JOURNAUX ET JOURNALISTES AMERICAINS
Les principaux journaux du monde sont, sans contredit, ceux de New-York.
Ils sont montés sur une échelle colossale, et leur influence est immense. On peut dire qu'ils dirigent lepays.
Les journaux du matin sont les seuls, toutefois, qui exercent une réelle influence politique.
Il y en a quatre qui se vendent à quatre sous le numéro.
Ce sont le Herald, le Times, le World et la Tribune; un qui se vend à deux sous, le Sun. Enfin, un autre qui ne se vend pas, mais qui est servi aux abonnés, le journal of Commerce,
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Tous les autres n'ont pas d'abonnés dans la ville et pas de porteurs. Leurs numéros sont vendus en bloc, à des hommes qui les font détailler sur la voie publique.
La ville de New-York, comme je l'ai déjà dit, a toujours été et est encore une ville exclusivement démocratique, elle Ta prouvé aux dernières élections en donnant une immense majorité à M. Seymour, le rival du républicain Grant.
Le World cependant est le seul organe démocratique de la ville.
La Tribune représente le parti radical ou juste milieu, parti généralement fort injuste dans tous les pays.
Le Herald^ dirigé par un homme éminemment intelligent, qui possède une adresse merveilleuse et une grande finesse d'intuition, fait un genre de politique qu'on peut nommer une politique de diagnostic...
M. Gordon James Bennett excelle dans l'art de pressentir les idées et les positions nouvelles, comme aussi les changements, et il arrive toujours si bien à
temps pour devancer l'opinion, que l'on peut s'imaginer qu'il l'a dirigée !
Il est un mot vulgaire, mais qui rend bien toute ma pensée... M. Gordon Bennett a le flair.
II est d'origine écossaise, il est arrivé fort jeune k New-York. Ne possédant pour toute fortune que son adresse et son intelligence, il a su si bien tirer parti de l'une et de l'autre, qu'aujourd'hui il possède une fortune colossale, qui se chiffre par une vingtaine de millions de dollars.
M. James Gordon Bennett est un superbe vieillard de soixante- dix ans, ayant le grand air et la parfaite courtoisie du seigneur écossais.
Madame Benett est une excellente femme, d'une très-grande bonté, elle est fort avenante à tous, et surtout aux artistes, qu'elle se plaît à protéger ; elle a le salon le plus agréable de New-York, et elle en fait les honneurs avec la meilleure grâce du monde. L'immense position de son mari lui fait bien quelques envieuses, et plus d'une femme dévorée d'un jaloux dépit la déchire à belles dents.
Le (Swn, journal républicain, d'une nuance pourtant moins prononcée que la Tribimej est dirigé par
M. Charles Dana, ex-secré(aire général au ministère de h guerre sous la présidence de Lincoln.
Né dans l'État de Massachusetts, M. Dana est un vrai Yankee, il aime son pays avec une fervente adoration, et il le sert avec zèle; c'est un homme d'un profond savoir, d'une grande érudition. Il parle l'allemand, le français et l'italien fort purement, et toutes les littératures de ces contrées lui sont familières.
Autant en politique que dans sa vie privée, ce qui distingue M. Charles Dana, c'est un caractère d'une parfaite honnêteté ; aussi jouit-il de l'estime de tous ; même ses ennemis politiques rendent hommage à son honorabilité et à son intégrité !
Ces qualités sont si rares en Amérique, qu'il est de toute justice de les signaler lorsqu'on les rencontre.
On croit généralement, en Europe, que la presse américaine est dirigée par des étrangers, des Anglais, des Hollandais ou des Allemands. C'est une erreur.
Tous les grands journaux de New>York,sauf, bien entendu, les deux journaux français le Messager franco-américain e[ le Courrier des Étais-Unis, ainsi
que les feuilles écrites en allemand, sont rédigés par des Yankees.
M. James Gordon Bennett est Écossais, il est vrai, mais îl habite les États-Unis depuis cinquante ans.
Le docteur Pulnam, le principal collaborateur du Herald, n'est pas né en Amérique, mais il y est venu dès sa plus tendre enfance.
M. Hudson, qui longtemps a contribué au succès de ce journal et y a collaboré pendant trente ans, est aussi arrivé fort jeune aux États-Unis.
La Tribune est dirigée exclusivement parM. Horace Greeley et par M. Young.
M. Greeley est né dans l'État de Vermont; il est pur Yankee par conséquent.
Cet écrivain est une des personnalités les plus remarquables du Nouveau-Monde, il a un type, un caractère fortement accentué.
Il tient de M. dcGirardin et de M. Veuillottout à la fois .
De M. de Girardin il possède l'esprit juste et pratique, il sait prévoiries résultats, indiquer les points défectueux de toute chose avec une rare perspicacité. Il a une grande spontanéité et une grande justesse de
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vue, et il aime entourer ses idées dans des phrases excentriques, incisives et ronflantes; il aime les titres à grands effets; son influence politique est presque égale en Amérique à celle qu'exerce M. de Girardin en France ou plutôt en Europe.
11 tient de M. Louis Veuillot, non certes par les idées bigotes, mais par l'àpreté violente de sa polémique.
M. Horace Greeley est petit de taille, il est chauve, sa figure est fortement colorée, il ne porte aucune barbe, ses yeux sont petits et pétillants de malice ; il a la riposte vive et la saillie spirituelle.
Il iiffecte une toilette des plus négligées. Des pantalons trop courts laissent voir des souliers lacés et une chaussette qui retombe sur eux; les manches de ses paletots rappellent celles de ces collégiens qui ont grandi : elles remontent aux coudes.
On le rencontre souvent dans les rues, sans chapeau, sans cravate, gesticulant et tenant tout haut un petit discours ; les gamins se mettent à le suivre, leurs éclats de rire rappellent l'écrivain à sa position réelle, et alors il s'aperçoit de son désordre de mise, il affecte d'en être confus.
Est-il original de nature, ou pose-t-il pour l'originalité? Thatis the question.
M. Greeley professe une antipathie très-grande contre la France et contre tout ce qui est français. Lorsqu'on parle de Paris devant lui, ses yeux brillent d'un feu sombro, on y aperçoit des éclairs haineux. Pourquoi déteste-t-il tant la France?...
Je pourrais bien le dire, et l'on verrait que souvent une chose futile produit un résultat sérieux, mais je ne le dirai pas.
On ne connaîtra pas la petite mésaventure arrivée dans Paris à ce bon M. Greeley; mésaventure qui a fait naître en son âme cette haine profonde pour la France.
M. Young lui aussi est Yankee ; il est né dans la Pennsylvanie.
Le World est dirigé par M. Marble, de New-York, et par M. Henry Ilurlbert, de New-York aussi.
Ce dernier est un des plus brillants journalistes des États-Unis. On peut dire de lui qu'il ne met pas de l'anglais en anglais, mais bien plutôt du français en anglais.
La langue anglaise est très-riche, très-belle,
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mais elle manque un peu de souplesse et encore plus de finesse ; c'est la langue bus'mess par excellence. Elle est pratique, va droit au but; elle est brève, concise. Avoir de l'intelligence, du savoir, en anglais c'est facile, mais avoir de l'esprit, franchement c'est impossible. Aucune langue au monde ne prête moins aux jeux de l'esprit, aux détours ingénieux, aux métaphores poétiques que l'anglais... Cette langue a nécessairement eu une grande influence sur le caractère des peuples qui la parlent. Aussi rien n'est plus commun que de trouver un Anglais intelligent, mais, ce qui est tout à fait rare, c'est de rencontrer un Anglais spirituel. Eh bien ! M. Hurlbert est intelligent et spirituel tout à la l'ois, il a même l'esprit parisien ; il parle le français comme un boulevardier et il a le don de rendre l'anglais moins lourd, moins brutal. Je le répète, il met en anglais un français spirituel. Aussi ses articles y sont-ils très-appréciés ; c'est généralement lui que Ton envoie en Europe pour les correspondances. Celles qu'il a envoyées, il y a quelques années, de Paris, étaient tout à fait humoristiques, et ce genre si nouveau en Amérique y obtint un grand succès.
L'originalité est encore une des choses inconnues dans le Nouveau-Monde ; les prétendues excentricités américaines racontées à Paris sont aussi véridiques que les duels à laméricaine. Il n'y a pas de peuple au monde délestant plus le duel et en usant aussi peu que le peuple yankee.
M. Henry Hurlbert est le seul original peut-être de toute FAmérique. Oh ! mais, par exemple, il est original à l'impossible.
Il professe une sympathie fort grande pour Napoléon III. Il écrit fréquemment de longs articles dans le World pour démontrer comme quoi la France elles Français sont fort heureux de posséder l'empire troisième. Il a même essayé de démontrer les bons résultats du coup d'État... et parfois, avec une apparence de sérieux parfait, il s'écrie : « Oh! si l'Amérique avait un Napoléon III, comme nous serions heureux ! 1 »
Je vous l'ai dit, cet écrivain yankee est on ne peut plus fantaisiste !
Il possède une érudition incroyable. Il parle et écrit sept langues et, chose bien rare dans son pays,
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même parmi les écrivains, il connaît à fond les classiques grecs et latins.
Je ne puis résister au désir de raconter une petite mésaventure qui lui est arrivée il y a deux ans et qui a eu un succès fou. M. Ilurlbert est un homme d'esprit ; donc, il me pardonnera cette petite indiscrétion. Un jour il est invité à un grand et joyeux dîner. Le Champagne y est servi à profusion ; tous nos grands crus sont sur la table et ruissellent dans le cristal des verres. M. Ilurlbert est sobre; mais plus on est sobre plus on court risque d'être un peu ému par le mélange des vins. A minuit, on était encore à table. Ci Oh! s'écrie tout à couple journaliste, et moi qui allais oublier le World ! J'ai un article à donner à une heure (les journaux se font de huit du soir à deux heures du matin et paraissent à six). » 11 se fait apporter des plumes et de l'encre et en toute hâte et sur la table même, au milieu des conversations les plus drôles et les plus animées, il se met à écrire son article. Son directeur lui avait demandé de traiter la question romaine. A côté de lui on parlait delà question franco-prussienne.
M. Ilurlbert écrit des lignes éblouissantes de verve
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et d'humour, mais, la fumée des vins aidant, il embrouille Bismark et Antonelli, fait du Prussien le camérier du pape et d'Antonelli le ministre du roi Guillaume... Il place le Rhin en Italie, le Pô entre la Prusse et la Russie. Près de lui un Yankee parlait de Paris et deMabile. M. Ilurlbert fait entrer le pape à Mabile ; enfin il fait un imbroglio du pape, du roi Guillaume, de Napoléon IJÏ, des actions mexicaines, des gaz, de la Closerie des lilas, où il fait danser les plus hauts personnages, des Tuileries, où ilfaitentrrr toutes sortes de gens et, tout heureux d'avoir terminé sa tâche, il l'envoie à l'imprimerie. Ces épreuves lui arrivent, il trouve le tout parfait. Le lendemain les lecteurs du TFor If/ sont stupéfaits; ils Usent, relisent, se demandent s'ils sont devenus idiots ou si Ilurlbert est devenu fou.
M. Raymond, propriétaire du Times, est aussi de New- York. Ce journaliste est habile, c'est un speaker éloquent, mais ce qui le rend surtout célèbre ce sont ses fréquents changements d'opinion. Aujourd'hui républicain, demain démocrate, après-demain radical, suivant les circonstances. Lorsque ses lecteurs, lorsque le public paraît par trop étonné de ses brus-
ques revirements, M. Raymond va dans une corivention.
« Gentlemen, mydear gentlemen, s'écrie-t-il, oui, j'en conviens, Tan passé je vous disais : Le parti républicain seul peut faire le bonheur de notre pays. Aujourd'hui je vous dis : Jetez-vous dans les bras des démocrates, eux seuls peuvent sauver notre patrie. Oui, j'ai changé d'opinion, mais devez-vous m'en faire un reproche ? Varier pour passer de l'ombre à la lumière est-ce un crime ? »
Les auditeurs rient, quelques-uns le sifflent. Lui, calme, souriant, en acteur consommé, étudie sa pose, cherche un mot à effet et la situation est sauvée ; son revirement est accepté.
Je l'ai entendu à une co7ivention tenue avant l'élection présidentielle. Il expliquait naturellement pourquoi il avait changé de drapeau. Son discours a duré deux heures et demie, malgré les interruptions, les cris : «Assez! assez! le second orateur 1 » Il laissait passer Torage, puis toujours souriant, il reprenait son discours. Gommele tapage augmentait, il a élevé la voix, et a dit : « My dear gentlemen, je me suis juré de vous parler pendant deux heures et
demie, j'ai encore une heure. Il est inutile que vous criiez : Assez ! car je ne m'arrêterai pas...» Comprenant admirablement cet argument de persuasion, l'auditoire a montré dès lors une patience parfaite.
A cette même réunion, les orateurs démocrates et les orateurs républicains combattaient le candidat rival par ces mots-ci :
— Seymour ! ! ! comment ! vous voulez nommer Seymour? s'écriaient les républicains; mais fous, insensés que vous êtes, ne voyez-vous pas que Seymour a en lui l'étoffe d'un Napoléon III! Mais nous retrouvons en lui toutes les aspirations du César moderne!
— Allons donc ! ripostaient les démocrates, ce que que vous dites là n'a pas le sens commun, ou plutôt vous cherchez, pour masquer vos batteries, à doter notre candidat des aspirations du vôtre. Car l'homme capable d'un coup d'État, n'est-ce pas Grant!... Grant ! voilà celui qui sera le Napoléon III de notre infortuné pays ! »
Et pendant deux heures les orateurs ont essayé de prouver, les uns la ressemblance de Grant avecNa-
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poléon et les autres celle de Seymour avec ce souverain.
Des orateurs humoristiques cherchaient même à démontrer la ressemblance physique.
C'était on ne peut plus divertissant à entendre.
Le of Commerce est aussi fait par deux purs Yankees, M. Prime, de New-York et M. Stone, du Massachusetts.
Dans les journaux du soir, non-seulement l'élément étranger ne domine pas, mais il n'y existe même pas. VEvening Post a pour principal directeur le doyen des poëtes et des journalistes des Etats- Unis, M. Bryant, né dans le Massachusetts.
M. Bigelau, qui a été longtemps son associé, est né à New-York.
En Amérique, les journalistes peuvent prétendre aux postes les plus éminents, surtout à ceux de la diplomatie. Ainsi M. Bigelau a quitté VEvening Post pour venir représenter à Paris son pays comme ministre.
M. Webb, dont le journal le Courrier and Enquiner s'est fondu avec le World, a occupé pendant plusieurs années le poste de ministre d'Amérique au
Brésil. M. JuUuau, journaliste démocrate, a été ministre en Chine ; M. Pike, journaliste républicain, a été ministre à la Haye; M. Jay, de la Tribune, a rempli pendant longtemps ces mêmes fonctions en Italie.
Enfin, M. James Gordon Bennett a été nommé par Lincoln ministre à Paris, mais il a refusé ce poste.
M. Brook, de VExpress, et plusieurs autres journalistes sont membres du Congrès.
Pour être journaliste en Amérique, il faut avoir fait des études sérieuses, connaître à fond la politique comme aussi l'histoire moderne de toutes le§ contrées de l'Europe ; tous sont forcés de savoir le français et l'allemand, beaucoup parlent Tespagnol et l'italien. MM. Charles Dana, Baymond, Hurlbert et Horace Greeley sortent des Universités excellentes de Cambridge ou de celle de Bochester; presque tous ont visité l'Europe et en ont étudié les lois et les usages.
En Amérique, on ne comprend que l'article de fond, apprenant quelque chose aux lecteurs qui les intéresse.
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Le Yankee est pratique. Time is moneij. Il ne consent à lire que si cette lecture peut lui être utile. Dans ce Nouveau-Monde, le métier de racontars n'aurait aucun succès.
La polémique entre journalistes est parfois d'une violence extrême. Le public la tolère à condition qu'elle soit courte, mais si elle se prolonge, il dit : Je ne veux pas perdre mon temps à lire* les injures qui se disent, cela ne me rapporterait pas un cents. Et il achète un autre journal.
Les politiciens, les candidats aux places de président ou de gouverneur, tous ceux enlin qui postulent ou occupent une position politique, sont souvent maltraités par les journaux, qui ont cependant soin de ne pas toucher à leur vie privée, à moins qu'il n'y ait scandale public.
Ainsi un haut fonctionnaire, un magistrat, commet-il un acte immoral, mène-t-il une vie légère, se lance-t-il dans la débauche, tous les journaux mettent sa conduite au grand jour et lui lancent les épithètes les plus blessantes. Le public applaudit, car il sait que le fonctionnaire ne pourra pas braver ce
déchaînement de l'opinion et qu'il sera forcé de donner sa démission...
Celui qui est au sommet de l'échelle sociale, celui qui vit de l'argent du budget, celui qui occupe une position qu'il tient de la confiance du peuple ou de celle du gouvernement, tous les hommes dans cette position doivent donner l'exemple de la probité comme aussi des vertus domestiques I
Lorsqu'un juge, un policeman, un employé commet une injustice, un abus de pouvoir, un acte déshonnête, la presse entière se soulève et lance contre cet homme les injures les plus cruelles et les moins délicates.
Ah ! que ces hommes-là doivent à de certains moments regretter cette irresponsabilité, cette inviolabilité dont jouissent en France tous ceux qui vivent du budget I
Les sentiments religieux sont fortement développés dans cette grande république ; l'esprit de tolérance est très-grand, jamais aucun journal n'insultera la rehgion qui n'est pas la sienne ; mais si un prêtre même de sa religion se conduit mal, au nom et dans l'intérêt même de son église, il le
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flétrit. Il faut, dit-il, faire chasser de l'Église lo brebis galeuse dans l'intérêt des autres !
Mais tout homme qui ne vit pas de politique, entend et prétend que les journaux ne s'occupent pas de lui ; si un écrivain s'avise de publier quelque chose de désagréable sur lui, ce gentleman attaqué se garde bien d'envoyer ses témoins à l'écrivain. Si l'injure est grave, il l'attend au coin d'une rue, et il lui tire un coup de revolver à bout portant; cela fait, il va se présenter devant le juge, lui explique ses griefs contre sa victime, et donne caution.
Lorsqu'il se présente pour être jugé, il raconte encore les motifs qu'il a eus pour tuer cet homme... Et comme tous les magistrats se font le raisonnement suivant : « Demain c'est peut-être moi qui serais insulté; et dans ce cas j'agirais de la même façon, » le coupable est acquitté à l'unanimité.
Si l'injure est moins grave, la victime s'arme d'un bâton et va rouer de coups de canne l'écrivain agressif.
tin certain journaliste avait tenté jadis d'introduire en Amérique le genre de la petite presse à scandale touchant à tout, mais surtout à la vie privée,' cô-
toyaiit souvent la calomnie, étant toujours en plein dans la diffamation.
Eh bien, l'on assure que si ce journaliste est aujourd'hui comme ployé en deux, ce n'est que le résultat des innombrables coups de canne qu'il a reçus.
Quant à attaquer une femme, quelle qu'elle soit, jamais journaliste américain ne s'aviserait d'y songer et, s'il osait parler d'une femme en termes irrespectueux, il serait sûr de mourir sous le bâton.
Si la censure gouvernementale est chose inconnue dans cet heureux Nouveau-Monde, tout comme la répression, en revanche il y a une sorte de censure qui a les meilleurs résultats, c'est celle de l'opinion publique.
Tout homme est libre de fonder un journal ; il peut à son aise y développer toutes les théories ; y émettre toutes les opinions, exprimer toutes les idées qui lui passent par la tête. De ce chaos sort la lumière, il y a mille idées saugrenues, absurdes, mais au miheu d'elles il y en a une bonne, pratique ; quelqu'un s'en empare et lui donne un corps, un but. Les journalistes peuvent injurier, diffamer; aucune
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loi pour les en empêcher, mais l'opinion publique leur impose un blâme sévère, et aussi la censure qui leur est la plus désobligeante, et voici comment.
Lesjournauxn'ontpas d'abonnés, chacun les achète sur la voie publique et choisit celui qui lui convient. Eh bien, ce peuple éminemment sage et pratique, s'il voit qu'un journal entre dans une mauvaise voie, s'il fait du scandale, de la calomnie, de la diffamation, du chantage, si enfin ses articles ne contiennent rien de bon et d'utile, ce peuple, comme obéissant à un même mot d'ordre, n'achète plus ce journal, tous le regardant avec mépris, disent : « Very bad news-paper indeedl (très-mauvais journal en vérité).»
C'est fini, le journal a vécu; sans acheteurs la ruine arrive.
Par contre, celui qui est convenable, utile, bien avisé jouit bien vile de la vogue ; mais qu'il change de direction, et qu'un article malhonnête y soit inséré, il est coulé. Voilà la vraie censure î
Voilà la seule censure efficace. Qu'on le die au gouvernement, mais que surtout on le fasse comprendre au peuple français, car ce peuple français si héroïque, si intelligent, ne peut, ne sait pas se rési-
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gner à se conduire par lui-même ; il lui faut un mentor !
Tous les journaux de NevY-York sont montés sur une échelle colossale.
Chaque journal a son imprimerie privée qui appartient au propriétaire de cette feuille, imprimerie qui se trouve dans la même maison que les bureaux de rédaction. De cette façon, aucun temps perdu ; l'écrivain surveille l'impression, corrige ses épreuves à mesure qu'on les tire. J'ai vu fonctionner les presses du Sim, elles tiraient soixante mille exemplaires dans moins de deux heures. La feuille s'imprime en même temps des deux côtés.
Le Herald possède un somptueux palais au coin de Printing place et de Broadway.
Du reste, et c'est très-commode, tous les bureaux des journaux de New-York sont sur Printing place.
On reconnaît en cela l'esprit pratique du Yankee : Time is money: Les courtiers d'annonces, les personnes qui ont affaire dans plusieurs journaux, n'ont pas à perdre leur temps à courir aux quatre coins de la ville. Les journalistes eux-mêmes peuvent se voir facilement; cela entretient un peu de camaraderie.
NORTH AMERICA. tilO
Ce palais du iî^r«/f/ est somptueux, tout enmarbrc blanc, de construction élégante et de dimensions colossales. Il n'a pas coûté moins de deux millions de dollars et il est entièrement occupé par la manipulation du Herald. Au rez-de-chaussée, sur la façade, se trouvent les bureaux de vente et d'abonnement pour la province ; il n'a pas de porteurs pour la ville, chacun l'achète sur la voie publique.
La caisse occupe le côté droit ; dans le sous-sol est installée l'imprimerie. Il paraît que même en Angle" terre, il n'y a pas une imprimerie aussi belle, aussi parfaite comme perfection des machines. Cent mille numéros du Herald y sont tirés à l'heure.
Au premier et au second, il y a d'immenses appartements servant de bureaux de rédaction et d'administration. L'éditeur, M. James Gordon Bennet, a déployé un luxe inouï dans ses bureaux personnels.
Il faut bien se garder en Amérique d'appeler le directeur d'un journal « rédacteur en chef, » il faut lui donner le titre d'éditeur, car les rédacteurs sont les minimes écrivailleurs. Celui qui occupe la position analogue à nos rédacteurs en chef en France,
étant propriétaire en tout ou en partie, prend le titre d'édifcur.
On m'avait donné des lettres de recommandation pour deux ou trois éditeurs et elles portaient M. un tel, rédacteur en chef. Cela a fait faire une forte grimace à leurs destinataires. « Moi, rédacteur ! oh ! je suis éditeur, » me disaient-ils d'un air de dépit.
Comme circulation, les journaux américains distancent de beaucoup les nôtres. Voici quelques chiffres officiels pris par moi sur les rapports des registres où sont inscrites les taxes des journaux, car quelques personnes se figurent que dans celte grande république les journaux sont exempts détaxes. Quelle erreur ! La taxe ne s'appelle pas timbre, voilà tout; mais elle n'en est pas moins fort lourde et fixée d'après le tirage. Ainsi le propriétaire d'une feuille se trouve dans cette impasse. S'il avoue le chiffre réel de numéros tirés, il paye une forte taxe; s'il le dissimule et accuse un chiffre moindre, ses rivaux s'empressent de publier : « Tel journal ne vaut rien, il ne tire qu'à tant d'exemplaires ! »
Le Herald fait, bon an mal an, un bénéfice net de
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deux cent mille dollars ; soit un million de francs, et pourtant jugez si ses dépenses sont énormes.
Sans CQjîipter qu'il est logé dans huit millions, il occupe cent vingt-cinq rédacteurs ou correspondants tant en Amérique qu'en Europe. Beaucoup de ces écrivains gagnent jusqu'à cent mille francs par an et il n'en est pas un seul qui ne reçoive au moins vingt-cinq mille francs par an.
Dans ce nouveau monde, l'écrivain peut arriver à une grande fortune ; il peut tenir son rang et on ne voit pas ce spectacle affligeant d'un homme instruit, intelligent, savant même, rendant de réels services à son pays et gagnant moins qu'un garçon épicier. Dans ce pays où Tondit: «M. un tel vaut tant de dollars, » l'écrivain n'est pas exposé à se trouver dans une situation fâcheuse. Largement rétribué, il soigne sor travail et la misère ne l'expose pas à commettre de petites indélicatesses.
On peut dire en Amérique que les hommes appartenant à la presse et à la littérature tiennent le haut du pavé; ils jouissent de plus de considération, de plus d'influence même, que les sénateurs et tous les membres du congrès.
Le World a aussi une très-grande circulalion, car il est taxé sur un bénéfice de cent mille dollars par an. La Tribune sur ses éditions de la campagne et sur SCS éditions hebdomadaires, fait un bénifice net de cent cinquante mille dollars.
Le Sun^ fondé et établi parM. Charles Dana, depuis peu de temps, prend une position considérable, qui va en augmentant chaque jour, mais il n'a pas fallu moins de trois millions de dollars, quinze millions de francs, pour établir ce journal. Ce chiffre prouve que nos plus grands journaux français ne sauraient lutter avec les feuilles yankees.
Une chose digne d'attention et qui est bien faite pour donner une idée exacte de l'avenir de l'Amérique et de son accroissement à pas de géant, c'est l'importance de la presse de toutes les provinces. Chaque ville a plusieurs journaux, montés, eux aussi, sur une large échelle, et tous ces journaux ont une grande influence. (Il y a près de deux mille journaux en Amérique.) Dans ce continent, la centralisation est chose inconnue... Tous ces journaux, malgré les taxes, enrichissent leurs propriétaires et actionnaires, et ils payent fort bien leurs écrivains.
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Tout le monde lit, en Amérique : le fermier qui conduit la charrue tient son journal à la main. Le pâtre, tout en gardant son troupeau, lit son
journal.
Le mendiant, dès le premier sou qu'on lui donne, achète un journal; le pain arrive après.
L'enfant de sept ou huit ans lit, lui aussi, et de bonne heure il est au courant des choses de son
pays...
Un peuple pareil, certes, est appelé à jouer un grand rôle dans le monde! Parmi les journaux les plus importants de la province, on peut citer deux feuilles de Saint-Louis : le Démocrate, répubHcain d'opinion, et le RépiihUcain, démocrate par contre; VAdverliser et le JSorth America de Boston; le Chicago Times et le Républicain de Chicago, le Commercial de Cincinnati. San Francisco, New- York du Pacifique, a des journaux importants, les uns écrits en anglais, les autres en espagnol ou en français.
Je le répète, tous les journaux de la province peuvent rivaUser, comme influence politique et comme valeur financière, avec ceux de New-York. Chose eu-
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rieuse à constater, la seule presse de la ville capitale de Washington est nulle, comme influence politique et comme valeur financière... Les personnes résidant à Washington lisent les nouvelles du congrès dans les journaux de New-York.
Le seul Intelligence a une petite influence; il est considéré comme l'organe semi-officiel du président. Lorsqu'il désire faire indiquer sa politique sans la proclamer, il a recours à cette feuille qui, pour cette raison, se résigne à n'être rien autre chose .qu'un pâle reflet du pouvoir du jour, imitant en cela la presse officielle de tous les pays !
Entre la presse du Sud et celle du Nord, il y a une différence très-marquée.
Celle du Nord s'attaque et s'attache, non pas à un homme, mais à un parti.
Celle du Sud, au contraire, combat plutôt Thomme que le principe, et s'attache plutôt à une personnalité qu'à un principe.
Elle a toujours été moins puissante que la première ; et, depuis la guerre, son imporlance n'a fait qu'aller en décroissant.
Autrefois cependant, VEngeiner de la Virginie
et le Mercure de Charleston étaient deux fortes puissances politiques.
Cette étude serait incomplète si je ne parlais pas... des personnals. Invention tout américaine.
L'idée des personnals revient au Herald; le premier de tous, ce journal a implanté en Amérique cette mode anglaise.
A la première colonne de ce journal, on voit s'étaler, sous ce titre particulier, la correspondance la plus humoristique. Les gens naïfs s'imaginent qu'il s'agit d'affaire privée, de correspondances amoureuses, lorsqu'ils lisent des personnals dans le genre de ceux-ci :
« My dearling one (ma bien-aimée), je tremble encore! imprudents que nous sommes, le jaloux a été bien près de nous surprendre. C'est égal, si vous m'aimez comme je vous aime, nous n'en continuerons pas moins à nous adorer à nous voir... Soyez à Green street, où vous savez, demain.
«W. L. J. boxe, 1212. »
« Un jeune homme, bien de sa personne, vif et adroit d'esprit, désire faire un voyage d'agrément en
Europe; il voudrait une compagne gaie, aimable et ayant les mêmes idées que lui. Écrire avec le mot de passe.
« L. V. S. boxe, 482. »
« Hier, j'éfais dans l'omnibus 422, Broadway, à deux heures. Il est monté, au coin de la vingt-quatrième rue, une aimable jeune fille; elle s'est assise près de moi ; mon pied a effleuré le sien ; elle a rougi. Voudrait-elle entrer en relation avec moi, dans un but sérieux et honnête? Un mot, office du Herald, adresse J. A. Dx. »
« Celle qu'on nommait Marie B., qui avait un ami appelé Adrien C, où est-elle? Adrien songe à elle, qu'elle lui écrive un mot.
« A. C. Boxe. 4845 »
(( Je t'adore. Rien ne saurait nous séparer. Viens à deux heures north 41 st. Préviens qui tu sais. »
«Hier, Broom street, 125, deux ladies essayaient des souliers; trois gentlemen les regardaient à travers la vitre et admiraient. Ces aimables ladies voudraient-elles entrer en relation avec ces trois gentlemen ? Écrire Office Herald, W. M. B. »
Tous ces personnals ont été copiés par moi dans Ie^^m/rfdul2marsl868.
A lire ce mercure galant, on se figure aisément qu'il s'agit de correspondances amoureuses, qu'elles sont envoyées par des chercheurs de bonne fortune facile.
Quelle erreur pourtant!
Ces prétendues annonces galantes cachent un mot d'ordre, un langage convenu entre les nombreux voleurs des États-Unis. Ils se sont inventé une correspondance chiffrée. Chaque mot a une signification bien autre que celle que croit y découvrir le lecteur crédule. Les rendez-vous, les appels qu'ils se font sont loin d'être des rendez-vous d'amour ; c'est Mercure et non Cupidon qu'ils évoquent et les personnals du Herald ne sont que leur télégraphe privé.
La police s'est aperçue de la chose, mais au lieu de défendre l'insertion de ces annonces, comme l'aurait fait sans doute certaine police que nous connaissons, elle s'est mise à étudier ce dictionnaire ; elle a fini par trouver la clef de ces chiffres et elle se sert de ces personnals pour pincer plus d'un hlou, battu par ses propres armes.
Mais, si les voleurs usent des iJersonnals pour se concerter, s'appeler, quelques, personnes aussi en font un mercure galant, surtout les Français qui arrivent à New-York s'amusent à user de ce moyen pour adresser des déclarations ; ils sont tout étonnés de ne recevoir aucune réponse.
Après avoir adressé les éloges qu'ils méritent aux journaux du Nouveau-Monde, il me sera bien permis de leur faire un reproche très-mérité aussi.
Les annonces généralement s'étalent aux premières pages, la littérature y est, on le voit, un accessoire; il faut la chercher au milieu de ce fatras d'annonces burlesques ; elle s'y noie, s'y perd et elle a un petit air humilié de son triste sort.
New-York possède deux excellents journaux français, parfaitement bien écrits l'un et l'autre : le Messager Franco -Américain, directeur M. de Mareuil;
Et le Courier des Etats-Unis,
Le premier est républicain d'opinion, le second est napoléonien.
Ces deux journaux pourraient lutter avec les meilleurs de nos journaux politiques de Paris.