LES 122 SECTES RELIGIEUSES D'AMÉRIQUE
Je VOUS le dis en vérité, le vieux monde est distancé; les Américains sont les précurseurs des siècles futurs.
Ils méritent à tous égards le nom d'hommes du vingtième siècle. La chevalerie !.,. vieille histoire qu'ils ne connaissent même pas de nom.
Les idées reçues et imposées par l'usage?
Vieilles rengaines dont ils se soucient fort peu. Les préjugés?..
Ohl n'allez pas croire qu'ils les foulent aux pieds; non, ils les respectent, mais ils ont l'adresse merveilleuse de les retourner à leur profit.
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Talleyrand n'était qu'un naïf à côté des hommes du Nouveau-Monde.
Tartuffe! un niais qui avait de bons principes, mais qui ne savait pas en garder le secret et qui bêtement ouvrait le fond de son âme à Elmire.
Les Américains sont forts, très-forts. Ils poussent la pratique aux limites de l'incroyable. Voyez plutôt.
Il n'y a pas de libres penseurs en Amérique... être libre penseur n'est pas pratique ; la religion est un manteau si souple, si commode, entre les mains des gens habiles!
Un libre penseur! mais il est constamment sur la sellette; on épie sa vie; on y recherche le scandale avec un soin méticuleux et une ardeur sans pareilles; il compte autant deunemis que de dévols. Tandis qu'un dévot, c'est autre chose ; on croit de confiance cà sa vertu, sans y regarder de trop près.
Les Américains sont religieux, très-religieux ; ils sont pratiquants...
Ils aiment la morale; ils en parlent sans cesse; ils sont austères, béyueitles même.
Il n'y a pas d'athées; tous croient à l^ieu. Il est
grand, infini et tout-puissant, disent-ils, et l'on doit l'adorer à chaque heure de la vie.
Mais ils pensent que, si servir Dieu a du charme, servir le diable ne manque pas de volupté.
Seulement, ils savent qu'à trop servir ce noir Satan, on acquiert la réputation de mauvais sujet, et l'on perd la considération des honnêtes gens ; or la considération a son côté utile. Alors, ils ont cherché un moyen de tout arranger pour conserver la bonne renommée sans accepter les privations qu'elle entraîne. Ils se sont dit que, laisser un libre frein à toutes ses passions, pouvoir s'adonner à tous les jolis petits vices, avoir enfin tous les plaisirs de l'immoralité sans devoir en accepter le châtiment, c'està-dire la déconsidération, serait le nec plus ultra du progrès !
Ils ont cherché, et... ils ont trouvé...
Oui, je le répèle, ce bon M. Tartuffe, qu'ils ne connaissent pas même de nom, n'était qu'un bien gros maladroit à côté d'eux.
Voici leur recette pour arriver à ce résultat; elle est peu honnête, mais elle ne manque pas de finesse.
Ils ont mis tout simplement Dieu, la vertu, la
morale, au service de leurs passions et de leurs vices.
Ils ont créé des sectes religieuses , représentant tous les vices, toutes les débauches, toutes les immoralités que peut inventer et rêver l'imagination humaine. Le tour est joué.
Chacun choisit la secte qui ordonne la pratique des immoralités vers lesquelles il se sent entraîné, et il, est fervent dévot.
N'allez pas l'appeler un débauché, un homme démoralisé; il vous répondrait d'un air fier et sévère : « Monsieur, je suis ma religion!... »
Si vous essayez de leur faire comprendre que c'est au contraire leur religion qui sert leurs vices, ils vous appellent intolérant.
Grâce à ce procédé ingénieux de faire des religions qui érigent en commandements tous les instincts déréglés, les désirs fantaisistes, les passions mauvaises, il n'y a pas la moindre immoralité en Amérique, il n'y a que cent vingt-deux sectes religieuses réunissant la pratique de toutes les débauches possibles et impossibles.
Il n'y a pas de gens immoraux, il n'y a que des dévols, des pratiquants zélés.
Il faut voir avec quelle ardeur benoîte chacun suit la religion de son choix!
Il faut voir comme ces maîtres tartuffes se scandalisent de la démoralisation de l'Europe! Quelles tirades indignées s'écrivent tous les jours contre la légèreté des mœurs françaises ! Car la France surtout est l'objet de leur censure.
Sanctifier la débauche, voilà certes une idée qui ne serait jamais venue au peuple français^, il est un peu léger de mœurs, c'est vrai, mais, rendons-lui cette justice, il a la franchise de ses défauts, voire même de ses vices.
Entre lui et le Yankee, il y a cette grande différence.
Le Français se plaît à faire croire qu'il est plus mauvais qu'il ne l'est réellement. Celui-là même qui est religieux posera volontiers en libre penseur ; celui qui est vertueux ne sera nullement fâché qu'on le croie immoral. Il est vertueux sans s'en vanter, ou même en le dissimulant.
Le Yankee, au contraire, tout en parlant sans cesse
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de vertu et de morale, n'est ni vertueux, ni moral ; il est prude, austère, pour dissimuler son immoralité; c'est don Juan jurant qu'il séduit les belles, non pas pour sa propre satisfaction, mais seulement pour obéir à un précepte de sa religion.
Je me méfie des gens ayant toujours à la bouche les mots honneur, vertu, morale; il est si naturel d'être honnête, vertueux que ce n'est pas la peine d'en parler.
L'exagération dans l'observation des pratiques religieuses me choque malgré moi ; il me semble toujours qu'elle n'a d'autre but que de cacher d'autres pratiques fort peu saintes.
Eh bien, c'est ce sentiment de méfiance qui m'a fait découvrir la vraie vérité sur l'austérité du peuple américain.
Je n'entendais jamais parler que de morale, de devoirs, de vertu ; je ne voyais (jue des gens confits en Dieu, se montrant choques de la moindre parole dictée par un esprit libre penseur.
Dans les journaux, je ne lisais que de longues tirades sur la débauche, l'irréligion du peuple frauçais. Je voyais tous les jours Paris comparé à
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Gomorrlie ou Sodome. Bans toutes les mains, le dimanche venu, je ne voyais que Bibles; mon oreille était bercée par la lecture de ce livre.
J'ai fini par me dire : Ce n'est pas naturel... trop d'affectation... cela doit cacher quelque chose... J'ai cherché... Ce n'est pas facile d'arriver à s'édifier sur ces sectes, car le Yankee a un certain chauvinisme: il tient surtout à vous faire croire que le Nouveau-Monde n'est qu'une vaste communauté religieuse, fort préoccupée de son salut...
Lorsque j'étais sur la piste d'une secte très-scandaleuse, on essayait de me donner le. change... lorsque je demandais des renseignements, on me les donnait incomplets, où l'on me parlait d'autre chose.
Miis ce que femme veut... si Dieu ne le veut pas, le diable du moins y aide. Je suis arrivée à savoir la vérité vraie sur beaucoup d'entre elles. Il en est quelques-unes dont il est complètement impossible de parler ; quoique la langue française se prête merveilleusement bien à la périphrase, au soUs-entendu... je ne me sens pas la force d'essayer de les expliquer.
La !-ccte d'Onéida fait partie de celles-là ; ceci vous
prouvera combien les Yankees sont peu désireux de faire connaître leurs sectes et combien ils sont peu francs... La secte d'Onéida possède un vaste établissement dans l'Ktat même de New-York ; c'est une construction bâtie sur le modèle du palais de Versailles. Grandes eaux, parcs, rien n'y manque. Ce palais, ou plutôt ce couvent est la maison mère; il est habité par quinze cents femmes ou hommes afiilics à cette secte. Tout le monde peut aller le visiter; les étrangers y sont bien reçus ; ils peuvent même y loger quelques jours si bon leur semble. Beaucoup de Yankees poussés par la curiosité se rendent à Onéida. Les membres de cette religion ne font ni un mystère de leur religion, ni un mystère de leurs pratiques, car ils s'empressent de les expliquer aux étrangers ; de plus, ils ont écrit des brochures détaillant avec une crudité biblique les pratiques de leur religion ; ils envoient ces brochures à domicile ; elles se trouvent chez les libraires. Eh bien, si, arrivant à New-York, vous demandez dans un salon : Qu'est-ce que c'est que la seclc d'Onéida?... tout le monde vous répondra: « Onéida? What it is that? I do notknow : Qu'est ce que c'est? je ne connais pas. »
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Il y a quelques jours, je causais de l'Amérique dans un salon ; un Yankee fixé à Paris me dit avec une pointe de chauvinisme : « Vous avez dû trouver, madame, une grande moralité dans notre pays?... il ressemble peu à la France !
— Grande moralité ; lui répondis-je, c'est selon.
— Comment! c'est selon?... Mais nous n'avons
pas de lorettes, de cocottes, de femmes entretenues. Nos ménages ne donnent pas le scandale que donnent les ménages français ; nos femmes sont vertueuses, austères.
— Oui, c'est vrai, lui dis-je ; vos femmes ne cultivent pas l'amour illégitime, car elles ont le divorce; il n'y a pas de cocottes ; il n'y a pas de jeunes viveurs, par la simple raison que les hommes que les chaînes du mariage effrayent, que les jeunes filles qui ne se sentent pas de disposition pour la mission de mère de famille et d'épouse, entrent les uns et les autres dans la secte de free love (amour libre). » Ce Yankee fît une légère grimace, en voyant que j'avais vu un peu le fond, la doublure de ces beauï dehors d'austérité, et il me dit avec une nuance de
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dépit : Free love compte à peine quatre ou cinq mille adeptes.
— C'est possible, mais pour peu que chacune des cent vingt-deux sectes que vous avez en compte quatre ou cinq mille, cela fait déjà un chiffre raisonnable de gens immoraux.
— Oh! immoraux... ayant d'autres idées religieuses, vous voulez dire, riposta ce Yankee, de plus en plus froissé.
— Mais avouez, monsieur, qu'à Onéida, par exemple, la religion joue un petit rôle et la débauche un fort grand.
— Onéida ! what it is ihal? me dit-il.
— Mais une de vos sectes.
— I donot know, me répondit-il, lui aussi. Cinq minutes avant, il m'avait assuré qu'il avait parcouru à pied tout l'État de New-York pour admirer et copier les beaux paysages !
Du reste, un Parisien pourrait-il ne pas connaître de nom au moins le parc de Versailles? Onéida est le plus beau château, le plus beau parc de l'Etat.
Rien n'impatiente plus le Yankee comme devoir qu'on ne prend pas au pied de la lettre l'austérité
des mœurs de sa patrie. Celui-là m'a prise en horreur. Chaque fois qu'il m'aperçoit, il presse le pas ; je comprends que le spectre d'Onéida le chasse loin de moi. Je sais très-bien qu'en disant toute la vérité sur ces sectes ou du moins en signalant leur immoralité complète, je vais froisser bien des gens, mais, franchement, je n'ai pas fait neuf cents lieues, je n'ai pas passé treize mois à boire de la limonade, à manger des tomates et des choux crus pour ne pas dire ce que j'ai vu et pour ne pas signaler le bon comme aussi le mauvais. Si j'avais voulu me borner à faire un éloge de parti pris, je l'aurais fait de Paris, imitant en cela un auteur de talent bien connu.
Inventer une religion est une mode en Amérique, c'est un moyen de faire parler de soi ; du reste, on ne passe ni pour un halluciné, ni pour un imposteur ; on passe tout simplement, ou pour un original, ou pour un prophète.
Il y aune foule de gens qui prétendent avoir des révélations, qui assurent qu'ils sont en conversation suivie avec Dieu. Les uns sourient en les écoutant, d'autres haussent les épaules, quelques-uns disent :
«Pourquoi pas?., la Bible prouve à chaque page que Dieu se met souvent en communication avec les hommes... La révélation, sa possibilité sont un article de foi. »
Du reste, je crois que quelques-uns de ces hommes sont sincères en affirmant qu'ils ont eu des révélalions. L'esprit surexcité par les choses incompréhensibles à la nature humaine; Dieu, l'infini, l'avenir; la pensée toujours tendue vers ce but, comprendre ^ essayant sans cesse de sonder ces mystères de la Divinité ; une fièvre finit par s'emparer d'eux ; une surexcitation nerveuse les tient, les exalte ; ils deviennent fous ou hallucinés, ce qui est synonyme. Ils prennent leurs rêves, les fantaisies de leur imagination pour des ordres de Dieu.
M. Ilarris, lui, est né avec une vocation irrésistible pour l'état de prophète.
Il n'a pas tenté de contrarier' sa vocation , bien ai contraire.
Sujet Anglais, il est venu, dès son jeune âge, en Amérique pour y trouver, dit-il, la liberté de congcience. Il s'est mis à étudier toutes les religions et sectes du Nouveau-Monde ; un moment, l'universalisme le séduisit. Après, il a proclamé que le rationalisme était préférable.
Pourtant même le rationalisme ne pouvait retenir et dompter longtemps cet esprit inquiet et chercheur, il passa au positivisme.
Enfin, dernièrement, il a fondé une nouvelle religion il laquelle il a donné le nom de broctonisme. Cette religion est un mélange des trois systèmes : Vimiversalisme , le rationalisme et le positivisme. Il a baptisé sa secte nouvelle du nom de Broctos, village oîi il s'est établi et qui se trouve sur les bords dulacErié.
[ M. Harris n'a pas encore beaucoup d'adeptes, mais les soixante-quinze qu'il possède représentent la quintessence du cosmopolitisme. Ainsi on y compte dix Anglais, un Belge, quatre Irlandais, deux Écossais, vingt-deux citoyens des États-Unis, deux Japonais, trois Hindous, Un Péruvien, deux Brésiliens, deux Turcs, un Arabe et un Chinois.