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LES 122 SECTES RELIGIEUSES D'AMÉRIQUE

Je VOUS le dis en Yérité, le vieux inonde est dis-' tancé; les Américains sont les précurseurs des siècles

futurs.

Ils méritent à tous égards le nom d'hommes du vingtième siècle. La chevalerie !... vieille histoire qu'ils ne connaissent même pas de nom.

Les idées reçues et imposées par l'usage? Yieilles rengaines dont ils se soucient fort peu. Les préjugés?..

Oh! n'allez pas croire qu'ils les foulent aux pieds ; non, ils les respectent, mais ils ont Tadresse merveilleuse de les retourner à leur proiit.

Talleyraiid n'était qu'un naïf à côté des hommes du Nouveau-Monde.

Tartuffe! un niais qui avait de bons principes, mais qui ne savait pas en garder le secret et qui bêtement ouvrait le fond de son â'me à Elmire.

Les Américains sont forts, très-forts. Ils poussent la pratique aux limites de l'incroyable. Voyez plutôt.

11 n'y a pas de libres penseurs en Amérique... être libre penseur n'est pas pratique ; la religion est un manteau si souple, si commode, -entre les mains des gens habiles !

Un libre penseur! mais il est constamment sur la sellette; on épie sa vie; on y recherche le scandale avec un soin méticuleux et une ardeur sans pareilles; il compte autant d'ennemis que de dévots. Tandis qu'un dévot, c'est autre chose ; on croit de confiance à sa vertu, sans y regarder de trop près.

Les Américains sont religieux, très-religieux ; ils sont pratiquants...

Ils aiment la morale ; ils en parlent sans cesse ; ils sont austères, bégueules même.

Il n'y a pas d'athées; tous croient à Dieu, Il est

grand, infini et tout-puissant, disent-ils, et l'on doit l'adorer à chaque heure de la vie.

Mais ils pensent que, si servir Dieu a du charme, servir le diable ne manque pas de volupté.

Seulement, ils savent qu'à trop servir ce noir Satan, on acquiert la réputation de mauvais sujet, et l'on perd la considération des honnêtes gens ; or la considération a son côté utile. Alors, ils ont cherché un moyen de tout arranger pour conserver la bonne renommée sans accepter les privations qu'elle entraîne. Ils se sont dit que, laisser un libre frein à toutes ses passions, pouvoir s'adonner à tous les jolis petits vices, avoir enfin tous les plaisirs de l'immoralité sans devoir en accepter le châtiment, c'està-dire la déconsidération, serait le nec plus ultra du progrès !

Ils ont cherché, et... ils ont trouvé...

Oui, je le répète, ce bon M. Tartuffe, qu'ils ne connaissent pas même de nom, n'était qu'un bien gros maladroit à côté d'eux.

Voici leur recette pour arriver à ce résultat; elle est peu honnête, mais elle ne manque pas de finesse.

Ils ont mis tout simplement Dieu, la vertu, la

morale, au service de leurs passions et de leurs vices.

Ils ont créé des sectes religieuses , représentant tous les vices, toutes les débauches, toutes les immoralités que peut inventer et rêver l'imagination humaine. Le tour est joué.

Chacun choisit la secte qui ordonne la pratique des immoralités vers lesquelles il se sent entraîné, et il est fervent dévot.

N'allez pas l'appeler un débauché, un homme démoralisé; il vous répondrait d'un air fier et sévère : « Monsieur, je suis ma religion!... »

Si vous essayez de leur faire comprendre que c'est au contraire leur religion qui sert leurs vices, ils vous appellent intolérant.

Grâce à ce procédé ingénieux de faire des religions qui érigent en commandements tous les instincts déréglés, les désirs fantaisistes, les passions mauvaises, il n'y a pas la moindre immoralité en Amérique, il n'y a que cent vingt-deux sectes religieuses réunissant la pratique de toutes les débauches possibles et impossibles.

Il n'y a pas de gens immoraux, il n'y a que des dévots, des pratiquants zélés.

Il faut voir avec quelle ardeur benoîte chacun suit la religion de son choix!

Il faut voir comme ces maîtres tartuffes se scandalisent de la démoralisation de l'Europe! Quelles tirades indignées s'écrivent tous les jours contre la légèreté des mœurs françaises ! Car la France surtout est l'objet de leur censure.

Sanctifier la débauclie, voilà certes une idée qui ne serait jamais venue au peuple français; il est un peu léger de mœurs, c'est vrai, mais, rendons-lui cette justice, il a la franchise de ses défauts, voire même de ses vices.

Entre lui et le Yankee, il y a cette grande différence.

Le Français se plaît à faire croire qu'il est plus mauvais qu'il ne l'est réellement. Celui-là même qui est religieux posera volontiers en libre penseur; celui qui est vertueux ne sera nullement fâché qu'on le croie immoral. Il est vertueux sans s'en vanter, ou même en le dissimulant.

Le Yankee, au contraire, tout en parlant sans cesse

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de vertu et de morale, n'est ni vertueux, ni moral ; il est prude, austère, pour dissimuler son immoralité; c'est don Juan jurant qu'il séduit les belles, non pas pour sa propre satisfaction, mais seulement pour obéir à un précepte de sa religion.

Je me méfie des gens ayant toujours à la bouche les mots honneur, vertu, morale; il est si naturel d'être honnête, vertueux que ce n'est pas la peine d'en parler.

L'exagération dans l'observation des pratiques religieuses me choque malgré moi ; il me semble toujours qu'elle n'a d'autre but que de cacher d'autres pratiques fort peu saintes.

Eh bien, c'est ce sentiment de méfiance qui m'a fait découvrir la vraie vérité sur l'austérité du peuple américain»

Je n'entendais jamais parler que de morale, de devoirs, de vertu ; je ne voyais que des gens confits en Dieu, se montrant choqués de la moindre parole dictée par un esprit libre penseur.

Dans les journaux, je ne lisais que de longues tirades sur la débauche, l'irréfigion du peuple français. Je voyais tous les jours Paris comparé à

mwm AMEKIGA.

Gomorrhe ou Sodome. Dans toutes les mains, le dimanche venu, je ne voyais que Bibles; mon oreille était bercée par la lecture de ce livre.

J'ai fini par me dire : Ce n'est pas naturel... trop d'affectation... cela doit cacher quelque chose... J'ai cherché... Ce n'est pas facile d'arriver à s'édifier sur ces sectes, car le Yankee a un certain chauvinisme ; il tient surtout à vous faire croire que le Nouveau-Monde n'est qu'une vaste communauté religieuse, fort préoccupée de son salut...

Lorsque j'étais sur la piste d'une secte très-scandaleuse, on essayait de me donner le change... lorsque je demandais des renseignements, on me les donnait incomplets, où l'on me parlait d'autre chose.

Mîis ce que femme veut... si Dieu ne le veut pas, le diable du moins y aide. Je suis arrivée à savoir la vérité vraie sur beaucoup d'entre elles. Il en est quelques-unes dont il est complètement impossible de parler; quoique la langue française se prête merveilleusement bien à la périphrase, au sous-entendu... je ne me sens pas la force d'essayer de les expliquer.

La secte d'Onéida fait partie de celles-là ; ceci vous

prouvera combien les Yankees sont peu désireux de faire connaître leurs sectes et combien ils sont peu francs... La secte d'Onéida possède un vaste établissement dans l'État même de New-York ; c'est une construction bâtie sur le modèle du palais de Versailles. Grandes eaux, parcs, rien n'y manque. Ce palais, ou plutôt ce couvent est la maison mère; il est habité par quinze cents femmes ou hommes affiliés à cette secte. Tout le monde peut aller le visiter; les étrangers y sont bien reçus; ils peuvent même y .loger quelques jours si bon leur semble. Beaucoup de Yankees poussés par la curiosité se rendent à Onéida. Les membres de cette religion ne font ni un mystère de leur religion, ni un mystère de leurs pratiques, car ils s'empressent de les expliquer aux étrangers ; de plus, ils ont écrit des brochures détaillant avec une crudité biblique les pratiques de leur religion ; ils envoient ces brochures à domicile ; elles se trouvent chez les libraires. Eh bien, si, arrivant à New-York, vous demandez dans un salon : Qu'est-ce que c'est que la secte d'Onéida?... tout le monde vous répondra : « Onéida? What it is tbat? I do notknow : Qu'est ce que c'est? je ne connais pas. »

NORTII AMERICA. 237

Il y a quelques jours, je causais de l'Amérique dans un salon ; un Yankee fixé à Paris me dit avec une pointe de chauvinisme ; « Vous avez dû trouver, madame, une grande moralité dans notre pays?... il ressemble peu à la France !

— Grande moralité ; lui répondis-je, c'est selon.

— Gomment! c'est selon?... Mais nous n'avons

pas de lorettes, de cocottes, de femmes entretenues. Nos ménages ne donnent pas le scandale que donnent les ménages français ; nos femmes sont vertueuses, austères.

— Oui, c'est vrai, lui dis-je ; vos femmes ne cultivent pas l'amour illégitime, car elles ont le divorce; il n'y a pas de cocottes ; il n'y a pas de jeunes viveurs, par la simple raison que les hommes que les chaînes du mariage effrayent, que les jeunes filles qui ne se sentent pas de disposition pour la mission de mère de famille et d'épouse, entrent les uns et les autres dans la secte de free love (amour libre). » Ce Yankee fit une légère gnmace en voyant que j'avais vu un peu le fond, la doublure de ces beauY dehors d'austérité, et il me dit avec une nuance de

dépit : Free love compte à peine quatre ou cinq mille adeptes.

— C'est possible, mais pour peu que chacune des cent vingt-deux sectes que vous avez en compte quatre ou cinq mille, cela fait déjà un chiffre raisonnable de gens immoraux.

— Oh! immoraux... ayant d'autres idées religieuses, vous voulez dire, riposta ce Yankee, de plus en plus froissé.

— Mais avouez, monsieur, qu à Onéida, par exemple, la religion joue un petit rôle et la débauche un fort grand.

— Onéida ! what it is that? me dit-il.

— Mais une de vos sectes.

— I do not know, me répondit-il, lui aussi. Cinq minutes avant, il m'avait assuré qu'il avait parcouru à pied tout TÉtat de New- York pour admirer et copier les beaux paysages !

Du reste, un Parisien pourrait-il ne pas connaître de.nom au moins le parc de Versailles-? Onéida est le plus beau château, le plus beau parc de l'État.

Rien n'impatiente plus le Yankee comme devoir qu'on ne prend pas au pied de la lettre l'austérité

des mœurs de sa patrie. Celui-là m'a prise en horreur. Chaque fois qu'il m'aperçoit, il presse le pas ; je comprends que le spectre d'Onéida le chasse loin de moi. Je sais très-bien qu'en disant toute la vérité sur ces sectes ou du moins en signalant leur immoralité complète, je vais froisser bien des gens, mais, franchement, je n'ai pas fait neuf cents lieues, je n'ai pas passé treize mois à boire de la limonade, à manger des tomates et des choux crus pour ne pas dire ce que j'ai vu et pour ne pas signaler le bon comme aussi le mauvais. Si j'avais voulu me borner à faire un éloge de parti pris, je l'aurais fait de Paris, imitant en cela un auteur de talent bien connu.

Inventer une religion est une mode en Amérique, c'est un moyen de faire parler de soi ; du reste, on ne passe ni pour un halluciné, ni pour un imposteur ; on passe tout simplement, ou pour un original, ou pour un prophète.

Il y aune foule de gens qui prétendent avoir des révélations, qui assurent qu'ils sont en conversation suivie avec Dieu. Les uns sourient en les écoutant, d'autres haussent les épaules, quelques-uns disent ;

«Pourquoi pas?., la Bible prouve à chaque page que Dieu se met souvent en communication avec les hommes... La révélation, sa possibilité sont un article de foi. j)

Du reste, je crois que quelques-uns (le ces hommes sont sincères en affirmant qu'ils ont eu des révélations. L'esprit surexcité par les choses incompréhensibles à la nature humaine; Dieu, l'infini, l'avenir ; la pensée toujours tendue vers ce but, comprendre, essayant sans cesse de sonder ces mystères de la Divinité ; une fièvre finit par s'emparer d'eux ; une surexcitation nerveuse les tient, les exalte ; ils deviennent fous ou hallucinés, ce qui est synonyme. Ils • prennent leurs rêves, les fantaisies de leur imagination pour des ordres de Dieu .

M. Harris, lui, est né avec une vocation irrésistible pour l'état de prophète.

Il n'a pas tenté de contrarier' sa vocation, bien au contraire.

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Sujet Anglais, il est venu, dès son jeune âge, en Amérique pour y trouver, dit-il, la liberté de conscience. Il s'est mis à étudier toutes les religions et sectes du Nouveau-Monde ; un moment, l'universalisme le séduisit. Après, il a proclamé que le rationalisme était préférable.

Pourtant même le rationalisme ne pouvait retenir et dompter longtemps cet esprit inquiet et chercheur, il passa au posifjvîsm^.

Enfin, dernièrement, il a fondé une nouvelle religion à laquelle il a donné le nom de broctonisme. Cette religion est un mélange des trois systèmes : V univ er salis me ^ le rationalisme et le positivisme. Il a baptisé sa secte nouvelle du nom de Broctos, village où il s'est établi et qui se trouve sur les bords dulacErié.

j M. Harris n'a pas encore beaucoup d'adeptes, mais les soixante-quinze qu'il possède représentent la quintessence du cosmopolitisme. Ainsi on y compte dix Anglais, un Belge, quatre Irlandais, deux Écossais, vingt-deux citoyens des États-Unis, deux Japonais, trois Hindous, un Péruvien, deux Brésiliens, deux Turcs, un Arabe et un Chinois.

L'harmonie la plus parfaite règne parmi ces hommes de races, de mœurs et d'éducation si différentes ; ils jurent d'un air très-convaincu, qu'un jour qui n'est pas éloigné, Broctos sera un centre de lumière dont les rayons iront éclairer l'univers. Une seule de leurs idées est rationnelle et progressiste, c'est la pratique etla théorie du cosmopolitisme et du mélange des races; seulement, comme il n'y a point de mariage légal à Broctos, et comme ceux que l'amour y fait contracter sont éphémères et de courte durée, la même mère a des enfants avec les longs yeux fendus de bas en haut des Chinois, d'autres avec le teint olive des Arabes et d'autres, enfin, avec le teint de lis et de rose qui est l'apanage des fils de la brumeuse Albion.

Ces enfants sont élevés, à frais communs, par la communauté ; ils n'ont qu'une mère, mais ils ont soixante-quinze pères. Ils appellent de ce doux nom tous les membres de la secte du broctonisme, et ces pères en commandite soignent avec une grande tendresse tous les enfants nés de cette prostitution qu'ils ont voulu essayer de rendre sainte, mais qui n'en est pas moins révoltante.

Tous les hommes de Broctos cultivent la terre; ils sont d'excellents agriculteurs ; ils ont des grandes fermes admirablement bien entretenues ; les femmes n'ont d'autres occupations que les soins du ménage.

Comme dogme religieux, le broctonisme se rapproche beaucoup du swédenborganisme.

FREE LOVE (aMOUR LIBRE).

La secte des free lovers (partisans et pratiquants l'amour libre) a son quartier général à New-York et des ramifications dans tous les Etats-Unis.

Voici la théorie de ces sectaires :

« L'amourest une essence même delà Divinité, c'est l'amour qui distingue la créature humaine de la créature animale. La première s'unit par amour, la seconde s'unit par instinct bestial. L'homme devient pareil à la brute ; il se dégrade ; il perd son essence divine dès qu'il s'unit sans amour, et, ajoutent-ils,

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dans le mariage, il n'en saurait être autrement. En admettant que deux personnes se soient mariées par inclination, il vient toujours un moment où l'une d'elles n'aime plus. Quelquefois toutes les deux sentent l'amour éteint en elles; pourtant le lien du mariage les empêchant de suivre l'amour pur, saint, le seul amour digne, étincelle divine qui gît en elles, elles se livrent à l'amour animal ; elles s'unissent, et ce fait dégradant a ce triste résultat d'éteindre à tout jamais l'étincelle divine ; l'homme créé à l'image de Dieu disparaît, l'homme brute naît.

« Les enfants venus de ces unions animales sont des êtres qui n'ont plus quela ressemblance avec l'homme créé par le souffle de Dieu, et c'est ainsi que l'espèce humaine marche à la décadence moralement et physiquement; car si l'homme, au lieu de vivre neuf cents ans comme les patriarches de la Bible, n'a plus qu'une vie moyenne de quarante ans, cela tient à ce qu'il ne naît plus de l'amour, mais de l'instinct animal ou de l'effort d'un devoir à accomplir chez l'un, de la résignation chez l'autre. »

Voilà ce qu'écrivent, ce que prêchent publiquement dans des conférences les free lovers. Leur re-

ligion impose à l'homme comme à la femme le devoir (le s'unir selon son cœur, son instinct, de ne- pas s'engager sous les chaînes du mariage, de ne contracter que des mariages temporaires, qui doivent se hriser dès que l'un des contractants n'aime plus. S'il aime ailleurs, il doit en faire l'aveu à celui ou celle qu'il a cessé d'aimer, et celui-ci ou celle-là doivent faciliter son union avec la personne qu'il ou qu'elle aime.

Tout homme comme toute femme qui est accusé de s'être uni sans amour est considéré comme dégradé, immoral et indigne de faire partie de la sainte religion de Free love.

Au commencement de cette secte nouvelle, les jeunes filles et les femmes qui devenaient adeptes et vivaient d'après ces maximes, virent les portes des honnêtes familles se fermer devant elles ; mais sans se déconcerter et avec une audace digne d'une meilleure cause, elles fondèrent des journaux, lancèrent des brochures, firent des meetings et elles s'écrièrent avec une indignation réelle ou jouée, mais puissante :

« Eh quoi! sommes-nous à Rome! eh quoi! sommesnous sous le joug d'un tyran, d'un despote, ou bien

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sommes-nous dans une grande république quia proclamé la liberté de conscience?

« Peut-elle exister cette liberté, si nous n'avons pas le droit de suivre la religion que nous croyons la meilleure? La prétendue morale peut-elle étouffer la conscience?

«Non, la liberté de conscience, pour être illimitée, complète, ne doit pas avoir pour geôlier la morale* La morale est chose de convention. Vous trouvez Vamour libre immoral ; nous, nous trouvons l'amour obligatoire du mariage une monstruosité, un acte de débauche sans excuse.

«Notre morale est élevée, elle est d'essence divine ; la vôtre est vile et d'essence toute humaine. Envieznous, nous sommes arrivés à un degré de perfection morale qui vous est encore inconnu; admirez-nous, tâchez de devenir dignes d'entrer dans les free lo^ vers, mais gardez-vous de nous mépriser!!»

L'audace réussit presque toujours. Les Américains se sont dit : Au fait, ils ont raison ces gens-là ; dès l'instant qu'ils se conduisent ainsi pour suivre leur religion^ nous n'avons le droit de rien dire: chacun est libre.

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Et aujourd'hui une jeune Américaine vous répondra, tout bonnement, si vous lui demandez si elle est mariée? Non, je suis de la secte des free levers et nous considérons le mariage comme un acte immoral. Elle fait ce qu'elle veut, change de lover toutes les fois qu'elle en a envie ; personne ne l'en blâme et elle est reçue partout ; ce n'est plus une fille se conduisant mal ; c'est une fille appartenant à la secte de free love, voilà tout...

N'avais-je pas raison de vous dire que ces Yankees étaient plus forts que feu Talleyrand?

Gomme je l'ai dit, cette secte a de nombreuses ramifications dans toute l'Amérique. Leurs deux principales colonies sont Berlin-ïïeiuhts etModern-Times. La première est située dans TOhio, la seconde, qui est plus importante que la première, est établie sur Lonjz-Island, près la ville de New-York.

Ils assurent que le temps viendra où ils seront les maîtres du monde et qu'alors l'espèce humaine sera régénérée; qiie l'intelligence de l'homme doublera, que son corps sera beau, vigoureux et qu'il vivra de longues années. Mais il faudra, disent-ils, avant que ce temps arrive^ que nous ayons renversé tous les ail

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tels, aboli toutes les lois, renversé tous les faux dieux et rétabli le Dieu seul, grand, unique et infini, dont l'amour est le représentant sur la terre.

Il faut rendre une seule justice, la seule qu'ils méritent, aux adeptes de free love.

Les bommes sont discrets, muets comme la tombe. Jamais ils ne disent un mot qui puisse faire deviner que telle ou telle femme les a aimés. Les femmes elles-mêmes sont discrètes. Elles ne cancanent pas sur les autres, ne s'occupent que de leur cœur et de leurs affaires et jamais de celles des autres; la devise de la secte est : Pas de questions, pas de demandes.

Ce précepte est loyalement exécuté, et cela rend le scandale un peu moins grand.

Chose assez curieuse, une secte à peu près pareille en théorie et en pratique ^existe dans la vallée de Nabr-el-Kébir , qui remonte au-dessus d'Alexandrette. J'ai parlé d'elle dans mon livre de VOr'wit

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et ses peuplades. Celte secte n'était pas connue en Europe, car ce petit coin de terre, situé à vingt-cinq milles d'une ville malsaine, n'est pas visité par les voyageurs. De plus, ces sectaires sont très-discrets au sujet de leur religion et de leurs pratiques. On peut passer au milieu de leurs villages sans soupçonner qu'ils appartiennent à une autre religion que celle de Mahomet. Le^ Turcs, qui ont été gouverneurs de la Syrie et de la Palestine, connaissent généralement la singulière religion des ensériés ou nasariens, mais ils se taisent avec soin, surtout vis-à-vis des Européens. Ils sont honteux que des Turcs, des compatriotes à eux, aient pu adopter une religion aussi ex-

travagante.

J'ai pu obtenir des renseignements et connaître cette fameuse secte, grâce à l'intelligence de mon guide dans le Liban. Je dois dire aussi que j'ai fait un affreux mensonge aux ensériés : « Je veux, leur ai-je dit, prêcher votre religion en France, car comme femme, je la trouve très-bonne. » Us m'ont crue facilement, par la bonne raison que, si les free lovers proclament l'amour le représentant de Dieu sur la terre et son culte le seul rationnel, les ensériés pro-

'■ioO A TRAVERS L'AMÉRIQUE.

clament la femme une divinité terrestre, qui représente Dieu ici-bas et sert de lien entre l'homme et la Divinité. Aussi n'ont-ils pas d'autre culte que celui de la femme.

Les théories de free love et des ensériés ont, je le répète, plusieurs similitudes. Pourtant je ne crois pas que les Américains, fondateurs de la secte du Nouveau-Monde, aient même soupçonné l'existence de ces cent mille habitants de la vallée de Nahr-el-Kébir, ni leurs croyances et pratiques. Ceci prouve que la même idée, sage ou folle, sensée ou insensée, naît simultanément dans le cerveau -de plusieurs êtres humains. La secte dont je vais parler nous en donne une seconde et irréfutable preuve.

Trois mouvements religieux se sont produits presque simultanément en Allemagne, en Angleterre e^ en Amérique.

Trois sectes se sont formées, basées à peu près sur les mêmes principes, et, chose curieuse, les fonda-

leurs de ces sectes ne se connaissaient pas, et n'avaient pas connaissance des idées émises par les autres ; ils se sont rencontrés dans une pensée qui est pourtant au moins bizarre, comme on va le voir.

Ebel, en Allemagne, assisté de ses disciples, se mit à prêcher une religion nouvelle, qui était, disait-il, l'essence la plus parfaite de l'esprit renouvelé, de l'esprit sanctifié par la prière et la contemplation.

Henri-James Prince se mit à prêcher, lui aussi, dans le Somersetshire, en Angleterre, et il dit ce que Ebel disait en Allemagne.

Enfin le père Noyer éleva la voix, en Amérique, pour faire connaître les même maximes; tous les trois juraient qu'elles étaient le fruit le plus parfait qu'un esprit purifié et sanctifié par la prière et la contemplation pût produire.

Ces trois prophètes, nos contemporains, ont assuré et assurent qu'une nouvelle génération va venir; qu'ils en sont les précurseurs ; que tous les hommes mauvais seront emportés par un souffle purificateur; que seuls les croyants, les bons resteront ; que ceuxlà seront pour toujours ramenés à Dieu et affranchis de la connaissance du mal,

(Une génération d'anges sans ailes !)

Un autre Adam naîtra; il tuera le vieil Adam, celui du péché, celui delà chair. Cet Adam aura une perfection morale, une intelligence complète des choses de l'autre vie; il sera en rapport avec Dieu; il vivra d'après ses inspirations.

Nécessairement ces trois prophètes assurèrent qu'ils étaient déjà, eux, des hommes renouvelés, des hommes sanctifiés, dégagés du principe du mal; de plus, ils posèrent en théorie que le premier ciel était désormais sur la terre ; que tout croyant y entrerait; que, dans ce ciel, il devait se conduire par des lois nouvelles. Ils proclamèrent l'anéantissement du passé rehgieux, social et moral. Toutes ces lois, ces institulions, dirent-ils, étaient faites pour les vieux hommes, mais elles ne sauraient convenir aux hommes renouvelés (terme adopté par eux). Les lois, les décrets, la politique, les codes, la propriété, le mariage, tout cela était selon eux des choses ayant fait leur temps.

Une de leurs théories les plus curieuses est celle-

Ilg disent le mariage entre l'homme et la femme

est un acte social, à courte durée, puisque la mort rompt l'engagement.

«Tout prouve que, dans l'état actuel des choses, les liommes, en se mariant, ne songent qu'à s'associer pourladuréede la vie... On dit : Le mariage est temporaire, il n'a aucun rapport avec la vie éternelle... Eh bien, s'écriait le prophète Ebel, l'homme peut s'unir à une femme pour la vie ; il s'associe ainsi • avec elle pour le bien comme pour le mal, mais pour les vrais amants, le mariage n'est pas seulement pour la vie... il est pour l'éternité ; quels senties époux vraiment épris qui pourraient se faire, sans mourir de douleur, "à la pensée que leur union ne sera pas éternelle ?

« Non, le vrai mariage, le seul grand et digne, le seul qui mérite ce nom, est celui qui est contracté pour l'avenir entier ; contracté d'âme à âme, pour tout le monde, et pas seulement pour celui-ci ! »

Trois hommes en même temps ont pensé que le mariage ne devait pas finir avec la vie, mais qu'il devait durer toujours... Ils ont pensé que n'avoir sa femme que sa vie durant, ce n'était pas assez, qu'il fallait en un mot que le mariage fût éternel!!! Voilà

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une chose qui m'étonne que des hommes aient pu être d'un tel avis; il est vrai qu'ils n'étaient pas Français... Oui, cette pensée-là, à coup sûr, n'aurait jamais germé dans un cerveau français! Du reste, je l'avoue, se marier pour l'éternité, c'est effrayant, et ce serait à réfléchir une éternité avant de s'y décider.

La conséquence de la théorie d'Ebel, de Noyer et de Prince était naturellement que les mariages actuels n'avaient rien de sérieux et de stable ; qu'ils étaient peu respectables, car ils n'étaient que de simples associations charnelles ou des associations d'intérêts; qu'on pouvait les casser elles dissoudre, et qu'en tout cas ils n'empêchaient nullement les seconds mariages d'àme à âme contractés pour l'éternité.

Cette morale d'un esprit supérieur, du reste, eut assez de succès auprès des sentimentales Allemandes ; plus d'une jeune miss anglaise trouva une grande poésie à ces maximes. Ebel et Prince eurent de nombreuses adeptes; beaucoup de jeunes femmes se mirent en quête d'un mari spirituel (malheureusement ce mot, traduction de spintuals hushand^ ne

rend pas la pensée du fondateur : il faudrait dire, en français, mari pour Tàme).

Les Allemands et les Anglais ont discuté cette théorie av^c beaucoup de sciieux, et, en chaire, on a entendu des prédicateurs la soutenir et affirmer que la pensée d'une union entre homme et femme, pour être considérée comme un vrai mariage, devait être faite en vue de Péternité; que c'étaient les âmes qui devaient s'engager et non les corps. En Amérique, le succès du révérend père Noyer a été immense ; en peu de temps il a eu de nombreux adeptes... Alors, on se demanda ce qu'il y avait à faire au sujet des mariages déjà contractés, et, toujours sans se consulter, en Allemagne, en Angleterre et en Amérique, on pensa que mieux valait laisser exister le mariage temporaire avec la faculté d'en contracter un autre définitif... c'est-à-dire avoir Une femme pour ce monde-ci, de laquelle le tombeau vous séparerait, et une autre pour la vie future; à ces dernières on donna le nom de spirituals wifes.

Les prophètes donnèrent l'exemple de ces, mariages en partie double, mais ici on vit la nature humaine triompher même chez les fondateurs trois

fois saints : pas un homme ne conserva pour spirituaVs wife la femme avec qui il était déjà lié, quoiqu'il fût convenu qu'on pouvait contracter avec cette même épouse un mariage spirituel ; tous choisirent une autre femme pour épouse spirituelle ; les femmes du reste suivirent cet exemple, et les uns et les autres eurent, qui deux femmes, qui deux maris.

Cette secte religieuse a pris le nom à'ebelisme ou vulgairement mwd'^rs en Allemagne. En Angleterre, elle s'est appelée lampeser ou princeckis ; en Amérique, on la nomme la secte des spïrïtuaVs wïfes. Pauline's church, son église principale, est à New- York. Dans le Massachusetts, Noyer compte un grand nombre d'adeptes. Rien de plus amusant du reste que de vivre au milieu de ces gens-là. Le mari dit un jour à sa femme :

— Ma chère, je vous quitte ; ma spiritual's wife m'appelle à Washington, nos âmes ont besoin de causer un peu.

— Très-bien, allez, mon ami, répond la femme ; pendant votre absence j'irai faire un petit voyage

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avec mon spiritual's husband, à qui, moi aussi, j'ai mille choses à dire.

Si vous êtes dans un salon, le maître de la maison vous présente sa femme, puis arrive une toute charmante jeune fille ; il lui serre la main avec effusion ; tous les deux s'isolent dans un coin du salon, ils causent bas et tendrement. Si vous regardez avec étonnement ce tête-à-tête, la femme réelle ou plutôt matérielle, puisque c'est l'autre qui est la vraie, vous dit : « Cette jeune fille est l'épouse spirituelle démon mari. »

En Amérique, cette secte a eu parmi les femmes un immense succès ; plusieurs jeunes filles de bonne famille se sont mises à prêcher les théories du père Noyer.

Mademoiselle Lucina d'Umphreville de Delphi, la première, a pris la parole pour exphquer aux habitants de l'État de New-York qu'un mariage sur la terre ne constitue pas un mariage dans le ciel ; que notre séjour ici-bas représentant une minute à peine à côté de l'éternité, c'était surtout de la félicité conjugale en l'autre monde qu'il fallait se préoccuper, et que ceux qui n'auraient pas pris le soin de choisir

dès ce monde l'épouse ou l'époux de l'avenir seraient réduits à un célibat éternel.

Luggie Doten, Cora Hatech, Mary Lincoln se joignirent à elle. Ces dames, toutes jeunes et jolies, ayant le feu sacré de la foi dans les croyances qu'elles prêchaient, eurent un immense succès et firent de nombreux adeptes. Elles . joignirent les écrits à la parole et fondèrent des journaux, publièrent des brochures. En peu de temps leur église fut fondée. Chaque homme se mettait en quête de l'âme faite pour son âme. Chaque jeune fille cherchait son époux céleste, et l'on se fiançait sur la terre pour s'unir dans le ciel.

Des fêtes dites rehgieuses s'établirent ; on les ap* pelle les primautés des fêtes d^ amour ou les prayer^ s meeting love. Dans ces fêtes, la doctrine de l'amour céleste était enseignée ; ceci se passait en 1835. Aujourd'hui la secte de Noyer compte beaucoup d'adeptes, surtout dans l'État de New-York et dans celui de Massachusetts.

Il y a eu division parmi les sectaires : les uns se sOnt appelés perfectiohnistes^ les autres spiritualisteSy mais l'Église mère a pris le nom de Pauliiie's

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church (Pauline église), ils ont donné ce nom de Pauline en l'honneur de saint Paul, car ils se basent sur la vie, les actions, les théories de ce saint personnage pour affirmer l'origine divine de leurs théories.

« SaintPaul, disent-ils, n'était pas marié, cependant il était toujours accompagné dans ses voyages par une femme, le mot grec (jijnê signifiant épouse. »

Clément d'Alexandrie pense que Paul et Barnabas ne se seraient point ainsi compromis en public s'ils n'avaient pas été mariés.

Mais Tertullien, au contraire, dit que la femme qui voyageait avec lui n'était pour lui qu'une sœur sacrée.

Paul d'un seul mot aurait pu fixer la postérité, mais il n'a pas dit ce mot-là.

Ce silence embarrasse généralement les ÉgUses, qui ne savent trop comment expliquer et faire accepter cette fameuse Barnabas suivant Paul comme son ombre.

Les disciples d'Ebel, de Prince et de Noyer tournent la difficulté au plus grand avantage de leurs principes ; ils disent :

« La femme qui voyageait avec Paul n'était pas sa femme d'après la loi ; elle était son épouse spirituelle. »

Ils assurent que le même genre d'amour spirituel, d'union contractée en vue de l'éternité, se retrouve dans les agapes, ces fêtes d'amour, qui sont si souvent mentionnées dans l'histoire de l'Église primitive.

Ils essayent de lier le christianisme, en profitant de son origine un peu obscurcie, avec ces fameuses agapes et affirment que l'Église a sanctionné ces fêles de Tamoiir, en les transformant en une sympathie de sexe à sexe, sympathie qui se transformera en amour céleste et éternel.

De CCS idées, de ces théories, sont néesles affinités libres.

Robert Awen, de New-Lanark, en Ecosse, se sentant, lui aussi, une velléité de fonder une secte, traversa l'Océan, afin de retrouver en Amérique la

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liberté voulue pour faire connaître ses idées nouvelles.

Ce fut à Washington qu'il fît entendre sa première prédication. Il prophétisa un monde nouveau, des hommes régénérés.

« Bientôt, s'écria-t-il d'un accent inspiré, il n'y aura plus de crimes, plus de guerres, car il n'y aura plus de militaires et plus de police. ))

De fait, le procédé serait fort simple : licenciez tous les militaires et forcément les guerres deviendront impossibles. Pour la police, c'est autre chose ; suffit-il de la supprimer pour supprimer le crime? C'est assez douteux. Il est vrai que Robert Awen remplace les militaires et les policiers par une loi nouvelle, celle de V Harmonie. A la femme appartenait le rôle de créer l'harmonie universelle. Chaque femme doit, par conséquent, plaire, charmer et rendre heureux le plus grand nombre d'hommes possible.

Robert Awen eut un grand succès, car lorsqu'il proposa d'aller fonder la ville de New-Harmony dans rindiana, il trouva beaucoup de familles de Boston et de New-York prêtes à le suivre. Tous socialistes

et philosophes avancés, ils entrèrent dans les vues du prophète et commencèrent une guerre acharnée contre la Bible, qu'ils appelaient un livre funeste. Ils attaquèrent violemment toutes les lois sociales ; le mariage surtout. Ils proclamèrent que les biens d'ici-bas devraient être en commun, que les titres des propriétés devaient être détruits comme n'ayant aucune valeur ils proclamèrent enfin l'amour libre, le mariage libre, mais le divorce plus libre encore. Fils de Robert Awen, Dale Awen prit la parole, lui aussi, pour affirmer les théories de son père.

Et comme une femme est, paraît-il, l'élément obligatoire pour tout innovateur, s'il désire réussir, Dale Awen prit pour compagne Francis Wright.

Ce jeune couple libre se mit à parcourir l'Amérique.

La jeune femme prêchait d'une voix inspirée ; elle eut un grand succès et fit plus d'adeptes encore que son compagnon. Elle attaquait la Bible avec une violence inouïe, la présentant comme un livre de scandale, comme une école de tyrannie et d'arbitraire, bonne pour former les sujets d'un souverain autocrate,

mais juste bonne pour être foulée aux pieds dans un pays de citoyens libres. Elle soutenait cette théorie, connue, du reste, et pas neuve, que la terre était trop peuplée, qu'il fallait s'efforcer de diminuer le nombre des enfants ; secondement que le mariage, tel que l'Église l'institue, rend la femme esclave et qu'on doit l'abolir au nom de la liberté.

Dale Awen est devenu un des premiers citoyens des États-Unis. Il était le chef du parti démocratique, dont il se sépara au moment où surgit la question des nègres. Le premier, il prêcha énergiquement l'égalité parfaite entre toutes les créatures humaines, quels que fussent leur couleur et leur sexe. Il proclama hautement l'égalité entre l'homme blanc et l'homme noir, entre la femme et l'homme, entre le mari et la femme.

Francis Wright et lui ont écrit un ouvrage trèsbien fait sur ces sujets, et l'on peut dire qu'ils ont soulevé à eux deux, et les premiers, la question de l'émancipation de la race noire et de l'émancipation delà femme. Ils fondèrent un journal, \eFreeEnquirer, pour soutenir leurs opinions... Ils ont fait école, car, aujourd'hui, il y a des écoles à New-York

et à Boston qui soutiennent les théories de Awen, et qui ont surtout pour but de ralentir le nombre des mariages légaux ; ils prennent en main la cause des femmes malheureuses en mariage et les aident à re* conquérir leur liberté.

Dale a laissé des ouvrages socialistes remarquables, dans lesquels il a traité surtout les questions de la population, augmentation et diminution... Si la Bible dit : Croissez et multipliez, Dale insinue qu'il faut croître, — mais multiplier dans des limites modérées, afin que les hommes n'en soient pas réduits un jour à s'entre-dévorer. Francis Wright a traité à fond la question mariage.

L'un et Tautre ont émis des idées justes accompagnées de divagations et de théories insensées.

Mais quelle que soit la valeur de la semence qu'ils ont semée, elle a fructifié, car dans ce nouveau monde, celui qui sème, et quoi qu'il sème, récolte toujours.

L'école de Fourier a trouvé des adeptes en Amérique. Albert Brisbane vint étudier en France cette nouvelle école et, dès son retour dans le Nouveau-Monde, en 1842, il commença ses prédications. Il insista beaucoup sur la liberté complète entre les deux sexes. . . Henry Raymond, l'ami et le confident d'Abraham Lincoln, l'attaqua avec une grande violence. La violence de ces attaques assura une parfaite réussite à Brisbane. Plusieurs riches banquiers mirent des fonds à la disposition du novateur, et des colonies établies sous les lois et les idées de Fourier furent fondées, la première, dans Wernont County , la seconde, dans le New- Jersey. Dans ces deux colonies, on établit un grand phalanstère où s'installèrent cent cinquante personnes. La religion fut laissée de côté comme un non-sens ; la philosophie matérialiste fut adoptée. On cultiva la terre en commun ; on fit des opérations commerciales, dont le produit était mis dans la bourse commune. Les femmes étaient en commun aussi, mais comme on leur reconnaissait le droit de choisir les hommes et qu'elles accordaient leurs préférences aux jeunes et beaux garçons, les vieux et laids commencèrent à se plaindre. Ceux qui n'avaient pasd'en-

fants trouvaient très-injuste de nourrir ceux des autres ; les actifs et laborieux récriminaient contre les paresseux ; ils finissaient pas s'adonner à la paresse, afin que leur travail ne profitât pas aux oisifs. Bref, le désordre devint grand.dans les deux phalanstères, et ces deux colonies se mirent en faillite un beau jour.

Mais si les disciples de Fourier n'ont pas eu de succès, ce n'est pas au communisme qu'il faut s'en prendre, c'est simplement à ce que Louis Gabet, Fourier et Considérant n'avaient pas consolidé leurs théories sociales d'une idée religieuse; ce qui le prouve, c'est qu'il y a aujourd'hui en Amérique à peu près cent mille personnes, habitant des petits villages situés sur le montLibanon, qui pratiquent le communisme et vivent en fort bonne intelligence; les affaires de ces sortes de communautés sont florissantes.

Il y a deux sectes très-distinctes parmi les habitants du mont Libanon : celle des shakers ou trembleurs et celle des perfectionnistes ; divisés pour les idées religieuses, ils s'entendent à merveille pour la pratique du communisme.

Les Shakers habitent des petits villages qui ressemblent à des nids charmants; ils sont entourés de jardins ; les maisons sont recouvertes de plantes grimpantes. Par toutes les fenêtres ouvertes, on ne voit que fleurs et flots de mousseline blanche. Les femmes sont simplement, mais coquettement habillées ; leur costume comme leur maison sont d'une exquise propreté; elles passent leur temps à confectionner des confitures qui sont fort recherchées en Amérique et qui y jouissent d'une grande vogue. Beaucoup sont des parfumeurs (ou plutôt des parfumeuses, car la langue française, qui refuse un féminin à peintre et écrivain, le donne à parfumeur) ; elles distillent les fleurs et font des essences très-renommées; ce commerce leur rend beaucoup d'argent... Les hommes shakers sont, assure-t-on, les meilleurs agriculteurs et les meilleurs horticulteurs du monde ; je l'ai cru sans peine en goûtant leurs fruits exquis, leurs légumes excellents et en voyant la façon dont sont tenus leurs grands jardins.

Comme religion, ils ont des idées assez baroques. Ils croient à une seconde descente du Christ sur la terre ; ils pensent que ce mot de résurrection ne fait

point allusion à une vie dans une autre planète, ni dans cet infini appelé ciel, mais que l'homme ressuscite sur cette terre, et que celui qui est vraiment ressuscité y trouve son paradis. Ce qui prouve combien ces gens-là sont heureux, c'est qu'ils affirment qu'ils sont, eux, déjà dans le ciel.

Les perfectionnistes croient, eux aussi, à une secondevenueduChrist, qu'ils placenta l'an soixante-dix de notre ère... Leur toquade est démarcher toujours et sans cesse vers la perfection. Ils prétendent que l'homme a en lui deux éléments, celui du mal, celui du bien, et qu'une fois qu'il est parvenu à anéantir l'élément du mal, il est un homme régénéré et qu'il jouit dès lors de la béatitude éternelle.

Tous ces gens-là, à l'exemple de certaines tribus des naturels de l'Amérique, ont des grands greniers à provisions; chacun y met sa récolte; chacun y puise selon ses besoins. Jls ont une banque ou est déposé l'argent de tous ; cette banque, sous la surveillance de membres élus aux voix, fait des opérations financières pour augmenter le capital.

Les perfectionnistes, comme les shakers, sont, diton, très-riches. Pas de mariages ; Tamour libre ; les

enfants élevés en commun aux frais de la communauté.

The fjreat Harmomj^ la grande Harmonie, est une secte composée d'hommes très-fanatiques, qui ont attaqué très-violemment toutes les sectes' fondées, toutes les religions établies. Ils ont déclaré n'avoir aucune ramification avec les hommes et les idées du vieux monde. Leur religion est née, disent-ils, d'un effort divin de l'esprit humain dégagé de toutes entraves charnelles.

Le fondateur de cette secte est un sabotier, nommé Andrew Jackson Davis. Il a débuté par écrire un gros volume pour expliquer les théories et les idées qu'il émet, et il insiste fortement sur ce que ces idées sontàlui, bien à lui. Mais je crois que cette précaution ne sert qu'à essayer de dissimuler une vérité, qui est celle-ci : son livre est un plagiat, une parodie mauvaise du livre extravagant, mais vraiment original de Swedenborg, livre intitulé Arcana cœlestia ou du vrai ciel sur la terre.

'i70 A TRAVERS L'AMÉRIQUE,

Ce livre contient une série de rêves, mystiques si l'on veut, mais qui poussent le mysticisme jusqu'à la plus gran(ie des voluptés. Mais avant de parler du Suédois Swedenborg, finissons-en avec le sabotier Davis. Son livre commençait par nier toute l'histoire de la race humaine. 11 fulmina d'amers réquisitoires contre la Bible. Il déclara, du reste, en bon Yankee pratique, que le passé n'était rien, le présent beaucoup et l'avenir tout. Il proclama la hberté de l'esprit, mais il songea à s'en servir pour gagner de l'argent. Il reprit les théories de Swedenborg sur les esprits,qui peuvent communiquer avec lesêtres humains et les éclairer. Mais, moins préoccupé de persuader que de gagner de l'argent, il se mit à parcourir l'Amérique et il évoquait les âmes des anges, des héros morts, ayant bien soin de ne leur demander que des choses utiles, comme des consultations médi^ cales ou amoureuses, et il vendait ses consultations fort cher. Les esprits qu'il a évoqués lui ont rendu près de quatre millions de dollars, ce qui lui a per* mis de ne plus se livrer à la confection des sabots... Les spirites de l'école de Davis et ceux de l'école de Swedenborg sont au nombre de plus de quatre mil-

lions en Amérique... C'est vous dire que les tables tournent, tournent à vous donner le vertige. Chaque dimanche, à New-York, les adeptes se réunissent dans des salles ad hoc. Un homme ou une femme apparaît à la tribune et commence par évoquer td ou tel esprit, puis une fois que l'esprit s'est rendu à l'appel et inspire l'orateur, celui-ci se met à raconter les choses les plus sensées ou les plus insensées d'après le sérieux de l'esprit évoqué. On écoute avec recueillement. Chose digne de remarque : tous les esprits sont d'accord en ceci que le mariage est une chose immorale ; qu'il unit le corps et enchaîne la liberté.

Ces hommes-là pensent que la femme, son amour et ses charmes, doivent établir l'harmonie universelle et que la femme méritante doit aimer et charmer le plus d'hommes possible.

Mais l'école de Davis compte pour adeptes surtout lesBarnums, les Américains pratiques, fort décidés à tout accepter, pourvu que cela rende de l'argent.

Les spirites de l'école de Swedenborg comptent dans leurs rangs des hommes éminents^ des savants^ des professeurs et beaucoup de femmes. Ils sont

S'ÏS A TRAVERS L'AMÉRIQUE.

croyants jusqu'au fanatisme, et les plaisanter est chose dangereuse, car, au besoin, ils évoquent les âmes des héros de la vendetta corse.

Swedenborg, né à Stockholm, fds d'un évêque luthérien de Westrogothie, après avoir fait de brillantes études, ayant montré de grandes aptitudes pour les sciences naturelles et un goût prononcé pour la science métallurgique, sur lesquelles il publia des ouvrages très-intéressants, fut nommé directeur des mines par Charles XII, en 1714. Bientôt après il devint membre de l'Académie de Stockholm, membre honoraire de celle de Saint- Pétersbourg... Mais voilà que soudain, ce savant, cet académicien sérieux affirme qu'il a des révélations et qu'il converse avec les âmes.

Fort heureusement les médecins aliénistes de ces temps-là et de ce pays ne ressemblaient pas à ceux de Paris, en Pan de grâce 1870 ; sans quoi ce fameux savant aurait été bel et bien enfermé à Gharenton.

Mais Swedenborg fut laissé en toute tranquillité ; il put causer en liberté avec les âmes. Elles lui donnèrent la mission de régénérer le christianisme. Il

se mit à propager d'abord ses croyances dans la possibilité d'évoquer les âmes.

Ensuite il expliqua les réformes qu'on devait opérer dans la religion chrétienne. Il a publié des ouvrages excessivement curieux. On sent un esprit convaincu, une âme ardente, qui s'est jetée dans le mysticisme avec la même ardeur amoureuse qu'elle se portait jadis aux amours mondaines et palpables. Voici une légende qu'une charmante Suédoise m'a contée sur lui. Je dis légende, car je n'ai retrouvé cette histoire dans aucun des livres parlant de Swedenborg.

Il avait aimé de toutes les forces de son âme une blonde et belle jeune fille. Il avait quarante ans, elle n'en avait que seize alors qu'ils se connurent ; il demanda sa main, mais les parents de la jeune per- * sonne trouvèrent la disproportion d'âge trop grande et refusèrent leur consentement.

Les deux amants continuèrent à se voir en cachette, ils se donnaient rendez-vous dans un petit pavillon situé au bout du jardin de l'habitation de la jeune fille. Lorsque tous ses parents dormaient, elle s'esquivait furtive et tremblante, enveloppée dans un grand châle blanc, qui la faisait ressembler à un

i74 A TRAVERS L'AMÉRIQUE.

rantôme, et elle venait joindre son amoureux qui, après avoir franchi le mur de clôture, l'attendait dans le petit pavillon. La lu ne à la douce clarté éclairait les deux amants de ses reflets pâles et argentés. Un jour Ira, prenant un canif, écrivit avec la pointe sur la table : «Je le jure, je serai à lui ou à personne.» Swedenborg écrivit à son tour : « Elle est, elle sera mon seul amour sur la terre et dans le ciel. » Les amants confirmèrent le serment écrit par un serment verbal.

— Pourtant, si je venais à mourir, dit Ira, peutêtre ne me resterais-tu pas fidèle.

— Si tu mourais avant moi, ma bien-aimée, je le jure sur mon âme, plus aucune femme n'aurait, non-seulement mon cœur, mais même ne recevrait un mot d'amour de moi. Ma vie se passerait dans l'impatience de l'attente de la mort, qui me réunirait à toi. •

Deux mois après Ira succombait des suites d'une pulmonie. Avant de mourir, elle demanda à ses parents de faire appeler celui qu'elle aimait. On ne refuse rien à celle qui est près de quitter ce monde. Swedenborg fut admis auprès du lit de la mourante.

NORTII AMERICA. 275

Les adieux furent déchirants. Elle voulut lui offrir en souvenir un médaillon qu'elle portait au cou ; mais lui, lui demanda comme une faveur suprême de lui donner cette petite table où ils avaient écrit leurs serments.

Deux jours après, Ira était couchée dans son froid sépulcre et lui n'avait plus pour se consoler que cette table, cette chère petite table où sa bien-aimée avait tracé ces mots si doux, dictés par un amour tendre. Vingt fois par jour, il baisait ces petits caractères. Il baignait de ses larmes le bois de la table... Il fut inconsolable et tout à sa douleur pendant toute une année. Puis, un jour, un ami l'entraîna au théâtre. Il y avait alors à Stockholm une actrice fort belle; son ami le présenta à elle. L'actrice était femme, partant un brin coquette. Elle connaissait la triste histoire d'amour de Swedenborg. Elle se dit que, si elle parvenait à lui faire oublier Ira, ce serait pour elle un beau triomphe. Elle fut charmante, séduisante. Il revint souvent au théâtre ; il alla chez elle et bientôt il oublia la belle morte et sentit naître dans son cœur le désir ardent d'être aimé par cette femme. Il lui fitla cour; elle était adroite et sut résister assez long-

temps pour attiser sa flamme. Un jour enfm, elle accepta l'invitation qu'il lui faisait d'aller prendre le thé chez lui. 11 mit son appartement en fête : des fleurs partout, de la lumière; il voulait que tout fût digne de la déesse qui allait venir... Il aperçut tout à coup la petite table ; un éclair, une pensée de remords traversa son esprit... Mais la sonnette retentit, c'était elle... Bien vite il plaça la table dans un coin, car efle faisait tache au milieu de son luxueux mobilier. Elle entra et, tout en causant et en regardant d'un air curieux le mobilier, elle alla poser son chapeau juste sur la table. Elle s'arrêta tout étonnée :

— Pourquoi donc, dit-elle, avez-vous mis dans votre salon cette modeste table de jardin?...

Swedenborg se troubla. Elle le regarda fixement. Son instinct de femme l'avertit que c'était là un souvenir, un souvenir de sa rivale, et comme il balbutiait et voulait changer la conversation, elle, avec cette persistance toute féminine en pareille occasion, resta devant la table, l'examina curieusement.

— Allons, méchante, lui dit-il, venez ici, près de moi, sur ce divan. Venez me dire que vous savez que

NOKTH AMERICA. 277

je VOUS aime à la folie et venez me dire que vous m'aimez un peu.

— Vous m'aimez? dit-elle ; eh bien, jurez-le-moi !

Il jura.

— Oh! ... je suis incrédule, avant de vous dire : Moi aussi je vous aime, je veux être sûre, bien sûre, que réellement je possède votre cœur.

Swedenborg entourait sa taille d'un bras amoureux.

— Que faut-il faire, dites, pour que vous me croyiez?...

— Il faut, dit-elle, poser votre main là, sur cette table et me dire : Je la prends à témoin que je vous aime.

Il pâlit, hésita, mais elle était belle, bien belle, Corina. Ira, la pauvre morte, fut vaincue par elle, il posa sa main sur la table et commença :

— Je ju...! mais il s'arrêta soudain, car, sous la pression de sa main, la table tressaillait, s'agitait et faisait entendre comme un bruit de sanglots . . . Swedenborg perdit la tête. Il chassa Corina.

— Vite, vite sortez de chez moi, je vous hais, je vous déteste... Moi vous aimer !... Non, jamais, ja-

mais ! Entendez-vous Ira, ma douce Ira, qui pleure de douleur de voir que je parjure mon serment !

Corina se sauva, se demandant si Swedenborg était fou ou si sa maison était ensorcelée !

Quant à lui, il revint près de sa table^; il la mouilla de ses larmes; il demanda pardon à Ira... Et c'est depuis ce jour-là qu'il commença à croire aux esprits et à faire tourner les tables. L'âme d'Ira venait s'entretenir avec lui, lui révéler les secrets de l'autre monde en prenant pour intermédiaire cette petite table.

Depuis lors, jamais femme n'a reçu un mot d'amour de lui et trente-cinq ans après, se voyant à son lit de mort, il a ordonné que cette table fût brisée et que les morceaux fussent placés dans son tombeau. Il a laissé entre autres livres sur les sciences spiriiesV Arcana cœlestia, de cœlo et inferno ex auditis et visis, publié en 1758. Dans ses livres, il raconte ses entretiens avec les anges et les démons. Parmi ces anges dont il parle, un paraît surtout remplir son âme d'une tendresse ineffable, ce qui me ferait croire que la légende d'Ira est véridique.

En 1771, il a publié deux ouvrages théologi-

ques dans lesquel il enseigne la croyance à deux mondes distincts : le matériel et le spirituel. Il affirme que les Écritures saintes contiennent trois sens : le naturel, le spirituel et enfin le céleste ou divin. « Celui-là, dit-il, était resté inconnu, et c'est lui, Swedenborg, qui a reçu la mission de le révéler aux hommes. »

Il trouva de nombreux partisans en Suède, puis il alla faire des prosélytes en Angleterre.

Avant de mourir, il fonda une église nommée la Jérusalem céleste.

Aujourd'hui encore, les swedenborgistes sont nombreux en Suède, en Angleterre ; aux Indes même, ils ont une église. En Amérique, cette secte a de nombreux croyants.

Si, dans les États-Unis, le sabotier Davis a propagé un spiritisme moins élevé, moins mystique que celui de Swedenborg, ce dernier a de nombreux disciples au Canada, et les Canadiens traitent Davis de simple Barnum, de vulgaire plagiaire du divin et inspiré Suédois.

J'ai assisté à de nombreuses expériences spirites en Amérique. Voici le résultat de celle qui m a paru

la plus curieuse. Un Canadien, homme de beaucoup d'esprit, écrivain distingué, M. H. L..., se mit un jour à évoquer les esprits, sur ma prière... Un tictac se fait entendre dans la table...

—Quel est ton nom, charmant esprit? demandonsnous, tout en posant le doigt sur les lettres de l'alphabet.

— Madame de Girardin, répondent les tictacs de la table.

Nous nous inclinons devant l'esprit de cette illustre et charmante femme. M. H. L. me dit d'un air ému :

— Oh ! elle est bonne autant que spirituelle, elle sait que j'ai un grand amour pour elle. Jadis je ne pouvais lire ses livres sans une émotion violente ; si je regrettais de ne pouvoir aller à Paris, ce n'était que parce que j'aurais désiré la connaître, l'apercevoir au moins. Dès que j'ai appris sa mort, j'ai évoqué son esprit. Il est venu à mon appel et a écouté l'aveu de mon amour.

— Eh bien, dis-je à l'esprit gracieux de cette toute gracieuse dame, je suis une de vos grandes admiratrices, moi aussi. Pour aujourd'hui, faites-moi la faveur

de ne pas écouter les déclarations de votre vieil amoureux et veuillez me donner quelques renseignements sur le monde oii vous êtes et où, sans doute, j'irai bientôt.

— Que voulez-vous savoir? répondit la table.

— Y aurait-il indiscrétion à vous demander où vous êtes dans ce moment-ci et avec qui vous vous trouvez ?

— Pas la moindre. Nous sommes assis sur un beau nuage blanc teinté de rouge. Il y a avec moi Joseph Armand, Léo Sylvain et Musset.

Les deux premiers noms m'étaient inconnus, mais le dernier piqua ma curiosité.

— Que fait Musset dans l'autre monde? comment s'y trouve-t-il?

— Il est insupportable et peu galant pour moi, qui ai la bonté de rechercher sa compagnie. Figurezvous qu'il regarde sans cesse vers la terre et reste constamment préoccupé de ce qui s'y passe, n'accordant qu'une attention distraite aux choses de notre monde.

— Voudriez-vous m'expliquer, en langage un peu compréhensible pour moi, qui suis encore un faible

être mortel, ce qu'est Tâme et quelles sensations on éprouve à l'état d'âme? Voilà la question que je posais et voici la réponse textuelle qui me fut faite :

— A l'état où vous êtes, vous sentez votre dorps ; il est palpable, visible ; puis vaguement vous sentez l'âme, c'est-à-dire la pensée, la volonté en vous. Cette partie de vous-même existe, quoiqu'elle soit impalpable... Eh bien, moi, je sens un corps; j'éprouve les mêmes sensations que si je l'avais. Seulement, il est impalpable. Pour mieux vous faire comprendre, je vous dirai que, si je pense à une liqueur que j'aime, tout de suite j'éprouve la même sensation que j'éprouverais si je la buvais réellement.

(( Si ma mère s'approche de moi, et m'embrasse, ce baiser non palpable me donne pourtant la même doucesensation que j'éprouvais, lorsque, de son vivant st du mien, elle appuyait ses lèvres siir ma joue..*

« Dès que nous formons un désir, nous ressentons la sensation que nous aurait donnée de notre vivant la réalisation de ce désir; seulement nous ne ressentons que le plaisir, la jouissance et jamais la fatigue ^^t la lassitude... Si je désire aller ici ou là, voir telle

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OU telle chose, immédiatement je me trouve où j'ai souhaité être et je vois ce que j'ai souhaité voir... nos corps, quoique non palpables, existent pourtant, mais, au lieu d'être matière, ils sont lueur... Comprenez vous?... »

Oui, je comprends et, je l'avoue, ce ciel décrit par cette charmante madame de Girardin, m'apparaissait d'une façon logique et fort séduisante ; c'est à vous donner envie de bien vite mourir...

J'ai traduit le mot à mot des phrases telles que la table les a données ; ni M. H.-L. ni moi n'aurions eu le temps de les composer, car les tictacs allaient si vite, que nous écrivions les lettres indiquées à la hâte sans avoir le temps de voir si ces lettres formaient des mots et ces mots des phrases 4

Mais je m'arrête sur cette pente glissante ; j^entends le rire moqueur des esprits forts...

Parlons des quakers et laissons la question dange^ reuse à aborder du spiritisme...

Les quakers sont loin d'être des gens amusants. Jadis ils portaient un costume original, aujourd'hui ils ont le tort immense d'abandonner cette originalité, si bien qu'ils ne sont plus que des gens parfaitement ennuyeux avec leur gravité de parade.

Ce costume, dont on retrouve encore quelques échantillons à Boston, consistait, pour les hommes, en un grand chapeau de forme espagnole avec des bords d'une largeur démesurée ; leurs habits de couleur sombre avaient une coupe uniforme ; leur redingote à la turque était boutonnée jusqu'au menton... Aujourd'hui, ils portent, d'un air toujours grave, le tuyau de poêle ou le panama ; le pantalon gris ou blanc, et la cravate rouge ou bleue... mais ils continuent à ne pas saluer, à n'employer aucune formulede politesse et à tutoyer tout le monde... Un monsieur habillé comme tout le monde qui vous tutoie... ce n'est plus original, c'est simplement impoli.

Les femmes s'habillaient d'une étoffe de serge noire; elles portaient un tablier de soie verte, et leur tête était entourée d'une mantille noire. Ce costume ne manquait pas de grâce et il s'adaptait bien avec cet air sérieux et austère des quakeresses... A présent,

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sauf une faible minorité, ces dames sont habillées comme toutes les Européennes ; seulement elles affectent plus de simplicité et ne portent aucun bijou. La seule chose curieuse qu'offre cette secte, c'est la façon dont elle évoque la venue de l'inspiration divine. Dans leurs temples, grandes salles dépourvues de toutes décorations; ils se rassemblent, hommes et femmes, péle-méle; ils restent là calmes, silencieux; ils s'efforcent même de bannir toute pensée de leur esprit. Ce recueillement, ce silence, à entendre le bruit des ailes de la mouche qui vole au-dessus de l'assemblée, dure souvent une heure et plus; enfin un quaker ou une quakeresse... se lève soudain ; son corps est agité d'un tremblement convulsif (c'est pourquoi on les appelle trembleurs) : c'est l'esprit qui le visite. Chacun se tourne alors vers lui ou vers elle ; peu à peu le tremblement se calme et l'inspiré prend la parole. On l'écoute avec componction, car c'est Dieu qui parle par sa bouche... Ils sont contraires à tous les sacrements, à tous les cultes extérieurs; ils n'ont ni prières, ni cérémonies ; pas de prédicateurs attitrés, puisque le premier inspiré d'entre eux s'improvise en prédicateur.

Deux fois j'ai été dans leur temple, et deux fois c'est une femme qui a été inspirée par l'esprit divin

Les quakers ont le privilège d'être crus sur parole devant les tribunaux et sans être forcés de prêter serment, ce que du reste leur religion leur défend...

Ils trouvent la guerre une institution abominable et contraire aux commandements de Dieu. . . Aussi n'y prennent-ils jamais part... Dans la guerre de la sécession, tous les quakers se sont abstenus... Ils condamnent aussi la chasse, le jeu, la danse, le théâtre; le chant même ne trouve pas grâce devant eux. On assure qu'ils sont très-bons, très-serviables pour tous et qu'ils pratiquent la charité et l'aumône en bons chrétiens.

Cette secte, fondée en Angleterre par le cordonnier Fox, en 1649, sous le nom de « Société chrétienne des amis, » eut pour principaux propagateurs Guillaume Penn, Robert Barclay et Samuel Fisher.

Persécutés, enfermés comme fous en Angleterre, la libre Amérique leur offrit un asile hospitalier. Guillaume Penn, leur chef américain, installa tous les

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quakers émigrants dans l'État de Pennsylvanie, dans celui de Rhode-ïsland. On peut aujourd'hui estimer le nombre des quakers en Amérique à cinq cent mille. La ville de Philadelphie est presque exclusivement habitée par ces sectaires; leurs mœurs, dit-on, sont pures et austères. Je veux bien le croire, malgré

Leur affectation d'un grave extérieur, Leurs discours éternels de sagesse et d'honneur, Leurs mines et leurs cris aux ombres d'indécence, Que d'un mot ambigu peut avoir l'innocence.

Une nouvelle secte s'est formée dans le Maryland , elle a pris le nom'^ de « nouveaux quakers » ou nicolites.

J'avoue humblement avoir oublié la note où j'avais inscrit, d'après leurs propres renseignements, sur quoi était basé le schisme.

Je ne parlerai pas de la secte des Mormons, puisque je leur ai consacré un long chapitre dans mon Far West ; je dirai seulement que, sans compter les mormons habitants près des lacs salés, il y a à

New- York, même dans le quartier de Williamsburg, dans la première, deuxième et troisième rues, une secte qui pratique aussi la polygamie ; il est vrai qu'elle n'est composée que de quatre-vingts ou cent familles.

Il y a encore un grand nombre de sectes en Amérique; je ne puis parler de toutes. D'abord la place me manque; ensuite beaucoup ont érigé en commandements des immoralités qu'il vaut mieux laisser dans l'ombre que de les mettre en lumière.

Je terminerai ce chapitre en disant un dernier mot sur les matérialistes ; ils ne croient pas à une 1 autre vie, pas même à l'âme, ils pensent que le corps humain est un composé de matière et de sensation ; ils assurent que la vraie sagesse consiste en ceci : ne laisser échapper aucune occasion d'être heureux.

Ils aiment la table, le plaisir, ils n'ont point de mariage et laissent la femme libre; seulement ils pensent que l'homme doit différer en ceci de la brute

que celle-ci se reproduit sans y songer, sans le vouloir, et que l'homme ne doit se reproduire que lorsqu'il le souhaite.

Ils habitent un village près de New-York ; ils sont à peu près cinq mille ; il n'y a pas trente enfants parmi eux ; ce qui prouve qu'ils mettent leur théorie en pratique. Si on leur fait observer qu'avec leur système la fin du monde arriverait bien vite, ils répondent : « C'est ce qu'il faut; car l'homme procrée l'homme, tandis que la nature fera jaillir de ses entrailles des êtres qui seront peut-être plus parfaits ; du reste, peu nous importe qu'après nous il n'y ait plus rien. »

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