‹ A travers l'Amérique, North AmericaChapitre 9 sur 16 · IG A TRAVERS L'AMÉRIQUE · texte numérisé non relu

IG A TRAVERS L'AMÉRIQUE

toyaiit souvent la calomnie, étant toujours en plein dans la diffamation.

Eh bien, l'on assure que si ce journaliste est aujourd'hui comme ployé en deux, ce n'est que le résultât des innombrables coups de canne qu'il a reçus.

Quant à attaquer une femme, quelle qu'elle soit, jamais journaliste américain ne s'aviserait d'y songer et, s'il osait parler d'une femme en termes irrespectueux, il serait sûr de mourir sous le bâton.

Si la censure gouvernementale est chose inconnue dans cet heureux Nouveau-Monde, tout comme la répression, en revanche il y a une sorte de censure qui a les meilleurs résultats, c'est celle de l'opinion publique.

Tout homme est libre de fonder un journal; il peut à son aise y développer toutes les théories ; y émettre toutes les opinions, exprimer toutes les idées qui lui passent par la tète. De ce chaos sort la lumière, il y a mille idées saugrenues, absurdes, mais au milieu d'elles il y en a une bonne, pratique ; quel- ([u'un s'en empare et lui donne un corps, un but. Les journalistes peuvent injurier, diffamer; aucune

loi pour les en empêcher, mais l'opinion publique leur impose un blâme sévère, et aussi la censure .qui leur est la plus désobligeante, et voici comment.

Lesjournauxn'ontpas d'abonnés, chacunles achète sur la voie publique et choisit celui qui lui convient. Eh bien, ce peuple éminemment sage et pratique, s'il voit qu'un journal entre dans une mauvaise voie, s'il fait du scandale, de la calomnie, de la diffamation, du chantage, si enfin ses articles ne contiennent rien de bon et d'utile, ce peuple, comme obéissant à un même mot d'ordre, n'achète plus ce journal, tous le regardant avec mépris, disent : « Vcry bad news-paper indeed! (très-mauvais journal en vérité).»

C'est fini, le journal a vécu; sans acheteurs la ruine arrive.

Par contre, celui qui est convenable, utile, bien avisé jouit bien vite de la vogue ; mais qu'il change de direction, et qu'un article malhonnête y soit inséré, il est coulé. Voilà la vraie censure !

Voilà la seule censure efficace. Qu'on le dis au gouvernement, mais que surtout on le fasse comprendre au peuple français, car ce peuple français si liéroïcjue, si intelligent, ne peut, ne sait pas se rési-

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gner à se conduire par lui-même ; il lui faut un mentor !

Tous les journaux (le New-York sont montés sur une échelle colossale.

Cha<iue journal a son imjirimerie privée qui appartient au propriétaire de cette feuille, imprimerie qui se trouve dans la même maison que les bureaux de rédaction. De celle façon, aucun temps perdu ; l'écrivain survcillerimpression, corrige ses épreuves à mesure qu'on les tire. J'ai vu fonctionner les presses du Sm??, elles tiraient soixante mille exemplaires dans moins de deux heures. La feuille s'imprime en même temps des deux côtés.

Le Herald possède un somptueux palais au coin de Pr'mtiiuj place et de Broadway.

Du reste, et c'est très-commode, tous les bureaux des journaux de New-York sont sur Printing place.

On reconnaît en cela l'esprit pratique du Yankee : Time is money. Les courtiers d'annonces, les personnes qui ont affaire dans plusieurs journaux, n'ont pas à perdre leur temps à courir aux quatre coins de la ville. Les journalistes eux-mêmes peuvent se voir fa- 1 rilemenl; cela entrelient un peu de camaraderie.

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Ce palais du Herald est somptueux, tout en marbre blanc, de construction élégante et de dimensions colossales. Il n'a pas coûté moins de deux millions de dollars et il est entièrement occupé par la manipulation du Herald. Au rez-de-chaussée, sur la façade, se trouvent les bureaux de vente et d'abonnement pour la province ; il n'a pas de porteurs pour la ville, chacun l'achète sur la voie publique.

La caisse occupe le côté droit ; dans le sous-sol est installée l'imprimerie. Il paraît que même en Angle" terre, il n'y a pas une imprimerie aussi belle, aussi parfaite comme perfection des machines. Cent mille numéros du Herald y sont tirés à l'heure.

Au premier et au second, il y a d'immenses appartements servant de bureaux de rédaction et d'administration. L'éditeur, M. James Gordon Bennet, a déployé un luxe inouï dans ses bureaux personnels.

Il faut bien se garder en Amérique d'appeler le directeur d'un journal « rédacteur en chef, » il faut lui donner le titre d'éditeur, car les rédacteurs sont les minimes écrivailleurs. Celui qui occupe la position analogue à nos rédacteurs en chef en France,

étant propriétaire en tout ou en partie, prend le litre (l'éditeur.

On m'avait donné des lettres de recommandation pour deux ou trois éditeurs et elles portaient M. un tel, rédacteur en chef. Cela a fait faire une forte grimace à leurs destinataires. « Moi, rédacteur 1 oh ! je suis éditeur, » me disaient-ils d'un air de dépit.

Comme circulation, les journaux américains distancent de beaucoup les nôtres. Voici quelques chiffres officiels pris par moi sur les rapports des registres où sont inscrites les taxes des journaux, car quelques personnes se figurent que dans cette grande république les journaux sont exempts détaxes. Quelle erreur ! La taxe ne s'appelle pas timbre, voilà tout; mais elle n'en est pas moins fort lourde et fixée d'après le tirage. Ainsi le propriétaire d'une feuille se trouve dans cette impasse. S'il avoue le chiffre réel de numéros tirés, il paye une forletaxe; s'il le dissimule et accuse un chiffre moindre, ses rivaux s'empressent de publier : « Tel journal no vaut rien, il ne tire qu'à tant d'exemplaires! »

Le Herald fait, bon an mal an, un bénéfice net de

deux cent mille dollars ; soit un million de francs, et pourlant jugez si ses dépenses sont énormes.

Sans compter qu'il est logé dans huit millions, il occupe cent vingt-cinq rédacteurs ou correspondants tant en Amérique qu'en Europe. Beaucoup de ces écrivains gagnent jusqu'à cent mille francs par an et il n'en est pas un seul qui ne reçoive au moins vingt-cinq mille francs par an.

Dans ce nouveau monde, l'écrivain peut arriver à une grande fortune ; il peut tenir son rang et on ne voit pas ce spectacle affligeant d'un homme instruit, iutelligent, savant même, rendant de réels services à son pays et gagnant moins qu'un garçon épicier. Dans ce pays où Tondit: «M. un tel vaut tant de dollars, » l'écrivain n'est pas exposé à se trouver dans une situation fâcheuse. Largement rétribué, il soigne son travail et la misère ne l'expose pas à commettre de petites indélicatesses.

On peut dire en Amérique que les hommes appartenant à la presse et à la littérature tiennent le haut du pavé; ils jouissent de plus de considération, de plus d'influence même, (juc les sénateurs et tous les membres du congrès.

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Le ^Yor\^l a aussi une très-grande circulalion, car il est taxé sur un bénéfice de cent mille dollars par an. La Tribune sur ses éditions de la campagne et sur ses éditions hebdomadaires, fait un bénifice net de cent cinquante mille dollars.

Le Sun., fondé et établi parM. Charles Dana, depuis peu de temps, prend une position considérable, qui va en augmentant chaque jour, mais il n'a pas fallu moins de trois millions de dollars, quinze millions de francs, pour établir ce journal. Ce chiffre prouve que nos plus grands journaux français ne sauraient lutter avec les feuilles yankees.

Une chose digne d'attention et qui est bien faite pour donner une idée exacte de l'avenir de l'Amérique et de son accroissement à pas de géant , c'est l'importance de la presse de toutes les provinces. Chaque .ville a plusieurs journaux, montés, eux aussi, sur une large échelle, et tous ces journaux ont une grande influence. (Il y a près de deux mille journaux en Amérique.) Dans ce continent, la contralisalion est chose inconnue... Tous ces journaux, malgré les taxes, enrichissent leurs propriétaires etl adionnaires, et ils payent fort bien leurs écrivains*

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Tout le monde lit, en Amérique : le fermier qui conduit la charrue tient son journal à la main.

Le pâtre, tout en gardant son troupeau, lit son journal.

Le mendiant, dès le premier sou qu'on lui donne, achète un journal ; le pain arrive après.

L'enfant de sept ou huit ans lit, lui aussi, et de bonne heure il est au courant des choses de son pays...

Un peuple pareil, certes, est appelé à jouer un grand rôle dans le monde ! Parmi les journaux les plus importants de la province, on peut citer deux feuilles de Saint-Louis : le Démocrate, rc\mh\\c3iin d'opinion, et le Républicain, démocrate par contre; ['Adverliser et le ISorth America de Boston ; le Qiicatjo Times et le Républicain de Chicago, le Commercial de Cincinnati. San Francisco, New- York du Pacifique, a des journaux importants, les uns écrits en anglais, les autres en espagnol ou en français.

Je le répèle, tous les journaux de la province peuvent rivaliser, comme iniluence politique et comme valeur linancière, avec ceux de New-York. Chose eu-

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rieuse à constater, la seule presse de la ville capitale de Washington est nulle, comme influence politique ci comme valeur financière... Les personnes résidant à Washington lisent les nouvelles du congrès dans les journaux de New-York.

Le seul Intelligence a nne petite influence; il est considéré comme l'organe semi-officiel du président. Lorsqu'il désire faire indiquer sa politique sans la proclamer, il a recours à cette feuille qui, pour cette raison, se résigne à n'être rien autre chose qu'un pâle reflet du pouvoir du jour, imitant en cela la presse officielle de tous les pays I

Entre la presse du Sud et celle du Nord, il y a une d i fférence très marquée .

Celle du Nord s'attaque et s'attache, non pas à un lionune, mais à un parti.

Celle du Sud, au contraire, combat plutôt rhonmie que lo principe, et s'attache plutôt à une personnalité qu'à un principe.

Elle a toujours été moins puissante que la première; et, depuis la guerre, son importance n'a fait (ju'aller en décroissant.

Autrefois cependant, [Enye'mer de la Virginie

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et le Mercure do Charleston étaient deux fortes puissances politiques.

Cette étude serait incomplète si je ne parlais pas... des personnals. Invention tout américaine.

L'idée des personnals revient au Herald; le premier de tons, ce journal a implanté en Amérique cette mode anglaise.

A la première colonne de ce journal, on voit s'étaler, sous ce titre particulier, la correspondance la plus humoristique. Les gens naïfs s'imaginent qu'il s'agit d'affaire privée, de correspondance» amoureuses, lorsqu'ils lisent des pdrso;f7ifl/s dans le genre de ceux-ci :

« My dearling one (ma bien-aimée), je tremble encore ! imprudents que nous sommes, le jaloux a été bien près de nous surprendre. C'est égal, si vous m'aimez comme je vous aime, nous n'en continuerons pas moins à nous adorer à nous voir... Soyez à Green street, oij vous savez, demain.

«W. L. J. boxe, 121'2.»

« Un jeune homme, bien de sa personne, vif et adroit d'esprit, désire faire un voyage d'agrément en

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Europe; il voudrait une compagne gaie, aimable et

ayant les mêmes idées que lui. Écrire avec le mol de

passe.

« L. V. S. boxe, 482. »

« Hier, j'étais dans l'omnibus 422, Broadway, à deux heures. 11 est monté, au coin de la vingt-quatrième rue, une aimable jeune fille; elle s'est assise près de n)oi ; mon pied a effleuré le sien ; elle a rougi. Voudrait-elle entrer en relation avec moi, dans un but sérieux cl honnête? Ln mot, oflice du Herald, adresse J. A. I)x. »

« Celle qu'on nommait Marie B., qui avait un ami

appelé Adrien C, où est-elle? Adrien songe à elle,

qu'elle lui écrive un mot.

« A. C. Boxe. 4845 »

« Je t'adore. Rien ne saurait nous séparer. Viens à deux heures norlli 41 st. Préviens qui tu sais. »

«Hier, Broom street, 125, deux ladies essayaient des souliers; Irois gentlemen les regardaient à travers la vitre et admiraient. Ces aimables ladies voudraient-elles entrer en relation avec ces trois gentlemen ? Écrire Office Herald, W. M. B. »

Tous ces personnals ont été copiés par moi dans le ff^ra/rf du 12 mars 18 68.

A lire ce mercure galant, on se figure aisément qu'il s'agit de correspondances amoureuses, qu'elles sont envoyées par des chercheurs de bonne fortune facile.

Quelle erreur pourtant!

Ces prétendues annonces galantes cachent un mot d'ordre, un langage convenu entre les nombreux voleurs des États-Unis. Ils se sont inventé une correspondance chiffrée. Chaque mot a une signification bien autre que celle que croit y découvrir le lecteur crédule. Les rendez-vous, les appels qu'ils se font soni loin d'être des rendez-vous d'amour ; c'est Mercure et non Cupidon qu'ils évoquent et les personnals du Herald ne sont que leur télégraphe privé.

La police s'est aperçue de la chose, mais au lieu de défendre l'insertion de ces annonces, comme l'aurait fait sans doute certaine police que nous connaissons, elle s'est mise à étudier ce dictionnaire ; elle a fini par trouver la clef de ces chiffres et elle se sert de ces personnals pour pincer plus d'un fdou, battu par ses propres armes.

Mais, si les voleurs usent des persounals pour se concerter, s'appeler, quelques personnes aussi en font un mercure galant, surtout les Français qui arrivent à New-York s'amusent à user de ce moyen pour adresser des déclarations ; ils sont tout étonnés de ne recevoir aucune réponse.

Après avoir adressé les éloges qu'ils méritent aux journaux du Nouveau-Monde, il me sera bien permis de leur faire un reproche très-mérité aussi.

Les annonces généralement s'étalent aux premières pages, la littérature y est, on le voit, un accessoire; il faut la chercher au milieu de ce fatras d'annonces burlesques ; elle s'y noie, s'y perd et elle a un petit air humilié de son triste sort.

New-York possède deux excellents journaux français, parfaitement bien écrits l'un et l'autre : le Messager Franco-Américain, directeur M. de Mareuil;

Et le Courier des Etats-Unis.

Lepreinier est républicain d'opinion, le second est napoléonien.

Ces deux journaux pourraient lutter avec les meilleurs de nos journaux politiques de Paris.

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