchands de vin à sophistiquer les produits qu'ils débitent, e& ce n'est pas sans raison que lous les mauvais vins rouges sont qualifiés aux colonies du nom de vins de Campéche.
Campêche n'échappa pas aux flibustiers de l'île de la Tortue, qui la pillèrent par deux fois ; elle faisait alors un grand commerce de cire, aujourd'hui bien diminué.
Jedevais me rendre à Tabasco sur un bâtiment côtier mexicain, et le lendemain même de mon arrivée, je me séparai, non sans émolion, de tous mes compagnons de voyage. Mais voyez un peu ce que sont les grandeurs humaines ! Une lettre de doña Mencia, qui m'annonçait qu'elle et sa fille avaient atteint Mérida, but de leur voyage, m'apprit en même temps que M. le comte Siméon de Monistrol était un petit commis en nouveautés appelé de France par une des bonnes maisons de Mérida, et que le banquier Martin exerçait les honorables fonctions de maître d'hôtel. Je compris alors les sourires narquois de notre capitaine, qui, sachant à quoi s’en tenir sur la véritable position sociale de ces messieurs, riait intérieurement, tout en fumant sa pipe, de leurs prétentions nobiliaires, et de leurs grands airs dédaigneux, de leur mépris visible pour nous autres petites gens.
Des années s'écoulèrent. Un soir, à la Nouvelle-Orléans,
j'étais assis dans un cabaret du port, où l’on m'avait conduit
afin de me faire goûter un plat d'huitres frites, mets national de la capitale de la Louisiane, lorsque je vis entrer un matelot qui, aussitôt qu'il m'eut regardé, s'approcha rapidement de moi, J'avais déjà reconnu Lambert,
— Combien je suis heureux de vous revoir, me dit-il en me tendant sa large main; par quel hasard, monsieur, vous trouvez-vous dans un cabaret?
Je répondis à sa question et l'engageai à s'asseoir près de moi.
— Avez-vous fait fortune ? lui demandai-je.
— Non; j'ai gagné largement ma vie, car les Américains, qui manquent de matelots, payent beaucoup mieux que nos armateurs; mais mon équipée n'a rendu et me rend encore bien malheureux.
— Comment cela?
— Depuis deux ans j'ai le mal du pays : je voudrais revoir la France et je n'ose y retourner. Rien ne m'égaye, monsieur ; Je pleure, je me désole, je n'ai plus d'appétit. Le médecin du bord dit que j'ai une maladie noire; j'ai le mal du pays et je sens que j'en mourrai.
Le ton navré de Lambert, qui fondit soudain en larmes et refusa de goûter aux huîtres et à la bière que je lui fis servir, me toucha profondément. Il possédait d'excellents certificats des eapitaines américains qu'il avait servis ; aussi, dès le lendemain, je me mis en campagne. Secondé par le lieutenant du navire de guerre français en station à la Nouvelle-Orléans, Je fus assez heureux pour obtenir en partie la grâce du déserteur, il ne devait subir qu'une peine légère.
— À propos, lui demandai-je en le conduisant à bord du brick qui allait le rapatrier, qu'est devenu Jambe de cerf, le savez-vous ?
— Le petit Jean-Marie? il est mort, monsieur, mort de la fièvre jaune, à la hauteur de lile de la Tortue, Pauvre Jean-
Marie! c’est son exemple qui m'a fait rentrer en moi-même,
qui m'a corrigé, Depuis deux ans, je fais parvenir à sa mère, qui le pleure encore, une somme égale à eelle qu'il aurait gagnée, Je ne complais pas vous revoir, et c’est entre les mains de la bonne femme que j'ai versé l'argent que vous m'avez prêté,
Je serrai la main de Lambert, el je regagnai la terre tout attristé, De même que le rude matslot, le souveniret lexemple du petit mousse m'ont rendu meilleur! chaque fois que j'ai à me plaindre d'un de mes semblables, je songe au généreux enfant dont les vagues bercent le cercueil parmi les goëmons qui tapissent le fond de la mer, et j'oublie où pardonne en
répétant son nom.
UNE TROMBE EN MER
UNE TROMBE EN MER
L'ile Saint-Thomas. — Le pasteur Smith. — La trombe. — Vœu réalisé. Quitte pour la peur.
Quinze jours après sa sortie du port de Southampton, c’està-dire le 17 juin 186., le beau steamer anglais la Magdalena arrivait en vue de l’île Saint-Thomas, possession danoise de l'océan Atlantique. Cette traversée est une des plus longues que fassent les bateaux à vapeur sans atterrir; aussi épuiset-elle leur provision de charbon. Nous passâämes entre deux collines couronnées de forts, salués par la garnison, composée d'une vingtaine de soldats danois, et nous nous trouvâmes dans une sorte d'entonnoir formé par des roches taillées à pic. Au fond de cet entonnoir s'étagent, sur cinq rangs, les maisons de la ville de Saint-Thomas. Les Européens qui abordent pour la première fois une terre américaine s'extasient devant les palmiers rabougris qui croissent sur ce sol de pierre, en réalité assez triste.
L'île Saint-Thomas n'a que deux lieues d'étendue, et ne possède d'autre eau potable que celle qui tombe du ciel durant les orages. Elle est pourtant le centre d'un immense commerce, car les Danois en ont fait un port france. C'est dans
cette île que viennent s'approvisionner de marchandises
d'Europe les négociants de Saint-Domingue, de Cuba, de la
(fl
Jamaïque, de la Guadeloupe, de la Barbade, de la Trinité, en un mot de toutes les îles américaines.
Tandis que la Hagdalena renouvelait sa provision de charbon, J'allai parcourir la ville encore émue des suites d'un formidable tremblement de terre. Sauf le quai qui longe le bord de la mer, les rues de Saint-Thomas ne sont accessibles que par d'étroits escaliers. Dans ces rues, les nègres et les mulâtres se montrent en majorité, et c’est un curieux spectacle que de rencontrer à chaque pas des négresses vêtues à la dernière mode et affectant les manières parisiennes. Il y a là des caricatures à défrayer pour des années le crayon d’un Cham ou d’un Daumier. En somme, c'est très-sérieusement que ces dames jouent de l'éventail comme des Espagnoles et se croient des modèles d'élégance.
. Le lendemain de notre débarquement, vers quatre heures du matin, la Magdalena reprenait sa route. Nous comptons plusieurs passagers de plus : d'abord un pilote espagnol chargé de nous conduire jusqu'à la Havane, puis un pasteur protestant qui se rendait à la Jamaïque. J'avais soupé le soir dans le même hôtel que lui; il parlait très-bien français, et je me félicitai de l'avoir pour compagnon de cabine.
A cinq heures et demie, le jour parut. L'orient se teignit de feux rouges et, pendant un quart d'heure, on eût dit que nous naviguions sur une mer de sang. L'air était lourd, pas une ride sur l’eau endormie. La brise du large, qui chaque matin rafraîchit un peu la surface brûlante de l'île Saint-Thomas, faisait cette fois complétement défaut.
— Nous sommes dans les parages où les trombes sont presque journalières, me dit le pasteur Smith; cependant voici la cinquième fois que je navigue dans les eaux des îles Vierges, et je n'ai jamais eu la chance de les voir agitées par le moindre orage.
— Moi non plus, répondis-je; mais, pour ma part, je consi-
dère cela comme une bonne fortune.
NE TROMBE EN MER. 147
— Une trombe en mer, reprit le pasteur, ce doit être un spectacle merveilleux! Un de mes collègues m'assurait hier qu'il n'a jamais quitté le port de Saint-Thomas sans en avoir une en vue; il sera déçu aujourd'hui, car voilà le navire qui l'emporte dans le sillage du nôtre. |
Le soleil montait radieux dans le ciel d’un bleu d'azur, la mer s'étendait devant nous comme une vaste nappe d'huile; pas un nuage, pas un souffle de vent. Les voiles d'une petite goëlette que nous apereevions à notre gauche pendaient flasques le long des mâts.
Je suivis mon compagnon dans notre chambre commune, afin de l'aider à caser ses effets; puis on nous appela pour prendre le thé, ce premier déjeuner anglais.
Soudain les roues de notre steamer cessèrent de tourner,
— On va sonder, me dit le pasteur.
— Ce n'est ni le lieu ni l'heure, répondis-je, je crois plutôt à quelque dérang'ement dans notre machine.
Nous nous hâtàmes de monter sur le pont; la mer était toujours calme et scintillante, la brise nulle. A l'avant, j'aperçus notre capitaine, sa longue-vue à la main, et.J'équipage réuni autour de lui. En examinant l'horizon à tribord, je crus voir les flots bouillonner et une mince colonne noire s'élever vers le ciel.
— Que se passe-t-11? demandai-je à un matelot.
— Une trombe! me répondit-il en me montrant le couchant.
Le pasteur me saisit le bras, et nos regards ne quittèrent plus la mince colonne, qui ressemblait à un mât gigantesque. Une rafale gonfla soudain les voiles de la goëlette, qui, surprise, se coucha sur le flanc. Elle n'était pas relevée qu’un souffle impétueux couvrait notre pont d'une pluie fine, emportant quelques-uns de nos cordages. Un sourd grondement se fit entendre, et la colonne, qui grossissait à vue d'œil, avança
vers nous. La mer devint houleuse, notre pont se couvrit
de paquets d'écume. La goëlette avait cargué ses voiles;
nous la voyions monter, descendre, s'ineliner lantôt à droite, tantôt à gauche, flottant au hasard comme une véritable coquille de noix. La terrible colonne, semblable maintenant à deux entonnoirs qu'on mettrait bout à bout, s'avançait inflexible.
Tout le personnel du steamer — officiers, matelots, mécaniciens, chauffeurs, cuisiniers — était monté sur le pont. En revanche, bon nombre de passagers, de passagères surtout, avaient reg'agné leurs cabines. Des sanglots, des cris d’épouvante arrivaient jusqu'à nous et doublaient en quelque sorte l'horreur du terrible sinistre auquel nous paraissions condamnés.
— Ne va-ton pas Uirer le canon pour démolir cette muraille d'eau? demanda le pasteur à un matelot.
— Notre pièce de euivre, bonne pour les signaux, est d'un trop faible calibre pour nous être utile, répondit celui-ci.
— Pourquoi ne virons-nous pas de bord?
— À quoi cela serviraitil? La trombe parcourt en une minute la distance que nous mettrions une heure à franchir.
— Mais, si elle nous atteint, nous sommes perdus!
— Oui, à moins que Dieu n'intervienne, répondit le marin d'une voix grave.
Le pasteur devint pèle. Néanmoins, ce fut d'une voix ferme qu'il entonna un cantique. Presque au même instant, nous fûmes fouellés au visage, aveuglés par un tourbillon qui s'éleva à quelques encablures de la Magdalena. La minee colonne d'eau, à peine formée, se heurta contre la poupe du steamer, brisa le parapet, nous renversa les uns sur les autres et continua sa course effrénée. Bientôt ce ne fut pas une trombe, mais deux trombes que nous eûmes en vue. Le soleil se cacha, le ciel el Ta mer prirent une couleur d'acier: nous nous trouvämes dans une demi-obscurité, assourdis par Île
bruit du vent el par celui des ondes remuées dans leur pro-
fondeur.