A TRAVERS I/AMERIQUE
L'harmonie la plus parfaite règne parmi ces hommes de races, de mœurs et d'éducation si différentes ; ils jurent d'un air très-convaincu, qu'un jour qui n'est pas éloigné, Broclos sera un centre de lumière dont les rayons iront éclairer l'univers. Une seule de leurs idées est rationnelle et progressiste, c'est la pratique et la théorie du cosmopolitisme et du mélange des races ; seulement, comme il n'y a point de mariage légal à Broctos, et comme ceux que l'amour y fait contracter sont éphémères et de courte durée, la même mère a des enfants avec les longs yeux fendus de bas en haut des Chinois, d'autres avec le teint olive des Arabes et d'autres, enfin, avec le teint de lis et de rose qui est l'apanage des fils de la brumeuse Albion.
Ces enfants sont élevés, à frais communs, par la communauté ; ils n'ont qu'une mère, mais ils ont soixante-quinze pères. Us appellent de ce doux nom tous les membres de la secte du broctonisme, et ces pères en commandite soignent avec une grande tendresse tous les enfants nés de celte prostitution qu'ils ont voulu essayer de rendre sainte, mais qui n'en est pas moins révoltante.
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Tous les hommes de Broctos cultivent la terre; ils sont d'excellents agriculteurs ; ils ont des grandes fermes admirablement bien entretenues ; les femmes n'ont d'autres occupations que les soins du ménage.
Comme dogme religieux, le broctonisme se rapproche beaucoup du swédenborganisme.
FREE LOVE (aMOUR LIBHe).
La secte des free lovers (partisans et pratiquants l'amour libre) a son quartier général à New-York et des ramifications dans tous les États-Unis.
Voici la théorie de ces sectaires :
« L'amourest une essence même delà Divinité, c'est l'amour qui distingue la créature humaine de la créature animale. La première s'unit par amour, la seconde s'unit i)ar instinct bestial. L'homme devient pareil à la brute ; il se dégrade ; il perd son essence divine dès qu'il s'unit sans amour, et, ajoutent-ils,
dans le mariage, il n'en saurait être autrement. En admettant que deux personnes se soient marrées par inclination, il vient toujours un moment oîi l'une d'elles n'aime plus. Quelquefois toutes les deux sentent l'amour éteint en elles; pourtant le lien du mariage les empêchant de suivre l'amour pur, saint, le seul amour digne, étincelle divine qui gît en elles, elles se livrent à l'amour animal ; elles s'unissenljCt ce fait dégradant a ce triste résultat d'éteindre à tout jamais l'étincelle divine ; l'homme créé à l'image de Dieu disparait, l'homme brute naît.
« Les enfants venus de ces unions animales sont des êtres qui n'ont plus quela ressemblance avec l'homme créé par le souffle de Dieu, et c'est ainsi que l'espèce humaine marche à la décadence moralement cl physiquement; car si l'houime, au lieu de vivre neuf .cents ans comme les patriarches delà Bible, n'a plus qu'une vie moyenne de quarante ans, cela tient à ce qu'il ne nait plus de l'amour, mais de l'instincl animal ou de l'effort d'un devoir à accomplir chez l'un, de la résignation chez l'autre. »
Voilà ce qu'écrivent, ce que prêchent publiquement dans des conférences les frec lovers. Leur re-
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ligion impose à l'homme comme à la femme le devoir de s'unir selon son cœur, son instinct, de ne pas s'engager sous les chaînes du mariage, de ne contracter que des mariages temporaires, qui doivent se briser dès que l'un des contractants n'aime plus. S'il aime ailleurs, il doit en faire l'aveu à celui ou celle qu'il a cessé d'aimer, et celui-ci ou celle-là doivent faciliter son union avec la personne qu'il ou qu'elle aime.
Tout homme comme toute femme qui est accusé de s'être uni sans amour est considéré comme dégradé, immoral et indigne de faire partie de la sainte religion de Free love.
Au commencement de cette secte nouvelle, les jeunes filles et les femmes qui devenaient adeptes et vivaient d'après ces maximes, virent les portes des honnêtes familles se fermer devant elles ; mais sans se déconcerter et avec une audace digne d'une meilleure cause, elles fondèrent des journaux, lancèrent des brochures, firent des meetings et elles s'écrièrent avec une indignation réelle ou jouée, mais puissante :
« Eh quoi! sommes-noulsà Home! ch(jUoi! sommesnous sous le joug d'un tyran, d'un despote, ou bien
sommes-nous dans une grande république quia proclamé la liberté de conscience?
« Peut-elle exister celte liberté, si nous n'avons pas le droit de suivre la religion que nous croyons la meilleure? La prétendue morale peut-elle étouffer la conscience?
«Non, la liberté de conscience, pour être illimitée, complète, ne doit pas avoir pour geôlier la morale. La morale est cbose de convention. Vous trouvez Vamour libre immoral ; nous, nous trouvons l'amour obligatoire du mariage une monstruosité, un acte de débauche sans excuse.
«Notre morale est élevée, elle est d'essence divine ; la vôtre est vile et d'essence toute humaine. Envieznous, nous sommes arrivés à un degré de perfection morale qui vous est encore inconnu; admirez-nous, làcUez de devenir dignes d'entrer dans les frec lovers, mais gardez-vous de nous mépriser !!»
L'audace réussit presque toujours. Les .américains se sont dit : Au fait, ils ont raison ces gens-là ; dès l'instant qu'ils se conduisent airtsi pour suivre leur « religion, nous n'avons le droit de rien dire: chacun ' est libre.
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Et aujourd'hui une jeune Américaine vous répondra, tout bonnement, si vous lui demandez si elle est mariée? Non, je suis de la secte des free lovers et nous considérons le mariage comme un acte immoral. Elle fait ce qu'elle veut, change de lover toutes les fois qu'elle en a envie; personne ne l'en blâme et elle est reçue partout ; ce n'est plus une fille se conduisant mal ; c'est une fille appartenant à la secte de free love, voilà tout...
N'avais-je pas raison de vous dire que ces Yankees étaient plus forts que feu Talleyrand?
Comme je l'ai dit, cette secte a de nombreuses ramifications dans toute l'Amérique. Leurs deux principales colonies sont Berlin-lleights etModern-Times. La première est située dans l'Ohio, la seconde, qui est plus importante que la première, est établie sur Lon^'Isiand, près la ville de New- York.
Us assurent que le temps viendra où ils seront les maîtres du monde et qu'alors l'espèce humaine sera régénérée ; ({Ue l'intelligence de l'homme doublera, que son corps sera beau, vigoureux et qu'il vivra de longues années. Mais il faudra, disent-ils, avant que ce temps arrive^ que nous ayons renversé tous les aU
tels, aboli toutes les lois, renversé tous les faux dieux et rétabli le Dieu seul, grand, unique et inlini, dont l'amour est le représentant sur la terre.
Il faut rendre une seule justice, la seule qu'ils méritent, aux adeptes de free love.
Les hommes sont discrets, muets comme la tombe. Jamais ils ne disent un mot qui puisse faire deviner que telle ou telle femme les a aimés. Les femmes elles-mêmes sont discrètes. Elles ne cjuicanent pas sur les autres, ne s'occupent que de leur cœur et de leurs affaires et jamais de celles des autres; la devise de la secte est : Pas de questions, pas de de\ mandes.
Ce précepte est loyalement exécuté, et cela rend U scandale un peu moins grand.
Chose assez curieuse, une secte à peu près pareilW en théorie et en pratique existe dans la vallée d^. Nahr-el-Kébir , qui remonte au-dessus d'Alexan'' dretle. J'ai parlé d'elle dans mon livre de l' Orient
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et ses peuplades. Celte secte n'était pas connue en Europe, car ce petit coin de terre, situé à vingt-cinq milles d'une ville malsaine, n'est pas visité par les voyageurs. De plus, ces sectaires sont très-discrets au sujet de leur religion et de leurs pratiques. On peut passer au milieu de leurs villages sans soupçonner qu'ils appaiàtiennent à une autre religion que celle de Mahomet. Les Turcs, qui ont été gouverneurs de la Syrie et de la Palestine, connaissent généralement la singulière religion des ensériés ou nasariens, mais ils se taisent avec soin, surtout vis-à-vis des Européens, Ils sont honteux que des Turcs, des compatriotes à eux, aient pu adopter une religion aussi extravagante.
J'ai pu obtenir des renseignements et connaître c^tle fameuse secte, grâce à l'intelligence de mon guide dans le Liban. Je dois dire aussi que j'ai fait un affreux mensonge aux ensériés : « Je veux, leur ai-jedit, prêcher votre religion en France, car comme femme, je la trouve très-bonne. » Ils m'ont crue facilement, par la bonne raison que, si les free lovers proclament l'amour le représentant de Dieu sur la terre et son culte le seul ratioimel, les ensériés pro-
clament la lemme une divinité terrestre, qui représente Dieu ici-bas et sert de lien entre Thonime et la Divinité. Aussi n'ont-ils pas d'autre culte que celui de la femnrie.
Les théories de free love et des ensériés ont, je le répète, plusieurs similitudes. Pourtant je ne crois pas que les Américains, fondateurs de la secte du Nouveau-Monde, aient même soupçonné l'existence de ces cent mille habitants de la vallée de Nahr-el-Kébir, ni leurs croyances et pratiques. Ceci prouve que la même idée, sage ou folle, sensée ou insensée, naîtsi-^ multanément dans le cerveau de plusieurs êtres hi mains. La secte dont je vais parler nous en donnJ une seconde et irréfutable preuve.
Trois mouvements religieux se sont produits prea que simultanément en Allemagne, en Angleterre en Amérique.
Trois sectes se sont formées, basées à peu près si les mêmes principes, et, chose curieuse, les fonda-
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leurs de ces sectes ne se connaissaient pas, et n'avaient pas connaissance des idées émises par les autres ; ils se sont rencontrés dans une pensée qui est pourtant au moins bizarre, comme on va le voir.
Ebel, en Allemagne, assisté de ges disciples, se mit à prêcher une religion nouvelle, qui était, disait-il, l'essence la jjIus parfaite de l'esprit renouvelé, de l'esprit sanctifié par la prière et la contemplation.
Henri-James Prince se mit à prêcher, lui aussi, dans le Somersetshire, en Angleterre, et il dit ce que Ebel disait en Allemagne.
Enfin le père Noyer éleva la voix, en Amérique, pour faire connaître les même maximes; tous les trois juraient qu'elles étaient le fruit le plus parfait qu'un esprit purifié et sanctifié par la prière et la contemplation pût produire.
Ces trois prophètes, nos contemporains, ont assuré et assurent qu'une nouvelle génération va venir; qu'ils en sont les précurseurs ; que tous les hommes mauvais seront emportés par un souffle purificateur; que seuls les croyants, les bons resteront ; que ceuxlà seront pour toujours ramenés à Dieu et affranchis de la connaissance du mal.
(Une génération d'anges sans ailes!)
Un autre Adam naîtra; il tuera le vieil Adam, celui du péché, celui de la chair. Cet Adam aura une perfection morale, une intelligence complète des choses de l'autre vie; il sera en rapport avec Dieu; il vivra d'après ses inspirations.
Nécessairement ces trois prophètes assurèrent qu'ils étaient déjà, eux, des hommes renouvelés, des hommes sanctifiés, dégagés du principe du mal ; de plus, ils posèrent en théorie (pie le premier ciel était désormais sur la terre ; que tout croyant y entrerait; que, dans ce ciel, il devait se conduire par des loi nouvelles. Ils proclamèrent l'anéantissement du pas; religieux, social et moral. Toutes ces lois, ces ins tulions, dirent-ils, étaient faites pour les vieux ho mes, mais elles ne sauraient convenir aux Iiomm renouvelés (terme adopté par eux). Les lois, les d crets, la politique, les codes, la propriété, le mariage, tout cela était selon eux des choses ayant fai leur temps.
Une de leurs théories les plus curieuses est celle
Ils disent le mariage entre l'homme et la femme
est un acte social, à courte durée, puisque la mort rompt l'engagement.
«Tout prouve que, dans l'état actuel des choses, les hommes, en se mariant, ne songent qu'à s'associer pour la duréede la vie... On dit : Le mariage est temporaire, il n'a aucun rapport avec la vie éternelle... Eh bien, s'écriait le prophète Ebel, l'homme peut s'unir à une femme pour la vie ; il s'associe ainsi avec elle pour le bien comme pour le mal, mais pour les vrais amants, le mariage n'est pas seulement pour la vie... il est pour l'éternité; quels senties époux vraiment épris qui pourraient se faire, sans mourir de douleur, à la pensée que leur union ne sera pas éternelle?
« Non, le vrai mariage, le seul grand et digne, le seul qui mérite ce nom, est celui qui est contracté pour l'avenir entier ; contracté d'àme à âme, pour tout le monde, et pas seulement pour celui-ci ! »
Trois hommes en même temps ont pensé que le mariage ne devait pas finir avec la vie, mais qu'il devait durer toujours... Ils ont pensé que n'avoir sa femme que sa vie durant, ce n'était pas assez, qu'il fallait en un mot que le mariage fut éternel!!! Voilà
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une chose qui m'étonne que des hommes aient pu être d'un tel avis; il est vrai qu'ils n'étaient pas Français... Oui, cette pensée-là, à coup sûr, n'aurait jamais germé dans un cerveau français! Du reste, je l'avoue, se marier pour rélernité, c'est effrayant, et ce serait à réfléchir une éternité avant de s'y décider.
La conséquence de la théorie d'Ebel, de Noyer et de Prince était naturellement que les mariages actuels n'avaient rien de sérieux et de stable; qu'ils étaient peu respectables, car ils n'étaient que de simples associations charnelles ou des associations d'intérêts; qu'on pouvait les casser elles dissoudre, et qu'en tout cas ils n'empêchaient nullement les seconds mariages d'àme à âme contractés pour l'éternité.
Cette morale d'un esprit supérieur, du reste, eut assez de succès auprès des sentimentales Allemandes ; plus d'une jeune miss anglaise trouva une grande poésie à ces maximes. Ebcl et Prince eurent de nombreuses adeptes; beaucoup de jeunes femmes se mirent en quête d'un mari spirituel (malheureuse- § ment ce mot, traduction île spiritual's husbatnl. ne
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rend pas la pensée du fondateur : il faudrait dire, en français, mari pour l'àme).
Les Allemands et les Anglais ont discuté cette théorie avec beaucoup de sérieux, et, en chaire, on a entendu des prédicateurs la soutenir et affirmer qiie la pensée d'une union entre homme et femme, pour être considérée comme un vrai mariage, devait être faite en vue de l'éternité; que c'étaient les âmes qui devaient s'engager et non les corps. En Amérique, le succès du révérend père Noyer a été immense ; en peu de temps il a eu de nombreux adeptes... Alors, on se demanda ce qu'il y avait à faire au sujet des mariages déjà contractés, et, toujours sans se consulter, en Allemagne, en Angleterre et en Amérique, on pensa que mieux valait laisser exister le mariage temporaire avec la faculté d'en contracter un autre définitif... c'est-à-dire avoir une femme pour ce monde-ci, de laquelle le tombeau vous séparerait, et une autre pour la vie future; à ces dernières on donna le nom de spirituals wifes .
Les prophètes donnèrent l'exemple de ces mariages en partie double, mais ici on vit la nature humaine triompher même chez les fondateurs trois