‹ À travers l'Apulie et la Lucanie; (volume 4)Chapitre 6 sur 17 · LOGERA · texte numérisé non relu

LOGERA

que son përe, pour qui d'ailleurs un parricide eût eu, dans les circonstances où il se serait produit , les conséquences les plus funestes à ses intérêts. Elle n'a été avancée qu'après la mort tragique de Manfred, quand il ne suffisait plus aux haines de parti d'avoir déterré son cadavre hors de lafosse où les soldats de Charles d'Anjou l'avaient déposé sur le champ de balaille de Bénévent, pour le livrer en pâture aux corbeaux, mais que ces haines implacables voulaient encore attacher l'infamie à son souvenir.

Cette ville est bâtie sur une des premières terrasses qui précèdent la chaîne de TÂpennin, au débouché des passages des montagnes et commandant une partie delà plaine, dans une position stratégique fort avantageuse. La même distance, un peu plus de deux heures de roule, la sépare de Foggia et de Lucera; on peut donc s'y rendre indifféremment de l'une ou de l'autre. On peut même, en parlant d'assez bonne heure de Foggia pour se ménager une forte journée — et ce serait pour le touriste la meilleure manière d'organiser l'excursion — aller le matin de Foggia à Lucera, y déjeuner après avoir visité la cathédrale et le château, puis de là gagner Troja, y faire un nouvel arrêt et renlrer le soir à Foggia, où la couchée est plus

facile. Avec une bonne voiture la tournée n'a rien d'excessif.

Je ne chercherai à décrire aucune des deux routes. Tant qu^on est dans la Capitanate^ c'est toujours la même nudité monotone.

L'ancienne ville apulienne qui s'élevait à cet endroit s'appelait ^c». C'est là que le dictateur Fabius Maximus vint établir son camp afin de surveiller et de tenir en échec Hannibal, qui, après sa victoire du lac Trasimène, s'était porté rapidement sur l'Âpulie, où il pouvait rentrer en communication avec la flotte carthaginoise, en recevoir des ravitaillements et des renforts. L'année suivante (216), à la suite de la bataille de Cannes, i£cœ fut du nombre des cités apuliennes qui abandonnèrent le parti des Romains pour embrasser celui des vainqueurs. Mais dès 214, immédiatement après la défaite de Hannon à Bénévent par le proconsul Sempronius Gracchus, Fabius, alors consul, vintmettre le siège devant cette cité et la reprit. A dater de ce moment, il n'en est plus fait mention dans l'histoire, mais les Itinéraires du iv^ siècle attestent qu'elle subsistait toujours à la fin de l'Empire.

iEcœ fut détruite pendant la période des inva* sions barbares ; on ignore à quelle date précise.

TROJA m

Ce qui est seulement certain, c^est que remplacement en était désert et ne présentait plus que des ruines quand Basilios Boyoannis, le seul grand homme que les empereurs grecs aient su charger du gouvernement de leurs possessions italiennes, fut envoyé comme catapan à Bari, en 1018, avec la mission de s'opposer aux progrès de Melo et de SCS Normands. Avant d'engager la lutte, et tandis que ses adversaires s'attardaient dans les délices des villes qu'ils avaient déjà conquises au lieu de s^occuper à forcer promptement la ligne de l'Ofanto, Boyoannis mûrit longuement ses préparatifs. Il eut le temps de rassembler une nombreuse armée, celle qui vainquit à Cannes et dont la prinpale force consistait dans des légions de mercenaires Varanges ou Varègues, c'est-à-dire Norlhmans venus directement de la Scandinavie par la voie de la Russie. Les ennemis, cantonnés dans la plaine de laCapitanate, commirent aussi la faute insigne de le laisser paisiblement s'assurer la possession de l'Apennin et de ses défilés. Pour lui, la chose était capitale, car il isolait ainsi les Longobards insurgés de la Pouille et leurs auxiliaires normands des principautés longobardes de Bénévent et de Capoue.

C'est alors que Boyoannis construisit sur remplacement de Tancienne ^Ecae une nouvelle ville, que, par une réminiscence homérique et sans doute à cause des récits poétiques qui faisaient venir en Italie les principaux fugitifs d'entre les Troyens, il nomma Troja. La ville fut fortifiée puissamment; on en fit le siège d'un évêcihé et on y établit des colons grecs amenés d'Orient. Mais ne se fiant pas complètement aux vertus militaires de ses compatriotes pour la défense d'une forteresse dont il voulait faire la clef du pays, le catapan eut l'heu- . reuse idée d'y appeler, en les prenant à sa solde, un groupe de chevaliers normands qui étaient venus depuis quelques années en Italie, indépendamment de ceux avec qui Melo était entré en rapports, et qui s'étaient mis au service du comte d'Arîano, à l'est de Bénévent. Boyoannis leur donna des maisons dans sa nouvelle ville, où ils vinrent se fixer au commencement de 1019, et des terres alentour, pour former un établissement définitif, et ces Normands de Troja, au lieu de faire cause commune avec leurs compatriotes, demeurèrent d une fidélité parfaite à l'empereur sous la bannière duquel ils étaient venus se ranger.

Les événements montrèrent bientôt à quel

degré Boyoannis avait été bien inspiré en fondant Troja et en confiant, malgré les réclamations des populations voisines qui craignaient leurs pilleries, au bras aguerri des Normands la garde de ce boulevard de la domination grecque de la Pouille. Battus à Cannes, Melo, le patriote longobard, et Raoul de Toëni, le capitaine normand^ avaient quitté l'Italie et s'étaient rendus en Allemagne, à Bamberg, pour demander à l'empereur Henri II de descendre dans l'Italie méridionale pour en cbasser les Byzantins et la rattacher à sa couronne. Tandis que Melo, à peine arrivé à Bamberg, y mourait, la nouvelle de la défection des princes de Capoue et de Salerne et de Fabbé du Mont-Cassin, qui après la victoire de Boyoannis s'étaient hâtés de faire leur soumission aux empereurs d'Orient, Basile II et Constantin lY, ainsi que celle de l'arrivée des troupes byzantines jusque sur le Garigliano, décidèrent Henri II à passer les Alpes. Il le fit à la fin de 1021, et parvenue dans l'Ombrie il partagea son armée en deux corps. L'un, commandé par Piligrim, archevêque de Cologne, traversa Rome et alla châtier Capoue et le Mont- Cassin. L'autre avait pour général Poppo, patriarche d'Âquilée. L'Empereur le conduisit lui-

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même dans la Pouillc par les Abruzzes ; Raoul de Toêni raccompagnait, lui servant de guide et de conseiller.

Les troupes allemandes vinrent mettre le siège devant Troja, que les Normands avaient reçu mission de défendre à outrance tandis que le catapan se fortifiait en arrière sur la ligne de TOfanto, où il avait déjà brisé l'effort de Melo. Grâce à l'énergie de la garnison y le siège traîna en longueur. Le corps d'armée de Piligrim, après avoir soumis Gapoue et chargé de fers son prince Pandulfe, vint rejoindre lé gros des forces impériales sous Troja ; mais malgré ce renfort on ne parvenait pas à prendre la ville. On arriva jusqu'au cœur de Tété de 1022 sans obtenir de résultat. Les chaleurs développèrent parmi les troupes allemandes une dyssenterie violente, qui fit bienlAt de grands ravages. Les Normands de Troja comprirent que le moment psychologique était venu et que Tempe* reur d'Allemagne ne demandait qu'un prétexte honorable pour opérer sa retraite. Par une des ruses qui leur étaient familières, ils firent sortir tous les enfants de la ville, qui, précédés d'un moine portant la croix, se rendirent processionnellement à la tente de TEmpereur en chantant Kyrie

eleison et en implorant merci. Des négociations s*entamërent pour la reddition de Troja. Henri U, pressé de partir, se contenta d'une soumission nominale et n'obtint même pas le droit d'entrer dans la ville. Aussitôt que l'honneur de ses armes fut sauf par l'apparence d'une capitulation de ses adversaires^ il leva son camp et reprit la route de TAllemagne. Raoul de Toëni, désespérant de voir recommencer l'entreprise, retourna en Normandie, où le duc Richard le reçut honorablement. De ses compagnons il ne resta en Italie que vingt-quatre chevaliers y sous la conduite de Toustain le Bègue, Gautier de Ganisy et Hugon Falloch, qui s'installèrent dans le château impérial de Comino, près de Sora. L'invasion allemande dans le midi de l'Italie avait complètement échoué grâce à la vaillance des Normands de Troja. Aussi Boyoannis les combla-t-il d'éloges et de récompenses. On possède le diplôme qu'il rendit à celte occasion, en janvier 1024.

G est en 1059 que Robert Guiscard s'empara pour la première fois de Troja. Gomme le territoire de la ville avait fait partie de la principauté de Bénévent, le Pape la réclamait en tant que possession di^ rccle du Saint-Siège. Dans les arrangements con-

dus au concile de Melfi, Nicolas U consentit à la remettre en fief au duc normand de la Fouille, en s'en réservant la souveraineté supérieure. Mais les habitants ne se plièrent pas volontiers h cet arrangement, et Robert dut faire une seconde fois le siège de Troja, en 1060, avant de s'en rendre définitivement maître. Il y fit alors construire un puissant château pour la tenir en bride, et cette forteresse même n'empêcha pas une révolte de la ville en 1082. Confirmant ce qui avait été établi par Boyoannis, le pape Alexandre II avait soumis Foggia à Tévêché de Troja.

La ville, détruite en partie par un incendie accidentel en 1097 et aussitôt rebâtie, était au plus haut point de sa prospérité quand le duc Guillaume mourut en 1 127. Les habitants virent dans cette circonstance une occasion d'acquérir la plénitude de l'indépendance municipale, et pour y arriver embrassèrent lepaxti du Pape, en refusant de se soumettre à Roger de Sicile, u L'année que le duc Guillaume mourut à Salernc, dit l'inscription gravée cette année même sur une des portes de bronze de la cathédrale, le peuple de Troja, pour assurer sa liberté, a rasé la forteresse et muni la ville de murs et de fossés. » £t dans la même inscription l'évéque

Guillaume se pare du titre de « libérateur de la patrie . » Au mois de septembre de cette année H 27, le pape Honorius II tint à Troja son synode où Roger fut excommunié. C'était le troisième qui se rassemblait dans cette ville. Elle en avait déjà vu un présidé par Urbain II en 1093 et un de Pascal II en iiiS. Les espérances de liberté républicaine sous le protectorat du Saint-Siège, que les habitants avaient conçues, ne devaient pas être de longue durée, car dès Tannée suivante Roger, avec une nombreuse armée, mettait le siège devant Troja. Pour fléchir ce vainqueur irrité, les habitants eurent recours au même moyen qu'avec l'empereur Henri II. Ils sortirent processionnellement en chemise, pieds nus, tenant des cierges d'amende honorable, précédés du clergé et des reliques des saints, et vinrent se prosterner devant Roger. Celui-ci leur fit grâce, mais exigea des otages et des garanties de soumission effective.

En 1137, c'est l'empereur Lothaire II qui, dans sa guerre contre le roi Roger, vint avec le Pape Innocent n assiéger Troja et, après l'avoir prise, la Iraita fort durement. Mais au bout de quelques mois Roger la recouvra. Cette ville, toujours disposée à se tourner du côté du parti papal, fut en 1229

une des premières dans la Pouille à se révolter contre Frédéric II absent, à l'arrivée de l'armée des Clavigeri. L'empereur l'en punit en faisant raser ses murs en 1233, de manière à la laisser ouverte et à empêcher ainsi ses adversaires de s'en faire une autre fois une place d'armes. A la mort de l'empereur Conrad, quand Innocent IV prétendit se rendre maître du royaume sicilien ety implanter son gouvernement direct, c'est à Troja que le cardinal Ottaviano de Sainte-Cécile, envoyé parlai dans la Pouille, s'établit avec le gros de son armée, tandis que des détachements allaient dans les différentes villes faire reconnaître le nouveau régime. C'est là qu'il était quand Manfred, se dérobant à ses patrouilles par une marche de nuit, vint, ainsi que je l'ai raconté tout à l'heure, faire appel à la fidélité des Sarrazins de Lucera et bientôt obtint dans tout le voisinage des succès tels que le camp papal de Troja fut saisi de panique et se dispersa sans combattre.

Les Angevins, dont les habitants de Troja, comme amis du Saint-Siège et ennemis de la maison de Souabe, s'étaient montrés dès le' début les chauds partisans, relevèrent les fortifications de la ville et lui rendirent son importance militaire.

Aussi, dans le xv* siècle, lui voyons-nous jouer un certain rôle dans les guerres des rois Alfonse et Ferdinand P' d'Aragon. Jeanne H, eh 1417, en avait donné la seigneurie à son connétable, le condottiere Giacomuzzo Attendolo Sforza. Aussi la place de Troja constitua-t-elle le principal point d'appui des partisans des Sforza dans leur résistance k rétablissement de la royauté d'Alfonse. C'est sous ses murs que fut livrée la sanglante bataille, prolongée pendant plusieurs jours, où ce prince les vainquit définitivement. Ferdinand P' termina également par la prise de Troja sa lutte contre les prétentions de Jean d'Anjou, son compétiteur. Après un siège vigoureux, la ville se rendit, et tandis que l'évèque négociait les conditions de la soumission, Jean d'Anjou parvint à s'échapper nuitamment avec le célèbre condottiere Piccinino. Giovanni Francesco Ruffo, prince de Rossano, tomba au contraire comme prisonnier entre les mains du vindicatif monarque. A dater de cette époque, Troja, successivement possédée comme fief par différentes grandes familles du royaume napolitain, est allée toujours en déclinant. C'est à peine si elle compte actuellement plus de 5,000 habitants.

C'est à ce qu'elle a consente de monuments religieux du moyen âge que la ville doit tout son intérêt, qui est considérable.

San-Basilio est la plus ancienne de ses églises. Elle date de la fondation même de Troja au commencement du XI* siècle, et en a été la première cathédrale. C'est un édifice de petite dimension» singulièrement simple et même d'une grande nudité, sans aucune ornementation extérieure. Le plan dessine une croix latine avec une petite abside au fond du chœur et une coupole à la byzantine au-dessus de l'intersection des transepts. La nef principale est accompagnée de deux bas-côtés en ambulacres, étroits et assez bas pour qu'au-dessus d'eux un étage de fenêtres soit percé dans les murs latéraux du vaisseau principal. Une simple fenêtre cintrée s'ouvre dans le pignon de la nef centrale à la façade, dépourvue de toute sculpture. Au-dessous est la porte, surmontée d'un arc outrepassé à la façon arabe. Le même arc se trouve audessus de la porte placée au côté gauche de l'église et dont le linteau est formé d'un fragment d'architrave antique. A l'intérieur l'arc triomjphal qui termine la nef du milieu , avant la coupole, est en plein cintre, ceux des deux nefs

latérales sont ogives. Des voûtes d'arêtes, postérieures au Veste de la construction, couvrent la nef principale.

A l'entrée du chœur est une belle chaire à prêcher de calcaire compact, portée sur quatre colonnes aux chapiteaux anciennement peints et dorés, dont le travail rappelle plutôt le faire des artistes de Bénévent au xn° siècle que de ceux de la Fouille à la même époque. Il n'a pas la finesse habituelle des œuvres de ces derniers. Une inscription le date de 1169, sous le règne de Guillaume le Bon.

San-Basilio mérite une visite du voyageur archéologue, mais celte église ne suffirait pas à elle seule à l'attirer à Troja. Il en est autrement de la cathédrale, dédiée à Santa-Maria Assunta. Celle-ci est incontestablement le plus bel édifice d'ai*chitecture religieuse de la Capitanate. Elle nous offre le type le plus parfait du style propre à cette province, style dont nous avons vu les commencements à la cathédrale de Siponto et un stage un peu postérieur à celle de Termoli, tandis qu à la cathédrale de Foggia il touche à la transition vers un nouveau style. A Troja il est juste au point de son plus complet développement, il bat son plein, et nous

pouvons ainsi placer le moment de la sqprème perfection de cette architecture de la Capitanate, distincte de celle de la Fouille proprement dite, à la date où fut bâtie cette cathédrale, à la fin du premier quart du xu° siècle.

En 1030 le pape Jean XIX avait accordé au siège épiscopal de Troja le privilège, qu'il a conservé depuis lors, de ne dépendre d'aucun archevêché et de relever directement du 'Souverain-Pontife. En même temps il avait gratifié cette église de précieuses reliques des Quarante Martyrs, ainsi que des saints Sergius, Bacchus et Sébastien. Depuis ce temps les évéques de Troja nourrissaient le projet d'élever une nouvelle cathédrale, digne du rang qu'avait acquis leur siège. Ce ne fut cependant qu'en 1093 que l'évèqne Gérard en commença les travaux. Il n'eut pas, du reste, le temps de les pousser bien avant, et ils semblent être restés interrompus sous ses deux premiers successeurs, Hubert du Mans et Guillaume P'.

Le véritable constructeur de la cathédi*ale de Troja fut l'évêque Guillaume Bigot, d'origine normande, qui réleva en partie sur ses revenus personnels, en partie grâce aux libéralités de Guillaume, duc de Fouille. C'était un maître homme

que ce Guillaume Bigol, un évèque militant et ' guerrier comme on en voyait souvent à cette époque du moyen âge. En 1115 la chronique de Troja le montre se mettant àla tête d'une petite armée pour aller châtier dans les environs de Bénévent Guillaume d'Altavilla, qui rançonnait les pèlerins se rendant en Terre-Sainte, prenant son ch&teau et le brûlant. En 1127 il fut Tàme de la tentative de sa ville épiscopale pour se constituer en république sous la suzeraineté du Pape. C'était aussi un ami des lettres, et la Chronique de Troja, sous la date de 1114, parle de la bibliothèque qu'il avait annexée à sa cathédrale, des beaux et précieux livres qu'il y avait rassemblés. Enfin Ton n'attache pas son nom à Térection d un édifice aussi remarquable que celui dont il a doté sa ville épiscopale sans être artiste soi-même. En 11 OS le Pape Pascal II lui avait donné pour son église les corps entiers de saint Pontien, pape, de saint Éleuthëre, évéque et de saint Anastase^ confesseur. La translation de ces insignes reliques de Rome à Troja avait été un véritable événement dans la Poûille ; elle avait attiré un grand concours de clercs de tout rang, ainsi que de simples fidèles, et la population entière de la ville était venue en procession

pour les recevoir à plusieurs milles de distance. La cathédrale de Guillaume Bigot était déjà fort avancée en 1120 quand le pape Galiste II vint à Troja et y fut reçu par le duc Guillaume. On sait en effet, par des témoignages positifs, que le Souverain Pontife officia alors dans Téglise neuve. Cependant la Chronique de la ville dit que le chœur ne fut construit qu'en 1122.

Le plan de la cathédrale de Troja est celui d'une basilique à trois nefs avec une seule abside et en avant du chœur un transept fortement en saillie de chaque côté. L'intérieur en est peu remarquable et surtout a été fort gâté par des travaux modernes. Il y a particulièrement sur la nef centrale et sur le transept un plafond plat, infiniment trop bas, peint en 1831 par un barbouilleur du cru, qui est de l'effet le plus disgracieux. Cependant il faut noter douze hautes et fort belles cojonnesde granit garnissant la nef principale, qui ont été empruntées aux ruines de quelque édifice antique d'iEcae. Ces colonnes ont des bases et des chapiteaux de marbre. Quelques-uns des chapiteaux sont an tiques, d'ordre corinthien ; il faut peut-être y reconnaître ceux qu'en 1073, après la prise de Palerme, Robert Guiscard envoya comme trophées à l'égalise de Troja.

Les autres sont du xif siècle, de travail italo-iïormand, avec des rangs de feuillages, imités du corinthien, auxquels se mêlent des figures d*animaux et aux angles des têtes de lion soutenant le tailloir.

C'est Textérieur qui est le côté vraiment triomphant de la cathédrale de Troja et qui en foit un monument 4e premier ordre. Tout autour règne une série d'arcatures engagées et richement décorées, dont les arceaux ne sont pas semi-circulaires, mais surhaussés au-dessus des pilastres qui les soutiennent. Dans Tintérieur de chacun de ces arceaux, là où ne s'ouvre pas une fenêtre, est placé un patineau en losange, en hexagone ou en cercle, encadré d'une moulure ferme et précise et couvert de sculptures ornementales en bas-relief. Là et dans les chapiteaux des pilastres, Tornementation est toujours d'un goût pur, la composition à la fois riche et claire. Des figures d'animaux s'y combinent avec des végétaux décoratifs ; on y voit aussi des motifs directement empruntés aux modèles antiques, tels que les figures humaines dont le corps se termine par le bas en enroulement de feuillages. Les motifs de ce genre ne contribuent pas médiocrement à donner à l'ensemble un

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certain cachet qui annonce déjà la Renaissance, et qui, à cette époque, est plus marqué dans Tart décoratif de la Fouille que dans celui d'aucune autre partie de Tltalie. Un second étage d'arcatures pareilles, où des fenêtres sont percées de deux en deux, s^applique aux murs latéraux de la partie supérieure de la nef centrale, au-dessus du toit en pente des deux bas-côtés. Une riche polychromie, résultant du contraste savamment calculé de matériaux de couleurs diverses, un tuf gris-jaune et un tuf vert, tous les deux fournis par le sol de la localité, complète FeiTet de cette ornementation extérieure.

La façade est surtout d'un aspect saisissant. Audessus des arcatures de la partie inférieure, au milieu desquelles s'ouvre une porte magnifique et toute garnie de sculptures, une corniche d'une saillie puissante et d'un profil nerveux, portée par des méditions sculptés et revêtue d'une profusion d'ornements, continue celle qui, sur les faces latérales, soutient l'extrémité de la pente du toit des bas-côtés. Elle divise la façade ch deux registres superposés. Celui d^en haut se termine au sommet par le pignon de la grande faof, et au milieu, dans l'axe de celle-ci et juste au-dessus de la porte d'en-

trée, OD y voit, sous un grand arc en plein cintre, à Tarcbivolte entièrement sculptée, une large et magnifique rose. Elle est formée par des colonnes romanes rayonnant autour d'un centre commun et supportant des arcs cintrés qui s'entrecroisent et forment des ogives par leur intersection. La sculpture ornementale qui couvre toutes les parties de *cette façade est d'une finesse d'exécution et d'une richesse d'invention qui égalent ce qu'on voit aux grandes églises de Trani et de Bari. Ce que l'architecte y a dépensé de goût original, d'habileté de dessin, de souplesse et de fécondité d'imagination est vraiment merveilleux.

Le parti général d'architecture de l'extérieur de la cathédrale de Troja, et aussi beaucoup des détails de l'œuvre, ne se rattachent pas seulement à d'autres églises de la Gapitanate ; ils rappellent aussi d'assez près ce qu'on voit dans certains édifices religieux élevés également par les rois normands au xif siècle, mais en Sicile, à la cathédrale de Taormina et à celle de Monreale. Surtout il y a une ressemblance et une parenté d'art évidentes, qui s'imposent à l'esprit dès le premier aspect, entre l'architecture de la calhédrale de Troja et celle quij dans le xi° et le xit^ siècle, régnait en

maîtresse dans le nord de la Toscane , avec le style de ce roman, différent de celui de Técole proprement florentine (1), dont les foyers sont à Pise et à Lucques, mais que Ton voit s'étendre aussi à Voltera, à Pistoja, à Prato, et même, mais en s'y altérant déjà fortement, jusqu'à Arezzo, dans l'église Santa-Maria délia Pieve. L'affinité est surtout frappante avec la cathédrale de Pise dans le plan, le système de polychromie, la forme des arcatures, le dessin des chapiteaux et la disposition des socles de leurs pilastres, enfin les compartiments ornementaux qu'elles enferment.

Ce n'est pas qu'avec Schulz je puisse admettre que tout ceci a été importé directement de la Toscane dans la Gapitanate. Les arcatures qui sont ici d'un dessin si caractéristique procèdent de l'art byzantin ; nous les voyons pareilles dans tous les manuscrits grecs enluminés du x** et du xi* siècle. Pise et les villes de la Pouille ne se les sont pas pas empruntées réciproquement, mais en ont puisé parallèlement les données à la source constanlinopolitaine, avec laquelle elles entretenaient des rapports également étroits, Pise par son commerce,

1 . Les types les plus parfaits de celui-ci peuvent être pris à la Radia de Fiesole et à la cathédrale d'Empoli.

la Fouille par sa condition de sujette. Ce principe architectural, avec les panneaux placés dans les arcatures, nous l'avons vu se manifester déjà, vers la fin du xi" siècle, dans la décoration extérieure de la cathédrale de Siponto, avec tous les caractères d'une influence gréco-arabe exclusive. Un peu plus tard, à la cathédrale de Termoli, il nous est apparu modifié dans une certaine mesure par une influence française et spécialement bourguignonne. Dans la forme définitive qu'il reçoit à Troja, c'est une influence incontestablement pisane qui s'est exercée sur son développement. En particulier, c'est Pise qui a donné le principe nouveau de la polychromie, jusqu'alors inconnu dans la Capitanatc. La cathédrale de Pise a été commencée en 1063 et était déjà très avancée en 1089; les travaux de celle de Troja n'ont été inaugurés qu'en 1093 et poussés activement qu'après 1 1 05. La priorité de la cité de la Toscane sur celle de la Fouille est donc ici impossible à révoquer en doute. Du reste, cette influence pisane, que nous avons entrevue déjà dans une des églises de Monte Sant'Ângelo et qui est si manifeste dans la cathédrale de Troja, n'a rien qui doive nous surprendre. Pise, par son actif commerce maritime, entrete-

nait des relations considérables et étroites avec la Fouille. Dans les villes maritimes de Trani et de Bari, les Pisans étaient assez nombreux pour avoir leurs rues spéciales. Il existait même des colonies de leurs marchands dans les villes de l'intérieur. Ainsi Ton signale à Bovino, éloigné de Troja do quelques lieues seulement, un Palazzo dei Pisani. U y a une vingtaine d^années, on avait cru découvrir une preuve de Tinfluence de l'art de la Pouillo sur celui de la Toscane au xm*" siècle, dans ce tait que le père du grand Nicolas de Pise, artiste luimême, est appelé Maguter Petrus de Apulia, On en concluait que c'était de l'Italie méridionale que Nicolas, instruit par son père, avait apporté les principes de la rénovation de la sculpture. U est bien établi aujourd'hui que maitre Pietro était en réalité Toscan, natif de l'une des deux localités du nom d'Apulia qui existaient dans les environs de Pis<î et d'Arezzo. £tle fait que nous constatons d'une manière certaine dans une partie des églises de la Capitanate est exactement inverse de celui qu'un moment on avait pensé pouvoir admettre, puisque c'est une influence considérable exercée dans le xi*' et le xu'' siècle par l'art de Pisc sur celui d'une portion de la Fouille.

Je n'ai pas encore parlé des portes de bronze de la cathédrale de Troja. Cette église en possède à deux de ses entrées, et elles ne sont pas une de ses moindres curiosités. Il y a d'abord celle de la façade qui ont été exécutées en 1119 et données par l'évèque Guillaume Bigot, d'après la longue inscription dédicatoire qu'elles portent sur leurs panneaux du bas. Elles ont été faites par maître Oderisi de Bénévent, qui s'est représenté sur un des panneaux, tenant ses instruments de sculpteur, debout devant Berardo, comte de Sangro, qui .devait être un des bienfaiteurs de l'église; dans un autre il a figuré l'évêque donateur avec son nom. Comme les portes du Mausolée de Bohémond à Canosa, exécutées quelques années auparavant par Ruggiero d'Amalfi, on y remarque l'association d'or-, ncments en relief d'un grand style, empreint d'influences à hi fois arabes et bvzantines, entre autres de magnifiques muffles de lion tenant dans leur gueule les anneaux qui servent à tirer ces portes, et de panneaux incrustés h plat à la façon constantinopolitaine comme ceux des portes de Monte Sant'Angelo et d'Amalfi. Sauf pour la figure du Christ, représentée sur un des panneaux et dont l'incrustation est d^argent, dans toutes les

autres elle a été faite d'un alliage rouge de cuivre, dont la couleur tranche avec le vert sombre du champ. Oderisî y suit fidèlement le style et le système de composition des modèles grecs qu'il imite; mais il en exagère encore les défauts. L'allongement démesuré des figures, la petitesse de leurs têtes, la gaucherie de leurs poses, le caractère anguleux de leurs mouvements arrivent à un tel degré qu'en se combinant avec des draperies aussi envolées que celles des artistes du xvn' siècle, ils produisent un ensemble de l'aspect le plus étrange. Malheureusement ces portes curieuses ont été profondément remaniées au xvi® et au xvu* siècle par deux restaurations successives, dues l'une, en 1S73, au cardinal Scipione Rebîba, archevêque de Pise, et à son neveu Prospero Rebiba, évêque de Troja et patriarche de Constantinople in partibus; l'autre, en 1691, à Antonio di Sangro, évêque de la ville. Un certain nombre des anciens panneaux incrustés ont été enlevés alors pour en mettre à la place quatre autres, portant les armes des trois prélats et quatre avec les figures de saints protecteurs en bas-relief, exécutés dans un slyle fort banal de la fin du xvi'' siècle par le sculpteur Cola Donato Mascella.

Les portes de Tentrée latérale de l'église sont restées plus intactes. Elles sont datées de 1127 par une longue inscription qui relate la tentative d'indépendance de la ville à la mor^ du duc Guillaume et couvre une partie des panneaux. C'est encore un don de Tévêque Guillaume Bigot et une œuvre d'Oderisi de Bénévent, qui les a signées. On remarque, du reste, ici un notable progrès dans la manière de l'artiste. Il a perfectionné son style, et les défauts si saillants que je signalais dans ses figures incrustées de l'autre porte se sont fort atténués par une plus longue pratique. Dix panneaux sont encore ici décorés de sujets en incrustations à plat à la manière byzantine. Ils retracent la série des neuf évêques de Troja depuis le premier, Oriano, jusqu'à Guillaume Bigot, tous accompagnés de leur nom et de l'indication de leur rang dans la série, la tète nimbée et coiflFéc d'une mitre à deux cornes. Le donateur Guillaume a près de lui une tour, symbolisant son église, et il est dans l'attitude de la prière devant saint Pierre et saint Paul, représentés à côté, dans le dixième panneau.

D'ici à trois ans au plus on se rendra en chemin de fer de Fogg^a à Melfi. Actuellement on ne peut faire ainsi qu'une partie du ti'ajet, environ 40 kilomètres. La ligne se dirige à travers la plaine dans la direction du sud, vers les montagnes, en s*éloi* gnant graduellement de celle qui conduit à Bénévent, puis à Naples. On passe d'abord, à 18 kilomfemètres de Foggia, au pied de la colline peu accusée qui porte le petit village d'Ordona et à côté les ruines de Tantique Herdonea. C'était une ancienne ville des Apuliens, qui joue un rôle dans l'histoire de la deuxième guerre Punique comme ayant été le théâtre de deux défaites successives des Romains par Hannibal. La première fois, en 212 avant J.-C, il y battit le préteur Cn. Fulvius Flaccus; la se-

conde fois, en 210, le proconsul Cn. Fulvîus Centomalus. A la suite de cette seconde victoire, se défiant de la fidélité des habitants d'Herdonea à son parti, qu'ils avaient embrassé après la bataille de Cannes, le général carthaginois la rasa et en transporta de force tous les citoyens, partie à Métaponte et partie à Thurioi. Après la fin de la guerre, huit ans plus tard, les Romcûns en ramenèrent les survivants dans leurs anciens foyers. Mais la ville rebâtie ne regagna jamais son importance passée. Elle resta depuis lors une localité secondaire. Pourtant sous TEmpire elle jouissait delà qualité de municipe, et elle reprit quelque vie quand Trajan eut créé la grande voie qui porta son nom, de Bénéventà Brundisium par EquusTuticus (Cas tel Franco) et Canusium (Canosa) . Herdonea était, en effet, traversée par cette voie, qui devint la principale route par où Ton allait s'embarquer pour rOrient; elle est une des stations que les Itinéraires indiquent sur son parcours. Les restes assez nombreux, mais très informes, d'édifices que Ton observe encore sur son emplacement, portent dans leur construction le cachet de Tépoque des Antonins. Herdonea fut détruite au ix" siècle dans une des incursions des Sarrasins qui occupaient

Bari et y avaient même iastallé un Sultan. Treize kilomètres plus loin, à côté d'une autre station, voici Ascoli, petite ville d'un peu plus de 5,000 âmes, siège d'un évèché, avec une cathédrale du milieu du xvi" siècle et Tahcicn palais fortifié de ses comtes, dont la succession remonte au temps de Charles d'Anjou, et dont le fief fut par Charles- Quint érigé en principauté pour Antonio de Leyva, puis au xvu* siècle en duché. Ascoli est bâti sur la croupe d'une des ondulations de terrain qui en cet endroit commencent à se prononcer d'une manière sensible et se rattachent aux contreforts de l'Apennin. Cette ville a gardé presque sans altération le nom de l'ancienne cité apuliennc à laquelle elle a succédé et dont les ruines assez considérables se voient en dehors de l'enceinte de ses murs, Asculum ou plus exactement Ausculum, comme l'écrivent les légendes monétaires, en osque Auhusclum. La cité d'Ausculum fut, en effet, au temps de sa pleine indépendance assez importante et assez prospère pour avoir son monnayage propre . C'est sous ses murs qu'en 279 avant notre ère Pyrrhos livra sa seconde grande bataille contre les Romains. Plutarque en mains, on peut suivre les péripéties principales de l'action sur lé

terrain, qui présente toujours ces replis et ces hauteurs dont les consuls profitèrent habilement pour porter leur armée. Mais on y chercherait vainement un vestige des épais maquis dont le sol était couvert alors en partie, de telle façon qu'ils entravèrent complètement les charges des éléphants du roi d'Épire et de la brillante cavalerie des Tarontins, et empêchèrent Tinfanterie légionnaire d'être rompue comme à la bataille d'Héraclée. La campagne est absolument dénudée aujourd'hui, car le territoire d'Âscoli était compris dans les limites du Tavoliere et soumis à son régime dévastateur. Plus peut-être que partout ailleurs dans la province, les fameuses ^araignées tarentules pullulent dans ces champs.

Ausculum reçut à deux reprises des colonies de citoyens romains, de la part de Caius Gracchus et de Jules César. Il jouissait toujours du rang colonial sous les Antonins et les inscriptions nous apprennent que sous Yalentinien c'était encore une des principales villes de l'Apulie. On ignore ses fortunes sous les Goths et lesLongobards, mais nous savons par de brèves indications des chroniqueurs que les Byzantins s'y installèrent en 950, puis qu'en 970 l'empereur Othon le Grand la prit et l'occupa

quelque temps. En 1041, Ascoli fut une des premières villes qui se donnèrent spontanément aux Normands pour échapper aux Grecs, et dans le partage qui fut fait du pays elle fut assignée à Guillaume Bras-de-fer, l'aîné des fils de Tancrède de Hauteville. Quand le comte Abagilard ou Abaillard, fils d'Humfroi et toujours prêt à se dresser en compétiteur de Robert Guiscard, se fut révolté pour la seconde fois et eut battu Bohémond, il s'empara d'Âscoli et en fit une de ses places d'armes (1076), mais bientôt Robert vint l'assiéger en personne et s'en rendit maître de nouveau. Quelques années après, la ville ayant manifesté des velléités de révolte tandis que Robert guerroyait en Orient contre l'Empereur grec, son fils Roger la détruisit et en dispersa les habitants. Il ne la rebâtit, en y installant de nouveaux colons, qu'après être devenu luimême, par la mort de son père, duc des Fouilles. A dater de cette époque, l'histoire d'Ascoli n'offre plus rien de notable que le parlement qu'y tinrent les barons du parti angevin pour élire six députés chargés de gouverner jusqu'à l'arrivée de Louis II d'Anjou les portions du royaume qui tenaient en sa faveur. La ville déclina, du reste, rapidement à partirdu xiv* siècle, et sa décadence fut principa-

lement due à la fatalité des cinq tremblements de terre qui tous la renversèrent de fond en comble dans une période de trois siècles, en 1348, 1360, 1456, 1627 et 1694.

Deux lieues après Âscoli le chemin de fer, dans son état actuel, se termine à la station de Gandela, laquelle n*est qu'une simple baraque en planches et doit son nom à un bourg de trois à quatre mille habitants, situé à quelques kilomètres de distance au sommet d'une haute colline isolée en forme de pain de sucre, et qui dépendait autrefois du duché de Melfi. En temps ordinaire on ne trouve à louer à la station que des chevaux de selle qui vous portent aux localités voisines, mais nous y étions attendus par une voiture qu'on avait eu l'obligeance de nous envoyer de Melfi. Le cocher nous demanda tout d'abord si -nous voulions aller par la grande route ou par la traverse. Le premier trajet était double du second ; nous voulions gagner du temps et arriver encore de bonne heure à l'ancienne capitale des comtes de la Fouille; nous optâmes donc pour la traverse et bientôt, après ayoir fait charger nos bagages sur la voiture, nous nous mimes en route à travers champs, ou du moins par un sentier de terre, "fait uniquement pour le pas-

sage des chars à bœufs à roues pleines, et creusé de profondes ornières où Ton doit rester embourbé sans pouvoir en sortir dès qu'il fait deux ou trois jours de pluie. Le chemin devenait surtout horrible quand, de distance en distance, y reparaissaient les restes de Tempierrement d'une vieille route du moyen âge, qui devait être celle qui, du temps des Normands, faisait communiquer Ascoli et MelFu Encore maintenant, je ne puis comprendre comment la voiture ne s'est pas cent fois rompue en passant sur ces grosses pierres disjointes qui laissent entre elles des trous profonds. Je me rappelais en y passant combien de fois j'avais maudit en Grèce les restes, arrivés au même état, des anciennes chaussées pavées de l'époque vénitienne et des premiers temps de la domination turque, où le voyageur voit à chaque pas le moment où il va couronner son cheval et se rompre le cou en tombant. Ainsi cahotés de la manière la plus violente, nous gagnons une chaîne de collines aussi nues, aussi dépourvues d'arbres que la plaine voisine, et quand elles sont gravies nous avons à nos pieds le cours de TOfanto, l'Aufidus des anciens. Presque à sec au moment où nous le voyons, ce n'est qu'un filet d'eau jaunâtre qui court au fond d'une vallée

142 A TRAVERS JyAPULîE ET LA LUCANIE

étroite dont l'autre flanc se relève rapidement en pentes boisées. Son lit est d'une grande largeur, encombré de galets et de quartiers de roches arrachés aux montagnes d'où il descend, dans la saison où les pluies d'hiver et la fonte des neiges en font le sonans Aufidus dont parle Horace . Ici TOfanto est un torrent impétueux qui renverse tout sur son passage ; combien différent de Télat stagnant auquel il arrive en approchant de la mer, tel que je Tai vu il y a quelques années devant Canosa et Cannes, traînant paresseusement ses eaux dans la plaine sur un terrain qui n'a presque plus de pente et les épandant en marécages remplis de roseaux. Nous descendons une côte presque à pic et nous voici dans le fond de la vallée, sur la berge du ileuve. Mais ici la construction du remblai destiné à porter le futur chemin de fer a supprimé le chemin qui longeait larive gauche, et il n'y en a aucun parmi les taillis serrés de la rive droite. Le cocher pousse bravement ses chevaux en bas de la berge; nous guéons le courant, puis, au lieu de remonter de l'autre côté, nous tom^nons à droite et nous voilà cheminant dans le lit même de TOfanlo, que nous remontons pendant près de deux kilomètres, Dieu sait au prix de quelles secousses pour nous et

de quelle peine pour notre pauvre allelage, coupant et recoupant les méandres sinueux de la rivière presque à sec, arrêtés à chaque instant par des morceaux de rochers ou des troncs d'arbres qu'elle a entraînés dans ses eaux lors de son plein. Â la fin, nous voyons devant nous un pont de pierres et de briques, un des trois qui existent sur tout le cours de Tantique Aufidus. La base de ses piles est de construction romaine; il est facile de voir que depuis Vkge des empereurs le pont a été plusieurs fois refait et plusieurs fois emporté par la violence des crues d'hiver. On l'appelle Ponte di Santa-Venere. C'est ici que la voie de Bénévent à Yenusia (Venosa), par Equus Tuticus et le pied des montagnes, appelée ViaHerculia d'après Maximien Hercule, franchissait TAufidus. Ce pont donne aujourd'hui passage à la grande route de Foggia à Melfi, que nous rejoignons enfin. Pour la prendre, nous remontons sur la berge de la rive gaucho, nous franchissons ensuite le pont et nouS gravissons une longue côte au milieu des bois. Arrivés au bout, nous sommes au sommet d'une sorte de promontoire d'une hauteur considérable, que contourne rOfanlo; de quelque part qu'on regarde, la vue est immense et magnifique.

Quand nous nous tournons du côté d'où nous sommes venus, nous voyons à nos pieds la vallée s'ouvrir presque immédiatement dans la plaine grise et dénudée où serpente le bas Ofanlo, plaine qui, droit devant nous, s'étend sans ondulations jusqu'aux lagunes du Pantano et de Salpi et jusqu'à la mer, en montrant au milieu de ses champs dépourvus d'arbres, sur un mamelon à peine accentué, les maisons blanches de la grosse ville commerçante de Gerignola, où le duc de Nemours perdit en 1503, contre Gonsalve de Cordoue, la bataille qui décida de la possession du royaume de Naples. A l'extrémité gauche de l'horizon, le Gargano, qu'on n'aperçoit qu'en partie, ferme la plaine. Sur la droite, au delà de l'Ofanto, le terrain se relève un peu; c'est d*abord un premier plateau sur le bord duquel est bâti Lavello, qui vit mourir Conrad lY en 1252, puis plus loin, dans la direction de la mer, les collines -qui portent Canosa, si riche en monuments comme en souvenirs de l'antiquité et du moyen âge, enfin, plus sur la droite, le commencement de la chaîne pierreuse des Murgie di Minervino. En nous tournant dans la direction opposée, notre regard plonge dans la vallée, toujours de plus en plus étroite et profonde,

de rOfanto supérieur, qui descend des hautes et Apres montagnes de la Basilicate, du côté de Pescopagano, montagnes dont l'aspect a quelque chose de farouche et de presque sinistre qui convient aux repaires d'un peuple d'héroïques brigands, tels qu'étaient les» anciens Lucaniens. Les pentes des deux côtés de la vallée, dans la partie la plus voisine de nous, sont couvertes de bois et de champs parsemés de bouquets d'arbres isolés. Au fond, nous apercevons un pont antique à trois arches, le Ponte dell' Olio, l'ancienne station de Pons Aufidi des Itinéraires romains, où la voie Appienne, dans son tracé primitif, traversait le fleuve en allant de Bénévent à Yenusia. A une courte distance à vol d'oiseau, de l'autre côté de la vallée, le bourg de Monteverde est pittoresquement situé sur un sommet escarpé, qui forme comme l'avant-posle des montagnes dans lesquelles se cache l'ancienne Aquilonia, l'une des cités du petit peuple des Hirpins. Le nom moderne en est La Cedogna, curieux exemple de la con-> scrvation populaire des anciennes appellations locales; car ce nom se rapproche bien plus de la forme osco-samnite, connue par les médailles, Akudunniu que de la forme latintï Aquilo7iia,

T. I. iO

Nous poursuivons notre roule pendant quelque temps encore au travers de beaux bois de chênes jusqu'à ce qu'enfin nous découvrions le Vulture. Gette montagne, chantée par Horace, qui était né dans son voisinage ^ formait la frontière des trois contrées de TApulie, de la Lucanie et du Samnium. C'est un volcan contemporain de ceux de notre Auvergne et éteint dès avant l'aurore des temps historiques, dont la base a 60 kilomètres de circonférence et qui s'élève à une altitude de près de 1,600 mètres. Les flancs en sont couverts de forêts où abondent les sangliers, les chevreuils et les loups. Le sommet est occupé par un large cratère qui s'ouvre en face de Carbonara, sur la vallée de rOfanto, et de tous les autres côtés entouré d'un cirque de roches à la crête découpée, pareil à la Somma du Vésuve. Une épaisse forêt de chênes et de hêtres séculaires, ombrageant deux lacs, petits mais profonds, remplit l'intérieur de ce cratère. De toute la plaine de la Capitanate on aperçoit à l'extrémité sud-est de l'horizon le cône sombre du Vulture se dresser hardiment en avant de l'arête plus lointaine des Apennins de la Basilicate. Mais on le perd de vue en entrant au milieu des hauteurs mouvementées qui se rattachent à ses der-

niëres pentes et ont été produites en même temps que lui, dans les terrains calcaires environnants, par la poussée souterraine qui lui donnait naissance. Il faut alors en arriver tout près pour le voir de nouveau se développant de la base à la cime dans son imposante majesté.

Nous descendons dans un étroit vallon qui longe le pied de la montagne. Un ruisseau d*eau vive y court en murmurant et développe dans le sol, composé de cendres volcaniques, une fécondité égale, si ce n'est supérieure, à celle des campagnes qui environnent le Vésuve. Ce ne sont dans ce vallon que vignes portant des grappes dignes de la terre promise, vergers entourés de haies de cactus et entrecoupés de cannes gigantesques, où le pommier se mêle aux figuiers et aux orangers, clos d*oliviers, plantations luxuriantes de toute nature. Mais voici à la gauche du ravin une ville qui, sur une esplanade naturelle au-dessus des collines voisines, s'étage en gradins surmontés par la masse sévère d'un château féodal, en face du Vulture qui lui oflre une perspective à transporter d'enthousiasme tous les paysagistes. Au bas est une fontaine abondante où des femmes en costume pittoresque lavent leur linge ou puisent de l'eau dans

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de grandes amphores vernissées, qu'elles portent ensuite sur leur tête en marchant d'un pas cadencé avec la fierté d'allure et l'eurythmie d'hydrophores antiques. Nous gravissons la rue en pente rapide d'un faubourg assez misérable et notre véhicule s'arrête sur une place carrée, toute environnée de maisons neuves. Nous sommes à Melfi, et à notre descente M. le chanoine Araneo, fils de l'auteur d'une bonne histoire de la ville, lui-même homme érudit et d'un vrai mérite, nous reçoit pour nous servir de guide et nous offrir une de ces hospitalités qui ne s'oublient pas.

En Tan 1041, ce lieu fut témoin d'un des plus importants événements derhistoiredumoyenàge.

Depuis un quart de siècle, les Normands avaient pris rhabitude d'aller chercher des aventures dans le midi de l'Italie, en se mettant à la solde des princes Longobards de Saleme et de Capoue, des ducs de Naples ou de Tabbé du Mont-Gassin. Us y trouvaient à la fois gloire et profit, surtout un aliment à ce besoin d'activité qui les dévorait et qui ne trouvait plus suffisamment à s'exercer depuis qu'ils étaient paisiblement établis dans une province de France. Déjà Rainulfe, l'un deux, avait fondé la forteresse d'A versa dans la Campanie, dont le prince de Saleme lui avait donné l'investiture féodale avec le titre de comte. Mais dans la

Fouille, où ils avaient été d'abord appelés par Melo, ils ne s'étaient plus risqués, depuis leur désastre de Cannes en 1019, à réparaître autrement qu'en pèlerins de Saint-Michel du Gargano. Il y avait alors, à quelques lieues de Coutances, dans la Basse-Normandie, un vieux chevalier banneret du nom de Trancrède, renommé par ses exploits dans les guerres de Robert le Magnifique, père de Guillaume le Conquérant. Il vivait retiré dans son château de Hauteville avec une nombreuse famille , cinq fils d'un premier lit, sept d'un second et plusieurs fiUes en bas âge. Trop pauvre pour laisser à chacun de ses enfants un patrimoine digne de leur naissance, Tancrède encouragea ses trois fils aînés, Guillaume surnommé Bras-de-Fer, Drogon et Humfroi, à quitter le manoir paternel pour aller tenter la fortune au delà des Âlpcs. De ceux de ses fils qui avaient âge d'homme, il ne garda près de lui que le quatrième et le cinquième, Gooffroi et Serlon : ce dernier fut celui qui perpétua la famille en Normandie. Ayant rassemblé parmi leurs compatriotes assez de compagnons d'armes aussi pauvres qu'eux pour en former une petite compagnie, les trois aventuriers partirent du pays de Coutances la besace sur l'épaule et le bourdon à la

main. Guaimar, prince de Salerne, les prit à sa solde ; mais bientôt l'espoir du butin les fit passer sous les drapeaux de l'Empereur grec, alors souverain des Fouilles, de la Basilicate et des Calabres. Le catapan Georgios Maniakis préparait une expédition contre les Arabes de Sicile. Déjà les Byzantins avaient plusieurs fois loué les services de capitaines de la Normandie, et dans l'Italie méridionale ils avaient éprouvé à leurs dépens ce que valait le bras de ces guerriers, que Basilios Boyoannis n'avait pu vaincre qu'en leur opposant sur le champ de bataille de Cannes d'autres Northmans, des Varanges ou Varègues venus directement de la Scandinavie. Maniakis engagea dans son année une partie de ceux qui étaient à la solde du prince de Salerne, et les fils de Tancrèdc de Hauteville furent du nombre. Avant d'entrer en campagne, ils demeurèrent quelque temps cantonnés dans la Fouille. Là non seulement ils virent de près la mauvaise organisation des troupes impériales, ramas confus de mercenaires de toutes origine sur la fidélité desquels il n'y avait à faire aucun fond ; mais ils furent frappés du degré d'imprévoyance avec lequel le général grec, qui luimème^méditait une révolte contre son souverain,

dégarnissait une province remplie de mécontents. Dès lors le projet de se rendre maîtres de cette belle et fertile contrée germa dans leur esprit.

Pendant toute la guerre de Sicile, le poste le plus périlleux fut réservé aux aventuriers normands. Les Grecs leur durent leurs principaux avantages et les traitèrent avec de grands égards tant qu'ils eurent besoin de leurs services. Mais après la prise de Messine et celle de Syracuse, où Guillaume Bras-de-Fer tua do sa main le principal caïd des Arabes, lorsque Tarmée impériale eut conquis une grande partie de Tîle et que la guerre parut finie, les chevaliers de Normandie réclamèrent vainement leur part du butin. Un Lombard de Milan, nommé Ardoin, leur interprète, fut, par ordre du catapan, dépouillé de ses habits, rasé, puis battu de verges autour des tentes. La vengeance suivit de près Tinjure. Dès la nuit suivante, les Normands traversèrent le détroit de Messine sur des barques de pêcheurs et abordèrent en Italie. On était au cœur de l'hiver; la neige couvrait toutes les hautes montagnes de la Calabre et de la Basilicate, et les toiTents gonflés par les pluies ^ inondaient les vallées. Cependant, comme le moindre retard pouvait tout compromettre, les

chevaliers traversèrent le pays en dépit de tous les obstacles et résolurent, malgré la saison, d'attaquer immédiatement la Fouille, où Ardoin se faisait fort de provoquer un soulèvement à leur apparition. Ils en firent leur général, et celui-ci, s'arrètant quelques jours à Aversa, y appela près de lui les aventuriers normands qui étaient restés à Salerne, ceux au service de Tabbaye du Mont- Cassin, et tous les Lombards disposés à partager ses périls et fortune. Rainulfe leur donna trois cents hommes d'armes, et quand les troupes furent réunies, elles élurent douze comtes pour les commander sous Tautorité supérieure d'Ardouin. Guillaume, Drogon et Humfroi furent parmi ces comtes.

On marcha au travers des montagnes droit sur Melfi; Ardoin en avait été gouverneur pour les Grecs; il y avait de nombreuses intelligences. La ville avait été, depuis une vingtaine d'années, agrandie et fortifiée par Boyoannis; elle passait alors pour la place la plus considérable et la plus forte de la Fouille après Bari, dont les Grecs avaient fait le centre de leur domination en Italie. Quatre ans auparavant, en 1037, Nicolas, archevêque de Canosa et de Bari, y avait érigé un

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évèchéy démembrement de Taneien diocèse de la ville ruinée de Cisterna. Il n'y avait pas de garnison impériale. Mais les Normands, arrivés de nuit dans le faubourg, trouvèrent les habitants en armes sur les remparts^ disposés à se défendre vigoureusement contre ces inconnus dont les projets leur étaient suspects . Ardoin vint devant la porte parlementer avec eux. Voici le discours que le chroniqueur de VYistoire de li Normant (1), en son vieux français, place dans labouche du Lombard : « Geste est la liberté, laquelle vos avez cherciée. Cestuis no sont anemis, mes grant amis, et je ai fait ce que je vos avoie promis, et vos, faciez ce que vous m'avez promis. Cestuis viennent por desjoindre lo jog dont vous estiez loiez, de liquel, se tenez mon conseil, joingnez auvec ces. Dieu est avec nous; Dieu a miséricorde de la servitude et vergoygne que vos souffrez tous les . jors, et por ce a mandé ces chevaliers por vos délivrer. » Des cris d'enthousiasme et de liberté répondirent à ces paroles d'Ardoin; la porte s'ouvrit à deux:

\, C'est le tilre de la traduclion française, faite au XIII*' siècle, des récits lalins du moine Amato du Mont-Cassin, dont le texte original n'est malheureusement pas parvenu jusqu'à nous.

battants, et los Normands furent reçus en triomphe dans la ville. Ils avaient désormais une place d*armes et une base d'opérations inexpugnable. Leur audacieuse aventure, d'un coup de tète de colère, devenait une grande entreprise de conquérants. Ce n'était rien moins qu'un empire nouveau qui venait de naître, un état destiné à durer huit siècles, jusqu'à ce qu'il se fondît dans l'Italie désormais unifiée et parvenue à la condition de nation.

Bientftt, en effet, la plupart des villes voisines suivirent l'exemple de Melfi et se donnèrent spontanément à ces étrangers qui se présentaient comme des libérateurs. Lavant dans le sang le souvenir de la défaite de leurs compatriotes vingt-deux ans auparavant^ et cela sur le même champ de bataille, 2,000 Normands mirent en déroute, à Cannes, 18,000 Grecs conduits parle catapan Dokéanos, successeur de Maniakis. Vainqueurs encore l'année suivante & Montepoloso, ils gardèrent le territoire dont ils s'étaient emparés; en deux campagnes, ils avaient à jamais chassé les Byzantins de la presque totalité de la Fouille et d'une portion de la Basilicate. Mais bientôt la discorde éclata parmi ceux qui avaient obtenu ensemble ces grands résultats.

Ardoin, comme avant lui Melo, était un patriote longobard qui voulait rétablir l'indépendance et la souveraineté de son peuple dans la Fouille et y reconstituer une principauté pareille à celles de Gapoue et de Saleme, quitte à se débarrasser ensuite des aventuriers étrangers qui Favaient aidé à cette tâche. Les Normands, qui formaient le nerf de Tarmée, prétendaient de leur côté^ n*avoir pas une autre fois^ comme en Sicile, combattu pour n'en avoir pas le profit; ils voulaient « gaigner terres », et étaient bien résolus à garder pour euxmêmes leur belle conquête. Ils se débarrassèrent d'Ardoin, rompirent avec ses Longobards, ainsi qu'avec Argiro, le fils de Melo, qu'un moment ils avaient pris pour chef à la place d'Ardoin, et, à l'égard des habitants, jetèrent le masque de libérateurs pour agir franchement avec toute la brutalité de conquérants. En 1043, ils se réunirent en parlement général à Melfi et y procédèrent au partage féodal du pays. Chacun des douze comtes devint seigneur d'une ville et les simples chevaliers eurent en liefs des châteaux et des maisons. D'une commune voix, on décida de confier le commandement général à un guerrier de race normande, et Guillaume Bras-de-Fer fut élu « comte des Nor-

mands de la Pouilie. » Ce litre , du roslc, ne lui donnait que le droit de commander Farmée à la guerre, de présider les assemblées de la nation et de posséder, outre sa ville propre, celle de MelB, qui devenait comme la capitale de la république aristocratique créée par les chevaliers normands. La règle féodale n'admettait « pas de possession sans seigneur, » et d'ailleurs, les Normands sentaient le besoin d'appuyer sur une puissance plus forte leur établissement encore naissant, à la destruction duquel les Grecs devaient consacrer do grands efforts. Us cherchèrent donc à se donner un suzerain dont chaque comte, à titre égal, reçut une investiture régulière. Ils la demandèrent d'abord, en 1043, à Guaimar, prince de Salerne, puis, en 1047, à l'Empereur d'Occident Henri II, enfin, en 1053, au Pape Léon IX, après la bataille de Gività, sans s'inquiéter du conflit qui pouvait résulter entre ces différentes suzerainetés adoptées succès^ sivement. Cependant^ leur position restait précaire et semblait même fortement menacée. Guillaume mort en 1047, son frère Drogon avait été élu à sa place, mais bientôt^ à son tour, il était tombé, en 1051, àMontoUo, sous le poignard d'un assassin. Le même jour, un certain nombre de chevaliers

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normands étaient également massacrés dans leurs fiefs. C'était l'effet d'une vaste conspiration ourdie sous les auspices d'Argiro, réconcilié avec les Grecs et institué par eux duc d'Italie en même temps qu'il avait reçu le titre de cour de vestianos de Tempereur. C'est lui qui de Bari en dirigeait les fils. Les Longobards du pays, déçus de l'espoir qu'ils avaient mis d'abord dans les Normands» s'étaient retournés vers les Byzantins, qui leur faisaient mille promesses, et la masse de la population, à qui la nationalité des Longobards ou des Normands était indifférente, se sentait poussée à l'exaspération par la dureté du joug de ses nouveaux maîtres. Humfroi, proclamé après la mort de Drogon, dont nous retrouverons le tombeau à Venosa, avait réprimé avec une impitoyable rigueur les tentatives de soulèvement, et surtout rétabli pour un temps la position du nouvel état normand par sa victoire de Civilà, dont le résultat avait été de contraindre le Pape, fait prisonnier, à reconnatti*e la légitimité des -possessions de ces étrangers qu'il avait d'abord entrepris d'expulser du sol italien comme des barbares intrus. Mais, quelques années après, l'orage s'était reformé contre Robert Guiscard, le sixième des fils de Tancrède de Haute-

ville, Talué de ceux du second lit, qui était venu rejoindre, en 1047, ses frères plus âgés et avait été élu comte des Normands en 10S7, au préjudice des enfants de Humfroi. Les Normands eux-mêmes étaient profondément divisés et semblaient prêts à se livrer aux fureurs d^une guerre civile entre ceux qui voulaient continuer le régime de la république aristocratique et ceux qui prétendaient, avec Robert lui-même, renforcer le pouvoir central et faire de son détenteur un souverain héréditaire. En même temps, les deux Empereurs d'Orient et d^Occident armaient contre eux d*un commun accord, le Pape venait de les excommunier, et les habitants de la Pouille se montraient à la veille d*une insurrection. 11 ne paraissait pas que les Normands, malgré leur énergie et leur bravoure, puâsent résister à une coalition aussi générale, à laquelle avait adhéré leur ancien allié, le prince de Salerne, lorsque tout changea brusquement par une inspiration du génie d'Hildebrand.

Le fils du charpentier de Soano en Toscane, prieur de Cluny, puis cardinal, qui devait plus tard devenir pape et si fameux sous le nom de Grégoire YII, dirigeait déjà sous Nicolas II la conduite et la politique de la Curie romaine. U prépa-

rait l'émancipation de la Papaulé de la suprématie de l'Empire et la grande lutte pour les investitures, qu'il devait engager une fois parvenu luimême au souverain pontificat. Pour le développement et l'exécution de ses grandioses et généreux projets, il sentait qu'il était nécessaire d'assurer à la Papauté, dans le voisinage de son territoire, un ferme appui temporel et militaire, capable d'opposer une barrière infranchissable aux armées de l'Empire d'Allemagne. Nulle part entre les Italiens il n'apercevait un état assez fort, soutenu par des bras assez aguerris pour qu'on put lui confier un tel rôle. Sa clairvoyance extraordinaire dans le jugement des hommes lui fit comprendre que les Normands de la Pouille seraient seuls capables de le remplir, si l'autorité morale de l'Église favorisait lagrandissement de leur puissance. La politique papale à leur égard fit donc une volte-face subite. Hildebrand entra secrètement en négociations directes avec Robert Guiscard, et quand les termes d'un accord furent convenus entre eux, le Pnpe Nicolas, au commencement de l'année 1059, se rendit de sa personne à Melfi, où il tint un concile dont l'objet annoncé était la réconciliation des Normands avec l'Église. C'est dans ce concile que furent ar-

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rétéSy avec le caraclëre le plus solennel qu'un acte de ce genre pût alors revêtir, en rempruntant ai la religion, les articles qui devaient pour plusieurs siècles servir de base au droit politique de Tltalie méridionale.

Nicolas II y donnait aux Normands absolution pleine et entière des sentences ecclésiastiques pro-^ noncées contre eux, tant par lui que par ses prédécesseurs, n accordait le titre héréditaire de duc de Fouille et de Galabre à Robert Guiscard, avec l'investiture pontificale pour toutes les terres actuellement au pouvoir des Normands dans ces provinces, et, de plus, il Tautorisait à s'emparer des possessions des Grecs et des Arabes en Italie et en Sicile. Richard, comte d'Aversa, proclamé prince de son c61é, obtenait Tinvestiture de la principauté de Capoue, qu'il venait de conquérir sur le descendant de ses souverains longobards, lequel avait pourtant soutenu avec Qdélité le parti du Saint-Siège. Pour prix de ces concessions, qui ne coûtaient rien au pape, mais qui avaient au xi*^ siècle une valeur morale extraordinaire, le duc Robert et le prince Richard se reconnaissaient, eux, leurs héritiers et leurs successeurs quels qu'ils fussent, hommes liges de l'Église romaine ; ils s'engageaient à lui

fournir des troupes contre tous ses ennemis et à lui payer un tribut annuel.

La Papauté s'assurait ainsi le concours de la redoutable épée des Normands dans ses querelles futures avec l'Allemagne, et cela d'une manière d'autant plus certaine qu'elle avait eu l'habileté de faire reposer leur droit nouveau sur la négation de celui que les Empereui*s d'Occident prétendaient à la suzeraineté du midi de l'Italie. De son côté, Robert Guiscard, en obtenant l'érection de son nouveau duché en grand fief pontifical, faisait trancher par l'autorité suprême des consciences la question qui, depuis son élection, divisait les Normands de la Fouille. Ce qui avait été d'abord le simple commandement électif d'égaux sur lesquels le comte des Normands n'exerçait d'autorité qu'à la guerre, se transformait en une souveraineté héréditaire dont les comtes des villes devenaient les feudataires. Car le principe de l'hérédité des fiefs, existant depuis longtemps en fait, venait d'être reconnu en droit général par une loi de l'empereur Conrad, Des lors, le pouvoir suprême ne dépendit plus d'une élection soumise au caprice de la volonté des barons ; il reposa sur le droit que l'investiture pontificale donnait à Robert de choisir lui-même son

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successeur parmi ses enfants. Ceux-ci régnèrent après lui, puis ses neveux, et lltalie méridionale resta soumise à cette branche de la maison de Hautevîlle, bientôt élevée sur le même rang que les autres dynasties royales.

Les stipulations de Melfi arrivaient bien à temps pour Robert Guiscai*d, car une année s'était à peine écoulée depuis le concile quand éclatait du côté de rOrient le plus grand danger qu'ait jamais couru rétablissement des Normands en Italie, un danger tel que certainement ils y auraient succombé s'ils avaient eu en même temps contre eux la puissance morale de la Papauté, au lieu de l'avoir désormais pour appui. Malgré ce qui s'était passé, TEmpire grec avait continué les préparatifs de guerre convenus avec le pontife de Rome, et l'énergique Constantin Ducas avait succédé sur le trône de Conslantinople au faible Isaac Comnène. Tandis que Robert Guiscard faisait la conquête de Reggio et restait en Calabre pour observer le succès de la première incursion que son frère Roger exécutait en Sicile, du côté de Messine, le myriarque Abou- 1-Khareg, Maronite ou Mardaïte de naissance, nommé duc d'Italie, rassemblait une nombreuse armée à Durazzo. Débarqué brusquement à Bari,

il envahit la Fouille dégarnie dé troupes. A cette nouvelle, Robert accourut du fond de la Galabre et se mit à là tète des forces que son frère Mauger, comte de la Capitanate, avait déjà réunies en hâle. Mais elles étaient peu considérables, et surtout l'élite des Normands était restée dans le Midi. Robert et Mauger furent donc absolument défaits par Abou-1-Khareg, qui profita de sa victoire pour reprendre Tarente, Oria, Brindisi et Olrante. En décembre 1060 ses troupes débordaient sur tous les points et il mettait le siège devant Melfi, qui semblait devoir promptement capituler. Mais Roger, à ce même moment, arrivait avec Farmée de Galabre au secours du duc son frère, refoulé dans le sud de la Basilicate. Aussitôt les Normands reprirent TofTensive avec une nouvelle vigueur. Dès janvier i06i , Roger recouvrait Manduria, près de Tarente, et Robert Guiscard Acerenza. Puis ce dernier marcha contre Abou-1-Khareg occupé à l'attaque de Melfi, lui livra bataille, le mit en déroute et le rejeta en désordre sur Bari, où bientôt il se rembarqua.

La défaite de cette invasion des Grecs, qui avait été si près de réussir, acheva de consolider les résultats politiques du concile de Melfi. Robert

Guiscard put alors reprendre, fort de la concession papale qui en faisait une sorte de croisade, et mener à bonne fin l'entreprise qu'il avait si brillamment inaugurée dans le Val di Crati, en Calabre, alors qu'il n'était qu'un simple aventurier exilé aux avant-postes par son frère Humfroi, le vaste plan qu'il avait dès lors conçu : enlever à l'Empire grec tout ce qu'il possédait encore sur le continent italien, dans la Fouille et dans la Calabre, absorber également les principautés longobardes qui subsistaient à Bénévent et à Saleme, étendre sa suzeraineté sur les républiques commerçantes de Gaëte, de Naples et d'Amalfi, puis couronner l'œuvre en faisant sur les musulmans la conquête de la Sicile, qu'il donna en fief, avec le titre de comte, à Roger, son frère putné. En même temps, tout en poursuivant la guerre avec une ardeur nouvelle, il adopta une ligne de conduite absolument différente de celle qu'avaient tenue jusqu'alors les Normands et avant eux les autres étrangers descendus dans la péninsule depuis les invasions barbares. Le lendemain de la bataille, il distribuait généreusement à ses troupes le butin gagné par l'épée; mais en même temps, il appelait à lui les indigènes, que ^868 frères avaient tenus en servage. Il leur ouvrait

les rangs de son armée et s'efforçait d'effacer Tancienne et injurieuse distinction établie depuis cinq siècles entre les vainqueurs et les vaincus. Il inaugurait ainsi cette admirable politique d'apaisement, de tolérance et de conciliation, si extraordinaire pour son époque, qui réunissait autour de lui, en les groupant par les mêmes intérêts, au service d'une même pensée, les populations les plus di* verses de race et de langue : Normands établis do la veille en Italie, Longobards dépossédés de leur ancienne suprématie. Italiens de race latine foulés et pressurés de longue date par les invasions, mais toujours fiers de leur descendance romaine. Grecs par qui les Empereurs de Gonstantinople avait colonisé la Galabre, Arabes de Sicile, juifs des villes de négoce, nombreux surtout dans la Pouiile ; des hommes entre lesquels la diversité de foi et de culte semblait devoir établir des ferments de haine irréconciliable, obstacle impossible à surmonter pour toute tentative de fusion. Chrétiens de rites ennemis relevant, les uns de Tobédience du Pape, les autres de celle du Patriarche de Gonstantinople, musulmans et Israélites, Robert les plaçait tous dans ses États siu* un pied d'égalité, les admettait également, sans distinction d'origine et de religion,

dans les plus hauts offices de ses troupes et de son administration, accordant à chacun liberté entière dans l'exercice de son culte. C'est ainsi qu'il parvint à se faire accepter comme un libérateur par la majorité des populations et non seulement & faire vivre en paix, grâce au lien de sa domination, des éléments aussi disparates, mais à les fondre jusqu'à un certain point en éveillant chez eux le sentiment d'une nationalité commune. Cet homme qui, parti d'un petit manoir do la Normandie, cadet d'une nombreuse famille, avait commencé, dans son camp de San-Marco-Argentaro, palissade à la façon de ceux des anciens vikings, par mener, à force de misère, la vie d'une sorte de chef de bandits, ne fut pas seulement un grand conquérant, il montra dans l'exercice du pouvoir les qualités d'un fondateur de peuple.

L'extension des conquêtes de Robert Guiscard et la transformation de son pouvoir ne profitèrent pas à Melfi, bien au contraire. Quand le duc normand se fut rendu maître de Saleme, il y transporta sa résidence et la capitale de ses États. Cette grande ville lui paraissait plus en rapport avec l'éclat qui devait désormais entourer la cour d'un grand prince. D'ailleurs il y trouvait des traditions mo-

narchiqucs qui lui plaisaient, on lui semblant offrir plus de garanties que Tesprit qui régnait à Melfi. De plus, dans la forteresse apulienne, il s'était senti jusque-là presque à la merci des velléités de révolte des grands barons du voisinage, lesquels lui faisaient une sourde opposition et ne dissimulaient pas leurs regrets du régime de république aristocratique qui avait régné sous les premiers comtes. Dans la révolte d'une partie des hauts barons normands qui avait suivi dé très près l'élévation de Robert au rang de duc héréditaire, Pierre fils d'Ami, le même qui, treize ans auparavant, en 1046, avait disputé à Drogon le titre de comte de la Fouille, s'était emparé de Melfi par surprise, et ce n'était qu'après une épreuve du jugement de Dieu que les habitants s'étaient décidés à le chasser. Plus tard, dans les diverses révoltes du comte Gocelin et des deux neveux de Robert Guiscard, Geoffroi comte de Conversano et Abagilard ou Abaillard, soutenus la première fois par une nouvelle invasion grecque que commandait le drongaire Mabrikas, la fidélité de la ville s'était encore montrée des plus suspectes.

Melfi ne perdit pas cependant toute son importance avec le transport du centre du gouvernement

à Salerne. Le pape Urbain II y rassembla un nouveau concile en 1089. Le roi Roger s'occupa d'embellir cette ville, qui restait royale et où il fit tenir en 1130 un concile schismatique par son antipape Anaclet. Du temps de la maison de Souabe, Frédéric U y vint souvent passer les mois d'été, attiré par le climat tempéré qui y marque cette saison et par les aliments que les bois du Yulture offraient à sa passion pour la chasse. C'est à Melfi qu'en 1231 il promulga les fameuses Comtitulions augustales, compilées par son chancelier Piétro délie Vigne avec l'assistance des deux grands jurisconsultes Roffçido de Bénévent et Taddeo de Sessa, vaste code de lois embrassant le droit politique, le droit civil, criminel et féodal, les règles de la procédure, la compétence des juges et des fonctionnaires, les frais et dépens, les finances, la police, les poids et mesures, enfin les monnaies. Divisé en trois livres comprenant 290 décrets, dont 42 émanant du roi Roger, 23 des deux Guillaume et 228 de Frédéric lui-même, ce recueil est disposé d'une manière confuse, mais' il n'en constitue pas moins un monument législatif de la plus haute valeur^ où se résument les progrès les plus avancés du droit tel qu'on Le comprenait au xin'' siècle. C'est le premier

exemple que le pouvoir souverain ait donné en Europe de substitution de la loi écrite à la coutiime, de tentative de mise en ordre du chaos juridique dans lequel se débattait le moyen âge. Depuis Justinien Ton n'avait pas vu formation, d'un code complet de ce genre s*étendant à toutes les choses de Tordre social. Frédéric y poursuit systématiquement l'abaissement de la puissance de la noblesse et du clergé, la restriction de leurs privilèges au profit du pouvoir royal. Il établit ce pouvoir en protecteur de leurs vassaux, auxquels il offre un recours contre l'oppression et les vexations de toute nature. Il revendique exclusivement pour la couronne la juridiction criminelle à tous les degrés et Tappel des causes civiles. Miais tout en abaissant la noblesse, il montre une jalousie maladroite contre rétablissement des communes; il n'assure donc pas à la royauté cet appui de la bourgeoisie des villes que surent s'acquérir les rois de France, en poursuivant la même œuvre par une voie plus lente, mais aussi plus sûre. Il dut profondément le regretter à la fin de son règne, quand il vit autour de lui la trahison et la révolte éclater partout dans les rangs des seigneurs. Mais, sous ce rapport, il avait poursuivi toute sa vie

ridéal de l'absolutisme impérial et il s'était montré centralisateur à l'excès. Le souvenir des troubles de sa minorité pesait sur lui comme il pesa plus tard sur Louis XIY.

Melfi, d'ailleurs, en ayant cessé d'être une capitale, restait une ville de grand commerce, un des principaux marchés de la Fouille. Les Amalfitains y venaient trafiquer en grand nombre, y avaient un quartier spécial et y étaient placés presque sur le même pied que les citoyens. La juiverie était riche et considérable, moins pourtant que celle de la voisine Venosa. Sous l'Empire romain, les juifs s'étaient établis en très grand nombre en Apulie; ils y pouvaient posséder le sol, et plusieurs d'entre eux étaient devenus dans ce pays de grands propriétaires terriens. D'une constitution de l'empereur Honorius, datée de 398, nous apprenons que dans cette province Vordo ou sénat municipal de plusieurs cités en était venu à présenter une majorité de juifs. Bien traités par les Ostrogoths, ils se montrèrent dévoués à leur cause, et les juifs de Naples eurent une part considérable à la défense de la ville contre Bélisaire, Un peu plus tard, le Pape saint Grégoire le Grand, dans sa correspondance, se montre souvent préoccupé des Israélites

apuliens ; il n'était pas comme son prédécesseur saint Gélase, qui traitait en intime ami un de ceuxciy nommé Telesinus. Un célèbre rabbin français du XII» siècle cite un proverbe qui avait cours depuis longtemps et qui, calquant à sa manière des paroles dlsiue, disait : « La loi sort de Bari et la parole de Dieu d'Otrante. >> En efiet, la renaissance des études hébraïques s'est produite en Italie bien plus tôt que dans le reste de TËurope et dès le commencement du x' siècle, dans Tordre des sciences profanes, les juiveries de la Fouille comptaient des hommes de la valeur du fameux médecin Schabthiu Domnolo. Elles continuèrent à subsister sans être trop molestées, même sous les Angevins. Ce fut seulement Ferdinand le Catholique qui fit expulser les juifs du royaume de Naples, en appliquant à ce pays la loi barbare d'exil que TEspagne avait adoptée et qui lui fut si funeste.

Bâtie sur un sol volcanique, la ville de Melfi, qui compte actuellement une douzaine de mille Ames, a souffert à plusieurs reprises, presque de siècle en siècle, les ravages de tremblements de terre. Le dernier et l'un des plus violents eut lieu en 4851 et renversa la majeure partie de la ville.

en faisant de nombreuses victimes. C'est pour cela que la plupart des constructions y sont neuves. Par suite, Melfi ne conserve que bien peu de souvenirs monumentaux de son passé historique. Le château fort qui la domine, énorme pâté garni de tours carrées peu saillantes, est encore dans sa masse une œuvre du xi* siècle. C'est bien celui qu'ont habité Drôgon et Humfroi, celui oîi Robert Guiscard enferma sa première femme Albérade, fille du Normand Girard, seigneur de Buonalbergo, la fidèle compagne des épreuves de sa jeunesse, quand il l'eut répudiée pour contracter une alliance plus profitable à sa politique en épousant Sichelgaïta, sœur du prince de Salcrne. Mais ce château a été complètement défiguré par des remaniements et des appropriations modernes de diverses époques. Il appartient actuellement à la famille Doria, qui en tire un titre princier. La seigneurie de Melfi, restée du domaine royal jusqu'au XIV* siècle, fut pour la première fois donnée en fief comme comté par Jeanne P*. Ferdinand II d'Aragon l'érigea en duché pour la famille Caracciolo. Mais elle était revenue à la couronne par voie de confiscation quand Charles-Quint la donna comme principauté à André Doria.

De rancienne cathédrale il n'est demeuré debout qu'un beau campanile carré à plusieurs étages de fenêtres romanes, aussi élégant que hardi dans la façon dont il s'élève vers le ciel. A son étage supérieur, l'architecte a employé les pierres volcaniques rouges et noires du Yultiire pour exécuter, à la façon de ce qu'on voit souvent dans les églises de l'Auvergne, de véritables mosaïques à grandes pièces, incrustées dans l'appareil de gros blocs de calcaire qui foime la construction. Elles dessinent des lions rampants d'un style tout héraldique, placés sur chaque face des deux côtés de la fenêtre. Le lion était Temblème qu'avait adopté la d}mastie des Normands de Sicile, et Huillard-BréhoUes a déjà remarqué qu'ils en avaient multiplié sur tous leurs monuments. Le campanile de Melfi fut élevé en 1153, sous le règne de Roger II, par les soins de l'évêque Roger. L'architecte s'appelait Noslo Remerii. C'est ce que nous apprennent deux inscriptions gravées sur la face ouest de l'édifice.

Les remparts de la ville, dont il subsiste quel*» ques parties et une des portes, celle de Venosa, ne sont pas antérieurs au temps de Frédéric II ou des premiers Angevins.

Dans la cour du municipe on conserve un

énorme et magnifique sarcophage antique de marbre, découvert en 1856 au lieu dit Albero-in-Piano, sur le territoire de la commune voisine de RapoUa. Parmi les monuments de ce genre, c'est un des plus beaux et des plus importants que j^aie vus; Rome même n'en possède qu'un petit nombre qui puissent rivaliser avec celui-ci. Autour de la caisse, au-dessous d'une frise de monstres marins, sont disposées seize niches, cinq sur chacune des grandes faces et trois sur chacun des petits côtés, séparées par de riches colonnes à fines cannelures en spirale. De deux en deux ces niches se terminent au sommet en coquille. Sous chacune d'elles est une figure de haut relief, excepté dans celle du milieu du petit côté de la tête, où l'on a figuré une porte à deux battants et à quatre panneaux ornés de bas-reliefs. Pas de doute sur les personnages que représentent les figures de la face postérieure, aussi finement exécutées que celles du devant. C'est au centre une Yénus drapée, debout entre deux pommiers. Puis, à gauche, Vénus de nouveau, accompagnée de l'Amour et tenant le bouclier de Mars, qu'elle a désarmé et qui est debout devant elle; à droite, Atalante et Méléagre, aux pieds de qui est étendu mort le sanglier de Caly-

don. Les figures de la face antérieure ofirent plus d'obscurités. On y reconnaît avec certitude, sur la gauche, Apollon Citharëde assis et Mars debout, nu, le casque en tète, ayant près de lui ses armes. Mais quel nom donner au jeune héros à la longue chevelure, à demi enveloppé d'un manteau qui laisse à découvert son épaule droite et une partie • de sa poitrine, lequel, ayant auprès de lui son bouclier rond et son casque à cimier, se tient debout sur la droite devant un roi barbu, assis, qui portait à la main un long sceptre et à côté de qui, dans le fond de la niche, une épée est suspendue à son baudrier? Il semble recevoir un ordre de départ; mais bien des faits de l'histoire héroïque chantée par les poètes pourraient s'appliquer à cette représentation singulièrement vague, que ne précisent pas les attributs des personnages. Il n'est guère moins difficile de dénonuner avec précision la figure de femme^ voilée, sans doute une déesse, qui occupe la niche du milieu. Elle est debout entre deux arbres dont le feuillage rappelle celui du laurier et à l'un desquels est suspendu un bouclier rond. A cette place on penserait naturellement à chercher Proserpine, la déesse des morts, faisant pendant à la Vénus de l'autre face ; mais

nous avons ici plusieurs traits étrangers à la représentation habituelle de cette divinité.

Le couvercle figure un lit richement orné, garni d'un matelas et d'un coussin, sur lequel est couchée une jeune femme endormie, dont la coiffure est celle de Messaline, d'Agrippine et de Poppée. Comme jusque dans le fond des provinces on s'attachait à sui^Te la mode dont le ton était donné par les impératrices, ce trait caractéristique place l'exécution du sarcophage aux temps de Claude et de Néron. Aux pieds de la jeune femme était couché son petit chien favori. Un Amour enfantin sculpté, de très petite dimension, est placé auprès du chevet. Il tient d'une main un flambeau renversé, symbole de la mort, et de l'autre un feston de fleurs. Il serait fort à désirer que ce magnifique monument de sculpture fût mis à couvert dans quelque salle et ne jdemeuràt pas exposé aux intempéries atmosphériques comme aux mutilations des gamins dans une cour où tout le monde a accès.

Dans cette même cour du municipe on remarque encore quelque chose de fort bizarre. C'est un pilier de pierre du xvi** siècle, adossé au bâtiment qui était autrefois la prison. Il se termine à son

sommet par une console fortement en saillie, audessous de laquelle, à son extrémité, est scellé un gros anneau de fer qui a pu servir à suspendre la poulie d'un puits, ou bien peut-être à brancher des chrétiens. Cette dernière hypothèse paraîtra peut-être au premier abord assez invraisemblable, mais elle m^est inspirée par les singulières inscriptions que porte le pilier. D'un côté de la console est gravé, avec l'écusson de la province de Basilicate présentant en armes parlantes un basilic ailé : Qtiietum nemo impune lacesset. De Tauti'e côté on lit : Scribit in memore lœsus^ au-dessous du buste en bas-relief, vu de face, d'un personnage aux cheveux taillés en brosse, à la barbe courte et en pointe, portant une cuirasse avec une fraise à l'espagnole^ manifestement le portrait de quelque capitaine. des armées de Charles-Quint. C'est là un monument de vengeance, et il se rattache à un des épisodes les plus sanglants des guerres entre Français et Espagnols au commencement du xvi" siècle. Dans sa désastreuse expédition de 1528, Lautrec vint mettre le siège devant Melfî, qui, comme la plupart des villes de la Fouille, montra beaucoup de dévouement à la cause de l'Empereur. Melfi se défendit donc énergiquement, mais une de

ses portes fut à la fin livrée par trahison. Là comme à Andria, Lantrec, voulant inspirer la terreur à la contrée voisine, mit la ville à sac et passa au fil de Tépée une partie de la population et de la garnison. Les Espagnols revinrent bientôt après, et leurs représailles furent terribles à l'égard des soldats français laissés dans la place, ainsi que de ceux des habitants que Ton désignait comme partisans de la France et que l'on soupçonnait d'avoir pris part au complot qui avait livré la ville. C'est là ce que rappelle l'inscription du pilier des prisons de Melfi. L'offensé qui proclame qu'on ne l'aura pas impunément troublé dans son repos est l'Espagnol, possesseur, du pays par un droit qu'il tient pour légitime. Il y a donc une certaine probabilité à ce que le pilier dont nous parlons ait alors servi de gibet et vu l'agonie de quelques-unes au moins des victimes des vengeances qui suivirent le passage des Français.

On considère généralement la fondation de Melfi comme ne datant que des temps barbares ou de ceux de cette domination byzantine tant calomniée, qui pourtant a vu naître bien des villes nouvelles dans la Fouille. Quelques-uns, se fondant siu* une phrase d'Erchempert, écrivain du

ix« siècle, pensent que ce fut là le premier établissement de ceux qui allèrent ensuite fonder Amalli. que la grande république commerçante qui jeta tant d'éclat dans le premier moyen âge était une sorte de colonie de Melfi. La phrase d'où Ton a tiré cette conclusion est malheureusement très obscure ; on ne saurait dire précisément s'il y est en réalité question de Melfi ou bien, comme l'ont admis d'excellents critiques, du cours d'eau appelé Molfa ou Molpa, qui débouche dans le golfe de Policastro. Notons cependant qu'il existe un parallélisme digne de remarque entre Melfi d'Apulie, avec son ruisseau homonyme et dans son voisinage Lavello, et Amalfi de Campanie, qui a également sur son territoire un ruisseau de son nom et dans son voisinage Ravello. Les deux appellations de Melfi et Amalfi sont étroitement apparentées, presque identiques au fond, et dans les documents les plus anciens on trouve fréquemment la forme Melphia ou Melfia pour désigner la ville du golfe de Salerne. Le même parallélisme existe entre le nom d'une des principales villes de la Fouille, Trani, et celui d'Atrani près d' Amalfi. Enti'e Iq. Fouille et le territoire amalfitain nous constatons aux xi% xu"" et xiu<' siècles des relations étroites, des

liens d'une fraternité toute particulière, qui sont spécialement intimes entre les Melfitains et les Amaliitains. Les citoyens d une ville sont traités dans Fautre presque comme des compatriotes. La population de l'État d'Amalfi a bien plus d'affinités avec celle de la Fouille qu'avec celle du reste de la Gampanie, dont elle s'étudie dans une certaine mesure à rester isolée. -Sans doute l'histoire traditionnelle de la fondation d'Amalfi, telle que la raconte Erchempert, est une légende fabuleuse. On ne saurait admettre le fait de ces grandes familles romaines qui, voulant s'établir à Constantinople, s'en vont débarquer à Raguse, puis reviennent en Italie et après un séjour à Melfi ou sur la Molpfi se fixent définitivement à Amalfi. Mais la fondation de cette dernière ville, qui ne remonte pas plus haut que le vu^ siècle me parait devoir vraisemblablement être attribuée à une émigration de la Fouille, fuyant les ravages de l'invasion des Longobards. Je crois donc qu'il y a sous ce rapport un renseignement exact chez Erchempert et que c'est à Melfi de Fouille qu'il vaut le mieux rapporter sa phrase.

Quoi qu'il en soit, rien ne donne à supposer que Melfi existât sous les Romains ou du moins fût

une localité de quelque importance. On ne peut pas en trouver un indice dans une seule inscription latine funéraire, employée dans la construction du campanile, laquelle peut parfaitement avoir été apportée de RapoUa, ni dans celle d'une borne milliaire trouvée jadis au bas de la ville, où on la conserve aujourd'hui. Celle-ci atteste seulement le passage de la Via Herculia au point où elle fut découverte. Mais en revanche, sur l'emplacement où est aujourd'hui Melii un centre de population considérable existait à une époque plus antique, aux temps de l'indépendance Apulienne. Le fait est prouvé par les nombreux tombeaux de cet âg^e que les paysans mettent au jour en remuant la terre dans les champs qui entourent la ville. J'ai eu l'occasion de voir une certaine quantité de monnaies d'argent et de vases découverts dans cea tombeaux et appartenant à différents propriétaires de MeUi. Dans ces objets il n'y avait rien de romain. Tous les vases que j'ai vus sont de petite dimension, sans importance, mais la succession des époques de la céramique peinte depuis ses origines dans le pays jusqu'à la fin du m* siècle avant J.-C. y est représentée dans toutes ses phases. Ce qui m'y a le plus intéressé, ce sont les échantillons nombreux

de la poterie apulienne à dessins géométriques exécutés en couleurs vitrifiables sur un engobe argileux blanchâtre y dont la ressemblance avec celle de Cypre est si étroite, poterie que j'ai déjà observée à Canosa dans un précédent voyage et dont M. Viola a trouvé des fragments à Tarente. Les faits que j'ai constatés à Canosa établissent que, malgré son apparence archaïque, la fabrication et Tusage s'en sont continués chez les indigènes de TApulie jusque pendant l'époque où ils recevaient par voie d'importation les beaux vases grecs à figures rouges.

La Melfi actuelle n'a pas d'industrie ; les quelques gens de métier qu'on y compte sont pour la plupart en même temps cultivateurs. Tout son commerce, qui a une certaine activité, consiste en produits agricoles des campagnes environnantes. Comme les autres villes de la Fouille, surtout celles qui se trouvent situées dans l'intérieur des terres et ne sont pas en même temps ports de mer, celle-ci n'est habitée que par des propriétaires ruraux, presque tous nobles, car il n'y a pas à proprement parler de bourgoisie, et par des paysans, simples ouvriers agricoles d'une condition fort misérable, qui chaque matin partent avant l'aube pour aller tra-

vailler dans les champs^ souvent à plusieurs lieues de distance, et ne reviennent qu'au coucher du soleil. Rien de plus pittoresque que le spectacle qu'offre à la brune la rue du faubourg, au moment de leur rentrée. Hommes et femmes remontent alors en troupes d'un pas lent et fatigué, portant sur l'épaule la houe et la bêche avec lesquelles ils ont foui le sol, et sur leur tète des paniers de grains ou de fruits, ou bien des bottes de verdure destinée à la nourriture des animaux, poussant devant eux de petits ânes alertes qui trottinent surchargés de légumes, de corbeilles de vendange, de sacs de grain, de fagots coupés dans les bois voisins. Quelques-uns de ces paysans portent dans leurs bras les petits enfants qu'ils ont emmenés dans les champs et se penchent sur eux avec une touchante expression de tendresse. D'autres enfants, un peu plus grands^ laissés à la maison, accourent au devant de leurs parents et se jettent à leur cou avec des cris joyeux qui se mêlent au meuglement des vaches et au bêlement des moutons que les bergers ramènent de la pâture, aux aboiements de leurs chiens et au tintement des grosses clochettes de leurs bestiaux. A ce moment, tout est bruit et mouvement de fête; pour augmen-

ter le tumulte, auquel se plaisent tous les peuples méridionaux, des gamins font partir des pétards dans la rue, des cabarets on entend sortir des chants et le bruit des tambours de basque, car la jeunesse va se délasser en dansant du labeur de la journée. C'est là un spectacle qu'on retrouve dans toutes les villes de la contrée, mais on ne s'en lasse pas^ et surtout la première fois qu'on en est témoin il ravit le voyageur, qui n'a rien tu de semblable sous nos climats.

RAPOLLA

En quittant Melfi pour aller à Venosa nous n'avons pas pris la voie la plus directe. Nous voulions en effet, visiter RapoUa, ancienne ville située à fort peu de distance. On s'y rend par une route serpentant au travers des ondulations de terrain mouvementées qui se rattachent au pied du Vulture, généralement à la hauteur de la lisiërê des plantations d'oliviers et des bois de châtaigniers qui leur succèdent. De plusieurs tournants de cette route on a en arrière une belle perspective de Melii, qui permet d'en voir l'ensemble.

Rapolla est pittoresquement située au bord d'un ravin profond, sur un rocher escarpé qui se rattache par une sorte d'isthme plus bas à des collines boisées. Avant l'invention de Tartillerie c'était une

magnifique assiette de forteresse. Pline la mentionne sous le nom de Strapellmn parmi les cités des Dauniens dans Tintérieur des terres. Sous l'Empire c'était un municipe^ et Ton y a trouvé quelques inscriptions latines avec d'autres antiquités, principalement au lieu dit Albero in Piano, où paraît avoir été la nécropole. Au moyen âge, Rapolla eut pendant plusieurs siècles une importance considérable. Un évêché, suffragant du siège métropolitain de Bari et de Canosa, y fut établi entre 1028 et 1037, encore sous la domination des Byzantins. Aujourd'hui ce n'est qu'un village qui compte à peine plus de mille habitants mais qui offre au voyageur dans sa cathédrale une remarquable église de style original , à trois nefs voûtées en arêtes, dessinant avec le transept un plan en forme de croix latine.

Cette cathédrale a été bâtie dans la première moitié du xm*" siècle. Le campanile, de forme élancée et d'une belle architecture, en est la partie la plus ancienne. L'architecte Sarolo (1), de Muro dans la Basilicate, l'a construit en 1209 par les ordres de l'évêque Riccardo, comtne le dit une

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