T. IF
L'histoire de la seconde guerre Punique mentionne plusieurs fois le nom de Pcestum pour signaler son inébranlable fidélité à la cause romaine. Au moment de la bataille de Cannes ses habitants envoyaient au Sénat des patères d'or eii signe d'hommage et d'allégeance invariable. En 210, c'est Pîestum qui fournit une partie des vaisseaux de la flotta avec laquelle Décius Quinctius essaya vainement de ravitailler la citadelle de Tarenle, bloquée par Hannibal. L'amiral larentin, nommé Damocrate, la détruisit) et l'amiral romain péril, dans le combat. Malgié ce désastre qui aurait pu décourager ses habitants, nous retrouvons Pœstum, dès l'année suivante, au nombre des dix-huit colonies latines qui se déclarèrent prêtes à continuer la lutte sans ménager les sacrihces, tant que la métropole en aurait besoin.
Les sources littéraires sont ensuite muettes au sujet de cette ville jusqu'à la fin de la République romaine. On n'en trouve qu'une mention incidentelle dans les lettres de Cicéron. Mais les monuments numismatiques sont là pour attester par l'abondance et la variété de son monnayage de cuivre, qui est des plus intéressants, ce qu'elle gardait de vie et de richesse. Pa^stum est avec Venusia, Brun-
P.'ESTUM 195
disium et Yibo Yalentia Tune des quatres villes, placées dans les mêmes conditions politiques, qui continuèrent à fabriquer des espèces d'appointpour Tusage 'local jusqu'au moment où, par suite de l'explosion de la Guerre Sociale, la loi Julia lui fit perdre la qualité de colonie latine pour devenir un municipe de citoyens romains et la loi Plautia-Papiria interdit en Italie tout monnayage autre que celui de Rome.
Il n'en est pas question dans les récits des guerres civiles ; mais tous les géographes du commencement de l'Empire citent Psestum parmi les anciennes villes d'origine grecque qui se maintenaient de leur temps. Strabon dit qu'elle était devenue fort malsaine à cause des marais qui s'étaient formés dans son voisinage, ce qui indique que les travaux autrefois exécutés par les Poseidôniates pour assurer l'écoulement des eaux du Salso n'avaient pas été entretenus. Pourtant la décadence n'avait pas encore commencé pour cette ville. 11 faut qu'elle ait conservé une importance hors ligne pour avoir été l'objet d'une exception unique au régime monétaire établi par Auguste en Italie. L'Empereur ayant partagé avec le Sénat la direction de !a frappe des monnaies et laissé à l'autorité sénatoride l'é-*
lOti A TRAVEHri L'APULIE ET LA LUCAKIE mission et l'adminislralion des espèces de cuivre, tout monnayage local fut interdit en Italie, tandis qu'on en accordait des permissions dans les autres provinces, surtout en Orient. Une seule dérogation fut faite à cette règle, et cela en faveur de Pœslum. Il existe en effet tout un groupe de petites pièces de cuivre portant les effigies d'Augusla et de Tibère, avec le nom de cette ville et la mention du sénatusconsulte spécial qui avait autorisé une semblable fabrication. Dans les principes du droit public d'alors, il est difficile d'admettre qu'une exception aussi extraordinaire ait pu être accordée à une ville quin'avaitpasle rang; colonial. Il est donc probable, bien que les historiens gardent le silence à cet égard, que ce fut déjà sous Auguste que Pa?stum fut refaite colonie, litre qui lui est donné dans quelques inscriptions de l'époque impériale. Pour cette dernière période, c'est dans les monuments de l'épigraphie latine qu'il faut cberchcr quelques renseignements sur l'histoire et la condition de la ville. On n'y voit que, tout en déclinant dans une certaine mesure, Paistum resta jusqu'aux invasions barbares la principale ville de la région. C'était au n° siècle le chef-lieu d'une des huit prœfecturœ de !a Lucanie.
PiESTUM 197
Dès le V® siècle nous rencontrons des évêques de Paestum. La légende ecclésiastique prétend qu'en 370 un général de Valentinien, nommé Gavinius, natif de Paestum, ayant.été dans la Bretagne guerroyer contre les Pietés, en rapporta le corps de Tapôtre saint Mathieu, qu'il déposa dans une des églises de sa ville natale. Sous la domination des Longobards cette ville subsistait encore, bien que désormais très inférieure en importance à sa voisine Salerne. On la désignait alors le plus habituellement dans Tusage sous le nom de Lucania, C'est ainsi qu'elle est appelée par Paul Diacre et dans le partage de la principauté de Bénévent entre Radelchis et Siconulfe, en 851. Vint-huit ans après, une bande de Sarrasins se fixait à Acropoli et dévastait par ses incursions continuelles toute la région voisine. C'est alors, mais sans qu'on puisse en fixer la date précise, que la population de Paestum ou Lucania, avec son évêque, se décida à abandonner la ville, dont la situation était trop exposée aux ravages des musulmans, et à se retirer dans la montagne, oti elle s'établit sur la forte position de Capaccio, de plus facile défense. Jusqu'à la fin du xi® siècle, bien que Paestum ne fût plus qu'un désert, l'évêque continua à porter le titre de Pœstaniis'
episcoptis; c'est seulement plus tard qu'on y substitua celui de Caputaquensis episcopiis.
L'émigration avait été si brusque, s'était opérée dans un tel désordre que le corps regardé comme celui de saint Mathieu était resté abandonné dans son église. En 954, les gens de Salerne vinrent l'y chercher et le transportèrent dans leur cathédrale ; mais, chose singulière et quelque peu suspecte, un siècle plus tard on avait oublié l'endroit exact où il avait été déposé, et il fallut que l'archevêque fît des fouilles en 1080 pour le retrouver. C'est à la suite de cette dernière découverte, racontée dans une lettre du Pape Grégoire \II à la date du 18 septembre 1080, que Robert Guiscard, récemment entré en possession de Salerne, fit rebâtir avec une extrême magnificence l'église métropolitaine de sa nouvelle capitale. Les ruines de Paestum demeurées presque intactes dans leur abandon, furent exploitées comme carrière pour ces travaux, ainsi qu'elles l'étaient déjà depuis un siècle par les Amalfitaîns. Les édifices de l'époque romaine, où les matériaux précieux avaient été prodigués, furent alors entièrement démolis, mais on ne s'attaqua pas aux temples grecs, dont la pierre plus commune ne valait pas les dépenses du
PiESTUM 199
transport. On désigne d» moins comme provenant de PaBStum tous les fragments antiques un peu importants que renferment les édifices de Salerne et d'Amalfi, colonnes, sarcophages, marbres de toute nature. Mais il se pourrait qu'il y ait là de la légende; Salerne avait ses monuments antiques qui ont du être exploités, et Paestum n'était pas la seule localité de la région qui put fournir des marbres romains. Tout indique, par exemple, que les ruines 4e Velia, qui étaient également à portée de Salerne et d'Amalfi, subirent alors la même spoliation.
Un des faits les plus extraordinaires que l'on puisse imaginer est qu'à dix lieues seulement de Salerne et à cinq d'Eboli, des ruines de l'importance de celles qui subsistaient encore à Paestum après tous ces ravages, trois temples debout et presque entiers, aient pu demeurer absolument inconnues pendant toute l'époque de la Renaissance et pendant le xviP siècle. On ne comprend pas comment Cyriaque d'Ancône, qui visita la Lucanie, Leandro Alberti, qui voyagea également dans le pays, comment surtout Cluvier, toujours observateur si exact, qui alla sûrement à Capaccio et qui parle de l'existence de la localité voisine conservant encore
203 A TRAVKRS L'APULTE ET LA LUCANTE
le nom de Pesto, ne paraissent pas avoir eu connaissance des temples et n'en soufflent pas mot. De Capaccio on les voit cependant à Tœil nu, et il fallait passer à leur pied pour se rendre de Salerne ou d'Eboli dans le Cilento. C'est seulement entre 1734 et 1740 qu'ils furent découverts et signalés pour la première fois par un certain comte Gazola, officier au service du roi Charles IV de Bourbon. Quelques années après, en 1748, Antonini les décrivait dans son livre sur la Lucanie, entièrement discrédité aujourd'hui par le grand nombre des inscriptions fausses qu'il y a insérées, soit qu'il les eût inventées lui-même, soit qu'il les eût acceptées d'autres avec trop de crédulité et sans critique, mais où cependant les descriptions des lieux et les indications topographiques sont généralement exactes. J'ai pu le vérifier sur un grand nombre de points. Mazzocchi, en 1754, donna place à une dissertation sur l'histoire et les antiquités de Psestum dans son ouvrage sur les Tables d'Héraclée. Avant la fin du xvnf siècle les temples avaient fait l'objet des écrits spéciaux de Magnoni et de Paoli; ils avaient été visités aussi par un grand nombre de voyageurs de tous les pays de l'Europe, entre lesquels on doit une mention
spéciale à Swinbiirne, qui en donna une description forl exacte en 1779, C'est seulement dans les planches de la Maijna Gracia de Wilkins, publiée à Cambridge en 1807, que l'architcclure des temples de Pœstum fut reproduite d'une façon à peu près satisfaisante. Cette publication mAnie laissait encore beaucoup h désirer, et il faut traverser une vingtaine d'années de plus avant d'en arriver à l'admirable élude de Labrouste sur ces temples, laquelle fut son envoi de Rome et marque une époque décisive dans l'histoire de notre école, de même qu'elle fut le point de départ de la véritable connaissance de l'architecture grecque. Ce travail fameux, bien des fois exposé et consulté par tous les architectes et les archéologues, est pourtant resté près d'un demi-siècle inédit dans les cartons do l'École des Beaux-Aris. Il n'y a que peu d'années que l'on s'est diîcidé à lo graver, alors que l'on CHtreprit la publication des restaurations archilectu raies des prix de Kome, publication qui aurait été de la plus grande utilité mais qui malhoureusement a été interrompue presque aussitôt que commencée, peut-être parce qu'elle avait élé inaugurée avec un luxe trop coûteux et sur une échelle Irop monumentale.
Les édiliceB qui subsistent encore à Prpstum sont tous de consti'uclion grecque et appartiennent au plus beau temps dii la splendeur dePoseidflnîa. Ils sont bâlis avec le travertin solide ci résistant, mais plein de cavités, que les eaux du Salso déposent dans la plaine au voisinage immédiat de la ville. Ce travertin, comme celui des environs de Tivoli, employé à Rome, revêt sous l'action de l'air et du soleil une admirable teinte d'un jaune chaud et doré.
Les murs d'enceinte dessinent un pentagone îrrégulier de prEiS de fi kilomiîtres de pourtour, avec quatre portes s'ouvranl vers les quatre points cardinaux. On les suit dans la totalité de leur parcours, et en beaucoup d'endroits ils restent debout à une hauteur considérable, ainsi que les tours carrées qui en défendaient chacun des saillants ou des points morts. L'appareil en est tout hellénique et d'une grande régularité. Cependant la porte de l'est, la seule qui ait été conservée presque intacte, est surmontée d'une voûte à claveaux, dont la clef est décorée d'un côté de dauphins, de l'autre d'une Néréide à queue de poisson, sculptée en bas-relief, emblèmes du domaine de Poséidon, Cette circonstance, moins extraordinaire en Italie
PyESTCM 203
qu'elle ne serait en Grèce et où Ton doit reconnaître rinfluence de Taii; de bâtir des Étrusques de la Campanie, ne permet pourtant pas d^attribuer une bien grande antiquité aux murailles de Paestum. D'après leur appareil même, je ne crois pas qu'on, puisse les faire remonter plus haut que la seconde moite du iv® siècle avant notre ère. Je serais disposé à penser qu'ils ont dû être construits sous les auspices d'Alexandre d'Épire, après sa victoire sur les Lucaniens. Il est, en effet, dans la vraisemblance qu'il se soit occupé de fortifier à nouveau la cité à laquelle il croyait avoir rendu d'une manière durable son indépendance et sa nationalité hellénique.
C'est dans l'intérieur de l'enceinte, occupé aujourd'hui par des cultures potagères et par des buissons où pullulent les lézards et les serpents, que se trouvent les trois temples conservés. Deux, les principaux, sont groupés l'un près de l'autre dans la partie méridionale de la ville; ils présentaient leur façade sur un des côtés de Tagora. Le plus grand et le plus beau, qui est aussi le plus ancien, est désigné vulgairement sous le nom de Temple de Neptune. Avec le Temple de Thésée à Athènes, c'est Tédifice d'ordre dorique le mieux
conservé qui subsiste, et Timpression grandiose qu'il produit à la vue peut rivaliser même avec celle du Parthénon. Il est précédé d une esplanade au milieu de laquelle on voit le soubassement qui portait Tautel des sacrifices, car dans les pratiques de la religion grecque ces rites sanglants s'accomplissaient en plein air, en dehors du temple. Long de S8 mètres et large de 26, ce temple était hypèthre, c'est-à-dire que la cella ou sanctuaire, dans laquelle était placée la statue de la divinité, demeurait à ciel découvert. Il est périptère et présente six puissantes colonnes cannelées à chacune de ses extrémités ^ douze sur chacun de ses côtés, en tout trente-six, de 8 m. 90 de hauteur et do 2 m. 27 de diamètre. L'intérieur de la cella est garni de seize colonnes de près de 2 mètres de diamètre, surmontées d'un second ordre de colonnes plus petites, qui portaient le toit. A l'exception d'un côté de cet étage supérieur de l'intérieur, toutes les colonnes sont intactes, ainsi que l'entablement et les frontons. En revanche, le mur do la cella a été démoli pour employer ses pierres comme matériaux de construction. Au premier abord l'architecture de ce magnifique temple paraît pauvre comme décoration extérieure, phis pauvre
P.ESTUM 205
même qu'elle n'était en réalité dans l'origine. La couche d'un stuc lin et compact qui pari but revêtait la pierre, en bouchait les trous el lui donnait une surface lisse comme celle du marbre, a fini, sous l'effet du temps et de l'air marin, par disparaître en majeure partie; elle ne se conserve plus que de loin en loin, par plaques. Avec elle a péri l'ornementation polychrome qui y avait été tracée, et qui rehaussait tous les membres de l'architecture en les enrichissant. Mais cette absence même de décoration, cette simplicité dans laquelle ne se retrouve plus que le nécessaire et l'essentiel, fait ressortir encore mieux l'accent de puissance, de majesté grandiose, de force et d'inébranlable solidité de l'édifice. Avec ses énormes colonnes rapprochées les unes des autres, et dont le diamètre diminue considérablement de la base au sommet, son puissant entablement et sa corniche très saillante, son ordonnance simple et claire, ses nobles proportions, le beau profil de ses masses, il est comme une révélation du génie dorien dans sa mâle sévérité. Tout cela était tellement en dehors des fausses idées que Ton se faisait de l'art grec au siècle dernier, que les premiers antiquaires qui parlèrent de ce temple le crurent phénicien ou
A TRAVKHS l-'AHULIK Kï LA LUCAME
étrusque. Mieux au fail dus choses nous savons en apprécier la pure fleur hellénique, et nous ne nous lassons pas d'admirer le cachet de grandeur que l'architecte a su donner à un édilice qui paraît colossal. Car il faut un ellort de la pensée pour se rendre compte de ses dimensions médiocres. Mais nous savons aussi que l'exagération des proportions réciproques des différentes parties dans le sens de la solidité massive est un indice incontestable de haute antiquité.
Le temple dit de Neptune à Paîstum est un des plus anciens monuments d'ordre dorique qui se soient conseiTés jusqu'à nous. On ne doit pas hésiter à en faire remonter l'érection jusque dans la première moitié du vi" siècle avant J.-C. Et il ya des probabilités considérables pour qu'il ait été construit au moment même où le site de Poseidônia, après un premier établissement plus près de la mer, fut délinitivenient fixé sur le point d'où il ne (levait plus se déplacer tant que la ville existerait.
Le second temple est à très peu de distance au sud du premier et parallèle à lui. Ses dimensions sont légèrement moindres, puisqu'il a S4 m. 33 de longuem- et 24 m. 50 de largeur; ses colonnes sont à la fois plus nombreuses el plus minces,
n'ayant pas 2 mètres de diamètre à la base.
L'édifice est d'ailleurs tout à fait exceptionnel de plan et d'architecture. Le péristyle compte 30 colonnes, dont neuf sur chaque fa<;aJe. Nul autre, temple connu n'offre ainsi à la fai^ade un nombri' impair de supports, dont le résultat était de placei une colonne droit en avant de la porte d'entrée. A cette étrange disposition de l'extérieur correspond celle de l'intériem', où la cella est divisée en deux nefs dans le sens de sa longueur, par une rangée de colonnes placée au milieu. C'est la manière dont cette disposition s'écarte de celles que l'on observe constamment dans les temples, où elles sont pour ainsi dire typiques, qui a induit certains archéologues i donner à l'édifice en question le nom de Basilique, adopté dans l'usage vulgaire et par lequel les ctceiwà ne manquent jamais de le désigner. Il est pom-tant certain que ce nom est inexact, que nous avons encore là un temple, mais un temple d'un type particulier, consacré à deux divinités synthrones, placées sur un pied d'égalité, qui avaient chacmic sa statue au fond d'une des nefs de la cella.
Les colonnes et leurs chapiteaux d'ordre dorique ne sont pas moins extraordinaires, moins en dehors
2fja A TRAVERS l/APULIK KT LA LLCAME des types habiLudleraent reçus que le plan. Le fût est très sensihlemenl galbé; c'est en courbe qu'il diminue à nia partie supérieure. Quant au chapiteau, sa conception estuiiique,mais des moins ht-ureuses, et les architectes grecs ont bien fait de ne pas l'adopter. Au lieu du bel évasemcnt de la corbeille qui surmonte à l'ordinaire la colonne dorique et supporte si bien l'aichitrave, en rassui'ant le repai'd par son aspect de résistance et de stabilité, il semble que celui qui en a arrêté le dessin ail voulu imiter l'apparence d'un coussin de matière molle, comprimé entre la colonne dressée et l'entablement qui l'écrase de son poids. L'extrémité du fût y pénètre comme en se creusant un trou, el tout autom' de la cavité qui se produit ainsi le coussin revient en .saillie, en formant un gros bourrelet. Il en résulte un profil disgracieux, quelque chose qui inquiète l'œil, qui n'est ni logique ni donnant une impression suffisante de solidité des matériaux.
Ce temple étrange est manifestement postérieur à son compagnon, d'une époque où l'art, travaillé d'un besoin de perfectionnement, cherchait sa voie dans des tentatives hardies, qui n'étaient pas toujours heureuses. Un ne se trompera pas en l'allri-
PJESTUM 209
buani à la fin du vi° siècle, à une date précédant encore celle de la ruine de Sybaris.
On peut, je crois, arriver avec une assez grande certitude à déterminer les divinités auxquelles étaient dédiées ces deux temples accouplés sur la place principale de la cité. La désignation de Temple de Neptune est satisfaisante et doit être conservée. Il s*agit, en effet, du principal et du plus ancien sanctuaire de la cité, par conséquent de celui que l'on est en droit de considérer comme ayant été consacré à son dieu protecteur et éponyme. Il est même facile de restituer, d'après le type des incuses de Poseidônia, l'attitude que devait avoir la statue de Poséidon dressée au fond de la cella. On découvrit en 1820, entre les deux temples, un dépôt de plusieurs milliers de statuettes en terre-cuite de Dêmêter Courotrophos ou Nourrice, portant un enfant dans ses bras, statuettes dont. les principales variétés ont été publiées par Gerhard. Ceci prouve qu'un des deux sanctuaires était dédié à Dêmêter, et je n^hésite pas à attribuer une telle consécration à la prétendue Basilique, dont elle explique tout naturellement la disposition exceptionnelle. Les deux nefs parallèles de la cella, je viens de le dire, attestent qu'on adorait
210 A THAVRR9 L'APULIE ET LA LICANIK simultanéoientdans ce temple deux divinités associées et placées dans une parîlé parfaite. Dans l'Olympe hellénique une telle donnée convient mieux. qu'à tout autre à Bêmèter et à Perséphonè-Corè, la mfere et la fille, celles que l'on qualifiait par excellence comme « les deux Déesses, " ta Theô. La numismatique de Pœstum montre que dans le culte de cette ville Dêmêter tenait le premier rang après Poséidon, par une association du dieu des eaux avec la déesse de la terre, apportée de leur pays natal par les colons Trézéniens. Nous la retrouvons également en Arcadie, dans les plus anciennes origines de la religion d'Eleusis, ainsi que sur plusieurs autres pointa de la Grèce.
Le troisième des temples restés debout à Pœstum se trouve assez loin des deux autres, dans la partie nord de la ville, auprès de la porte par laquelle on entre en venant de Salerne ou d'Eboli. Sa désignation vulgaire de Temple de Cérès ou de Vesta, n'a aucune raison d'être ; il est même certain que la première des deux expressions est fausse puisque nous venons de reconnaître d'une manière formelle le temple de Dèmèter dans la soi-disant Basilique, Mais il n'existe aucune donnée qui permette d'attribuer scientifiquement cet édifice au
P^STUM 211
culte de tel ou tel personnage divin. On ne peut donc rappeler quele Petit temple, d'après ses dimensions beaucoup plus restreintes que celles des deux autres ; car il n*a que 32 m. 2S de long sur 14 m. 23 de large. Son péristyle offre 34 colonnes, dont * six à chacune des deux façades. Il est encore d'architecture purement grecque et d'ordre dorique, mais les proportions en sont plus maigres, moins nobles, marquées d'une moindre expression de force que dans le grand temple. Les colonnes, qui n'ont que 1 m. 60 de diamètre rétrécissent leurs fûts en ligne droite. Celles du vestibule se distinguent des autres par leurs cannelures plus nombreuses. La corniche ne présente qu'une saillie médiocre. Il est manifeste qu'un siècle au moins d'intervalle a dû séparer la construction de ce temple de celle des deux de la partie sud de la ville, et que dans l'intervalle se place la période d'apo* gée de l'architecture dorique marquée par les édifices du temps de Périclès. Les temples de Poseidônet deDêmêter et Corê nous montrent l'art plein de la sève de la jeunesse, tendant vers ses derniers progrès mais ne les ayant pas encore réalisés. Au petit temple il donne déjà des marques de l'épuisement qui suivit sa floraison complète; il vient
213 A TRAVERS L'APULIK ET LA LUCANili d'entrer dans sa phase desceudanle. Aussi ce monument doit-il être rapporté aux derniers temps de l'indépendance hellénique de Poseidônia, si même il n'appartient pas au iv" siècle, c'est-à-dire à l'époque où Pœstuiii, soumis aux Lucanîens, était devenu une ville mîso-barbare , mais où les mœurs grecques prévalaient encore et où surtout les formes de l'art devaient être restées helléniques.
Dans l'intervalle entre le grand et le petit temple sont disséminées des ruines en beaucoup plus mauvais état, qui sont celles d'édifices de l'époque romaine et qui, si elles étaient seules, no mériteraient par d'attirer les voyageurs en ces lieux. Il y a celles d'un théâtre et d'un amphithéâtre, puis le soubassement d'un temple assez petit, démoli et dépouillé de ses marbres quand Pfestum était devenu la carrière des constructeurs de Salcrne et d'Amalfi. C'est en 1830 qu'il a été exhumé. Toutes les fois, du reste, que l'on a essayé des fouilles dans l'iotérieurde la muraille d'enceinle on a promptement rendu au jour les vestiges de constructions antiques, portique bordant le côté de l'agora opposé à celui des deux temples, habitations privées, édifices de diverses natures. Un déblaiement systématique et régulier mettrait à découvert
P^STUM 213
tout le plan de la ville et permettrait de circuler sur le pavé de ses rues au milieu des arasements de ses maisons.
Mais où des fouilles régulières sont le plus indiquées et donneraient incontestablement des résulv tats, c'est dans la nécropole qui, au sortir de la porte du nord, se prolongeait presque jusqu'au passage du Silarus, des deux côtés de la voie qui conduisait à Eburum et allaitrejoindre la grande artère des communications entre la Campanie et la Lucanie. Là des circonstances fortuites ont plusieurs fois amené la trouvaille de tombeaux riches et importants, parmi lesquels il en était qui offraient une • petite chambre souterraine de forme carrée, décorée de peintures grecques. Plusieurs de ces peintures ont été transportées au Musée de Naples. Telles sont celles qui représentent des femmes exécutant la danse grave dont T usage s'est conservé, sous le nom de traita, chez les Grecs modernes. Dans cette danse deux files de femmes se forment en se tenant par la main, puis s'enchevêtrent de façon à former par leurs mains jointes comme les mailles d'un réseau. Ainsi placées, elles opèrent en chantant des évolutions lentes et cadencées sous la conduite d'un homme qui joue la musique du bal-
2|/i A TRAVERS L'APULIE ET LA LUCANiE let. J'ai vu à Mégare, un jour de fête, la traita dansée par des femmes du type le plus classique (Mégare est justement célèbre à cet égard), qui conser- .vaient presque trail pour trait le costume des Dorionnes de Poseidônia dans les peintures conservées à Napics. D'autres, provenant d'un second tombeau, nous montrent des guerriers complètemeht équipés et en partie déjà montés à cheval, qui se mettent en route pour le combat et font lem' adieux à leurs familles. Le style en est remarquable et d'inspiration encore grecque, rappelant cependant avant toute autre cbose les peintures des vases de Capoue et de la Lucanie à la demibro époque de l'art céramographique, exécutées dans le m" siècle, non par les mains d'Hellènes mais par celles d'indigènes Campaniens ou Luiîaniens, d'après les traditions des modèles grecs, en [y ajoutant une certaine pointe de goût propre . Dans les peintures murales du tombeau de Paeslum le costume de guerre n'est pas proprement celui des Grecs; c'est celui des Samnites et des Lucaniens figurés dans les décorations des plus récentes poteries peintes de Capoue et de la Basilicate, comme dans les fresques de certains tombeaux découverts il y a peu d'années k Sanl'Angelo in Forniis, auprès de Ca-
P.ESTUM
poue. La forme des casques, surchargés d'une profusion d'aigrettes et d'ornements d'un aspect étrange, est surtout décisive' à ce point de vue. Les peintures funéraires dont je parle sont donc des monuments de la période de la domination lucanienne, prolongée à Paestum pendant près d'un siècle et demi.
Mais les plus admirables fresques qui aient jamais été découvertes dans un tombeau de cette localité, celles que l'on pouvait hardiment et sans hésitation attribuer au second quart du v® siècle av. J.-C, n'ont pas été conservées. On n'avait pas pu parvenir à les détacher de la muraille, et la tombe où elles se trouvaient est aujourd'hui remblayée. Elles ne sont connues du public archéologue que par le très médiocre croquis réduit, qu'Abeken en a inséré dans une des planches de son livre sur l'Italie centrale. Mais un des dessinateurs les plus habiles à rendre avec vérité les différents styles de l'art antique, M. Geslin, en possède à Parisdes calques qu'il avait exécutés peu de temps après la découverte, en 1845 ; j'ai pu les examiner, et rien ne serait plus désirable que de les voir publier de la grandeur des originaux. En effet, d'après les calques dont la fidélité paraît extrême, ces peintures étaient de la plus
21C A TRAVERS L'APULIE ET LA LUCANIE admirable beauté. Elles dataient du moment précis où l'art dti peintre chez les Grecs, arrivé à ce point culminant de science et de noblesse du dessin dont les plus beaux vases à figures rouges et les lécythes athéniens décorés au trait sur fond blanc nous donnent l'idée, n'avait pas encore cherché à sortir des conventions du bas-relief, à rendre par des ressources qui lui fussent propres ce que la sculpture ne saurait exprimer, la profondeur de l'espace, le recul et la diversité des plans, les dégradations de couleur et de lumière qui accusent le modelé des surfaces, en un mol tout ce qui constitue le clairobscur et la perspective aérienne. Comme l'avaient fait antérieurement les Egypllrns et les Assyriens, les ai'listes hellènes continuaient encore à ce moment ■ d'attribuer à toute surface une valeur uniforme et tranchée; à tout le nu d'un corps ils donnaÎLinl la même coulem', plus ou moins claire, suivant qu'il s'agissait d'une femme ou d'un homme. Toute une draperie était du même ton, sans que le peintre s'inquiétât de savoir si, dans telle ou telle position, la teinte de l'étoffe ne devait pas être tantôt assombrie par l'ombre portée, tanlôl, au contraire, avivée et comme ég^ayéc par le rayon qui la frappait. Tout son effort tendait à l'exéCTition d'un
P^STUM 217
dessin à la fois savant et pur, noble et élégant, d'une fière et libre allure, qui cernait la silhouette de toutes les formes d'un trait absolument sur, sans hésitations ni repentirs, marquant les détails intérieurs par quelques indications aussi sommaires que justes, employées avec une extrême sobriété. Dans ce dessin au trait, qu'ils avaient su pousser à un degré de noblesse et de beauté qu'aucun autre peuple n'a jamais égalé, ils appliquaient une véritable enluminure conventionnelle, étendant? dans les limites des traits qui circonscrivaient les diverses parties des figures, des tons entiers et plats, posés les uns à côté des autres, sans transition qui les reliassent. C'est encore ainsi que peignait le grand Polygnote de Thasos, l'artiste favori de Cimon fils de Miltiade. Les ressources techniques dont il avait usé étaient encore si restreintes, si primitives, que du temps des Romains on traitait comme une affectation de connaisseur l'admiration pour ses peintures, de même qu'il fut longtemps à la mode de se moquer des admirateurs de Giotto. Mais dans les données que j'ai essayé de définir, Polygnote avait su parler aux yeux d'une manière si claire, si élevée, si majestueuse, qu'au temps même où Apelle ame-
nait la peinture au dernier terme de sa perfection, Ariatote metlait le vieux maître de Thasos au dessus de tous les autres pour l'accent de grandeur surhumaine qu'il avait su imprimer à ses figures. Je ne connais rien qui puisse donner des œuvres de ce maître, et en général de l'art de son époque, une idée plus approchante que ce qui restait des peintures du tombeau de Pœstum lorsque les calqua M. Geslin. Il y a surtout une figure de jeune guerrier mort, qu'un de sescompagnons,monté à cheval, emporte surses épaules; étant donnée cette manière de comprendre le côté pratique de la peinture, l'art ne saurait aller plus loinj rien produire d'une plus grandiose et plus parfaite élégance.
En avant de la porte de l'est ce ne sont plus des tombeaux que l'on observe, mais un fragment du pavé antique de la voie qui sortait de ce côté, se dirigeant vers les montagnes, et l'aqueduc souterrain de construction gi-ecque qui amenait à la ville des eaux plus salubres que celles du Salso, des puits ou des sources de la plaine marécageuse qui l'environne. Actuellement que cet aqueduc ne fonctionne plus, il faut avoir soin d'apporter avec soi son eau quand on va à Paestum, car celle de la localité a im goût repoussant et donne infaillible-
P.ESTUM 219
ment la fièvre. Un des premiers soins des fondateurs de Poseidônia avait dû être de remédier à ce grave inconvénient, en approvisionnant la ville qu'ils construisaient d'une eau bonne et saine, qu'on ne pouvait faire venir que de la montagne voisine ; c'est une nécessité qui s'imposa à eux de la façon la plus impérieuse.
La prise d'eau de leur c^queduc était vers le point de la montagne où se voient les ruines médiévales et les quelques masures de Capaccio Vecchio. La forme la plus ancienne du nom de cette dernière localité est Caputaqueum^ « la tête des eaux », altéré ensuite en Capaucium. Comme je l'ai dit tout à l'heure, c'est à Capaccio que se retirèrent, dans la seconde moitié du ix® siècle, les habitants et l'évêque de Paestum, chassés de leur cité par les incursions des Sarrasins. Il y eut donc tout de suite en cet endroit une ville importante et soigneusement fortifiée, qui fut le siège d'un comte dépendant du prince de Salerne. En 934 nous voyons Joannice, comte de Capaccio, chargé par son suzerain de protéger la translation du corps de saint Matthieu de Paestum à Salerne. Au siècle suivant, c'est Waifcr, cousin de Guaimar III, que l'on trouve comte de Cappacio. Après avoir
220 A TR-WERS L'APULIE CT LA LUCANtE
eu ensuite, jusqu'assez lard dans le xn' sièclo, ses comtes particuliers d'origine normande, la ville passa aux mains dos Sanseverino. C'est ainsi qu'en 12i5, comme il a été raconté plus haut, Icî conjurés contre Frédéric II, à la léte desquels s'étaient mis Guglieimo Sanseverino, cherchèrent un refuge derrière les puissantes murailles do Capaocio, et y résistèrent pendant plusieurs mois aux attaques de l'Empereur en personne, La ville, ayant fini par être prise, fut brûlée et systématiquement ras^ie.
C'est alors que ceux de ses habitants qui survivaient construisirent à quelque distance en arrière, dans une position moins escarpée, de moins facile défense et beaucoup moins favorisée sous le rapport do la vue, un nouveau Capaccio, celui qui subsiste aujourd'hui. Charles d'Anjou rendit la seigneurie de celte ville à l'héritier des Sanseverino, avec tous les anciens domaines de sa famille encore agrandis. A la^^fin du xv" siècle, Guglieimo Sanseverino était comte de Capaccio et fut du nombre des hauts barons du parti angevin que Frédéric d'Aragon dépouilla comme coupables de félonie pour le concours qu'ils avaient prêté à l'expédition de Charles VIII, Depuis ce temps Capaccio, qui changea fréquemment de seigneur, «Ha toujours
P.ESTUM 221
en déclinant. Ce n'est plus aujourd'hui qu'un bourg* assez misérablaqui ne compte que 2,000 habitants. Mais il a toujours un évêque, successeur direct de celui de Paestum. Son diocèse, qui avait hérité, entre le vu* et le x" siècle, de ceux d'un grand nombre de cités de la Lucanîe détruites dans les guerres des Longobards et dans la période des dévastations des musulmans d'Afrique et de Sicile, était, il y a peu d'aimées encore, presque aussi gi'and qu*un de nos diocèses de France, car il comprenait tout le Cilento, la vallée de Fasanella et le Val diTegiano. La création de l'évèché de Diano par Pie IX Ta un peu restreint , mais même après ce démembrement il reste un des plus vastes de l'Italie méridionale.
A quelques Idlomètres de distance de Poseidônia-Paistum, dans la direction du nord-ouest, auprès de l'embouchure du Silaros, se trouvait un temple fameux, de fondation grecque, dédié à Hêra Argeia ou plutôt Areia, car cette dernière leçon est celle que donnent les meilleurs manuscrits de Strabon. La légende prétendait que ce temple devait son origine aux Argonautes, qu'elle faisait venir dans le golfe Poseidôniate et y livrer aux Tyrrhéniens un combat, dans lequel Jason aurait été blessé. Une
222 A TRAVERS L'APULIE KT LA LUCANIE ■grande vénération l'enlourait encore aux commencement de l'ère chrétienne, et Plularque compte col Hêraion parmi lcs| temples, jusqu'alors intacts el respectés de tous pour leur sainteté, que les pirates cilîciens, dana leur audace sacrilège, n'eurent pas scrupule de piller, à l'époque où ils parcouraient impunément toute la Méditerranée, avant que Pompée n'eût reçu la mission de les exterminer. On n'a jusqu'ici reconnu aucun vestige du temple de l'embouchure du Silaros, L'emplacement exact en est même ignoré, car Pline, et d'après lui Solin, le met dans le territoire desPicenlins, c'est à dire sur la rive droite de la rivière, tandis que Strabon et Plutarque affirment qu'il était en Lucanic, autrement dit sur la rive gauche.
Une Hèra Areia était la correspondante exacte de la Juno Martialis des Romains; le nom de celte dernière n'est qu'une traduction de l'appellation gTecque. C'est la déesse envisagée sous un aspect guerrier et armé, qui n'était pas étranger à Hèra dans ses cultes principaus d'Argos et de Sanios, ainsi que Welcker et Preller l'ont déjà noté, D'api'ès les récits de la fable, mis en jolis vers par Ovide, la reiue de l'Olympe à elle seule, en dehors du contact de son époux divin, par sa fécondité
P^STUM 223
propre, enfante Ares, le dieu des combats; à ce titre elle est Areia ou Martiale.
Les Poseidôniates,* dans les derniers temps de leur indépendance hellénique, vers la fin du v® siècle, ont placé sur quelques-unes de leurs monnaies la tête de cette Hêra Areia, et c'est de là que ce type divin s'est propagé par imitation dans la Campanie, oft nous le voyons répété, avec quelques légères variantes, sur les monnaies de Néapolis, d'Hyria ou Orina et de Véséris. Mais les gens de Poseidônia eux-mêmes avaient copié les monnaies de Crotone, et donné d'après elles à leur Hêra Areia le type attribué par Tart de la grande époque à Hêra Lacinia, la déesse dont le temple, situé sur le promontoire Lacinion, était le centre religieux commun des Achéens de la Grande-Grèce. Zeuxis, pendant son séjour à Crotone, n'avait peut-être pas été étranger à la création de ce type, qui ne nous est pas connu seulement par les monnaies crotoniates, mais aussi par un buste colossal en marbre de Paros faisant partie des collections archéologiques de la Bibliothèque de Saint-Marc à Venise* Hêra y est pourvue de la chevelure longue, éparse et tombant sur les épaules, qui est propre aux déesses telluriques, qu'en particulier on donnait à
22t A TRAVERS UM'VUE ET LA LUCANIE Gè ou Gaia, la peisoimificaliou divine de la Terre. En même temps elle porte le sléphanos ou couronne métallique circulaire, décorée de palmetles et de rosaces, qui est placé sur la lète de la Hêra des monnaies do l'Elide et d'Argos, où cotte décoration llorale a trait au surnom d'Antheia ou déesse des fleurs, qu'elle y recevait. En outre, du stéphanos de Hêra Lacinia et de la Hêra Areia des environs de Poseidônia font saillie, à droite et à gauche du front, des griffons sortant à mi-corps. A. de Longpéricr a fait remarquer qu'il existait un lien entre le surnom de Hêra Antheia et le mythe de la naissance d'Ares, puisque c'est après avoir cueilli la fleur phallique de l'arum que la déesse devient mère sans intervention de Zcus, et la Juno Maitialis, représentée sur les monnaies romaines du temps de l'Empire, tient cette fleur h la main. D'un autre cûté, en donnant à la déesse du Lacinion la qualification d'Hoplosmia ou « armée, » que Hêra recevait en Élide, Lycophrou révèle chez elle, à côté de son caractère chthonîen, un aspect guerrier. On n'a donc pas lieu d'être étonné que, par suite de cette parenté de conception, le type plastique créé pour Hôra Lacinia ait pu être appliqué à une Hèra Areia,
LE CILENTO
Ce nom géographique se lit pour la première fois dans un diplôme de Jean et Guaimar, princes de Salerne, daté de 994. Il paraît dériver d'une contraction de cis Alentum le pays « en deçà de l'Alento », par rapport à la situation de la capitale de la principauté dont il dépendait. Et en effet cette appellation s'applique proprement, encore aujourd'hui comme au x* siècle, au canton montueux compris entre la mer, le cours inférieur du Sole, le Calore et l'Alento. Cependant il s'est aussi éLendu aux deux côtés du bassin de ce dernier fleuve. Ainsi dans la vie de saint Pierre Pappacarbone, premier évèque de Policastro dans le xi*' siècle, écrite peu après sa mort, le monastère bénédictin de Sant'Arcangelo près de Sanseverino, dans le voisinage de
T. U. la
la rivière Melpi ou Rubicante, est dit situé in territorio Cilenti, Dans son sens le plus large le nom de Cilento comprend ainsi tout le pâté de montagnes environnant le bassin de TAlento et de ses affluents. Délimité du côté de terre par la plaine de Paestum, la vallée du Calore et celle du Rubicante, le massif en question est bordé, tout le long du parcours que je viens d'indiquer, par une chaîne ininterrompue de crêtes escarpées dominant les vallées. Nulle part elles noff'rent une brèche, mais seulement dans certains endroits s'abaissent en formant des cols dont on a profité pourrétablissement des routes ; car le pays est traversé d'outre en outre par celle de Salerne à Policastro, excellente voie carrossable, parfaitement exécutée et dont les touristes qui acceptent le vetturino comme moyen de locomotion pourraient user pour faire un voyage fort intéressant et sans aucun danger, dans une région entièrement inexplorée, où il y a beaucoup à découvrii^ La crête transversale qui part d'Angellaradans la direction du nord-est et fait la ligne de partage entre les hautes vallées du Calore et du Rubicante, rattache au Monte Cervati le rempart extérieur du bassin de T Aient o ou du Cilento, en prenant ce teime dans son acception la plus étendue.
LE ClLEiNTO 227
Du reste, que Ton restreigne ou que l'on élargisse le sens du nom de Cilento, qu'on l'entende seulement des montagnes à la droite du fleuve Alento, ou de celles qui occupent les deux côtés de sa vallée, le massif dont je parle constitue un canton géogi'aphiquement déterminé de la manière la plus nette, d'une parfaite unité d'aspect et de constitution physique, dans l'étendue des limites que j'ai indiquées tout à l'heure. C'est un groupe de montagnes peu élevées, mais très tourmentées, dont les formes rappellent celles des montagnes de la Grèce. Les vallées étroites qui les coupent, à part quelquesunes qui descendent directement à la mer, viennent toutes se réunir à celle de l' Alento. Cette rivière est formée par trois sources situées au-dessous de Magliano et de Gorga, auprès de Trentenara et audessous de Monteforte, lesquelles se réunissent dans le voisinage de Tecerale ; après un cours d'environ 40 kilomètres, en tenant compte de ses circuits, il a son embouchure à côté des ruines de Velia. Les anciens l'appelaient Eléês ou Halès. C'est l'artère centrale de tout le canton.
Dans le bas des vallées, sui'tout en approchant de la mer, la température est étouffante pendant les mois d'été, et les eaux stagnantes rendent l'air
ht*-
extrêmement malsain. On ne pourrait pas y séjourner impunément ; la fièvre paludéenne et la fièvre pernicieuse y régnent en maîtresses. Les habitants du voisinage ne se décident à y descendre qu'en cas d'absolue nécessité. Pour rendre à ces vallées la saljibrité dont elles ont autrefois joui pendant plusieurs siècles, il faudrait recommencer ce qui avait été fait avec succès dans Tantiquité, régulariser le cours des rivières, les endiguer, approfondir leurs embouchures envasées et par là les empêcher d'épandre en marais leurs eaux privées d'écoulement. Les centres habités sont donc tous établis sur les crêtes, où d'ailleurs un motif de sécurité et de défense a fait choisir leurs emplacements. Sur ces hauteurs le climat est salubre et d'une douceur délicieuse. Les chaleurs de Tété n'y sont pas trop fortes et l'hiver y est absolument inconnu. C'est à tel point qu'on y voit très habituellement les arbres fruitiers donner une seconde floraison à la fin d'octobre ou en novembre. Les fruits se forment généralement alors et il faut avoir soin de les enlever pour ne pas épuiser les arbres. Quand on n'a pas pris cette précaution et que des pluies abondantes ne viennent pas arrêter le développement de ces seconds fruits, on les voit quelquefois.
LE CILENTO. 229
surtout ceux à noyau, parvenir à maturité en janvier ou février.
La fécondité des alluvions qui remplissent le fond des vallées est inouïe. Malheureusement les cours d'eau sont des torrents qui, n'étant contenus par aucun travail de la main de Thomme, se déplacent continuellement et promènent capricieusement leurs ravages sur la majeure partie du sol, n'en laissant qu'une faible portion à la culture. Le terrain labouré étant ainsi des plus restreints, on n'y laisse pas de jachères. Chaque année il est remis en blé, sans repos ni fumure, et pourtant dans ces conditions le grain y produit encore trente pour un. Les essais de culture du riz, qui ont été tentés à diverses reprises dans les lieux marécageux et noyés, ont donné des résultats extraordinaires, jusqu'à soixante-quinze et cent pour un. Mais on a dû y renoncer, Valea étant trop forte, la réussite de la récolte trop rare, par suite des crues subites que produisent les orages de Tété et qui viennent en quelques heures détruire le fruit d'un long travail, en bouleversant et en envasant le terrain mis en culture.
Toutes les pentes des montagnes sont couvertes de bois naturels ou de plantations de vignes, d'oli-
ano
A TRAVERS L'APl'I.IE ET LA U'CAXIE
viers, de figuiers, d'amandiers et d'arbres fruitiers de toute esp&ce. La rnntrée quirnvironne l'Alento, le Cilento dans son acceptinn la plus étendue, est donc comme une sorte d'immense verger, du relief le plus pittoresque, un massif profondément coupé de vallées en éventail autour d'un centre rommun, qu'une ceinture de crêtes ferme du côté de l'intérieur des terres et qui, de la Punta délia Licosa à la Punta di Spartivenlo, du promontoire de Leucosia an promontoire de Palinure, pour parler le langage des anciens, s'abaisse vers la baie de Velia on formant un ampbithéâtre couvert d'une riche et éclalanie végétation. Du milieu de ce manteau général de verdure, qui revêt toute la contrée, émergent de distance en distance des crêtes de rochers grisâtres aux formes découpées, des croupes ofi les bruyères jettent une teintf violette et surtout de nombreux, mais peu considérables, villages dont les maisons blanches ont nu aspect riant et prospère. Le caraclère propre (lu Cilento consiste, en effet, en ce qu'il est habité lont différemment du reste des provinces méridionales de l'Italie. An lien d'y Irouver, comme partout ailleurs, de grosses agglomérations, villes 0» bourgs, situées à une journée démarche les unes des autres, ofi la population m-
LE CILENTO 231
râle s'accumule en laissant les campagnes désertes, on nY voit que de petits villages de quelques centaines d'âmes, comme ceux de nos pays, qui sont épars de tous les côtés et souvent très rapprochés les uns des autres. Cette dispersion des habitants en villages multipliés facilite la culture et rend la condition du paysan beaucoup meilleure, beaucoup plus douce qu'ailleurs. Encore le nombre des villages et des hameaux de la contrée n'est-il aujourd'hui que le dixième à peine de ce qu'il était du xf siècle au commencement du xv®, ainsi qu'il résulte des chartes énumérant les casaux de telle ou telle seigneurie. Le Cilento était alors une des parties les plus peuplées, les mieux cultivées et les plus fertiles du royaume napolitain. Après avoir été dans l'antiquité, oii il devait être habité de même, compris en majeure partie dans le territoire de Velia, après avoir été dévasté de la manière la plus cruelle dans les guerres entre les Grecs et les Longobards de Bénévent et de Salerne, et surtout pendant deux siècles de pilleries perpétuelles des musulmans d'Afrique et de Sicile, cette contrée avait été, aux x« et XI* siècles, repeuplée et remise en culture sous les auspices d'une véritable colonisation monastique, entreprise par les Bénédictins du Mont-
Cassin et do La Cava. On y compta jusqu'à dix-huit monastères de Tordre de Saint-Benoît sur un territoire quili'a pas plus que Tétendue moyenne d'un de nos arrondissements. Mais les guerres civiles du XV'' siècle, la détestable administration des Espagnols, et pendant deux siècles les descentes continuelles des corsaires barbaresques, dépeuplèrent de nouveau Ip pays et amenèrent la disparition d'une quantité de villages. Ce n'est que depuis le commencement de ce siècle, et surtcmt depuis la conquête d'Alger par la France, que la sécurité est définitivement revenue du côté de la mer, ici comme sur tout le littoral du Napolitain, et que la population a pu recommencer à se développer en paix.
Bien que fort diminuée, comme je viens de le dire, depuis l'époque florissante du moyen âge, la population est encore plus dense dans le Cilento qu'elle ne l'est généralement dans la plupart des provinces méridionales de l'ancien royaume de Naples. Mais tout est en villages; on n'y compte pas en réalité une seule ville. Deux localités seules dépassent 2,000 habitants, sans atteindre à peine à 3,000, toutes les deux dans le district à l'est de l'Alento, c'est-à-dire en dehors de ce qui s'appelle
LE CILENTO 233
spécialement le Cilento, en prenant ce nom dans son sens restreint. L'une et Tautre sous Tancien régime, avant Fabolition du système féodal par le gouvernement de Murât, n'avaient que le rang de (( terre » et non celui de « ville. » La première de ces localités est le Vallo (officiellement aujourd'hui Vallo di Lucania), où réside le sous-préfet. Autrefois on l'appelait Cornuti, et au milieu du siècle ^ dernier, quand écrivait Antonini, on ne connaissait pas d'autre nom; mais depuis les habitants l'ont trouvé ridicule et sont parvenus à le faire changer. C'est là que fut dans la contrée le principal établissement des Longobards, qui au vui'^ siècle fondèrent tout à côté le château fort de Novi, et de là se mirent à guerroyer contre les Grecs et les lieux qui leur obéissaient. Encore aujourd'hui l'église paroissiale du village de Novi porte le nom de Sanla-Maria de' Longobardi. La seconde des localités auxquelles je fais allusion est celle de Pisciotta, située très près de la mer entre l'embouchure de l'Alento et l'ancien promontoire de Palinure. Cluvier y a placé par erreur l'antique Velia; d'autres géographes, égarés par une trompeuse ressemblance de noms, l'ont assimilée à la ville que les Grecs appelaient Pyxus (contraction de
fî
A TR^YKR?! lïAPIIIJR FT I.A LUISANTE
l'ancienne forme pélaagîque Pyxoeis) et les Romains Buxentum, ville dont le véritable site est incontestablement celui do Policastro. En réalité, Piseiolta n'dst pas une localité antique; au xn" sifeclc ce n'était qu'un trf^s petit fief, que les arles latins appellent Pissocta et que tenait une famille normande. Son développement, un peu plus considérable qne celui du Vallo, ne date que de la seconde moitié du xv° siècle, époque ofi vint s'y établir une partie de la population de Molpa, la seule ville un peu importante que l'on comptât au moyen âge entre Salemc et Policastro, laquelle avait été détruite en 1464 par une escadre de corsaires musulmans de Tunis.
En somme, le Cîlento est une contrée infiuimenl pittoresque et riante, d'une grflce sauvage qui a beaucoup de charmes, et je comprends l'attachement tout particulier qu'ont pour elle ses habitants. L'accès en est facile ; une grande route la Iraverae ; le site et les ruines de Velia devraient y attirer de nombreux voyageurs. Cependant aucun étranger ne va la visiter, A pari le duc de Luynes, qui se rendit en barque de Saleme k Velia en 1828, on chercherait vainement le nom d'un seul voyageur français, anglais ou allemand qni y ait pénétré
LE CILENTO 235
depuis Mûnter, à la fin du xvii* siècle. Les habitants de Naples et même ceux de Salerne, qui en voient les montagnes en face d'eux, de Tautre côté du golfe, à onze lieues seulement de distance, n'y vont pas davantage. Il semble vraiment qu'au delà de Paestum se dresse une barrière infranchissable, que nul ne puisse escalader et au delà de laquelle commence un pays aussi inconnu que le centre de l'Afrique. Il n'y a que les gens natifs du Cilento, ou bien y possédant des propriétés, qui osent s'y risquer. Un Napolitain condamné à cette expédition ferait son testament avant de l'entreprendre. Les choses sont à tel point qu'il m'a fallu plusieurs années avant d'arriver à me procurer les renseignements nécessaires pour arriver à y organiser une excursion. Dans les Guides du voyageur je ne trouvais aucune indication à ce sujet, et c'est vainement que je m'en étais informé à Naples et à Salerne. Même dans cette dernière ville, aucun des loueurs qui fournissent d'habitude des voitures aux étrangers n'était au courant des routes, des distances, des couchées possibles dans le Cilento, et n'avait de cocher qui se souciât de s'y lancer à l'aveugle. C'est à M. La Cava que j'ai dû de pouvoir réaliser le désir,
2X A TRAVERS L'APULIE ET LA LUCANIE nourri par moi depuis longtemps, d'y exécuter une pointe, malheureusement trop courte, mais que je me promets bien do refaire une autre fois plus complète, en poussant jusqu'à PoIicasLroetàSapri, de manière à visiter après Velia les sites des villes antiques de Molpa, Pysus et Scidros. 11 a des amis à Rolino, et c'est par eux qu'il était parvenu à se renseigner sur le plan de notre petite campagne. Pour le touriste qui voudrait y aller dans l'état actuel et sans avoir un pareil secours, c'est à Eboli qu'il doit se rendre. C'est \h seulement qu'il trouvera des indications précises et pourra faire marché avec un voiturîer. En effet, en attendant que le Cilento soit traversé par un chemm de fer, premier tronçon de la ligne de Naples à Heggio par le bord de la mer Tyrrhénicnne, qui est presque achevé de construire et ne tardera pas beaucoup k être ouvert jusqu'à Ogliastro, c'est la gare d'Eboli qui sert aux communications de cette contrée avec Salenie, Naples et le reste de l'Italie. Les cochers de la ville ont donc l'habitude de s'y rendre. On y trouve même des voitures qui font, en relayant sur plusieurs points de la roule, le service de la poste pour le Vallo et do là pour Policastro, et si l'on ne craint pas de s'y entasser
LE CILENTO , 237
avec des paysans, on peut à fort bas prix y louer des places comme dans une diligence.
Ce qui fait jusqu'ici du Cilento un pays inabordé et inexploré, comme isolé du reste du monde et où les voyageurs ne pénètrent pas, c'est la renommée redoutable qui s'attache encore à son nom. Rien qu'à l'entendre, on se signe à Naples et à Salerne. 11 éveille des idées de dangers de la part des brigands qui inspirent une sorte de terreur. S'en aller dans le Cilento, pour beaucoup de gens, semble la même chose que s'enfoncer dans une caverne de malandrins. On croirait volontiers qu'il n'y a pas possibilité de le faire qu'après avoir eu la précaution de payer à Tavance un black mail. C'est qu'en effet cette contrée a été pendant bien longtemps le repaire et l'asile des bandes qui infestaient la plaine de Salerne -à Paestum et la vallée du Sele sur la roule de Potenza. C'est de là que les brigands descendaient pour détrousser les fermiers et les passants; c'est là qu'ils se retiraient après le coup fait, sitôt qu'il se voyaient poursuivis. Les paysans de la contrée n'étaient pourtant pas — des gens bien à portée de le savoir me l'affirment — plus enclins que d'autres au brigandage, et dans les bandes qui prenaient le Cilento pour quartier général il y
238 A TRAVERS L'APULIK ET LA LUGAME
avait beaucoup de gens sortis d'ailleurs. Mais les ravins et les bois de cette région leur offraient des facilités exceptionnelles pour se cacher à Tabri de toutes les recherches. Divisés pai* petits villages qui n'eussent pas pu réunir un nombre d'hommes assez respectable pour se défendre, les habitants étaient à^la merci des bandes qui élisaient domicile auprès d'eux; par suite ils s'étudiaient à vivre eu bonne intelligence avec elles, lem' fournissant des ravitaillements et les aidant à se dissimuler, au lieu ' de les dénoncer. Les propriétaires composaient avec ces bandes, et leur payaient un tribut régulier pour en être respectés. Il résultait de là ce phénomène que la sécurité était assez grande, malgré la présence des brigands, dans le pays même, tandis que les régions environnantes était soumises à des dévastations dont il était le point de départ et comme le foyer. Aussi l'approche en était rendue très difficile par la façon dont les routes étaient infestées. Mais en réalité il y avait peut-être plus de péril à . aller de Salerne ou d'Eboli à Pœstum que de là dans le Cilento. Actuellement, là comme partout ailleurs, la répression énergique poursuivie par le gouvernement italien pendant plusieurs années, que marquèrent de véritables campagnes mili-
LE CILEÎNTO 239
taires contre les bandes, a complètement extirpé le brigandage. Une surveillance active a pom* objet de lui rendre impossible de renaître. Je ne dissimulerai pas que le luxe de gendarmerie dont on voit les brigades installées dans presque tous les villages de l'arrondissement du Vallo et les patrouilles surveillant les chemins donnent à penser que si Ton se relâchait de ces mesures de précaution il y aurait encore à craindre de voir recommencer Tancieu état des choses. Mais les gendarmes sont là, et la vue de leurs tricornes, ainsi que de leurs honnêtes figures, est de nature à rassurer les plus timides. Une tournée dans le terrible Cilento est maintenant aussi sûre qu'une excursion dans les environs de Naples; même là, ceux qui rêvent des aventures périlleuses doivent renoncer à en rencontrer. Décidément dans notre siècle de chemins de fer et de gouvernements constitutionnels les voyages deviennent partout bien prosaïques.
En partant de Paestum, nous sortons de Tenceinte antique par la porte du sud, nous traversons le Salso et nous suivons Textrémité de la plaine jusqu'à Tendroit où elle se termine, au pied des montagnes qui viennent rejoindre la mer. Resserrée dans
cette dernière portion de son étendue entre le rivage, où le flot vient mourirT)aresseusement avec un murmure étouffé, et les hauteurs qui s'étendent de Capaccio à Eredità, la plaine est inculte et couverte de buissons de lentisques et de pistachiers nains, qui forment par places de véritables môles de verdure, et auxquels se mêlent de distance en distance des myrtes, des lauriers roses, des agnus castus, et des hélianthèmes frutescents. C'est la végétation, la nature et le climat de la Grèce. Le parfum sauvage des sauges, des thyms, des labiées odorantes, se mêle à Todeur résineuse des lentisques et aux effluves salées de la mer, sur ces terrains déserts qu'animent seulement quelques troupeaux.
Arrivés au bas des escarpements, nous commençons la longue montée en lacets qui nous conduira aux premières crêtes, et nous fera pénétrer dans le Cilento. Elle serpente au travers des oliviers et des chênes, et à mesure qu'on s'élève la perspective devient plus étendue et plus belle. Quand on atteint au sommet, la vue qu'on a devant soi est une des plus vastes et des plus magnifiques du monde, surtout quand on a, comme nous, la bonne fortune de la contempler par un ciel radieux et sans nuages, baignée d'une lumière digne de l'Orient.
LE GILENTO 241
D'aucun autre point de son circuit, même des hauteurs au-dessus de Vietri et d'Amalfi, ou bien du château d'Eboli, le panorama du golfe de Salerne, avec son hémicycle de montagnes et les deux bras qui en prolongent les extrémités à la façon d'un cirque antique, ne se déploie d'une manière plus complète ni sous un plus splendide aspect. A elle seule cette vue mériterait le voyage, et je ne puis comprendre comment elle n'est pas partout indiquée aux touristes qui viennent jusqu'à Psestum, comme un complément naturel de l'excursion, qu'aucun amateur des beautés de la nature ne saurait négliger.
Plaçons-nous pour la contempler dans la direction du nord-oudst, droit eh face de Salerne, qui s'étale au bord de la mer aupied des hauteurs de Vietri et de La Cava, juste à l'extrémité de la ligne du rivage qui forme la corde de l'arc de la plaine. A notre droite la chaîne des montagnes sur lesquelles nous nous trouvons se prolonge en ligne presque directe du sud-ouest au nord-est, en suivant à quelque distance la rive gauche du Sele, puis du Calore, jusqu'au débouché de la vallée par où passent le chemin de fer et la route pour aller d'Eboli à Potenza. Les bois y alternent avec les cultures et les parties
T. ir. 16
de roches grises dénudées, que pers illent quelques bouquets d'une maigre verdure. C'est une succession de sommets escarpés, de croupes arrondies dessinant des plans successifs, entrecoupés de ravins et de replis, par-delà lesquels on aperçoit plus loin d'autres montagnes, devenant de plus en plus vagues et s'élevant graduellement jusqu'à la grande chaîne des Apennins.
Tout près de nous, dans un repli déjà élevé, repose le village pauvre et malsain d'Eredità; plus loin, dans un autre est Capaccio. Entre deux, mais plus en arrière, une montagne aux pentes singulièrement rapides porte à son sommetTrentenara, jadis fief important aux x\f et xm® siècles, aujourd'hui village d'un millier d'habitants seulement, tandis qu'à son pied se trouve Giungano, dont une tradition populaire, assez dénuée de fondement historique sérieux, pour qu'elle ne méritât pas d'être mentionnée si elle n'était relatée dans une inscription du XVI® ou du xvu« siècle, composée par quelque propriétaire de la terre, attribue la fondation à un général du nom d'Ermus Coscius, gouverneur de la Campanie pour un duc de Durazzo et natif de Paestum, qui s'y serait réfugié en. 1003 après une grande défaite. Le nom du général et sa
LE CILENTO 243
patrie sont choses tout à fait fabuleuses, qui ne sauraient s'accorder avec l'histoire, non plus que les titres qu'on lui donne. Mais au travers de ces fables il y a peut-être une base réelle au souvenir de réfugiés des hasards de la guerre, s'établissant en 1003 au milieu des bois de la montagne et y fondant un. village; car précisément, en 1002 et 1003, les contrées avoisinant le golfe de Salernc furent le théâtre d'une grande descente des Arabes, appelés contre les Longobards par le catapan byzantin depuis peu installé à Bari et dans ce moment en relations amicales avec les musulmans. Pendant plusieurs mois, ceux-ci parcoururent le pays en y promenant la dévastation dans les campagnes jusque sous les murs de Bénévent et deNaples, et en rançonnant sur leur passage toutes les villes secondaires qui voulaient échapper au pillage et à l'incendie. Bernardino Rota, l'un des meilleurs poètes latins de Naples à la Renaissance, était seigneur de ces lieux. Il a chanté plusieurs fois dans ses vers Trentenara, Giungano, le village voisin de Cominento, actuellement disparu, etles sources duSalso, pour lequel il invente de beaux noms antiques,
Tuque Acci quondam, nunc verso nomine Solphon, Qui vitreo exhilaras pinguia culta pede.
Clavier et la plupart des topographes napolitaine après lui, en ne différant entre eux que sur les détails de Fassimilation, admettent que la montagne de Trentenara et celle qjii s*élève de l'autre côté de Capaccio sont celles que Frontin désigne par les nom de Calamarcum et de Cantenna, entre lesquelles Crassus anéantit la division gauloise de l'armée servile , commandée par Gannicus et Castus, qui , dans la marche du fond du Bruttium dans la direction de Rome, s'était séparée du gros des forces de Spartacus et avait perdu le contact avec lui. Ce fut, racontent tous les historiens, une bataille des plus acharnées. Sur les 12,300 hommes que les esclaves révoltés laissèrent morts sur le champ de bataille, deux seulement avaient été frappés par derrière ; tous les autres avaient péri en braves gens, combattant de pied ferme. L'identification géographique des localités qui en furent le théâtre off're une assez grande probabilité ; les renseignements fournis par différents écrivains antiques sur les circonstances de la bataille s'y appliquent d'une manière satisfaisante. Cependant elle ne s'établit pas sur des preuves absolues et sans réplique, et l'on pourrait chercher ailleurs dans la Liicauie le lieu de la défaite des esclaves gaulois ; car il n'est
LE CILENTO 245
dit nulle part qu'elle se produisit précisément dans les environs de Paestnm.
De l'autre côté du golfe, la péninsule d'Amalfi et de Sorrento fait pendant à la chaîne que je viens de décrire. C'est le bras parallèle du cirque, mais la pointe s'en avance dans la mer plus loin que celle du Cilento, et en même temps la mer de ce côté pénètre dans les terres pour atteindre jusqu'à Salerne, plus que du côté de Paestum. La montagne en forme d'échiné allongée de N.-E. en S.-O. sur une étendue déplus de huit lieues, depuis la vallée de La Cava jusqu'à la Punta délia Campanella, baigne donc son pied directement dans les eaux du golfe de Tune à l'autre de ses extrémités, sur celui de ses flancs que nous voyons tourné vers nous. La perspective en est encore plus belle que celle qu'à son tour lui ofl're le Cilento, quand on regarde le golfe soit de Salerne ou d'Amalfi, soit d'un point plus élevé, de Ravello par exemple. Au sud-ouest, au milieu de la mer, l'île de Capri en précède la pointe comme une sentinelle avancée. Elle se présente à nous par le côté où son point culminant, le Monte Solaro, cachant le plateau d'Anacapri, fait tomber dans la mer les falaises verticales que le général Lamarque eut l'audace
2i6 A TRAVERS L'APULIE ET LA LUGANIE
d'escalader en 1808 pour y surprendre les Anglais de sir Hudson Lowe, qui n'avaient pas songé à se garder sur ce point. En arrière du canal qui sépare Capri de l'ancien promontoire de Minerve, on aperçoit dans le lointain, s'estompant sur le ciel et réduit à Tétat de simple silhouette par la distance de 25 lieues environ qui en séparent, le cône de l'Epomeo, le volcan éteint de Fîle dlschia. Le soir il se découpe avec une extrême netteté, en se détachant en sombre, sur le ciel enflammé du couchant. Le sommet le plus élevé de la presqu'île qui sépare les deux golfes de Salerne et de Naples, le Monte Sant'Angelo, le Gaurus des anciens, qui atteint l'altitude de 1,500 mètres, est situé presque exactement à mi-distance entre le cap qui la termine et la vallée de La Gava. L'arête dentelée dont les sommets s'étagent en montant successivement depuis la Punta délia Gampanella jusqu'à la cime du Sant'Angelo, se dresse avec des pentes presque absolument à pic du côté du golfe de Salerne, tandis que du côté de celui de Naples elle laisse place au développement des terrasses où Massa- Lubrense, Sorrento et Vico Equense reposent paresseusement comme dans des nids de la plus riante verdure. Toute la moitié ouest de la pénin-
LE CILENTO 247
suie ne présente donc devant nos regards, dans la face qu elle tourne vers nous, qu'une muraille abrupte et déserte surgissant de la mer sans qu'aucun village puisse s'accrocher àses flancs, sans autre végétation que des taillis de broussailles, jetant des taches d'un vert sombre au milieu des rochers aux tons chauds, comme calcinés par le soleil. C'est seulement au pied même du Monte Sant'Angelo que Positano montre ses maisons blanches en amphithéâtre au fond d'une conque verdoyante, et que Prajano déploie les siennes auprès de la mer sur les deux côtés du cap Sottile.
Au contraire, sur le flanc de la partie est de la péninsule, au delà de la montagne qui en domine tout l'ensemble, de la Punta di Conea au Cap Tumolo, les Crêtes du Monte Amarrata et du Monte Albino enveloppent un hémicycle dont la forme, exactement pareille à celle d'un théâtre antique où la mer tiendrait la place de la scène, s'accuse avec
une netteté des plus remarquables à la distance dont nous la voyons et qui permet d'en embrasser l'ensemble. Pour achever la similitude, les ravins remplis d'une éclatante verdure qui descendent en pente rapide de la partie supérieure du pourtour de l'hémicycle et convergent vers la baie d'Amalfi,
218 A TnA\'ERS L'APULIE ET LA LUCANIR le diviseut en caveœ presque régulières, dont nous suivons le dessin sur les pontes. Au débouché de chacun de ces ravins sur la mer est Mfic une des petites villes dont la réunion formait la république Amalfitaine, Amalfi même, Alrani, Minoii etMajuri. De loin elles semblent former une chaîne continue d'habitations le long du rivage, une seule ville plus étendue que Salerne. Au-dessus, et jusqu'aux crêtes, d'anciennes villes aujourd'hui bien déchues do leur importance, comme Scala et Ravello, avec de nombreux petits villages et des maisons isolées, parsèment toutes les pentes, tantôt établies à découvert sur des rochers, tantôt comme enfouies dans les plantations et les vergers.
Le tableau des destinées d'Amalfi est écrit dans ladisposltion de son territoire, dont nous pouvons si bien nous rendre compte par cette vue panoramique. La nature l'avait disposé tout exprés pour être ce qu'il fut, un canton presque inhabité tant que les plaines voisines ûlfraicnt aux populations des demeures plus fertiles et d'un abord plus aisé il l'abri de la paix romaine, puis un refuge sûr pour ceux qui cborchaîeut à échapper aux ravages de barbares dénués do marine, hors d'état, par eonséquenl, d'attaquer l'asile d'Amalfi autrement que du
LE CÏLENTO 249
côté de la terre, où le couvrait un rempart infranchissable d'escarpements. Ainsi fermés dans la direction de la terre et bloqués de ce côté par des barbares hostiles, les Amalfitains n'avaient d'autre issue que la mer, vers laquelle descendaient tous les chemins de leur territoire, trop restreint pour pouvoir nourrir la nombreuse population qui s'y était agglomérée. C'est vers la mer qu'ils tournèrent leur activité ; ils devinrent en peu de temps d'habiles et intrépides matelots, dont les navires sillonnèrent toutes les parties de la Méditerranée, surtout dans la direction de l'Orient, en se livrant à un commerce des plus suivis et des plus fructueux. Pour réussir dans ce commerce ^t conserver la libre circulation sur la mer, d'où dépendaient leur vie et leur richesse, ils durent à la fois s'assurer une existence séparée des États Longobards, qui sur terre les enserraient, de l'autre conserver la protection et la bienveillance de ceux que le développement de leur marine militaire rendait les dominateurs des eaux de la Méditerranée orientale, car Amalfi, quelle que fût sa prospérité, n'aurait pu sans folie rêver de prendre, comme Pise et Venise, sa part de cette domination par la force des armes. Elle ne devait être qu'une ville exclusi-
250 A TRAVERS L'APULTE ET LA LL'CANIE vemenl commerciale, ce que fut également Raguse sur l'Adrialique. C'est ainsi qu'elle fut amenée à se constituer en République indépendante, presque toujours en lutte avec sa voisine Salerne, dont elle -n'était distante que de IK kilomètres et qui, voyant son importance politique et militaire grandir constamment sous les Longobards, cherchait par tous les moyens & l'absorber. En même temps, pour sauvegarder leur indépendance et la sécurité de leurs navigations, ils se faisaient les Ëdbles vassaux de l'Empire Byzantin, maïs sans le suivre dans ses querelles avec les musulmans. Au contraire, envers ceux-ci ils se lièrent par des traités cl noueront des relations d'étroile amitié, de telle façon qu'au ix" et au x' siècle les flottes d'Afrique et de Sicile, qui promenaient sans relâche ladéva.station sur les côtes de l'Italie, respectaient Amalli, dont lo port était, comme ceux de Naples et de Gaëte, toujours ouvert au ravitaillement de leurs corsaires. Grâce k leur prudente et quelque peu cauteleuse diplomatie, les navires des Amalfitains passaient en qualité de neutres, àl'abri des avanies, entre les deux belligérants qui se disputaient l'empire des eaux orientales. Dans cette direction tous les ports les recevaient avec faveur, aussi bien ceux
LE CILENTO 251
qui dépendaient de l'empereur de Constantinople que ceux qui appartenaient aux divers lieutenants dn Khalife. Ils en rapportaient les précieuses marchandises de TAsie, les produits manufacturés de Findustrre byzantine et de l'industrie arabe, qui s'accumulaient dans leurs magasins et de là se répandaient vers les diverses parties de l'Italie, transportés même au delà des monts par le commerce de terre. La prospérité d'Amalfi ne pouvait se maintenir que dans ces conditions, et la décadence devait promptement atteindre cette ville du jour où elle aurait cessé d'être une République autonome pour se trouver incorporée à un grand État territorial dont elle partagerait les fortunes et les querelles, en perdant les bénéfices de la neutralité.
La péninsule d'Amalfi se termine à son extrémité orientale par la vallée de La Gava, derrière la coupure de laquelle surgit le cône du Vésuve, constamment couronné de son panache de fumée, tandis qu'au débouché de cette vallée Vietri apparaît assise sur les pentes du mont Liberatore. Un peu plus à l'est et plus bas est Salerne, qui étend une partie de ses maisons sur un développement de deux kilomètres le long de lamarine, et en étage
353 A TRAVERS L'APULIE ET LA LUCANIR une autre portion sur les flancs de la colline surmontée par les ruines de son vieux ch&leau du temps des Longobards. A partir de cette ville commence le rivage, presque exactement perpendiculaire à celui de la côte d'Amalfi, qui vient vers nous en ligne directe et borne la plaine où coulent le Vicentino, le Tusciano et le Sele, plaine que se partageaient dans l'antiquité les Picenlins, les Éburins et les gens de Pîestum. J'ai déjà décrit cette plaine déserte, nue et grise, sauf dans sa partie méridionale, qu'arrosent le Sele et le Calorc. L'enceinte des murs de Pifistum, avec ses trois temples, s'y voit presque immédiatement audessous de nous; des hauteurs d'où nous les regardons les ruines font un peu l'effet de ces petites fabriques en liège qu'on met dans les plans en relief pour représenter les édifices. Les plantations au milieu desquelles surgit Eboli sur sa double colline, et les vergers qui s'étendent le long de la roule de Saleme à cette ville, forment une ceinture d'émeraude à la plaine dénudée, au pied des montagnes disposées en arc de cercle qui commencent au-dessus de Salerne pour aller au delà d'Eboli, reliant les deux bras parallèles entre lesquels le bassin du golfe est embrassé. De ce côté l'œil ren-
LE CILENTO 253
contre une succession de plans de montagnes qui s'élèvent les uns derrière les autres comme autant de gradins, en devenant plus sauvages, plus âpres et plus nus à mesure qu'ils atteignent une plus grande hauteur, jusqu'à l'arête culminante des Apennins du pays des Samnites et des Hirpins, qui court depuis les environs de Bénévent jusqu'à ceux de Pescopagano, en passant par Sant'Angelo de' Lombardi et Teoraet en déterminant le partage des eaux entre les bassins de la mer Tyrrhénienne et de l'Adriatique. C^est de ces rudes montagnes que descendirent, dans la seconde moitié du v® siècJe avant notre ère, les Lucaniens, bien dignes de les avoir eues pour berceau.
ÂCROPOLI
Après avoir longuement contemplé le merveilleux panorama qui se déployait devant nos regards du haut des escarpements qui durent faire dans l'antiquité la barrière entre le territoire de Poseidônia-Paestum et celui de Hyélê-Velia, nous reprenons notre route et bientôt de nouveaux aspects, non moins pittoresques, mais d'une autre nature, se présentent à nous. Nous cheminons jusqu^à Ogliastro sur une étroite arête. A gauche la pente quilaborde s'abaisse rapidement dans la direction d'Eredità et de Capaccio, donnant au milieu des arbres des échappées de vue sur les montagnes où se trouvent ces localités et sur une partie de la plaine du fond du golfe. A droite, du côté du sud, où la route côtoie le bord des escarpements, se creuse en entonnoir profond un
tfd.*Vj.
25G A TR.VVERS L'APULIE ET LA LUCAME bassin dt' forme assez exactement ovale, allongé d'oucsl en est, qui s'ouvre à l'orient sur la mer. Les pcnles en sont enlièremenl revêtues de la verdure glauque de bois d'oliviers, auxquels se mêlent quelques figuiers. La créle que nous suivons en forme le côté nord ; en face, au sud, se dresse une montagne plus élevée, l'un des points culuiinanls du massif du Cilento, dont le ilanc est rayé d'une grande coupure diagonale, par ou descend un torrent. Un autre torrent, qui vient de Test et commence au-dessous de Torchiara, se joint en bas à celui-ci, et le cours d'eau que forme leur réunion, tantôt presque à sec, tantôt grossi démesurément pai" les pluies d'orage, arrose en la traversant dans son plus grand développement, qui est d'environ trois kilomètres, la petite plaine au niveau de la mer qui occupe le fond de l'entonnoir. Cette plaine, occupée en partie par des vignes et des plantations, est des plus fertiles et toute cultivée, mais fort malsaine à cause des exhalaisons du cours d'eau qui devient stagnant à son embouchure. La nier y pénètre et forme dans la partie est une calanque peu profonde, à l'embouchure resserrée. Les barques de pèche et de cabotage peuvent seules y entrer, mais elles y trouvent un abri parfaitement sur. Les côtes
ACROPOLI 257
découpées de la Grèce présentent des anses profondément encaissées du même genre que celle-ci. Mais surtout, lorsque je Tai vu se creuser au bas de la route que nous suivions, je me suis rappelé l'impression saisissante que produit la brusque découverte de la baie d'Agay, si gracieuse d'aspect, quand on traverse les montagnes de TEsterel sur la ligne du chemin de fer qui conduit d'Hyères à Cannes. Les deux paysages ont une extrême ressemblance, et dans l'un et l'autre endroit les marins grecs qui y entrèrent pour la première fois durent se croire ramenés aux rivages de leur patrie.
L'entrée de la calanque est dominée du côté du sud par une colline de médiocre hauteur ou mieux par un rocher escarpé, dont le profil rappelle celui de l'Acropole d'Athènes, et qui n'est de même accessible que par une de ses extrémités. A Fextrémité opposée, celle qui commande le goulet, la falaise est absolument à pic, et son pied hérissé d'une barrière d'écueils qui surgissent de l'eau. C'est sur ce rocher qu'est bâtie Acropoli, aujourd'hui simple bourgade de 7 à 800 habitants, qui conserve encore une enceinte de murailles garnie de grosses tours et un château fort, datant du xv° siècle, du temps des Aragonais, comme les remparts, vestiges de
258 A TRAVERS L'APULIE ET LA LUCA.ME l'époque où elle était une petite ville. La situation n'en est pas assez élevée pour la mettre à l'abri des émanatioos fiévreuses de la plaine. Scipione Maxzella, auteur d'une description du royaume de Naples publiée en 1601, a écrit gravement que l'air humide et mou qu'on respirait k Acropoli, alors plus importante qu'aujourd'hui, allanguissait tellement les habitants que les jeunes filles n'y savaient pas défendre au delà de l'âge de douze ans ce que M. Alexandre Dumas appellerait leur capital. Je n'ai pas appris s'il en était encore de même, après bientôt trois siècles.
Le nom d'Acropoli est grec. Mais la localité qu'il désigne est-elle une fondation des Hellènes antiques au temps de la colonisation de la Grande-Grèce? ou bien ne date-t-elle que de l'ère do la domination byzantine? Répondre à celte question d'une manière positive est difficile, Cependanl on doitrcmarquer que d'une part aucun écrivain antique ne mentionne de ville du nom d'Acropolis entre Poseîdônia-Pifistum et Volîa, d'autre part que ceux des modernes qui ont soutenu l'ancienneté d'Acropoli, comme Antonini et Mazzocchi n'y signalent aucun vestige d'antiquités ; Giustinîani prétend même que le lieu en est totalement dépourvu. C'est ce que
ACROPOLI 259
l'on m'a également affirmé dans les environs. Car n'en ayant vu le sîte que de loin, sans y aller, je ne puis en parler que par ouï-dire. Ceci constituerait un argument très considérable en faveur de la seconde hypothèse, induirait à penser que la ville était de fondation byzantine. Mais dans ce cas il faudrait la ranger parmi celles que Narsès fit construire, après avoir terminé la guerre des Goths et replacé lltalie sous le sceptre de Justinien. En effet, en 599, nous trouvons Acropolis de Lucanie existante et en possession d'un évêque. Il existe une lettre du Pape saint Grégoire le Grand adressée à cet évêque, qui se nommait alors Félix, pour lui commettre le soin de visiter les églises de Velia, de Blanda (Maratea) et de Buxentum (Policastro), veuves de leurs pasteurs. L'évêque de Capaccio porte le titre d'évêque d' Acropolis comme celui d'évêque de Velia. On ignore la date précise de la réunion de ces différents sièges, mais au xi® siècle celui d'Acropoli n'avait plus, depuis assez longtemps déjà, d'existence distincte. Presque toutes les villes nouvelles, que les Empereurs d'Orient fondèrent dans le midi de l'Italie depuis la fin du vi* siècle jusqu'au commencement du xi^, furent dotées d'un évéché dès le moment de leur naissance, afin d'en
260 A TRAVERS L'APULIE LT LA LUCAME rehausser l'éclal. Le caractère de siège épiscopal constaté en 599 pour une viWe qui n'était sûrement ni colonie ni mnnicipe aux temps florissants de l'Empire est donc plutôt un indice d'origine récente, de création postérieure au rétablissement de l'aulorité directe des Empereurs d'Orient en Italie.
A la fin du viii'siècle,unelettreduPape AdrienP' à Charlomagne parle de trois envoyés conslantinopolilains, deux spathariol et le dioîkitis ou gouverneur de la Sicile, qui étaient débarqués à Acropoli de Lucanie^ encore sur les terres de leur maître, pour se rendre à Salerne et y avoir une entrevue avec le duc longobard de Bénévenl, Arichis II, gendre du roi Didier. Acropoli était alors, en effet, le dernier avant-poste de la domination directe des Grecs, qui étaient parvenus, grâce à la supériorité de leurs flottes, à se maintenir jusqu'à ce point, à partir de la Calabre, en possession de la chaîne des villes littorales le long de la mer Tyrrhénienne, tandis quelcsLongobards étaient maîtres de l'intérieur des terres. Mais au nord d'AcropoIi les Empereurs d'Orientnecomptaientplus que des vassaus, comme AmalG, Naples et Gaëto, au lieu de simples sujets,
A l'époque ofi Jean VIll monta sur le trône pontifical, dans la seconde moitié du ix" siècle, le duc
ACROPOLI 261
de la République de Naples s'appelait Sergius, et son frère Athanase était en même temps évêque de la ville. Comme ses prédécesseurs, Sergius avait soin d'entretenir des rapports amicaux avec les Arabes de Sicile et d'Afrique, pour mettre sa ville à Fabri des ravages qu'ils promenaient sur toutes les côtes voisines, poussant leurs descentes jusque dans les environs de Rome. Le Pape avait conçu le projet d'une sorte de Croisade pour éloigner les musulmans des Étatsde l'Église, et voulait en même temps profiter de l'occasion pour étendre son autorité temporelle sur Gaëte et sur Naples, en prenant thème de l'alliance coupable de ces deux républiques avec les musulmans. Charles le Chauve, qu'il appelait en Italie pour cet objet, n'ayant rien fait en sa faveur, il eut recours à l'intrigue et parvint à faire éclater une révolution à Naples. L'évêque Athanase, ayant ourdi une conjuration contre son propre frère Sergius, le déposa et se fit duc à sa place. Sergius fut envoyé chargé de chaînes à Rome, où Jean VIII lui fit crever les yeux et où il mourut bientôt après en prison. Mais le Pape n'obtint pas de ces événements le résultat qu'il espérait. Tandis qu'il s'en allait en France sacrer Louis le Bègue empereur, l'évêque-duc Athanase ^
A TRAVERS L'APL'LtE ET LA LUCANIE
Il lieu de
rlacauaedel'Égl
de se montrer zélé pour la cause de l'Kglise, resserra l'alliance de Naplcs avec les musulmans ot se ligna avec Lambert, comte de Spoletu, ennemi du Pape. Bientôt lui et Jean VIII prirent ouvertement parti l'un contre l'autre dans les querelles de la succession du comté de Capoue, que le Pape voulait faire vassal du Saint-Siège et l'évéqueduc de Naplos conquérir pour lui-même. Cette affaire devint dès lors la préoccupation dominante de Jean VIII, Les historiens de l'Église ont sévèrement condamné la facilité avec laquelle il accepta la réintégration du schismalique Photios au pa- Iriarchat de Constanlinople après la mort de saint Ignace, le grand défenseur de l'orthodoxie. Ils se ftonl étonnés de la faiblesse qu'il avait montrée dans cette circonstance. Elle s'explique, semble-l-il, par le désir passionné que le Pape avait à ce momeul de mettre dans ses intérêts l'empereur Basile. Une flotte byzantine venait d'arriver dans les eaux de Naples, où elle avait battu la tlotte des Arabes ; une de ses divisions était venue devant Ostie, pour protéger les possessions pontificales. Jean VIII, espérant décider le Basileus àuser de sa flotte pour déposer JAthanase, voulait à tout prix lui complaire et ne savait rien lui refuser.
ACROPOLT 263
Menacées par le Pape, Gaëte et Naples firent ap^ pel aux musulmans. Ceux que Docibile, consul de Gaëte, prit à son service devinrent le premier noyau de la fameuse colonie sarrazine du Garigliano, qui tint pendant trente années tout le pays voisin sous la terreur. A Naples, c'est une armée entière d'aventuriers arabes et berbères qu'Athanase rassembla, et qui établit pendant deux années son camp entre les murailles de là ville et le Sebeto. Les incursions de ces hordes sans pitié, qui brûlaient, massacraient et pillaient partout sur leur passage, sans distinguer amis ni ennemis, allèrent jusqu'aux environs de Bénévent et jusqu'à la campagne de Rome. Jean VIII, ayant réuni un synode, excommunia Tévêque de Naples, qui recevait sa part de tout le butin que faisaient ses auxiliaires musulmans, même de celui qui provenait du pillage des églises. Celui-ci, pour toute réponse, au lieu de se soumettre, fit venir de nouvelles recrues de Sicile et d'Afrique. Le nombre des musulmans réunis sous Naples devint tel à la fin de 881 que le terrain d'abord assigné à leur campement ne fut plus suffisant et qu'il fallut le transporter le long du pied occidental du Vésuve, où le nouveau kairewân engloba Portici, Résina et.Torre del Greco. Mais c'étaient
26i A TRAVERS L'APULIE ET LA LUCANIE là de bien incommodes et de bien dangereux auxiliaires. Au lieu de se borner à aller courir sur les leiTQs des ennemis contre lesquels on les avait appelés, ils mirent à sac les campagnes mêmes de Naplcs, qu'ils rondirent inhabitables cl où ils n(! laissèrent pas, nous dit Erchempert, annaliste contemporain, un cheval ou une jounc fille sans les emmener dans leur camp.
Le cri des citoyens de Naples devint tel qu'il con- Iraiguit Athanase à écouter les propositions dn Pape, lequel lui offrait de l'absoudre de son cxcomraunicalion s'il purgeait le pays des infidèles qu'il y avait attirés. L'évêque-diic n'était jamais embarrasse d'une volte-face ni d'une perfidie. Il fit venir secrètement des troupes de Salernc, de Capoue cl de Bénévent, tandis qu'il endormait par ses caresses la vigilance des chefs des Sairasins, entre autres du principal d'entre eux, nommé Soheim. Puis un beau jour, quand tous ses préparatifs furent achevés, il leva le masque, les assaillit à l'imprnviate dans leur camp, et grâce à cette trahison en fit un horrible carnage. Ces aventuriers arabe» étaient des bandits mais des vaillants ; après le premier moment de la surprise, qui décida leur défaite, ils se rallièrent et toujours combattant entreprirent
ACROPOLI 265
en bon ordre une retraite dans laquelle les milices Je Naples et des principautés longobardes n'osèrent pas les poursuivre bien loin. Ils ne savaient pas trop où les conduirait cette retraite ; à tout hasard ils marchaient vers le sud, résolus à regagner la Sicile par terre en passant sur le ventre de ceux qui tenteraient de s'opposer à leur marche, s'ils ne trouvaient pas sur la route un lieu favorable pour s'y établir et recommencer leurs pilleries. Remontant la vallée du Sarno, ils gagnèrent la coupure de La Gava, débouchèrent de là vers Salerne, défilèrent, sous les murailles de cette ville, traversèrent la plaine dans la direction de Paestum et entrèrent dans le Cilento. Le choix qu'ils faisaient de celte région pour y passer, au lieu de prendre la route plus naturelle et plus facile du Val di Tegiano, indique clairement qu'ils ne voulaient pas quitter le sol italien et qu'ils y étaient en quête d'un établissement, qui leur servît de centre pour de nouvelles opérations. Ils ne pouvaient, en effet, le fixer que sur un point de la côte, d'où ils fussent en communication par mer avec la Sicile et l'Afrique, de manière à en recevoir librement des renforts et des ravitaillements. C'est dans ces conditions que d'autres Sarrasins avaient occupé Amantea et Tro-
pea sur le littoral ouest de la Calabre, et d'autres encore le Fraxînet (aujourd'hui La Gariic-Freinei.) dans le massif des côtes de Provence qui a g:ardé le nom de Montagne des Maures.
Arrivés à Acropoli , ceux qui venaient d'être chassés du pied du Vésuve comprirent qu'ils avaient trouvé leur affaire. Le site convenait merveilleusement pour y établir un nid de pillards en communication avec la mer. Enlevant la ville par nn coup de main, ils en massacrèrent la population. Ce fui désormais leur réduit, leur forteresse. Mais l'enceinte n'en était pas suffisante pour les recevoir tous, et avec eux les nouvelles bandes qui arrivèrent bientôt les renforcer. Un camp permanent fut établi au pied de la ville, dans le lieu qui a conservé jusqu'à ce jour le nom deCarapo Saraceno. Une fois solidement installés et sûrs deleur nouvelle base d'opérations, ils reprirent la série de leurs incessantes incursions, fondant du haut des montagnes dans la plaine pour y tout dévaster, ou bien, comme nous les montre Erchempert, cheminant par la crête des montagnes pour aller surprendre au loin les populations qui ne s'attendaient pas à leur visite. La colonie musulmane d'Acropoli et celle du Garigliano, fondées toutes les deux en même temps, en
ACROPOLI 267
882, devinrent pour un certain temps le fléau de l'ancienne Campanie, à laquelle ils infligèrent des souff'rances inouïes. Nous sommes mieux renseignés sur les exploits dévastateurs de ceux du Garigliano, qui rendirent toute culture impossible dans la Terra di Lavoro et brûlèrent en 883 Tabbaye du Mont-Cassîn. Mais pour avoir moins de détails à ce sujet, nous savons encore que les Sarrasins d'Acropoli firent autant de mal. C'est devant leurs dévastations que Psestum fut abandonné, que toute la population de la plaine qui s'étend jusqu'à Salerne dut s'enfuir, et que ces campagnes jadis si riches et si florissantes se transformèrent en un désert inculte. Pendant trois ans les deux colonies musulmanes, combinant leurs entreprises, guerroyèrent pour leur propre compte et semblèrent au moment d'ajouter une nouvelle province à l'empire de l'Islam, qui poursuivait en même temps l'acquisition de la Calabre. Jamais peut-être le danger ne fut plus grand pour l'Italie. Mais en 885 un prince de la famille des Aghlabites vint au Garigliano et à Acropoli demander des secours pour les établissements arabes de la Calabre, sérieusement menacés par Nicéphore Phocas, général de l'empereur Basile, dont l'armée, tout récemment amenée d'O-
268 A TRAVERS L'APULIE ET LA LUCANIE rient, comptait dans ses rangs l'élite des forces impériales. La fleur des guerriers musnlmans des nouvelles colonies répondit à l'invitation de ce prince et le suivit k Santa-Severina sur le Neto, où Nicéphore les écrasa l'année suivante. Diminués do moitié par ce départ, les établissements du Garigliano et d'Acropoli se maintinrent encore plus d'un quart de siècle. Mais leur condition avait changé. Les musulmans qui les composaient, Arabes et Berbères, n'étaient plus en force pour entreprendre la conquête du pays, ni même pour y poursuivre de grandes incursions, de la nature de celles qui leur avaient réussi durant plusieurs années. Leurs courses n'étaient plus qu'un brigandage, qui souvent rencontrait une résistance heureuse. Ils se mirent à faire le métier de mercenaires au service des petits États du voisinage, qui les employaient dans leurs querelles et louaient leurs services ii haut prix, ducs de Naples, comtes de Capoue, princes de Salerne et de Bénévenl. L'évêque-duc Athanase, en particulier, qui s'était promptement remis en rapports avec eux, s'en servit à plusieurs reprises contre Capoue et Salerne, don t le prince, Waifor, était soutenu par des secours de l'Empire grec. Du jour au lendemain, suivant
AGROPOLI 269
qu'on les payait plus ou moins, les compagnies d'aventure musulmanes passaient d'un camp dans Taulre sans hésitation et sans scrupules. Les motifs des disputes entre les chrétiens leur étaient indifférents, ils n'y voyaient que la solde et le butin qu'ils pouvaient en tirer. Le métier était bon et donnait de grands profits. On avait fini par s'habituer à la présence des colonies d'Acropoli et du Garigliano, et personne ne seïnblait plus songer à les extirper. Elles étaient comme une plaie qui tendait à devenir chronique. Du reste, il a toujours été dans le génie des Arabes d'associer et de mener de front le brigandage et le négoce. Une partie de ceux d'Acropoli exerçait le trafic dans les intervalles des expéditions. Les vaisseaux d'Afrique et de Sicile apportaient des marchandises dans leurs ports, et ils allaient, sous couleur de commerçants paisibles, les proposer en vente dans les villes voisines, se contentant de ce genre d'affaires quand ils ne pouvaient pas faire autrement, mais toujours prêts à se réveiller bandits quand l'occasion s'offrait de faire un bon coup. Aussi Salerne, où ils se présentaient fréquemment en marchands, car c'était la grande ville la plus rapprochée de leur repaire, avait dû interdire qu'ils franchissent ses portes eu
370 A TRAVERS L'APULIE CT LA LUCANIE g'ardant leurs armes, de peur de quelque coup de main de leur part.
On m'affirme qu'il existe au château d'Acropoli un marbre portant une inscription coufique, déjà signalée au siècle dernier par Antoninî. La chose mériterait d'être vérifiée, car si le renseignement est exact, l'inscription on question serait suivant toutes les probabilités un monument de l'occupation de la ville par les musulmans.
On connaît la date précise et les circonstances de l'extermination des Sarrasins du Garigliano. Il n'en est pas de même pour ceux d'Acropoli. Aucun chroniqueur ne mentionne l'année où la ville fut reprise sur eux par les chrétiens. On sait seulcmenl qu'elle ne fut pas reconquise pai' les princes long»bards, mais parla flotte byzantine, probablement par celle qui coopéra h l'expédition du Garigliano, car à partir de 917 il y eut pendant quelque temps paix et alliance entre l'Empire d'Orient et les Arabes sur le terrain de l'Italie. Quoi qu'il en soit, au milieu du x° siècle, Constantin Porphyrogénète enregistre Acropoli parmi les possessions impériales et la compte comme la seule ville appartenant directement aux Grecs dans la région où elle était située. C'eslJ probablement sur eux que la conquirent les
ACROPOLI 271
Normands, qui s'installèrent de bonne heure dans le Cilento, longtemps avant la prise de Salerne. Le territoire que Guillaume, Tun des fils de Tancrède de Hauteville, devenu comte du Principato, s'était taillé dès avant 1057 aux déperti de la principauté de Salerne et des Byzantins, s'étendait presque exclusivement le long de la côte. La seigneurie qui donna son nom à la famille Sanseverino, d'origine normande, est Sanseverino di Cammarota sur la rivière Menicardo, à l'extrémité méridionale du Cilento, et la vie de saint Pierre Pappacarbone, en racontant un de ses miracles, montre l'auteur de la famille, Roger, déjà établi dans ce fief entre 1060 et 1070.
•L'histoire féodale d'Acropoli depuis la conquête normande est fort imparfaitement connue. On sait seulement que la ville fut un temps fief des évêques de Capaccio, que plus tard, au moins au xv° siècle, elle constitua une des possessions des Sanseverino, enfin qu'ayant été confisquée sur eux elle passa successivement, à partir du xvi® siècle, entre des mains assez obscures.
En 1535, dans la croisière que le terrible Khaïred-Din, surnommé Barberousse, fit le long des côtes du royaume de Naples en compagnie des
galères françaises commandées par le baron de Sainl-Blancard, Acropoli fut prise après San- Lucido et Cetraro, et 500 de ses habitants emmenés comme esclaves. Sept ans plus tard, la flotte que Khaïr-ed-Dft, escorté de nouveau de quelques bâtiments français sous la conduite de François Escalin, baron de la Garde, conduisait à Marseille pour y coopérer à l'entreprise de Nice, longea les côtes du Napolitain en y faisant le dégât sur toute sa route. Acropoli fut alors une seconde fois mis à sac, et ce dernier désastre devint le point de départ de sa rapide décadence.
La montagne qui se dresse au sud du bassin d'Acropoli, et dont la croupe se prolonge parallèlement à la mer, du nord-ouest au sud-est, jusqu'à Sessa, formant à cette extrémité le côté droit de la vallée inférieure de TAlento, porte le nom de Monte délia Stella. C'est à son sommet, Tun des plus élevés du Cilento, qu'Antonini plaçait le site de la ville imaginaire de Petelia, capitale des Lucaniens, dont une phrase mal comprise de Strabon a fait rêver Texistence et chercher remplacement à tant d'érudits napolitains du temps passé. En réalité cette ville n'a jamais existé. Il n'y a eu qu'une seule Petelia, celle du Bruttium,
ACROPOLI 273
située auprès de l'actuel Strongoli, et c'est de celle-ci qu'a parlé Strabon. J'en ai décrit les ruines dans un autre ouvrage (1). Pour confirmer sa détermination du site d'une ville inventée, Antonini a produit toute une série d'inscriptions apocryphes, au sujet desquelles il est impossible de croire à son entière bonne foi. C'est ici l'excès de son patriolisme local qui l'a égaré. Baron de San-Biagio, il était natif du Cilento et il y avait ses propriétés patrimoniales. De son temps encore on était peu scrupuleux sur les moyens d'augmenter le lustre historique de sa province ; quand les documents vrais faisaient défaut, on en inventait de toutes pièces; c'était une vieille habitude, qui n'avait joué que trop de rôle dans les litiges judiciaires de la fin du moyen âge et qui avait passé dans le domaine de l'érudition. On ne la jugeait pas alors avec la même sévérité qu'aujourd'hui. Sous ce rapport la conscience était moins délicate. Mais la chose vraiment curieuse est que, tout ea se laissant aller à la coupable tentation d'inventer des textes épigraphiques pour prouver que Petelia était sur le Monte délia