‹ A travers l'Amérique, North AmericaChapitre 7 sur 16 · J A TRAVERS L'AMÉRIQUE · texte numérisé non relu

J A TRAVERS L'AMÉRIQUE

un morceau de bois. Il se rôtit à grand feu ; le suc retombe dans un plat de riz qui est placé au-dessous. Une fois cuit, on pose le mouton dans le riz et, à la bonne franquette, sans façon, chacun prend une poignée de riz avec la main ; arrache un morceau de viande de la même façon et déguste, comme il le mérite, ce repas de LiicuUus. J'ai dîné ainsi sous la tente des Bédouins. Eh bien ! j'ai trouvé celte manière de manger plus primitive, mais moins malpropre encore que celle de Yankees.

Le Turc a son pilaff, c'est du riz cuit avec de la volaille et de l'épice; il a un plat d'aubergine appelé délices du Prophète, qui est en effet un mets succulent, il a enfîn une cuisine.

L'Espagnol, si fortement plaisanté sur sa pitoyable cuisine, a, en tout cas, un excellent chocolat.

Le Russe a la gelinotte, le caviar et des potages exquis.

L'Américain n'a pas de cuisine; tous les mets qu'il mange sont mauvais et malsains. Le potage est chose inconnue en Amérique. Si vous insistez pour enavoir, on vous sert de l'eau chaude dans laquelle on a jeté du poivre de Cayenne. Si vous demandez avarier, on

VOUS sert de l'eau chaude au poivre noir, ou bien des huîtres bouillies avec force poivre noir, rouge et blanc.

Jamais de bons rôtis ; la viande est mal cuite et de mauvaise qualité; par exemple, on vous donne du poulet à chaque repas, à la sauce blanche ou noire, rôti ou bouilli ; beaucoup de pâtisseries lourdes et le fameux pain sortant du four de la cuisine (car chacun fait son pain); de la salade non assaisonnée ; on jette du sel et du poivre sur la nappe et l'on mange cette verdure au naturel : les choux crus, les tomates crues sont aussi très-appréciés. Figurez-vous tous ces mets-là arrosés avec du lait et de la limonade à la glace ! !

Il est assez facile, avec un système pareil de nourriture, de comprendre pourquoi les Américains se plaignent tous de la dyspepsie. Quel est l'estomac qui résisterait à un tel régime? J'ai oublié un mets très-recherché, c'est le maïs. On fait bouillir l'épi entier du maïs, on vous sert cela dans un grand plat. Les Yankees mordent à belles dents sur ces branches de mais; pour moi je n'ai jamais pu arrivera trouver ce mets mangeable.

Dans les maisons américaines les plus riches, on ne vous servira jamais un dîner dans les règles voulues. Parfois, on vous donnera quatre plats de rôti sans la moindre entrée, d'autres fois rien que des entrées ; toujours les pêchers d'eau ou de lait sur le buffet. Le vin, en extra, servi comme on sert la liqueur, le pain chaud, les choux crus ïont des accessoires obljgés.

J'ai été invitée un jour dans une riche maison de commerce. La maîtresse de maison m'avait demandé la veille si j'aimais les huîtres ; je répondis i affirmativement. Le lendemain on me sert d'abord un potage aux huîtres ; malgré l'abondance de poivre rouge, je le mange, car j'avais dit que j'aimais les huîtres ! Pour second plat, on me sert des huîtres frites. Je commençais à trouver que c'était beaucoup d'huîtres pour un seul jour. Enfin on apporte le gros plat de viande de rigueur à tous les dîners, mais après on m'offre des huîtres crues avec de la salade non assaisonnée, des glaces, des pâtisseries, et voil le dîner terminé.

Les Américains qui ont séjourne longtemps e France ou en Europe mangent mieux, mais ils doi

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vent se résigner à prendre des cuisiniers français ou anglais, car tous les prétendus cuisiniers américains n'entendent absolument rien à l'art de maître Brillat- Savarm.

La pâtisserie américaine est lourde, malsaine ; pourtant les jeunes filles, les femmes paraissent l'apprécier beaucoup-: lorsqu'elles sont en promenade pour shopper (magasiner ou flâner), elles entrent à chaque instant chez les pâtissiers, pour croquer des gâteaux; de là elles vont chez les pharmaciens boire des breuvages qui sont aussi mauvais au goût qu'ils sont malsains pour la santé.

Tous les pharmaciens, en Amérique, joignent à la vente des remèdes un débit de boissons, et c'est bien porté d'aller se rafraîchir chez eux.

Comme je l'ai dit déjà, les hôtels américains ne sont pas installés pour l'usage et la commodité des étrangers, mais bien plutôt pour les Yankees euxmêmes.

Ce sont des espèces de phalanstères, qui servent de foyer, de chez soi, à des centaines de familles.

Jamais un vrai Français ne pourra se faire à la vie américaine; entre le peuple de France et ces hommes

cosmopolites qui habitent le Nouveau-Monde, il y a dissemblance complète de manière de voir, de goûts, de caractère et d'babitudes.

Le Français le moins riche rêve d'avoir un petit chez lui ; l'ouvrier le plus pauvre, l'ouvrière gagnant à peine de quoi vivre économisent sou par sou, de quoi acheter un petit mobilier, ils veulent avoir leur chez-soi, leur foyer, et, pour misérable que soit ce mobiUer, ils y tiennent, ils s'y attachent par les souvenirs.

Nos plus petits bourgeois ont leur intérieur, leur chez eux. Ils montrent avec orgueil des meubles qui ont servi à deux générations ; si on offrait à tous ces gens-là de vivredansunhôtel, de passer leur vie dans des meubles étrangers, de vivre campés, cl non établis, ils refuseraient; les appartements les plus luxueux leur paraîtraient peu enviables.

En ?>ance, on a l'amour de la famille; on a le chauvinisme de la patrie et l'amour du chez-soi. Mais les Américains ont quelque chose des instincts des races nomades, l'amour de la lamillc est tué par le désir de gagner de l'argent. Le père ne doit rien à ses enfants, il peut les déshériter, laisser son bien

à qui bon lui semble, mais aussi son autorité est assez nulle. La jeune fille se marie comme elle l'entend ; le jeune homme à quinze ou seize ans songe à faire sa fortune, il ne compte nullement sur celle de son père, qu'il ne consulte même pas avant d'entreprendre une carrière. Il part pour l'autre bout de l'Amérique, il quitte la famille sans chagrin et comme faisant une chose naturelle; il songe à lui.

Cette grande liberté, qui reconnaît même à l'homme le droit de disposer de la fortune qu'il s'est acquise est, au fond, rationnelle. Elle a eu du bon, surtout dans un pays oîi tout était à créer, car elle a forcé chaque homme à dépenser sa part d'activité et d'intelligence. Elle a créé des travailleurs, mais elle a tué l'autorité paternelle et l'amour de la famille... l'amour du clocher y est inconnu, le Yankee ne s'attache à aucun pays. Il quittera la ville oîi il est né, où il a passé son enfance, sans le moindre regret, s'il a l'espoir de gagner plus d'argent ailleurs; aussi il est toujours campé et jamais établi ; ces sentiments ont inspiré l'arrangement des hôtels américains et des boarding-houses.

St-Nicolas-hôtel est un des plus anciens hôtels de

New-York, il y a des gens qui y sont installés depuis trente ans ; à Fiflh-Avenuc, on trouve une centaine de familles qui demeurent à poste fixe, il y a même un docteur qui n'ayant pas les moyens de payer le loyer d'une maison, les frais d'une installation , a |)ris deux chambres à riiôlcl, une lui sert de cabinet de consultation, Tautre de chambre. Un peintre y a son atelier; il y reçoit ses modèles et ses clients.

Les femmes aiment assez vivre dans les hôtels : elles n'ont aucun souci de ménage, et elles ont comme distraction le va-et-vient des voyageurs. Elles ont tous les loisirs de songer à leur toilette. Le luxe déployé i)ar les habitan'es des hôtels est incroyable : elles font une toilette du matin, une seconde toilette pour se rendre à la salle à manger à l'heure du dîner. Après le dîner, elles font nne vraie toilette de bal, les lustrés des salons et des corridors s'allument, ces corridors sont larges comme des boulevards. Dès huit heures toutes les femmes sortent, maguifitjuement parées, de leur chambre, et elles se promènent dans le.s salons et dans les corridors : c'est une exhibition , une parade, c'est l'heuie où on leur rend visite ; c'est un brouhaha, une cohue inouïe. Les jeunes (illes

reçoivent les visites de leurs adorateurs, de leur fiancé, la (lirtalion commence. Dans toutes les embrasures de croisées, dans tous les recoins, vous apercevez des couples causant bas, la main dans la main; personne n'est 'cboqué; on s'éloigne d'eux par discrétion.

Les salons sont très-animés. Chaque famille reçoit ses visites. C'est l'heure où les étrangers, c'est-à-dire ceux qui n'habitent pas l'hôtel, viennent y voir leurs amis et surtout admirer les toilettes des femmes.

On ne peut se faire une idée du coup d'œil qu'offrent chaque soir les hôtels qu'en se souvenant des salons de la Conversation à Bade : c'est la même animation, le môme luxe, tables de jeu en moins.

L'Américain avec son esprit pratique se dit : Dans l'hôtel une seule chambre me suffit, je profite gratis des domestiques, des salons, j'ai tout cela pour sept ou huit dollars par jour... C'est bien plus intelligent que de vivre pauvrement dans un petit appartement.

Les jeunes gens se mariant fort jeunes, souvent un jeune homme de dix-huit ans, n'ayant qu'une modeste place, épouse une jeune fille qui n'a pas de forlune. Il prend simplement sa chambre à l'hôtel et

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pourvu qu'il gagne de quoi payer cette dépense journalière, cela suffit. Il n'a pas à attendre d'avoir l'argent nécessaire à l'achat d'un mobilier.

Mais l'étranger est tout étonné en arrivant dans cet hôtel-là. En face de lui, une dame met au monde un enfant, à côté un monsieur se meurt.

Des nourrices promènent leur bébé dans les corridors; des enfants y jouent au cerceau ; c'est le rêve du j)halanstère réalisé, avec ses bons et ses mauvais côtés, ses avantages et ses inconvénients.

Comme je l'ai dit déjà, les maisons ne contenant qu'une seule cuisine, il faut louer la maison entière. Les gens très-riches seuls se permettent ce luxe, ceux qui n'ont que quarante ou cinquante mille francs de rente doivent se contenter de la vie en boardimjhouses.

Tenir une de ces pensions n'est pas considéré comme une position subalterne, car beaucoup de docteurs prennent une maison entière, j)uis ils louent les chambres, font un salon commun, une salle à manger commune, et dix ou douze familles vivent ensemble dans cette maison.

y ai voulu étudier la vie des boa rdiny-houses ; \o'\r

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dcrnes yeux comment ces étrangers de la veille pouvaient parvenir à vivre ainsi, neformantplus qu'une seule famille (provisoire).

Je me suis installée dans une de ces pensions, moyennant deux cent cinquante francs par semaine. J'ai eu un petit salon, une chambre au premier et de plus ma place à table.

Quoique toutes les familles avec lesquelles je me trouvais fussent très-bien, malgré l'amabilité des dames yankees, qui faisaient de leur mieux pour m'ètre agréables, je l'avoue, cette vie de boarding-hoiises m'a paru insupportable. Dès sept heures, on sonne le réveil ; à huit heures, on sonne le premier déjeuner. 11 faut être en toilette et descendre à la hâte, car les messieurs sont pressés d'aller à leurs affaires. Ce premier déjeuner terminé, chacun rentre dans sa chambre ou va se promener. A midi, le lunch réunit les dames seulement, car les hommes ne quittent pas leurs affaires et prennent ce repas en ville ; mais, à cinq heures, on est nombreux à table, car chaque famille a presque toujours un invité ou deux.

On voit tous les jours des figures nouvelles ; c'est un caravansérail. On mange mal, car, nécessairement,

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la maîtresse de la pension désire gagner le plus possible. Les portions sont comptées petites; malheur à celui qui ose revenir deux fois au même plat ! On lui lance à la ronde des regards furieux, car c'est la portion d'un autre qu'il a mangée.

Inutile de dire que les cancans, les commentaires et les petites jalousies entre femmes font les frais des conversations. Cependant disons, à la louange des dames de rAmérique, qu'elles sont moins cancanières, moins mauvaises langues que les femmes d'Europe ; elles se soutiennent, se liguent et cela fait leur force.

Le soir, on se réunit dans le parloir. Les groupes se forment. Dans les uns on lit la Bible, dans les autres on lit le journal ; ailleurs on cause. Ce serait charmant s'il n'y avait là que des personnes se connaissant très-bien et ayant les unes pour les autres une vive sympathie. Mais cette vie en commun avec des étrangers, qui souvent vous sont anlipalliiques, a quelque chose d'odieux. |

Les personnes qui ne tiennent pas boarding, mais qui ont un appartement un peu grand, font annon-ll cer dans les journaux qu'elles ont une ou deuJ{

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chambres à céder, avec la table, et l'on voit des familles aisées, même riches, qui, pour quelques centaines dedollars par mois, admettent des étrangers au milieu d'elles, ne peuvent plus causer à table ou au coin du ftu qu'avec un étranger en tiers.

Quelle contradiction entre ce genre de vie et les idées indépendantes de ce peuple I • .

Mais l'amour de l'or prime tout et porte même ces gens-là à sacrifier leur liberté.

Il y a beaucoup de choses que j'admire en Amérique. Mais je souhaite sincèrement que le genre de vie américain ne soit jamais adopté en France, car cet élément étranger au sein de la famille détruit tous les sentiments affectueux et expansifs entre parents.

Beaucoup de personnes connaissentpar expérience toute la tristesse, tout le morne du dimanche en Angleterre. C'est à y devenir fou, c'est à s'y suicider de spleen ; les théâtres, les hôtels se ferment ; les égli;5es seules restent ouvertes. On ne peut ni chanter, ni jouer du piano, ni écrire, on doit s'ennuyer sous peine de passer pour un mécréant. On a même beaucoup

dedifficiiltcpour obtenir quelque chose à mettre sous la dent ces saints jours-là.

Méry, notre bon et spirituel Méry. me contait un jour que, peu au courant des usages anglais, le premier dimanche de son séjour à Londres, il sortit comme à l'ordinaire de la chambre meublée qu'il occupait, et alla à un café pour déjeuner. Il le trouve fermé; il va à un second, fermé également. Il cherche un restaurant, mais aucun n'était ouvert. La faim commençait à le tourmenter ; il accoste un policeman et lui demande pourquoi tous ces restaurants sont fermés.

Le policeman lui lance un regard furieux en lui disant : — Comment! pourquoi? Ne savez-vous pas que c'est dimanche aujourd'hui ?

— Eh bien, où mange-t-on le dimanche? lui demande Méry avec calme.

— Chez soi, monsieur.

— Diable! mon sergent, lui dit Méry, mon chezmoi est à Paris et j'ai bien faim.

— En ce cas, si vous êtes étranger, vous deviez acheter quelques provisions hier, car aujourd'hui, cafés, restaurants, boulangeries, tout est fermé.

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Le policcman salua Méry et s'éloigna. La perspective déjeuner toute la journée augmentait ses crampes d'estomac. Il se mit à arpenter fiévreusement les rues en se disant : « Il y aura bien un charcutier, un épicier mécréant. » Hélas! il était deux heures, il n'avait pu encore en découvrir un ; il mourait de faim lorsqu'il vit une pharmacie ouverte. Par la vitre, il aperçut de gros bâtons de pâte de guimauve. Cette pâte lui fit l'effet d'une planche de salut. 11 entre, s'assied, demande de la pâte, il en mange une livre ; il demande un verre d'eau pour faire glisser ce mets gluant, après quoi il redemande de la pâte. Le pharmacien, ahuri de cette consommation effrayante, lui dit : — Mais, monsieur, si c'est pour guérir une irritation de poitrine, quelques petits morceaux pris d'heure en heure suffisent.

— Non, non, répondit Méry d'une voix sépulcrale, ce n'est pas pour guérir une irritation de poitrine, c'est pour guérir mes crampes d'estomac, pour ne pas mourir de faim. Et il raconta comme quoi il lui était impossible de trouver à manger. Le pharmacien et ses commis rirent aux larmes d'abord, puis l'Anglais étant hospitalier, le maître de maison prit

la place du marchand, et ce bon pharmacien s'empressa de conduire Méry dans son appartement. Il le présenta à sa femme, qui lui fit servir un excellent déjeuner froid, tout en expliquant que la religion, exigeant qu'on passe ce jour du dimanche en prière, chacun faisait ses provisions le samedi et faisait cuire des mets que Von gardait pour le dimanche.

— Madame, dit Méry après qu'il eut bien déjeuné, vous m'avez sauvé de la plus cruelle des morts ; ma reconnaissance sera éternelle.

— Eh bien, monsieur, pour me le prouver, vous] allez revenir ce soir partager notre thé et notre collation et chaque dimanche, pendant toute la durée d( votre séjour à Londres, vous viendrez déjeuner el dîner sans façon avec nous.

Méry promit et tint parole.

— 0 les pharmaciens Anglais, ajouta Méry, que! hommes hospitaliers et comme leurs femmes soni aimables et bonnes ménagères! Quel excellent thé elles font et avec quelle bonne grâce elles l'offrent aui étrangers !

L'austérité du dimanche est peut-être encore exa-gérée en Amérique.

Télégraphes, postes, chemins de fer interrompent leur service ; les omnibus, les voitures ne circulent plus ; les Bibles s'ouvrent dans chaque famille. Le père explique à haute voix à ses enfants les mom/i7^s de la BiblCy leur énumère les turpitudes de Sodome et de Gomorrhe, ou bien il lit le Cantique des cantiques decedit sage Salomon ; se tournant vers son épouse, il récite d'une voix attendrie ce premier verset :

« Que vous êtes belle, ma bien aimée ! que vous êtes belle ! Vos yeux sont vifs et perçants comme ceux des colombes, sans parler de ce qui est caché au-dedans de vous, qui fait votre principale beauté. Vos cheveux sont longs, doux et unis comme le poil des troupeaux de chèvres qui sont montées sur la montagne de Galaad et qui s'y sont engraissées parfaitement. Vos dents, bien rangées, sont saines et blanches comme les troupeaux de brebis tondues qui sont nouvellement montées du lavoir et qui portent un double fruit sans qu'il y en ait de stériles parmi elles.

« Vos lèvres sont vermeilles comme des bandelettes d'écarlate; votre parler est doux, agréable, comme le son des instruments les [Aus harmonieux; vos

joues sont rouges et blanches comme une moitié de pomme de grenade. Sans parler de ce qui est cache au dedans devons qui fait votre principale beauté... Votre cou est droit comme la tour de David, etc.

« Toutes ces beautés qui sont en vous m'inspirent un ardent amour pour vous, de sorte qu'avant que le jour paraisse et que les ombres se retirent, j'irai vous trouver à la montagne de la myrrhe et à la colline de l'encens. »

il est impossible que les jeuiîes filles de religion protestante et anglicane conservent la virginité de l'esprit cl de la pensée, car elles apprennent à lire dans la Bible tous les dimanches; elles entendent commenter ce livre saint peut-élre, mais en tout cas d'une crudité d'expression, d'une richesse en détails sur l'amour matériel, inouïe...

Je tiens le pari que, si un écrivain copiait mot à mot certains chapitre de ce livre, en changeant le nom des lieux et des personnages, messieurs de la censure poursuivraient le livre comme étant attentaloire à la morale publique; en tout cas il n'aurait pas l'estampille!

Il y a dix-huit cents églises à New-York : catlioli-

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ques, protestantes, calvinistes, méthodistes, perfectionnistes, presbytériennes, synagogues, etc. Toutes ces églises regorgent de monde le dimanche ; dans chacune il y a des cérémonies différentes; le curieux, tout sentiment religieux à part, peut trouver d'intéressantes études à faire en allant de l'une à l'autre. Du reste, dans toutes on est fort bien reçu. Ainsi, un jour, je cherchais une église catholique ; je me trompe, j'entre dans une église méthodiste. J'allais me retirer. Un cleryyman s'approche de raoi, et me dit : — Êtes vous mal placée? désirez-vous^une place meilleure? un petit banc? je suis à votre service.

— Non, monsieur, répondis-je, je ne souhaite pas une meilleure place]; seulement je sors, parce que je m'aperçois que je me suis trompée, je croyais entrer dans une église catholique.

— Madame, me dit avec une sainte onction le clergyman, restez, je vous en prie ; toutes les religions sont bonnes. L'homme doit toutes les connaître avant de se fixer à une. Restez, écoulez le prédicateur qui va parler, écoutez ce que votre âme vous dira. Si elle ne trouve pas la lumière dans notre religion, eh bien, vous irez après dans votre église. » Il

insista si bien que je fus obligée d'assister à tout l'office des mcthodisles ; mais la lumière n'inonda pas mon âme de ses doux rayons.

Dans presque toutes ces églises, dès que vous entrez, un clergyman vient pour vous faire les honneurs de chez lui, et si on n'y trouve pas la grâce sainte, on y trouve en tout cas une parfaite courtoisie.

Certaines personnes en France ont une tendance désastreuse de faire de république le synonyme de renversement des autels. Je conseille à ces gens-là d'aller faire un petit voyage en Amérique. Ils verront que, dans cette grande république, dans ce berceau de la liberté, le sentiment religieux est très-dévcloppé. Il n'y a que fort peu de libres penseurs, pas d'athées et fort peu d'indifférents... Il y a tolérance pour tous les cultes, pour toutes les sectes religieuses, i Chacun suit la religion qu'il croit la meilleure, mais il! la suit avec un zèle fervent.

La séparation de l'Eglise et de l'État est complète, et pourtant les églises sont innombrables ; elles sont j fort belles, richement entretenues ; les évéques ontj des palais splendides. \]i\ simple curé rc(;oil de ses

paroissiens de vingt-cinq à trente mille francs par an; en plus, il a le droit de louer à ses ouailles les chaises de l'église, et cette location lui rend jusqu'à cent cinquante mille francs par an.

Lire la Bible, aller à l'église, voilà à quoi l'Américain doit passer son temps le dimanche. Écrire une lettre est considéré comme une infraction à la sanctification de ce saint jour. Les mères enlèvent les joujoux à leurs enfants ; eux aussi doivent rester tranquilles et recueillis. Il faut voir la jolie petite mine consternée et boudeuse de ces pauvres petits bébés !

Les voleurs eux-mêmes font relâche ce jour-là; il est vrai qu'ils se dédommagent le lundi.

Une petite intolérance inexplicable étonne le voyageur : boire du vin, des liqueurs, le dimanche, est considéré comme une faute par les protestants yankees... Qu'ils n'en boivent pas... rien de mieux, mais qu'ils empêchent les autres d'en boire... ceci me paraît porter atteinte à la liberté. Il est impossible d'obtenir un verre de vin, un verre de bière dans un café ou dans un restaurant du Nouveau- Monde; il y a à New-York un excellent restaurant européen, Delmonicos; eh bien, môme dans cet éta-

blissement, on est condamné à boire de l'eau le dimanche. Si l'on est une prali(|ue et si l'on insiste pour en avoir, alors on vous fait monter au premier, on vous cache dans un salon privé ; car si la polico savait qu'on a vendu une bouteille de vin le dimanche dans cet établissement, elle le ferait fermer.

Mais, comme avec les dévots, le vers de Molière est toujours d'à-propos :

Il est avec le ciel des accommodemenU,

il est aussi des accommodements avec l'intolérance américaine. Ainsi, dans l'hôtel où vous logez, on ne vous donnera pas du vin le dimanche. Mais si, le samedi, vous avez le soin de demander une bouteille, de l'entamer, alors elle est déjà votre propriété, et Ton sera forcé de vous la servir le dimanche.

Ensuite les pharmaciens sont aussi une immense ressource aux ennemis de l'eau. Si ceux de Londres donnent à manger, ceux d'Amérique donnent à boire. Ils vous vendront une bouteille de vin, même ce jour-là, mais à condition que vous leur disiez : « C'est pour faire du vin de quinquina. »

Dans le Maine, l'intolérance atteint les limites du

burlesque. Ainsi tout homme vu buvant du vin, dans un restaurant et n'importe quel jour, est condamné à la prison ; voici la raison de celte mesure arbitraire contre les buveurs du suc de la vigne : on ne récolle que des pommes dans cet État ; par conséquent, le cidre y est abondant et forme le principal commerce. On interdit le vin pour pousser à la consommation du cidre...

C'est vrai qu'aucune loi n'est arbitraire aux États- Unis, puisque toutes les lois sont votées par ceux qui les subissent; l'étranger seul a le droit de se plaindre.

Une des plus belles choses, une des plus grandes choses de l'Amérique, c'est l'organisation de la presse. Ce sujet m'a intéressée vivement, aussi l'ai-je étudié avec soin. Je consacre aux journaux et journalistes américains un chapitre spécial.

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