H8 A TRAVERS L'AMERIQUE
Cependant je dois rendre juslice aux douaniers américains, ils sont plus polis que beaucoup d'autres. Mais, comme je l'ai fait remarquer dans mon précédent chapitre, ce à quoi je rends surtout justice, c'est à ce respect pour la dignité humaine qui a porté ce grand peuple américain à stipuler que tout homme peut éviter la visite dou;inière en prêtant serment qu'il n'a rien de soumis au droit.
La liberté a souvent un revers désagréable. Il va sans dire qu'il n'y a dans cette grande république aucun monopole, aucun privilège; exploitation, fiacres, voilures, omnibus, tout est libre. Cela est excellent pour ceux qui veulent avoirdes entreprises de voilures, pour ceux qui veulent gagner leur vie en conduisant un fiacre, mais pour le public celaa un désavantage. Les voitures sont à des prix insensés ; pas de tarir. Le temps est-il mauvais, le cocher vous demande le prix qu'il lui plaît pour sa course; impossible de monter dans son carrosse et de le forcer à partir, car ce serait lui qui appellerait un policeman pour vous faire descendre. M
Ainsi j'ai payé, et tous les passagers ont pay« comme moi, quarante francs au cocher qui m'a
rendu le service de me conduire du quai à l'hôtel.
L'Européen qui arrive en Aniéri{|ue pour la première fois, est un peu choqué par le singulier coup d'œil qu'olTre celte ville.
Je vous avoue que, pour mon compte, j'ai cru arriver sur un vaste champ de foire ; partout des affiches colossales, burlesques, ridicules; les maisons, les murs en sont tapissés; le soubassement des trottoirs en est même couvert; il y en a qui sont suspendues au milieu des rues, allant d'une maison à l'autre.
On songe à Barnum, on se sent dans la patrie du puff, on se demande si c'est un peuple sensé, forl et intelligent qu'on va visiter, ou bien si l'on va se trouver chez des jongleurs émérites.
Petit à petit, on s'habitue à ces pancartes multicolores, et l'on comprend que, pour ce peuple vivant à toute vapeur, pour ce peuple ayant pris pour devise Time is moneij, il est indispensable que les fournisseurs ne lui laissent pas la peine de chercher où on peut les trouver ; qu'il faut (ju'il n'ait qu'à lire sur le premier mur venu, où on vend le meilleur chocolat, les bottes les mieux l'ailcs, oloù il pourra aller passer
quelques heures le soir à se distraire des soucis de la journée.
L'affiche et la réclame sont tout à fait indispensables en Amérique.
Mais, c'est égal, cela donne un singulier aspect aux villes.
New- York et Alhany sont les deux plus anciennes villes des États-Unis.
Six ans après que Tinlrépide voyageur Ilendrik Iludson eut découvert et remonté la rivière à laquelle il a donné son nom, des familles hollandaises vinrent former deux établissements : l'un fut nommé Port- Orange, et l'autre New-Amsterdam.
Port-Orange a pris le nom d'Albany; cette ville est la capitale de lÉtat de New-York ; New-Amsterdam est devenu New-\ork, pendant la période de possession anglaise, en riionneur de Jacques, duc
d'York.
Aujourd'hui celte ville est la |)lus importante des
États-Unis, mais l'on peut prévoir que, dans un temps rapproché, Chicago la surpassera en population, en luxe et en richesse. Kii dix-lmit ans, la capitale de rillinois a acquis une grande puissance comnicr-
ciale et une population de trois cent mille habitants.
New-York est situé à la pointe sud de l'île Manhatan, sur une grande baie; celte ville s'étend beaucoup vers la partie nord, et si sa population continuait à aller en croissant elle arriverait à recouvrir toute l'île. La rivière de IHudson serpente autour d'elle en formant des îlots verdoyants ; c'est joli, c'est gracieux, si l'on fait le tour de l'île en bateau ; mais, de la ville, on n'aperçoit ni les rivières ni la mer ; comme je l'ai dit, les quais sont fort sales; une quantité de baraques en bois cachent la vue de la mer.
Ces rivières rendentle séjour de la ville insupporta- I ble, car, l'été, la chaleur y est humide, accablante; I j'en ai moins souffert dans le désert de Sahara qu'à j New-York. En Égypie, les nuits sont fraîches et magnifiques; dès quatre heures après-midi, les rayons du soleil perdent de leur intensité; la rosée tombe et l'on respire à l'aise.
A New-Yoïk, au contraire, pendant tout le temps que le soleil brille, on sent un peu d'air, une petite hrise souffle par moment; mais elle cosse dès que le
122 A TRAVERS l'AMÉRIOlE.
soleil dispaïaît; l'air alors devient lourd ; on se croiraitdans un bain de va(>eur russe.
Pendant la nuit, le cl;^l devient rouge, sanguinolent; une vgpcur ehamle jiiane sur la ville; on a le seniiment de l'asphyxie; le seul endroit où Ion puisse aller, pour avoir une atmosphère un peu moins fatigante, c'est Central-Parc qui se trouve dans le haut de la ville et qui la domine. Les Américains ont voulu copier notre bois de Boulogne. Je dois convenir que, le lerniin aidant, ils ont fiiil quelque chose de plusbeau, de beaucoup plus grandiose ; les travaux de ce parc ont commencé paruue bataille en règle. Un grand nombre de mendiants, de bohémiens, d'aventuriers et de voleurs, s'étaient installés sur cet emplacement; on avait donné le nom de squatters à tous ces gens-là; ils avaient co'nslruit de mauvaises cabanes en bois ou en terre; c'était une immense cour des miracles.
• S'y aventurer en plein jour n'était pas sans danger la nuit c'était s'exposer à être sûrement dépouillé et même assassiné.
Dès huit ou neuf heures, tous ces gens s'abattaiei^ sur Nevr-\ork pour exercer leur industrie ; puis
s'en retournaient avec leur butin dans leur forêt de Bondy ; la police n'osait même pas aller les y relancer.
Lorsqu'on a voulu tracer le parc, percer de larges avenues dans la forêt, on a fait sommation à ces gens-là d'avoir à déguerpir au plus vite. Ils ont répondu en prenant les armes et en jurant qu'ils descendraient en masse incendier New-York, si on essayait de les chasser.
Ils se basaient sur la loi qui accorde la possession du terrain à celui qui l'occupe le premiec
Pourtant il fallait absolument les déloger. Les Yankee? désiraient avoir une belle promenade, et surtout détruire ce coupe-y orge.
On leur fit une seconde sommation et l'on commença par renverser quelques-unes de leurs bicoques ; alors la fureur de ces aventuriers fut à son comble, tous brandissant une torche allumée d'une main, un revolver de l'autre, se précipitèrent dans New- York.
Le tocsin d'alarme sonna, les magasins se fermèrent, la panique s'empara de tous les citadins; le maire convoqua à la hâte la garde nationale, les quel-
qiies centaines de soldats qui se trouvaient dans la ville; tous ces hommes joints aux policemen se mirent en mesure de chasser les brigands. La lutte fut chaude et acharnée de part et d'autre, et dura deux jours : le chiffre des morts du côté des assaillants fut très-grand. On m'a assuré que plus de mille avaient été tués; mais on les a enterrés à la hâte et ce chiffre n'a pas été mentionné. Les survivants ont été chercher un refuge dans le désert.
Central-Parc a coûté cent millions aux Newyorkais.
J'avais vaguement entendu parler des grosses mouches qui, la nuit, devenaient lumineuses et jetaient des feux plus brillants que ceux du plus beau diamant ; je savais que les femmes de la Havane piquent une épingle dans le corps de ces insectes de façon à les percer sans les faire mourir trop vite, car avec la vie l'étincelle lumineuse cesse, et (ju'ellcs placent ces mouches dans leurs cheveux et quelquefois' les sèment dans les bouillonnes de leur robe de tulle, si bien que toutes ces femmes, au bal, ont l'air de s'être roulées dans du phosphore.^ Mais je n'avais jamais vu de ces insectes et j'étais loin
de soupçonner que leurs élincelles phospliorcsccnles fussent aussi brillantes.
Le premier soir que j'ai été me promener à Central-Parc, il faisait une chaleur étouffante. Arrivée dans le bois, je descends de voiture et j'aperçois tout autour de moi, comme des buissons ardents, puis de grandes colonnes lumineuses. L'une d'elles s'avance dans ma direction avec une vitesse vertigineuse et je me trouve enveloppée dans un cercle de petites étincelles. Je me demandais ce que cela pouvait être et d'oii venaient toutes ces bluettes de feu, lorsque l'une d'elles se posant sur mes cheveux y resta prisonnière. J'y portai vivement la main et m'en saisis ; je m'aperçus alors que j'avais une petite mouche un peu plus grosse que les nôtres, et ayant les ailes et le dessous du corps aussi lumineux que l'étincelle la plus brillante.
On dirait que ces petites bêles portent en elles un phare microscopique et éclairé à la lumière électrique... mais dès que vous les tuez, le phare s'éteint.
Toutes ces ^r^ /Hys, comme on les appelle, donnent pendant les nuits d'été un aspect féerique à Central-Parc. Avec un peu d'imagination et une légère
croyance au fantastique , on se figure (jue ces étincelles ne sont autre chose que les âmes des mortSj qui viennent se livrer à de joyeux ébats.
Elles forment des groupes, des dessins bizarres ; quelques-unes volètent deux par deux, puis soudain on en aperçoit une toule seule qui s'enfuit effarée, va à droite, puis à gauche, remonte dans les nues puis redescend sur la terre... s'approche d'un buisson où se trouvent des milliers de ses sœurs, en fait le tour et s'éloigne comme découragée. Alors on se dit : « Cette âme est à la recherche d'une âme aimée. »
On se figure entendre au milieu du petit bruit sec produit par le frôlement de leurs ailes, comme un murmure mystérieux, comme un bruit imperceptible de baisers et de soupirs.
Si l'une d'elles effleure votre figure, si elle s'y pose, vous tressaillez en vous demandant : « N'estce pas une âme chère et bien aimée qui vient luire à mes yeux pour me dire : Songez à moi, et qui me donne en passant son baiser de feu I »
Quelques-unes dé ces jolies petites fire jlijs vont s'égarer dans les rues de New-ïork. Vous les voyez
aller d'arbre en arbre; on dirait alors qu'il tombe une pluie de feu sur la ville.
Si vous n'avez pas de lumière chez vous, elles entrent vous faire visite et, en un instant, le petit bataillon phosphorescent illumine votre appartement de petites étincelles voltigeantes.
Je m'étais figurée que New-York, cette ville d'origine hollandaise, devait rappeler la inère patrie par son extrême propreté; quelle déception !
Voici ce que j'y ai trouvé pendant l'été :
De b. aux trottoirs en marbre, mais si mal entretenus que l'on risque de s'y casser les jambes la nuit, car il y a des trous béants à chaque pas.
Des maisons en granit de couleur sombre ou en marbre. Ces maisons, construites à l'anglaise, ont toutes un petit jardinet par devant ; les rues étant plantées de beaux arbres, l'aspect est donc fleuri et riant. Mais ces arbres sont couverts de chenilles, de grosses chenilles noires à tèle rouge, avec un long poil... Il y a vingt chenilles par feuille et elles forment des rouleaux épais de vingt-cinq centimètres autour des troncs. Elles font un lilet d'un arbre à l'autre et l'on en voit des milliers suspendues devant soi ; en pas-
sant on les accroche; elles viennent vous caresser la fi^'ure, c'est odieux ! On en est couvert; on ne peut s'en préserver. Un jour j'en ai trouvé plus de cinquante sur moi.
Il n'y a pas de moineaux en Amérique ; les quelques-uns qui y sont importés sont choyés, soignés; on a placé dfs petites maisons en bois pour eux sur chaque arbre; mais hélas I il y a un moineau par dix millions de chenilles.
Ces pauvres oiseaux sont souffreteux, étiques, sous ce climat diabolique ; tandis que les chenilles sont planturcusement grasses.
Mais,à défaut de moineaux, il me semble que la voirie pourrait se préoccuper un peu de faire détruircces chenilles, en faisant brûler du soufre sous les arbres et en faisant enlever avec un bâton les fils où elles se suspendent... Lors(ju'on dit cela à un Yankee, il vous répond : « Nous payons un nombre incalculable de millions pour Tentretien de la ville, mais ceux que • cela regarde aiment mieux nécessairement mettre cet argent dans leur poche et laisser la ville mal pavée ; laisser les trottoirs se casser et s'effondrer au lieuj de se préoccuper de sa propreté. »
NORTH AMERICA. il9
Si c'est un rcpwlilicain qui vous pari-, il ajoutera : « Que voulez-vous, le gouverneur de l'Etat de New- York, le maire de cette ville, le conseil d'administration, tout cela est composé de démocrates ; or, les démocrates sont tous voleurs ! »
Si c'est un démocrate, il vous dira d'un air attristé : « Oui, tout va bien mal... il en sera ainsi tant que le pouvoir ne sera pas entre les mains des démocrates, car les républicains sont tous voleurs ! »
Si un inventeur pouvait découvrir que la chenille, brûlée, broyée, morte ou vive, peut servir à n'importe quoi et rendre de l'argent, New-York serait bien vite débarrassé de ces vilaines bêtes; l'on verrait tous les gentlemen escalader les arbres pour s'emparer d'elles... New-York aurait une plaie de moins. — Dire que les anciens Égyptiens se plai- " gnaient de leurs sept plaies... et ils ne connaissaient pas la chenille I
Quant à la propreté des rues, deux choses peuvent en donner un petit échantillon.
Sur ces beaux trottoirs de marbre, devant chaque maison, on place un grand tonneau haut d'un mètre cinquante, et dans cedit tonneau, les habitants de la
maison viennent jeter leurs immondices; ils sont vidés pendant la nuit.
Vous (igurez-vons quel joli coup d'oeil offrent ces rangées (le tonneaux!
Maintenant, au nom de la liberté, chacun a le droit d'encombrer le trottoir à sa guise... Les marchands en font des succursales de leur magasin; ils y déchargent leurs caisses et colis... l'épicier y aligne ses paniers, ses bouteilles... Tous jouissent de la plus parfaite liberté, sauf le passant qui ne peut plus circuler sur le trottoir.
Il m'est arrivé j)liisde dix fois de meheurtcr, dans les quartiers les plus populeux comme dans les plus éléganls, à des cadavres de chiens ou de chats, morts depuis (ilusicurs jours.
A la 20' rue, qui est une rue toute aristocratique, on a laissé un cheval mort pendant trois jours devant ma porte. C'était en août, par une chaleur tropicale. Vous pouvez deviner sans peine quelle odeur nauséabonde il répandait. Comme ce| peuple est fort pratique, et qu'il songe que l'art principal consiste à savoir tout utiliser et à faire ar-j geut de tout, on avait collé des alliclies sur ce cada-
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vre... Bonne réclame, on trouvait l'idée originale et, tout en se bouchant le nez, chaque passant s'arrêtait pour lire.
La saleté du bas de la ville et des quais ne peut être comparée qu'à celle que l'on trouve à Constantinoplc dans Fera et Galata.
Comme je Tai dit dans mon volume du Far-West, toutes les villes américaines sont bâties sur le même modèle. Du midi au nord, de grandes avenues coupées, de l'est à l'ouest, par des rues... L'avenue qui l'orme le centre à New- York et coupe l'île dans presque toute sa longueur, porte le nom de Broadway, nom formé de broad, large, et de way, chemin. Cotte voie est en eiïet très-large; elle a '20 mètres de large et 6 kilomètres de long.
La dernière maison porte le imméro 2,800. A sa gauche, se trouvent, allant clans le même sens, les cinquième, sixième, septième et huitième avenues; à sa droite, les quatrième, troisième et deuxième avenues... Les rues portent de simples numéros. Tout cela est divisé en est, sud, nord et midi... Les marins peuvent s'y orienter facilement, mais le conmiun des mortels a quelque peine à se re-
connaître. Aussi je recommande une industrie aux chercheurs de fortune. Acheter 600,000 boussoles à 2 francs en France, et aller les vendre en Amérique 20 francs.
Cette ville est essentiellement cosmopolite. Ceux qui ne connaissent que New-York ne sauraient se fliitlcr d'avoir une idée même vague des mœurs américaines.
Il y a la ville allemande, qui compte 75,000 habitants et qui possède des hôtels, des clubs, des journaux allemands. Ce quartier a une vie à part, des mœurs à part; on se croirait à Dresde ou à Vienne. Il y a même un joli théâtre qui ne joue que les opéras et les comédies allemands, bien entendu dans leur langue malcrnelle.
Il y a le quartier français. La population française à Ni!W-York ne dépasse pas cinij ou six mille liai)itants. Sauf de rares exceptions, le Français vit ou végète en Amérique, mais il n'y fait pas de fortune colossale.
Nos compatriotes vivent entre eux ; beaucoup ne parlent pas un mot d anglais. M. M..., un homme d'une grande intelligence, habile l'Amérique depuis
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vingt ans; par la nature de ses affaires, il est en contact journalier avec les Yankees. Eh bien, il ne connaît pas un traître mot de leur langue. Je lui disais un jour : « Vraiment, il faut que vous soyez doué d'une énergie invincible , pour avoir pu ne pas apprendre un seul mot de la langue anglaise, l'entendant parler à toute heure et tous les jours depuis vingt ans I »
S'il n'apprend pas l'anglais, c'est bien un peu par paresse, mais beaucoup plus encore par antipathie pour le peuple américain... Le caractère français est si différent du caractère yankee , que nos compatriotes ne peuvent s'assimiler avec le peuple du Nouveau-Monde ; ils s'ennuient en Amérique, ils s'y trouvent mal à l'aise. Leur plus grande distraction est de critiquer amèrement ou gaiement les mœurs ci usages, les hommes elles choses.
De plus le Français n'a pas cet esprit de Barnum, qui fait que banquiers, négociants du Nouveau-Monde ressemblent à nos charlatans courant les foires et déclamant leur boniment au son de la grosse caisse.
En affaire, un Français sera toujours distancé et berné par un Américain, v'*^-'-^^ ^^
^^HxttVi'JO
Le Français le plus âpre au gain est un homme d'un désintéres.-ement magnilique comparé à un Yankee.
Mais si notre co'onie n'est pas la plus riche, elle est par contre la plus honnête, la plus digne.
Elle possède un cercle, qui est un cercle de famille ; hommes et femmes y sont admis. Il s'appelle Harmonie Club.
On s'y réunit en famille; il y a une table d'hôte oïl les membres peuvent dîner, un salon de lecture, une salle de billard, une salle de bal, dans laquelle on danse quelquefois sans façon et en famille. Voilà sur quel modèle il devrait se former des cercles en France. On y jouirait d'une douce inliniité ; par le système de l'association, on aurait à très-bon marché un excellent dîner, une riche bibliothèque, et de beaux salons. Pendant que les pères et les maris joueraient au billard, les femmes causeraient entre elles, feraient de la musique.
Les cercles deviendraient alors un lien d'amitié entre les familles, et ne seraient plus un danger permanent pour les ménages, en retenant les maris de longues heures hors de chez eux el
en condamnant les femmes à un isolement complet.
A côté de ces deux quartiers, il y a encore le quartier italien ; la police n'ose pas s'y aventurer et ses habitants peuvent se tuer et se battre à leur aise.
Il y a même un quartier chinois !
A peu près quinze cents Chinois se sont fixés à New-York. Ils se sont réunis dans le même contre et forment un petit peuple à part ; presque tous sont mariés à des Irlandaises... Une chose curieuse c'est celle-ci : S'il faut en croire toutes les relations de voyages, tous les ouvrages écrits sur la Chine... les femmes sont esclaves dans le céleste empire et sont même fort maltraitées par leurs maris. Eh bien ! tous les Chinois établis à New-York sont, paraît-il, des maris modèles, doux, soumis à leur femme, fidèles, constants : de plus ils travaillent avec une ardeur qui n'a d'égale que leur adresse merveilleuse.
Le rêve de toute jeune fille irlandaise est de trouver un mari chinois.
Les anciennes familles hollandaises ainsi que les premières familles anglaises arrivées en Amérique, forment ce qu'on peut appeler le faubourg Saint- Germain de New-York.
On trouve dans ces familles cette liospilalilé simple et cordiale des soigneurs d'autrefois ; elles vivent entre elles, n'admettent que les étrangers de distinction ; on respire dans ce milieu un parfum de bonne compagnie, que Ton est bien loin de renconirer par exemple dans les quartiers de la fashion, du liighlife qui se trouve dans le haut de la ville.
La ville basse, c'est-à-dire la partie qui avoisine les quais de débarquement, est habitée par le commerce et par les ouvriers.
Le rêve de tout marchand, de tout industriel, cest d'arriver le plus tôt possible à une fortune assez considérable, qui lui permettra de s'acheter une maison Fiftli Avenue.
Fifth Avenue est le faubourg desShodés; on appelle ainsi les enrichis de fraîche date, qui n'ont point encore eu le temps de prendre les premières notions des usages du monde.
Se voir installés dans une maison de ce dit (piarticr fait perdre la tète aux shodés. Us veulent briller ; ils veulent prouver qu'ils sont riches, trèsriches, et ils jettent de la poudre aux yeux. Les femmes se couvrent d'or, de brillants, de dentelles ;
NORTH AMERICA. iol
VOUS les trouvez dès dix heures du malin on dirait presque en toilette de bal.
J'ai vu, de mes yeux vu, dans une maison de Fifth Avenue, des rideaux en point d'Angleterre aux fenêtres, des housses pareillement en dentelle sur les meubles.
Du reste ce shodésa réussi à faire un effet, mais un effet!! Sa maison est appelée... la maison aux rideaux en dentelle yraie. Que l'on passe dans la rue avec un homme ou avec une femme, l'un et l'autre vous diront avec une petite pointe de vanité nationale : « Vous voyez ce salon aurez-de-chaussée de cette maison : eh bien, tigurez-vous qu'il y a des rideaux en point d'Angleterre. Ils ont coûté cent mille dollars ; vous comprenez qu'il faut être riche pour se payer de pareils rideaux ! » La politesse m'a toujours empêchée de leur répondre : « Oui, il faut être riche, c'est vrai, mais il faut être bien shodés pour avoir des rideaux de cent mille dollars et, en fait d'œuvres d'art, les gravures coloriées des quatre saisons ! »
Le shodés qui donne une fête tient avant tout à ce qu'on sache bien qu'elle lui a coûté un argent fou; ses invités du reste ne trouvent pas de plus joli com-
pliment à lui faire que celui-ci : « Vous avez dû en dépenser, des dollars! »
Ou bien encore :
« Vous saurez ce qu'elle vous coûtera ! »
Les Parisiens, avec quelque raison d(i reste, se plaignent un peu des couturières et de leurs mille inventions pour arriver à faire monter la note de chaque robe à des prix fabuleux. Ils se récrient contre le luxe de leurs femmes. Eh bien, si un mari yankee leur montrait les comptes qu'il paye pour les toilettes de sa femme, ils se diraient que la Parisienne, à côté de l'Américaine, est d'une simplicité Spartiate et d'une économie qui frise la parcimonie.
Dans ces bals, les toilettes les plus ébouriffantes sont exhibées; elles sont d'un mauvais goût complet, mais elles sont riches, très-riches. Chacune de ces femmes porte sur elle cinq ou six cent mille francs en bijoux, dentelles, plumes et fleurs. Le rouge, le rose, le bleu et le vert s'y accouplent, mais ne s'y marient pas.
On jugera par ces petits détails ce que doit coûter la robe d'une femme en Amérique.
Admettez que vous achetiez en France une toilette
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toute faite qui vous revienne à 300 francs... Vous payez le transport et en plus 100 pour 100 à, la douane...
Si c'est un marchand de New-York ou une couturière, qui fait venir cette robe, il y a le gain du commissionnaire de Paris, le transport, les 100 pour 100 de la douane.
Les loyers sont à des prix fabuleux à New- York; il faut donc que le marchand revende un objet au moins le double de sa valeur pour qu'il puisse faire un gain réel; cette robe de 300 francs en coûtera par conséquent 900 là-bas.
Maintenant, faites ce calcul pour une robe de bal de 1500 francs à Paris?
Perdre son parapluie, en France, est désagréable; on se dit : « Au diable les gens qui ont la manie de n'avoirjamais un parapluie à eux !... et cela, pour se procurer la satisfaction de s'emparer du vôtre !...» Ce premier mouvement d humeur passé, on se dit: Bah ! j'en achèterai un autre ! et l'on s'en tire avec 18 ou 20 francs... Mais hélasl en Amérique, les preneurs de parapluies sont d'autant plus nombreux que le plus laid, le plus commun, coûte 25 dollars en or, soit 100 francs.
140 A TMVERS L'AMERIQUE.
Si VOUS en perde/. (»u si l'on vous en prend une douzaine dans l'année, ce qui n'est pas un chiffre exorbitant... vous avez à ajouter 1200 francs par an à votre budget, pour ce seul article !
La femme s'assimile bien pins vite que l'homme à toute nouvelle position; elle semble créée pour remonter l'échelle sociale, tellement elle le fait naturellcnient et avec facilité. Si elle la redescend, elle garde toujours par contre quelque chose de son ancienne position.
L'homme, au contraire, redescend plus facilement qu'il ne monte... Mettez un grand seigneur, mettez un homme bien élevé, dans un milieu vulgaire, il se mettra bien vite au diapason ; mais agissez en sens contraire, il gardera quelque chose de ses allures, de ses manières premières.
Aussi, dans ces salons de Fil'th Avenue, la parlie féminine, toilette à part, ne se ressent pas trop de son origine. Ces dames portent la traîne, sinon avec aisance, du moins avec grâce. Elles affectent de porter des coiffures Louis XV. Elles affectionnent la poudre et les mouches, elles n'arrivent certes pas à rappeler les anciennes marquises,
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mais elles ressemblent à de gracieuses soubrettes.
Mais les hommes !...
Tous ces shodés sont communs d'allures, ils ont le geste vulgaire; ils se gantent mal, se chaussent plus mal encore. Leur collier de barbe fait un singulier effet à côté de la poudre et des mouches de leurs femmes... enfin il n'ont rien de régence, je vous jure !
Beaucoup, tout en sautant le german, mâchent leur boule de tabac... Ils se donnent des gros coups de poing de bonne amitié, ou se démanchent le bras pour se souhaiter la bienvenue.
La danse, en Amérique, est une rude gymnastique; on y danse seulement l'ancien quadrille, ce quadrille si regretté de nos pères, qui le trouvaient plus gai et plus gracieux que la moderne contredanse. J'avais, étant petite fille, un vieux maître de danse qui, tout en m'apprenant les danses du jour, me disait souvent : « De mon temps, on dansait, aujourd'hui on marche ; de mon temps, il fallait de la grâce, de la souplesse pour danser ; tandis qu'à présent , un air grave , une roideur disgracieuse , constituent un bon danseur.
« Aujourd'hui on prend un air ennuyé pour s'amuser... Nous autres, nous nous amusions d'un air joyeux, ce qui était bien plus naturel... b Une fois sur ce chapitre, la figure de ce brave homme s'illuminait et il se mettait à esquisser quelques pirouettes et un petit pas de zéphyr.
Eh bien, les Yankees ne marchent pas la contredanse, ils la sautent. Ils risquent quelques pas de zéphyr, quelques jiiroueltes, mais ils y apportent la grâce et la légèreté de l'ours Martin.
La valse et la polka sont laissées de côté pour le german. La danse ainsi nommée tient de la polka sautillée, de la mazurka glissée ; c'est un méli-mclo des plus fatigants, et les couples de danseurs ressemblent assez à des pantins dont on tire la ficelle avec une furia désordonnée.
En France comme en Europe, les jeunes filles vont au bal, mais elles s'y font modestes, réservées. Elles cèdent les places d'honneur aux femmes, surtout aux vieilles femmes. Mais, en Amériiiue, c'est tout le contraire.
Si la maîtresse de maison a une fille, c'est el| qui fait les honneurs; elle est charmante, empressé
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pour les jeunes filles. Quant aux mères, c'est à peine si elle leur fait un petit salut protecteur; elle ne se préoccupe nullement de leur trouver une bonne place;, elle les traite comme elle traiterait une dame de compagnie.
On peut reprocher à l'Américain et surtout à l'Américaine, de ne pas pratiquer ce précepte de la Bible : « Respect aux cheveux blancs. » Cependant ils lisent ce livre avec une ardeur sans pareille, toute la sainte journée du dimanche.
Lorsqu'un shodé a passé une dizaine d'années à Fifth Avenue, qu'il s'est un peu habitué à sa fortune et à sa position nouvelle, il quitte généralement cette avenue et va s'installer à Madison-Square ou àMadison-Avenue, où se trouvent le grand high-life et l'aristocratie de vieille date (dix ans au moins, quarante au plus de possession de fortune, constituent les titres à cette aristocratie).
Il ne faudrait pas se figurer que dans cette grande république, la pauvreté est chose inconnue.
Après Londres, c'est la ville du monde oiî le contraste est le plus fort entre les fortunes énormes d'un côté et la misère atroce de l'autre.
II y a certains quartiers dans lesquels on n'ose pas s'aventurer ; la police elle-même n'y va jamais; on y aperçoit toute une population hâve, blême, abrutie par la misère, grouillante, à peine velue de haillons dégoûtants.
Les ouvriers, les gens pauvres, se logent dans des Tenement-House, espèces de cités ouvrières.
Se figurer ce que sont ces Tenement-Iïouse, est impossible ; il faut voir de ses yeux, voir certaines choses, pour pouvoir y croire.
Figurez-vous une maison noirâtre; à chaque fenêtre pendent des haillons, des matelas, des paillasses ; des essaims de mouches, attirées par la saleté, recouvrent ces haillons.
Vous entrez; une odeur acre vous saisit à là gorge; votre pied glisse sur un pavé graisseux; vous entendez un mélange confus d'imprécations, de prières, de plaintes, de gémissements, d'éclats de rire... tout cela forme un bruit discordant... Vous vous arrêtez étonné... mais les personnes qui vous escortent (car il faut uncescouadede policcnien pour pouvoir pénétrer sans danger dans ces bouges) vous disent : «Ce n'est rien; que voulez-vous, il y a trois cents per-
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sonnes dans cette maison qui avait été construite pour en loger dix; alors, vous comprenez, les uns se battent, les autres s'amusent.
Vous pénétrez dans une première chambre, et là, vous voyez, parqués comme des animaux, cinquante êtres humains dans une salle de quatre mètres carrés. Vous apercevez le sol jonché de paille humide ou de matelas sordides.
Ces cinquante personnes, mélange de femmes, de jeunes filles, d'enfants, d'hommes, de vieillards, sont là grouillant, chacun a son fumier pour s'étendre; tout ce monde vit pêle-mêle, sans pudeur, sans vergogne et sans mœurs.
La brute seule a survécu chez ces pauvres parias ; l'intelligence en eux est éteinte, bien éteinte ; leurs figures sont avachies, les yeux sont ternes, mornCs et sans regard.
Dans toutes les chambres de cette maison, vous trouvez tassés cinquante ou soixante malheureux ; dans ce milieu immonde la nouvelle mariée passe sa lune de miel, car ils se marient parfois, ces gens-là; la jeune mère met son enfant au monde, tandis que, sur un las de chiffons voisins, une femme se meurt.
Je suis entrée dans ces tenement-houses en été ; plusieurs épidémies régnaient à New-York. Vous dire l'odeur nauséabonde que l'on respirait dans ces maisons est impossible ; avec des sels anglais sous le nez je me sentais axphyxiée. Il y a des chambres n'ayant qu'une petite ouverture et où vivent, ou plutôt se meurent, trente individus.
J'ai vu une grande salle oij il y avait cinquante litières parterre, sur un peu de paille un homme se tordait dans les dernières convulsions de l'agonie ; agenouillée près de lui, une petite lîUede treize ans sanglotait; à côté, deux ivrognes dégustaient une bouteille de gin, et riaient des grimaces du moribond.
Des femmes, des jeunes filles, étaient là, indifférentes à ce qui se passait autour d'elles ; l'une rongeait un os, l'autre arrangeait ses cheveux. Sur un autre grabat, une pauvre femme prise des douleurs de l'enfantement, gémissait sans qu'on songeât à lui prêter aide.
Dans la chambre à côté, une orgie affreuse : des hommes, des femmes, se battaient pour avoir les derniers verres de la dernière bouteille de wisky^
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Je n'ai jamais vu un spectacle aussi navrant. Jamais je n'ai entrevu l'espèce humaine descendue à un tel degré de dégradation ; et, lorsqu'on songe que, parmi ces brutes que l'on aperçoit, il y avait peut-être des hommes intelligents, des femmes nées avec des sentiments élevés, on maudit de toutes les forces de son âme cette sordide misère, qui devient un élément d'abaissement, d'avilissement pour l'homme, et qui engendre tous les crimes, toutes les passions basses et sordides; on s'étonne que les hommes qui gouvernent les peuples, que ces esprits éclairés qui dirigent l'opinion, perdent leur temps à inventer des
machines de destruction, ou bien qu'ils cherchent à augmenter la gloire de leur patrie en élevant
des monuments superbes; et qu'aucun d'eux ne se
préoccupe de trouver enfin le moyen de résoudre ce
problème : extirper la faim et la misère du monde.
Le peuple qui pourrait dire aux autres nations : « Chez nous, il n'y a pas un seul homme mourant de faim et grelottant de froid ; » ce peuple-là aurait certes le droit de se dire le plus grand, le plus civilisés des peuples.
On pourrait croire que ces teneraent-houses sont
lis A TRAVERS L'AMERIQUE.
des asiles mis gratuitement à la disposition des gers trop pauvres pour payer un loyer.
On se tromperait. Le Yankee est férocement pratique ; il exploite tout ; il fait argent de tout ; la misère môme lui paraît bonne à exploiter; ces tenemenlhouses sont des maisons de spéculation.
A mesure que la population de New-York s'accroît, le commerce gagne sur le haut de la ville livrée à la bourgeoisie ou à la finance.
Alors les parvenus, ne voulant plus se trouver mêlés à leurs anciens pairs, abandonnent leurs maisons, et beaucoup en font des tenement-bouses ; plusieurs étaient des hôtels habités, il y a quelques années, par de riches financiers.
On les leur loue même en meublés. Les meubles consistent en ces matelas ou cette paille dont j'ai parlé; quelques chniscs et tables, une grande cuisine commune, où l'on fait à frais communs une soupe à côte de laquelle la soupe de nos soldats paraîtrait un mets succulent.
Ces pauvres gens payent encore un loyer relativement cher, car il varie de cent à cent cinquante francs par an.
La maison ne comptant jamais moins de trois cents locataires, la spéculation est bonne pour le propriétaire.
En temps d'épidémie, les tenement sont des foyers d'infection, non-seulement pour ceux qui les habitent et qui y meurent comme des mouches, mais encore pour tout le voisinage.
La salubrité ne les surveille pas, les membres de cette société trouveraient par trop désagréable d'aller se promener dans ces tanières.
Bien souvent le feu prend dans ces maisons. Dans un de ces incendies, cent soixante personnes ont été brûlées, car il n'y "a qu'une issue, qu'un escalier; depuis cette catastrophe la police s'est émue, et elle a forcé les propriétaires à établir plusieurs portes et escaliers de dégagement, pour faciliter la sortie à ces pauvres gens.
Je recommande aux étrangers voulant bien connaître New-York de visiter tous les bas quartiers, entre autres celui appelé jadis Five-Points. Là il verra le revers de la médaille de ce luxe de Fifth-Avenue ; il verra une démoralisation hideuse faisant
un singulier contraste avec le zèle religieux qu'on affiche dans les autres parties de la ville.
Five-Points a eu son héros, un homme qui est appelé à devenir légendaire. Je vais vous conter son histoire, car elle peint un petit côté des mœurs et du caractère yankee ; du reste John Aliène est un type tout américain.
John Aliène, plus connu sous son sobriquet de Coickedest man, avait reçu une éducation soignée ; son père, de la religion méthodiste, l'élevait en vu3 d'en faire un ministre de cette religion. Son frère avait suivi la foi de sa mère et s'était fait ministre protestant.
Comme on le voit, il appartenait à une famille honnête. A vingt-cinq ans il abandonna la prêtrise, qui, disait-il, n'était pas dans ses goûts ; il s'adonna au commerce, et on lui vit faire toutes sortes de métiers. Un jour, on voyait flamboyer sur une enseigne toute dorée: John Aliène, banquier. Six mois après, on le retrouvaitsur le quai, faisant le métier de portefaix; puis il s'essayait au courtage ; mais la mauvaise chance le poursuivait en tout.
Un beau jour, les Ncw-Yorkais furent stupéfaits
en apprenant que John Aliène, l'ancien prêtre méthodiste, le frère d'un ministre protestant qui jouit de l'estime de tous, venait d'ouvrir un caharet à Five- Points, cabaret qui était au rez-de-chaussée d'une maison de mauvaises mœurs installée et dirigée par lui. On cria au scandale, puis, cédant à la curiosité, tous les hommes voulurent voir John Aliène dans l'exercice de son trafic odieux. Son cabaret pendant six mois ne désemplit pas.
La curiosité calmée, les recettes diminuèrent, Aliène eut recours alors aux moyens les plus infâmes pour attirer le public chez lui ; sa maison devint si scandaleuse que, chaque soir, la police devait intervenir. On ne parlait du Coickedest man qu'en rougissant de honte, car les Américains songaient qu'ils seraient un peu solidaires aux yeux des étrangers des honteuses débauches de ce bouge.
Il y a deux ans, John Aliène vit que, malgré tous SCS efforts déshonnêtcs, il ne pouvait arriver à la fortune; alors il se dit : Décidément, c'est inutile d'exploiter le vice, cela ne rapporte pas assez de dollars.
Un beau jour, il s'habilla tout de noir; il se composa une figure triste, confite en sainteté et il alla chez
«2 A TR-WEhS L'AMÉRIQUE.
tous les rédacteurs en chef des grands journaux; il leur tint à chacun ce langage d'une voix émue et contrite :
« J'ai été un grand misérable ; j'ai souillé ma ville natale par une vie de honte et d'opprobre ; je me suis rendu coupable de scandale, d'excitation aux mauvaises mœurs. Oh oui! j'ai été bien criminel et Dieu aurait dû me châtier ; mais il est miséricordieux, il ne l'a point fait, il a préféré faire entrer le repentir dans mon âme. La grâce m'a touché, je me repens, mais ma conscience me dit que, comme le scandale de ma vie a été public, mon repentir doit l'être aussi. Je viens humblement solliciter de vous d'annoncer que cet infâme, ce misérable, ce pervers John Aliène, fera, demain, dans telle salle, une confession publique de ses crimes et qu'il désire faire amende honorable devant ses concitoyens. »
Tous les journaux consacrèrent trois colonnes à la conversion de John Aliène, avec variante de la parabole de la brebis qui rentre au bercail, de l'enfant prodigue ; tous chantèrent hosanna, la grâce avait touché ce coupable...
Le lendemain, quoique la salle choisie par lui con-
NORTII AMERICA. 155
tînt douze mille personnes, on se battait pour entrer, on s'écrasait, on se pressait. Le prix d'entrée était à un demi-dollar, la recette fut de sept mille dollars.
John Aliène parut sur l'estrade ; sa tenue était sévère, son air tout à la fois contrit et inspiré.
Il commença d'une voix grave, lente, sa confession; par moment il s'arrêtait, essuyait la sueur de son front et paraissait accablé sous le poids de sa honte.
«Bravo, bravo! hurra pour John Aliène! criait foule.
Il conta sa vie, détailla les débauches qui se passaient dans sa maison. On ne songeait même pas à crier shoking aux détails fort scabreux qu'il donnait, car n'était-ce pas une confession publique qu'il faisait?
11 n'avait pas le droit de rien dissimuler ; il dit tout et fort crûment. Ce prêche d'un nouveau genre était peu édifiant, mais l'intention purifie tout.
Son récit leriiiiné, il se mit à genoux en demandant humblement pardon à ses compatriotes et en jurant qu'il allait racheter son passé par une vie honnête. [ Les bravos, les hurras firent crouler la salle pen-
dant un quart d'heure ; puis on attendit Jolm Aliène à sa sortie. Tout le monde voulait lui serrer la main ; les femmes émues, les joues mouillées de larmes d'attendrissement, l'entouraient ; chacune le félicitait, lui disait une bonne parole.
Oh ! ce fut un beau succès pour le Coickedest man !
Tous les ministres protestants, à partir de ce moment, choyèrent le nouveau converti. Les âmes pieuses, pour Tencourager dans le bien, lui donnaient de l'argent.
Il renvoya les locataires de sa maison; il transforma la salle de son cabaret en salle de conférences. Un prédicateur se dévoua à venir prêcher tous ces gens, toute cette lie qui habitait Pive-Points. Par curiosité toutlemondeallait entendre ces prêches et voir cette maison perdue transformée en église.
Quelquefois John Aliène prenait lui-même la parole et, s'adressant à ses anciens compagnons de débauches, il les exhortait à se convertir, à suivre la voix du Seigneur. Son éloquence paraissait réelle et sa componction parfaite.
Les gens les plus haut placés complimentaient Aliène, l'invitaient chez eux.
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Les journaux, mais la Tribune surtout, consacraient chaque jour de longs articles à ce . digne homme ; on le canonisait à demi, on ne l'appelait plus que le digne, l'honorable gentleman. Ces articles étaient reproduits par tous les journaux de l'Amérique et, en un mois, il sévit l'homme le plus célèbre du continent ; alors il boucla ses malles et se dit : Il est temps d'exploiter ma popularité et d'en faire or et money. Il alla de ville en ville répéter sa confession et son amende honorable. Partout il eut le même succès de curiosité, d'estime et d'argent. Sa tournée faite, il revint à New-York avec cent cinquante mille dollars. II se fit construire une belle maison, bien située, bien confortable et qui ne ressemblait en rien à son ancien bouge. On se disait ; Le digne homme^ il va y établir un orphelinat, un asile, un hôpital peut-être^ On l'interrogeait, mais il prenait un air discret et répondait: «Attendez qu'elle soit linie, je vous réserve une surprise, mais une surprise ! »
Ce grand jour arriva ; la maison était terminée, meublée coquettement, et John Aliène y installa..., quarante vierges folles qu'il avait demandées à un expéditeur de Paris^ cl il continua son abominable
métier dans un beau local, produit de sa comédie.
On a crié au scandale, à la trahison, mais pourtant beaucoup ont dit avec un petit sourire de satisfaction: « Quel homme habile ! »
Être habile, réussir et être pratique, voilà les trois qualités les plus appréciées en Amérique et qui font que l'on pardonne tout à celui qui les possède.
New-York est tout à fait l'opposé de Paris ; notre capitale est devenue une grande hôtellerie ; tout y est arrangé, tout y est admirablement ordonné pour que les étrangers s'y trouvent confortablement et agréablement.
En revanche, le Parisien commence à ne plus s'y trouver assez chez lui. Mais le Parisien à Paris n'est qu'un détail dont personne ne se préoccupe.
A qui appartiennent les plus beaux hôtels des Champs-Elysées ?
A des étrangers.
Qui donne les plus belles fêtes ?
Des étrangers.
Quelles sont les femmes qui font la fortune de n( couturières, de nos faiseurs ?
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Des étrangères, qui viennent jeter en poudre d'or, aux yeux des badauds ébaudis, les économies de longues années faites dans leur pays ; leurs ressources épuisées, elles disparaissent ; d'autres viennent les remplacer, et ces météores fugitifs donnent le ton à Paris et constituent la grande fasbion.
Ce senties étrangers qui font aller le commerce de Paris, qui n'est plus la capitale de la France, mais bien celle du monde entier.
Aussi, dans cette grande cité cosmopolite, Pétranger se trouvc-t-il parfaitement; tout est prévu pour son confortable, pour ses plaisirs. Il retrouve même la cuisine de son pays, les mets qu'il aime.
A New-York tout est créé, installé pour l'Américain ; tout est arrangé en vue de ses goûts, de ses habitudes; on n'a nullement songé à l'étranger; en tout cas, on ne s'est en rien occupé de lui.
De telle façon que ce malheureux étranger se sent tout embarrassé ; il n'est pas à son aise et il comprend qu'il n'est qu'un intrus dans ce pays ; il n'y trouve ni interprète, ni le moindre cicérone, pas même un commissionnaire.
Ai-je assez regretté ces bons Auvergnats qui se
tiennent au coin de nos rues et qui, pour un franc, vont porter nos lettres, nos paquets aux quatre coins de la ville I
En Amérique, cette corporation est inconnue ; les distances sont immenses. Avez-vous un paquet, une lettre pressée, ni dans les hôtels, ni dans la ville vous ne trouvez personne à qui le confier.
Prendre un fiacre et y aller soi-même. Facile à Paris, mais long et coûteux à New-York. Pour toute cette ville qui tient deux fois autant de place que Paris, il y a huit ou dix places sur lesquelles stationnent des fiacres ; mais vous pouvez vous trouver à trois quarts d'heure d'une de ces stations.
Restent quelques remises de voitures, mais elles sont rares ; il faut savoirles trouver, ensuite, une fois que vousenavez découvert une, il faut attendre qu'on ait attelé, et l'on vous demandera aussi bien vingtcinq fnuics que quarante franc spour une course. Si le temps est par trop mauvais le prix devient insensé, et les cochers, n'ayant aucun règlement et vivant dans un pays de liberté, ne sont nullement forcés de marcher.
Le fiacre pris à la station vous fait son prix ; le
minimum est deux dollars l'heure ; par exemple, si vous ne le gardiez qu'une heure et que vous lui donniez dix ou quinze sous de plus, il vous dirait : Mais, vous vous trompez, il ne me faut que deux dollars.
Si vous lui dites: Le reste est pour vous, il ne comprend pas, et ajoute ingénuement :
— Mais les deux dollars sont pour moi ; c'est ce qui m'est dû, cela me suffit, et il refuse le pourboire énergiquement. Mais aussi vous êtes prié de le traiter avec politesse ; de l'appeler my dear gentleman; si vous vous avisiez de lui débiter ces milles épithètes malsonnantes dont trop souvent les Parisiens gratifient les cochers de fiacres sous prétexte qu'ils sont grossiers ;
Ah ! si vous vous conduisiez avec ce sans-façon avec ceux de l'Amérique, ils vous donneraient une leçon de politesse et d'égalité sévère.
La petite anecdote authentique que je vais rapporter vous le prouvera.
Ce qui rend l'histoire plus drôle, c'est qu'elle est arrivée à un républicain farouche, un Français exilé
ItiO A TIlAVtRS LAMERKJUE.
du 10 décembre qui se croyait de bonne foi le meilleur démocrate du monde.
Un cocher de New-York lui a appris que la théorie a du bon, mais que la pratique vaut bien mieux en cor 0.
Ce monsieur prend une voiture ; il était pressé d'arriver ; ensuite, lorsque Theure court à dix francs, on se figure toujours que le cocher conduit ses chevaux comme il conduirait des tortues.
— Allez donc plus vite, mais marchez donc, disait-il à chaque instant à son gentleman cocher. Celui-ci se contentait de hausser les épaules, et, assez volontiers, il se l'uurait au milieu d'un encombrement de voitures; façon ingénieuse de laisser reposer ses bétes un bon petit quart d'heure : time is money !
Au premier encombrement, notre républicain murmure entre ses dents : « Brute, animal ! imbécile... » Au second, il ouvre la vitre, et secouant le cocher par son paletot, il lui crie de toute la force de ses poumons. « Animal, imbécile! vous ne pouviez pas prendre à gauche ! »
Le cocher descend de son siège, ouvre la portière
et lui dit : « Animal vous-même, donnez-moi mes deux dollars et quitlez ma voiture. »
Il pleuvait à verse, on était dans Broad-Street, une des plus sales rues de la ville. Notre républicain ne veut ni payer ni descendre : « Je vous ordonne de marcher et au plus vite encore, lui dit-il furieux. «Le cocher fait signe à un sergent de ville qui s'approche de lui ; il explique à cet honorable fonctionnaire que ce gentleman l'a insulté ; qu'il est dans son droit de refuser de le conduire.
— Oui certes, vous êtes dans votre droit, lui dit le policeman ; et s'avançant vers la portière, il dit brusquement à ce monsieur : m Allons, allons vile, payez les deux dollars et descendez ; vous êtes bien heureux que ce gentleman ne vous fasse pas conduire devant le juge pour vous faire condamner, à l'amende. »
Le républicain indigné contait sa mésaventure : « Comprend-on un peuple pareil, des lois pareilles, un cocher qui peut refuser de marcher!
« Qui peut vous faire jeter hors de sa voiture, si vous l'appelez animal ! c'est un pays inhabitable ! »
Il y a beaucoup d'hommes se disant républicains
en France, mais il y en a fort peu comprenant exactement la valeur de ce mot.
Le plus grand nombre aime la liberté pour eux... Mais ils attentent assez volontiers à celle des autres.
Beaucoup sont démocrates, mais ils le sont surtout envers ceux qui sont au-dessus d'eux; comme je l'ai déjà dit, envers ceux placés au-dessous dans réchclle sociale, ils sont passablement aristocrates...
Ce n'est pas seulement les cochers de fiacres qui ont la prétention, naturelle du reste, d'être traités en gentlemen, mais encore les plus petits employés, voire les domestiques. Ceux-ci ont un parfait sans-façon vis-à-vis de leurs maîtres; ils leur parlent le chapeau sur la tète ; si la voiture s'arrête au bois, le valet de pied vient s'asseoir sur le marchepied, et, là, son cigare à la bouche, il cause avec ses maîtres. Il sait qu'il a été ou aurait pu être leur camarade.
Les garçons de café ou d'hôtel, avec leur longue barbe, leur redingote à la quaker, ont un air dign et magistral ; ils vous servent , mais gardez-vous d n'être pas exquisement polis avec eux !
Une seconde petite histoire tout aussi authentique
que celle de tantôt vous donnera une idée de la susceptibilité de ces gentlemen.
Un monsieur, ma franchise me force à faire taire mon patriotisme... c'était encore un Français, dînait à Fifth-Avenue Hôtel ; le service se fait fort mal dans le Nouveau-Monde ; il s'impatiente... On le fait attendre, il appelle : Garçon, garçon! . . . Les gentlemen chargés du service le regardent de travers, haussent les épaules et ne s'occupent pas de lui... Pour le coup, son impatience se change en fureur, et il dit quelques mots plus que vifs à ceux qu'il appelait des garçons. Ceux-ci, sans s'émouvoir, sortent, sans même lui répondre un mot.
Je dînais en face. « Comprenez-vous des gens pareils, madame, ils s'en vont!
— Soyez tranquille, monsieur, ils vont revenir,» lui répondis-je. En effet, deux minutes après, le directeur de l'hôtel entra suivi des garçons, qui, sans dire un seul mot, désignent d'un geste superbe ce Français.
— Monsieur, lui dit le directeur, veuillez me suivre, on descend vos bagages ; on prépare votre compte.
— Mais je ne pars pas, à quel propos descendt-on mes bagages?
— Parce que vous êtes expulsé de l'hôtel. A ce mot, il bondit d'étonnement.
— Expulsé... Mais quelle est cette plaisanterie?
— Ce n'est pas une plaisanterie ; c'est très-sérieux. Venez vite reconnaître vos effets, car je suis pressé.
— Mais de quel droit me renvoyez-vous? Je paye mes dépenses.
— Vous êtes expulsé, parce que vous avez manqué de respect aux employés de l'hôtel. Et h directeur montrait les garçons.
— Comment des employés! des garçons... C'est une indignité ; je me plaindrai à mon ambassadeur...
A cette menace, le directeur eut un sourire de mépris fort accentué...
« Allons donc, vous oubliez que le grand peuple américain n'a pas à recevoir d'ordres des employés de Napoléon...
« Tous les ambassadeurs du monde ne sauraient me priver de la libtrlé que je possède d'être mai. tre chez moi, et de renvoyer les gens mal élevés. »
Là-dessus, il lui réitéra très-brusquement l'ordre de le suivre pour être mis à la porte. Ces petites mésaventures arrivent assez fréquemment aux Français en Amérique.
Un hôtel américain ne ressemble en rien comme installation à un h(Mel européen.
On naît, on vil et l'on meurt dans un hôtel américain ; ce sont des sorles de phalanstères, où l'on réalise le problème de la vie en commun.
A New- York, les maisons n'ont qu'une seule cuisine. On ne peut pas trouver un appartement; il faut louer la maison entière. Or, dans les quartiers fasliionnables, on paye une maison de cinquante à soixante mille francs par an.
Dans les quartiers plus démocratiques, on peut trouver des petites maisons pour quinze à vingt et vingt-cinq mille francs.
On le voit, les gens ayant des fortunes modestes ne peuvent pas se permetire le luxe d'une maison. Les gens très-riches seuls ont donc leur installation et sont chez eux ; les autres logent dans les hôtels ou dans les boarding-houses...
Voici ce que sont les hôtels américains. Au rez-dechaussée, un vaste bureau, oîi se tiennent les employés; une salle commune où les hommes s'installent pour fumer, chiquer en toute liberté. En passant devant Fifth-Avcnue Hôtel, vous apercevrez par les fenêtres ouvertes d'une de ces salles, sur les tables et sur les banquettes, un nombre innombrable de pieds s'étalant à un mètre au-dessus de la télc de leurs propriétaires...
Devant l'entrée principale, il y a aussi des bancs pour les mangeurs de tabac... Fiflh-Avenuc est un des hôtels fashionnables de New-York ; et pourtant je défie de trouver une salle de café aux barrières plus hideusement sale ; aussi, ù côté de cette entrée, on aperçoit écrit en gros caractères, sur une petile porte, Entrée pour les dames. De ce côté, c'est propre, c'est luxueux, des tapis, des glaces partout. Un grand salon au premier porte cette mention sur la porte Salon des arrivants. L'étranger y entre; il y trouve] des cabinets de toilette avec de l'eau, des peignes, des brosses à sa disposition; enfin on vient lui demander ce qu'il désire... Il y a fort peu d'apparte-' mcnls avec salon, car les Américains ne prennent
qu'une chambre, les hôtels contenant tous plusieurs grands salons communs.
Un pour les hommes, business room, chambre d'affaires ; un autre pour les hommes et les femmes, et un enfin pour les dames seulement. En plus, il y a de petits cabinets avec bureau, encre, papier, oîi chacun peut aller faire son courrier ; et, de plus, un cabinet de lecture.
Les chambres sont taxées au prix de, mais, avec ce prix est comprise la nourriture. On ne vous louera pas la chambre seule ; que vous mangiez ou que vous ne mangiez pas, c'est le même prix.
On m'avait assuré que je trouverais une chambre avec la table d'hôte, moyennant cinq dollars par jour, soit vingt-cinq francs, à Fiftli-Avenue hôtel. J'avoue que ce prix me fait l'effet d'un appât pour attirer le voyageur. J'y ai payé huit dollars, quarante francs par jour, et ma chambre avait une seule fenêtre donnant dans une petite cour ; en face, à trois mètres de distance, se trouvait la cuisine qui m'envoyait les exhalaisons les moins agréables...
Les Américains racontent assez volontiers, à leur retour de Paris, que le Français n'est pas un peuple
propre; que tout est sale à Paris : appartements, vaisselle, literie...
Lorsqu'ils sont en France, ils se plaignent constamment ; rien n'est assez confortable, assez propre pour eux... Une dame disait un jour en plein salon devant moi : « Oh! Paris est une bien belle ville... Mais les Français n'entendent rien à la propreté... Comme j'ai souffert à Paris! » Elle avait logé boulevard du Temple, dans un hôtel de douzième ordre... Elle jugeait tous les autres sur celui-là.
Malgré ma sympathie pour FAmériquc, je dois à la vérité de constater que ses habitants n'y ont pas introduit cette exquise propreté qui reluit partout en Hollande comme en Allemagne; qu'ils ne m'accusent pas d'imiter cette Américaine qui jugeait de Paris sur une petite guinguette... car j'ai logé dans leurs hôtels de premier ordre. Pour faire mes études d'une façon plus complète, j'ai habile successivement trois hôtels en renom et deux boardinghouses les plus fashionnables.
Je reviens aux détails de ma chambre. En plus de Podeurde la cuisine, clleétait habitée par des centaines de cancrelats, bêtes ornées de longues cornes et
grosses comme des noix. Rien de plus laid que ces bêtes, et par-dessus le marché elles sentent mauvais. Elles s'introduisaient dans mes caisses, se promenaient sur mon lit, se nichaient dans les plis de mes robes. A la première que j'aperçus, je poussai un cri d'effroi. Je n'avais jamais vu ce genre de cancrelat, et j'avoue que cet insecte tenant du'scorpion, de la bête à mille pattes et de la cigale me parut aussi effrayante que répugnante. Je sonnai; au bout d'un quart d'heure (généralement ils viennent une demiheure après), un garçon daigne venir.
— Voyez donc, lui dis-je, quelle horrible bête se promène dans ma chambre.
— Bien, me répond-il, je vais vous envoyer le gentleman de chambre ; moi je suis pour les réclamations du bureau.
— Mais, pourquoi que vous soyez, commencez par m'enlevcr cette bête.
Il me salue en me disant: « Ce n'est pas mon affaire, je vais vous envoyer quelqu'un. » Et il referme ma porte.
Une demi-heure après, arrive enfin celui chargé du soin des chambres. Mon cancrelat se promenait
toujours sur le tapis ; je le lui montre. « Ce n'est rien, me (lit-il, il y en a partout ; en faisant les chambres j'en trouve des centaines. »
— Quoi! j'en ai des centaines dans ma cliambrc, mais je veux changer.
— C'est inutile, il y en a dans toutes.
Il a bien fallu me résigner à vivre en leur compagnie. Un second détail vous prouvera comment sont tenus les hôtels américains. Voici le récit de mon installation à Fifth-A venue Ilotcl. J'arrive le soir, je déballe mes caisses et je jette par terre morceaux de papier, bouts de chiffons ; tout cela joint à la poussière rendait ma chambre assez sale.
Le lendemain, je sors. En rentrant, quatre heures après, je trouve mon lit fait, mais mon parquet non balayé y je sonne.
— Garçon, pourquoi nVt-on pas fait ma chambre? Il me regarde avec étonnement, et me dit : (n Mais elle est faite. »
— Comment elle est faite ? mais regardez. Je lui montre les bouts de papier jonchant le sol.
— Mais, me dit-il, c'est mardi aujourd'hui.
— Eh bien ? On ne balaye pas le mardi ?
— Non, on ne balaye les appartements que le samedi.
— Comment, on ne balaye que le samedi ! et alors je vais garder ma chambre en cet état jusqu'à samedi?
— Mais certainement, me répondit-il tranquillement, et il s'en alla, ayant l'air de dire: « Oh! ces Français ! qui voudraient qu'on balayât tous les jours ; sont-ils stupides ! »
Notez que, même en m'adressant au directeur de l'hôtel, je n'ai pu obtenir que. mon appartement fût fait tous les jours. « Cette exigence, m'a-t-il dit, dérangerait tout le service, car ce sont des garçons loués à la journée qui viennent balayer le samedi. »
J'ai voyagé en Allemagne ; j'ai dîné à des tables d'hôte dans des hôtels de petites villes ; j'ai pu m'apercevoir que les Allemands des classes peu élevées mangent d'une façon peu poétique. Mais pourtant, je dois le dire, les Yankees sont encore bien en-dessous des Allemands dans la science d'un couvert bien mis, et dans cet art de satisfaire sa faim d'une façon pas par trop prosaïque. La salle à manger de Fifth- Avenuc Ilotcl est grande, bien décorée ; de nombreux
employés en redingote, portant ce collier de barbe si fort à la mode en Amérique, se promènent gravement et veulent bien vous faire l'bonneur de vous servir, si vous avez la précaution de leur parler avec une urbanité parfaite.
De luiit à dix beures, on vous sert à déjeuner ; de midi à trois heures le lunch ; de cinq à sept le dîner ; de huit à dix le thé.
Les tables sont toujours recouvertes de leur serviette, mais voilà tout : ni dessus de table, ni carafes, ni bouteilles ; seulement on aperçoit sur un buffet des grands pots de grès, appelés des pêchers ; les uns contiennent de l'eau à la glace, les autres du lait à la glace, un troisième de la limonade. Voilà les boissons usuelles de l'Américain. Tout en mangeant delà viande, du poisson, il boit de grands verres de lait ou de limonade ; quelquefois il alterne un verre de lait avec un verre de limonade, mais, pas plus dans les hôtels que dans les maisons privées {sauf celles installées à la française), les espèces de cruches contenant ces boissons ne sont sur la table : un domestique fait le tour de la table et remplit les verrps vides.
Dès que vous êtes assis, on pose une grande assiette devant vous. Sur une autre, à côté de vous, vous trouvez du pain pas cuit, bien massif et tout brûlant. Si vQus êtes un gourmet (yankee !), on vous donne du pain rôti baignant dans du lait.
Le garçon vous apporte tout votre dîner à la fois, depuis le potage jusqu'au dessert. C'est pratique; pas de temps perdu pour lui comme pour vous ; mais c'est froid, par exemple. Tous les mets, poisson, viande, œufs, légumes, sauces sont mis dans de toutes petites soucoupes que l'on range tout autour de votre assiette. Voici comment l'Américain procède : il déverse le contenu de toutes ces soucoupes dans sa grande assiette; fait un affreux mélange d' œufs et de viande, de poisson et de légumes, puis il commence à manger. Le Chinois se sert, pour saisir les mets, de petites baguettes; il s'en sert avec une adresse merveilleuse; il mange très-proprement.
La Yankee se sert un peu de sa fourchette, mais beaucoup plus de son couteau. Il a ce second point de dissemblance avec le Chinois : il mange fort peu proprement ; il promène sa langue sur la lame de son couteau pour l'essuyer; c'est à rappeler les
17i A TRAVERS L'AMERIQUE.
cochers de (iacre déjeunant sur le pouce, et se servant de leur couteau avec la môme suprême élégance !
On ne vous change ni de couteau, ni de fourchette. Le premier jour de mon arrivée, je regardai ces soucoupes avec étonnement; je vidai le contenu de l'une dans mon assiette ; ce premier plat mangé, je demande une autre assiette.
«Est-ce que la vôtre est cassée ? » me demande le garçon. « Elle n'est pas cassée, mais elle est sale. » Il hésite un instant, puis enfin il se décide à m'en donner une autre, mais me laissant couteau et fourchette sales ; j'en demande d'autres. «Pourquoi donc, me dit-il, sonl-ils cassés? »
J'ai eu beaucoup de peine, tant à New-York qu'à Newporl, dans toutes les principales villes et dans les premiers hôlels, à obtenir qu'on me changeât d'assiettes et de fourchettes. Tous les garçons se disaient: «Quelle manie a cette dame de changer d'assielteset de fourchettes après chaque plat ! »
Les Y'ankees s'essuyent sans façon les doigts à la nappe, mettent les os ou les arêles de poisson sur la table, ou bien les jettent par terre. Manger à la même table qu'eux, c'est s'enlever l'appétit pour
le reste de ses jours. J'ai assisté à des dîners de paysans en France, mais, je l'avoue, jamais, au grand jamais, je n'ai vu être humain manger de telle façon.
Lorsque l'un des convives est arrivé au dessert, on soulève la nappe blanche ; on la tortille tout autour et devant son assiette, afin qu'il ait le plaisir de poser son dessert sur une nappe rose qui est en-dessous et qui est blanchie une fois par an. Comme tout le monde n'arrive pas en même temps au dessert, la nappe blanche se roule, se déroule, se tortille d'un côté et de l'autre et devient un immence chiffon. C'est du dernier bon goût I
Dans aucun pays du monde, la cuisine n'est aussi mauvaise, aussi malsaine qu'en Amérique.
Les Arabes ont leur couscoussou ; c'est un plat excellent de riz cuit avec de la viande ; c'est sain et nourrissant.
Les Bédouins vivent quatre ou cinq jours en prenant pour toute nourriture un peu de farine de maïs délayée dans de l'eau, mais, le sixième jour, ils font cuire un mouton tout entier ; ils le posent au-dessus d'une large pierre; font des chenets avec deux autres pierres ; embrochent le mouton avec une broche ou