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La Grande-Grèce f t. I, chap. vu

27i A TRAVERS L'AI'ULIK ET LA LUCA.ME Stella et que le village de VatoUa, situé dans les parties hautes de cette montagne auprès de Perdifurao, avait été uu viens antique (1), AnLonini n'en est pas moins resté, ce qu'il est toujours, un topographe exact et consciencieux. 11 n'a cherché nulle pari k décrire les prétendues ruines de sa prétendue ville de Petelia, tandis qu'il décrit forl bien celles de Paistum et celles de Veha.

Les contreforts du Monte délia Stella du côté du sad-est, en s'abaissaut graduollemenl, forment les collines qui viennent mourir au bord de la baie de Velia et qui accompagnent sur la rive droite l'embouchure de l'Alento. Elles sont parsemées du haut en bas de petits villages parmi lesquels ceux d'Orlodonico, de Sau-Mauro, de Pollica, d'Acquavella et de Casalicchio sont un peu plus considérables que les autres. Au sudouest, cette même montagne projette dans la mer le cap qui termine du côté du midi le golfe de Salerne, faisant pendant à la Punla délia Campanella de l'autre côté. On l'appelle Punta dclla Licosa, par une cuiTuption du nom antique de

1. En réalité ValoUa (BatuUa) est seulement i:ité comme un petit château appartenant aux Langobards, dans une charte de Jean et Guaimar, princes de Salerne, dalée de 094.

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la petite île Leucosia (aujourd'hui Isola Piana), simple rocher qui précède la pointe du cap et n'en est séparée que par un canal étroit et peu profond. L'îlot^ suivant Lycophron, Strabon et Pline, devait son appellation à ce qu'il avait été le tombeau de la Sirène Leucosia. Mais Denys d*Halicarnasse, copié ensuite pai' Solin, enregistre une autre tradition, qui rattachait l'origine de ce nom auscycle de la légende d'Énée, devenue si à la mode et comme un dogme patriotique à l'époque d'Auguste. D'après cette version, Leucosia ou Leucasia aurait été une cousine du héros troyen, morte pendant sa navigation, à laquelle il aurait donné la sépulture dans l'île, de même qu'il élevait à Palinure, son pilote, un cénotaphe sur le promontoire qui garda son nom. Il est à remarquer que Virgile n'a pas donné droit de bourgeoisie dans son poème à la légende de Leucosia comme à celles de Palinure et de Caieta.

Les commentateurs anciens de Lycophron disent que le promontoire s*appelait Poseîdêion, nom dont la forme ionique convient bien à une localité du proche voisinage de la ville ionienne de Hyélê ou Velia, faisant même suivant toutes les probalités partie de son territoire. Cependant ce nom ne

:;76 A TRAVERS L'APL'LIE KT LA LUCANIE se lil chez aucun géographe, et il semble ijue le cap lui-môme était pluscommuiiémenlappeléLeucosia comme l'ile, au moins dans les temps ro- Qiains, Les Icrraitis du cap sont bien arrosés, couverts de vignes et de plantations. On y rencontre partout des restes de conslmclions privées de l'époque impériale, comme aussi sur l'îlot qui fait face. En effet il résulte de deux passages des lettres de Syramaque que, de son temps encore, il était de bon ton parmi les riches Romains d'avoir des villas de plaisance dans ces lieux vraiment cncbanleni'6. Au point dit Marina di San-Marco l'on voit quelques vestiges d'un petit port antique, auprès duquel des tombeaux ont été plusieurs fois trouvés en creusant la terre.

Au-dessus du cap, sur un des contreforts de la montagne, à 3 kiloaiëtres de la mer, est Caste! dell' Abbale, bourg d'environ 2,000 habitants. C'était originairement une petite ville ferle, que Saiut-Constahile, quatrième abbé du monastère de La Gava, natif de Tresino près Acropoli, fit construire en 1123 avec le consentement de Roger, duc de Fouille, pour y rassembler et y mettre à l'abri la population du canton voisin, qui, répartie par minces hameaux, était trop à la merci des pirates.

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La nouvelle ville resta tenue féodalement par les abbés de La Cava pendant toute la royauté des Normands et des Hobenstaufen. Dans la guerre qui suivit les Vêpres Siciliennes, Casteldeir Abbale fut pris en 1286 par les armées de Jaymed' Aragon, roi de Sicile, qui y vint de sa personne en 1289, peu de temps avant de conclure la paix avec Charles II d'Anjou. En 1309, Fabbé de La Cava obtint du roi Robert une exemption d'impôts, qui permit d'attirer de nouveaux habitants dans la ville dépeuplée par la guerre. Le diplôme royal accordant cette concession nous apprend que Tresino, Perdifumo, San Magno, Santa Lucia, San Giorgio, Acquavella, Casalicchio, Li Zoppi, San Mauro, Serramczzana et San Primo, tous villages encore existants aujourd'hui, relevaient de la seigneurie de Castel dell' Abbate. Comme la guerre qui venait d'avoir lieu avait révélé l'importance stratégique de cette forteresse, tout en continuant à appartenir à l'abbaye de La Cava, on nomma un châtelain royal, qui devait y tenir garnison et fut investi dans la ville d'une juridiction de police allant jusqu'au droit de faire donner la bastonnade. En 1409, le Pape Grégoire XII vendit au roi Ladislas Castel dell' Abbate avec Acropoli, Castellam-

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mare délia Bruca, Cetraro et d'autres seigneuries ecclésiastiques dépendant de différents monastères et évêchés. En 1446, Alfonse d'Aragon donna cette ville à Giovanni Sanseverino, dans la famille de qui elle resta jusqu'en 1S82. A dater de ce moment, jusqu'à l'abolition du régime féodal, la seigneurie en passa par vente ou par héritage en des mains nombreuses et diverses, dont la succès* sion n'offre aucun intérêt pour l'histoire. En 1622, sous la vice-royauté du duc d'Ossuna, les Barbaresques vinrent attaquer Castel dell' Abbate, mais en furent repoussés. Le territoire de ce bourg est fertile et exporte une assez grande quantité de produits agricoles, comme, du reste, tout le Cilento.

La description du bassin d'Acropoli et du Monte délia Stella qui le domine, ainsi que la revue des souvenirs historiques qui se rattachent à ces lieux, m'ont entraîné assez loin de la route que nous avons suivie en pénétrant dans le Cilento pour gagner le village où nous devions coucher avant de gagner les ruines de Velia, but spécial de notre excursion et couronnement du voyage que nous avions entrepris à travers l'Apulie et la Lucanîe. Il est grandement temps d'y revenir.

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L'arête que nous suivons, ainsi qu'il a été dit plus haut, nous conduit assez rapidement à Ogliastro, village pîttoresquement situé et d'aspect pros-^ père, dont le territoire produit du vin et de l'huile en abondance. Il ne faut pas plus de deux kilomètres pour gagner de là Torchiara, autre village, renommé pour ses figues sèches. Il domine d'un côté le ravin par oh descend un des torrents qui descendent dans le bassin d'Acropoli. De l'autre côté, vers Touest, la vue s'étend sur le chaos des montagnes de la partie septentrionale du Cilento et permet de bien se rendre compte de la constitution orographique du pays. Immédiatement audessous de Torchiara se creuse le bassin profond et d'aspect sauvage, fermé au nord par l'échiné de hauteurs qui va de Finocchieto à Monteforte, dans lequel les trois sources de l'Alcnto se réunissent en un seul cours d'eau près de Tecerale. Au delà les premières montagnes, richement boisées, sont celles qui portent Ostiglîano, Oria, dont le nom, pareil à celui de villes du pays des Messapiens et de ceux des Dauniens de l'Apulie et de la Campanie, paraît un legs de l'époque des Pélasges, enfin Giojo, dont l'histoire est absolument inconnue, mais qui, d'après les ruines considérables qu'on y

280 A TRAVERS L'APULIE ET LA LIÎCANIE voit, dut être une ville au moyeri âge. Au siëclc dernier, il y avait h Giojo un grand monastère de femmes, où toutes les jeunes filles nobles du Cilento recevaient Téducation. A ces hauteurs succède en arrière la longue crête, notablement plus élevée et dentelée, qui forme le rempart de la région et s'étend du nord au sud, depuis Monleforte, pays de grande élève des porcs k demi sauvages qui se nourrissent des glands de ses bois de chêne, jusqu'à Angellara, enfouie aussi au milieu des châtaigniers et des chênes, en passant par Magliano, forteresse importante du temps des Gotbs, puis siège d'un comté longobard relevant de la principauté de Salerne, Gorga et Cannalunga. Plus loin encore en arrière se dressent les sommets nus de la cht^ne sourcilleuse des Alburni et du Monte Cervati, de l'autre côté de laquelle se trouve le Val di Tegiano. La distance à laquelle ils se trouvent reculés, fait deviner entre la dernière crête du Cilento et cette chaîne l'inlerposition d'une vallée assez large cachée aux regards. C'est celle du Calore,

Tout en perdant souvent la vue de la vallée même de l'Alonlo, nons gardons toujours cette grande perspective de montagnes plus éloignée?

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pendant le trajet qui nous conduit de Torchiara à Rotino, où doit se terminer notre journée et où sera le lendemain notre point de départ pour gagner Velia. Rotino est un village de 12 à 1,400 âmes comme suspendu sur les précipices de ravins qui débouchent dans la vallée de l'Alento. A peu de distance, mais plus haut, sur les pentes qui s'élèvent vers le Monte délia Stella et Perdifumo, où saint Pierre Pappacarbone fonda au xi° siècle le monastère bénédictin de Sant'Arcangelo, relevant de celui de La Gava et suivant la règle de Climy, se trouvent Lustra et Rocca di Cilento. Cette dernière localité eut au moyen âge une certaine importance; on y voit les ruines d'un château bâti par Galvano Lancia, l'oncle de Manfred. C'est la patrie de Giacomo Capano, qui construisit en 1347 l'église San-Pietro Marlire de Naples. L'aspect de Rotino est riant et gracieux. L'air d'aisance et de prospérité des maisons, leur propreté, l'activité des habitants, leur allure laborieuse, tout m'y rappelle un de nos gros villages de France. Il y a dans la localité un relai de poste, un bureau de télégraphe et une brigade de gendarmerie. A leurs travaux de culture les habitants joignent une industrie de vannerie; ils fabriquent, avec des

im A tra\'f;rs l'apulie et la llicanie

osiers diversement colorés, dp jolis paniers, d'un goût original, qui se vendent à une assez grande distancfi. C'est, d'ailleurs, In centre d'wn commerce agi'icole considérable. Un des propriétaire du lien a commencé depuis quelques années à mettre en pratique les procédés d'une vinification perfectionnée, et les produits qu'il obtient ont été primés à l'Exposition universelle de 1878. C'est un vin rouge, moins chargé d'alcool que ceux de la Calabre et de la Terre d'Olrante . Il se rapproche sensiblement de nos plus chauds bourgognes, et pour ma part je le préfère aux vins rouges de Caprî et des autres localités des environs de Naples, Nul doute que lorsque l'exemple, qui n'a été jusqu'ici donné que par un seul propriétaire do Rotino, sera généralement imité dans la contrée, les vins du Cilento n'acquièrent une grande réputation et ne trouvent un déboucbé considérable à l'étranger. Il y a là pour cette région une source de richesse assurée si on sait l'exploiter d'une manière intelligente.

Nous trouvons à Rotino une petite auberge de campagne, meublée sommairement et où il n'y a que trois chambres, îi plusieurs lits chacune, mais parfaitement propre, oii tout a l'aspect ragoûtant et

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OÙ la cuisine est acceptable. Les fenêtres donnent sur un ravin profond, dont la naissance se creuse en amphithéâtre aux parois escarpées et toutes garnies d'oliviers ; il offre un tableau tout fait pour un paysagiste, et la perspective en prenait quelque chose de particulièrement frappant et un peu fantastique, lorsque, la nuit faite, nous l'avons vu baigné des clartés d'argent delà lune en son plein, avec lesquelles contrastaient des parties d'ombre d'une noirceur intense. Nous étions attendus, et l'on nous fait fête de la façon la plus gracieuse. Le sjnidic, le lieutenant de gendarmerie, plusieurs des principaux habitants, parmi lesquels je dois une mention spécialement reconnaissante à M. Magno ne , de la famille de celui qui dans le siècle dernier eut tant de polémiques avec Antonîni au sujet de l'histoire et des antiquités de la Lucanie, s'empressent à nous faire accueil et à améliorer notre installation à l'auberge. Ce sont eux qui se chargent de tout organiser au point de vue matériel pour notre excursion archéologique du lendemain.

Us nous offrent à notre auberge un repas qu'ils arrosent des meilleurs vins de leui*s caves, et après ce repas la conversation se prolonge fort avant dans la soirée. Nous sommes dans la société de patriotes

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des plus exaltés, qui presque tous ont passé plus ou moins longtemps en prison pour leurs opinions, qui du moins ont été sous la surveillance de la police, alors beaucoup plus préoccupée des libéraux que des malfaiteurs, pleine de trésors d'indulgence pour les derniers autant qu'impitoyablement sévère pour les premiers, et qui tous ont pris part à la révolution nationale. Ce sont donc les souvenirs des événements de 1848 à 1860 qui font les frais de la causerie. Les histoires que nos hôtes nous racontent, et dans lesquelles ils ont été acteurs, nous font assister à ce que fut dans un coin recule de province la réaction déchaînée après que le roi Ferdinand II eut déchiré la constitution qu'il avait jurée et rétabli le régime absolu : mille traits de détail nous donnent une idée juste des persécutions qu'une police aussi inintelligente que tracassière ne dirigeait pas seulement contre ceux qui s'étaient signalés parleurs opinions libérales et patriotiques, mais encore contre tous ceux qui faisaient preuve d'un genre quelconque de distinction, qui devenaient suspects par cela seul qu'ils avaient du talent et qu'ils étaient instruits. Ces récits nous introduisent aussi dans les conciliabules des conspirations mazziniennes, qu'un tel gouvernement ne

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pouvait manquer de faire naître, et où le désir bien légitime d'échapper à des souffrances qui n'étaient que trop réelles, et les plus respectables aspirations d'unité nationale et de liberté, se combinaient avec le goût invétéré des Italiens pour les sociétés secrètes, avec Tattrait de leurs imaginations pour tout ce qui est théâtral. Il y a quelque chose de profondément triste à repasser ce qui se dépensa alors de vrai courage et de dévouement dans la machination d'entreprises impossibles, avortées avant d'être même tentées, condamnables malgré la noblesse du but par les moyens auxquels elles recouraient et par les chefs indignes dont on y acceptait la direction. Elles seraient à jamais restées stériles si le génie de Cavour n'était pas venu donner une autre direction aux efforts du patriotisme italien, qu'il fit sortir du terrain funeste des conjurations pour les transporter sur celui de l'action politique découverte et avouable, les arrachant à l'influence d'un sectaire farouche, sans scrupules et d'esprit étroit, pour les mettre au service de ses grands desseins d'homme d'État, si bien .compris et si bien secondés par son roi. Tout ceci appartient à l'histoire, et j'écoute avidement les anecdotes iuslructives et caractéristiques que

286 A TRAVERS L'APULIK Eï LA LUCA.ME narrent nos amis de Rotino. Elles m'inslruiseol et me font comprendre bien des choses, qui jusque-là restaient obscures pour moi. La politique du jour tient également une largo place dans les conversations de la soirée, car nous sommes à quelques jours seulement des élections générales où s'appliquera pour la première fois la nouvelle loi qui a rendu le suffrage presque universel, et naturellement cette perspective préoccupe tous les esprits. Eu rcnti'ant dans ma chambre, j'obsei-ve curieusement la lampe que l'hùtesse y a placée et qui l'éclaire à peine. C'est un de ces lumignons de forme* antique, où l'on verse l'huile de la même bm-etle qui sert à faire la salade, monté sur un pied assez haut dont la forme se rattache aussi à une tradition directe de l'antiquilé, le tout en terre grossièrement revêlue d'un émail blanc à dessins de diverses couleurs. La faïencerie populaire produil en abondance les lampes de ce genre dans tout le midi de l'Italie; elles y sont universellement en usage cbez les paysans. Mais celle que l'on m'a donné à Rotino présente une particularité qui m'intéresse et que je vois pour la première fois. De chaque côté du bec où se place la mèche est tracé un grand œil, pareil à ceux qu'on voit près des

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anses à rextérieur des coupes de terre peinte de fabrication grecque et étrusque. Cette paire de gros yeux, destinée à repousser les influences du mauvais œil et du mauvais sort, les anciens Hellènes les peignaient également des deux côtés de la proue de leurs galères, et l'on a depuis longtemps signalé, j'ai observé moi-même bien des fois la conservation de cet usage superstitieux de Tantiquité dans les barques de pêche et les spéronares de toutes les côtes napolitaines, de la Sicile et de Malte. Le trou d'écubier y forme la pupille des yeux placés à Favant, et sans la protection desquels le marin de ces contrées hésiterait à afl'ronter les caprices des flots. Mais on n'avait pas encore constaté d'exemple de la conservation de Temploi de la figure talismanique et préservatrice des yeux sur des produits de la céramique moderne. Il y a là un fait de survivance des pratiques et des croyances des âges du paganisme jusque dans notre siècle, qui mérite d^être noté. Informations prises, j'ai appris que les lampes de faïence émaillée garnies d'yeux auprès du bec se fabriquaient à Vietri près de Salerne, spécialement pour la région d'Eboli et du Cilento. Dès le lendemain j'en achetais une pour la déposer dans les galeries du Musée ethnographique du TrocadérOé

La colonisation grecque dans Tltalie méridionale fut principalement Tœuvre des Doriens et des Achéens. Les Ioniens n'y eurent qu'une part très restreinte. Sur le littoral est de la Grande-Grèce deux cités seules leur durent leur fondation, Siris et Scyllêtion, et toutes les deux, après quelque temps d'existence, virent leur population ionienne détruite ou subjuguée par les Achéens de Sybaris et de Crotone.

Cependant c'étaient des marins de race ionienne qui, les premiers entre les Hellènes, s'étaient mis à fréquenter les mers de TOccident et avaient cherché à y fonder des établissements, poussant même bien au delà de la péninsule occupée par les Œnotriens et les restes des Sicules, allant jusque dans

2t» A TRAVERS L'APULIE ET LA LUCAKIE les parages des Tyrrhénîens ou Elrusques pour organiser avec leur pays des relations commerciales régulières et suivies. Vers le viii° siècle avant l'ère chrétienne, les Chalcidiens de l'Eubée, alors à l'apogée d'ane puissance qui devait bientôt s'écrouler, avaient organisé des expéditions de marine marchande vers les contrées de l'ouest, el fondé comme comptoirs de commerce les deux premières villes grecques de l'Italie et de la Sicile, Naxos et Cymè ou Cumes. Dans cette dernière ils étaient sur le sol de la fertile Campanie, Cainpmiia felix, comme disaient les ancienSjCt presque àla porte de TÉtrurie', avec laquelle ils trafiquaient activement de ce point , sans s'exposer aux difficultés que la jalousie des Tyrrhéniens auraient opposées à un établissement sur leurs côtes mêmes. Peu après, afin d'assurer une station à moitié route à leurs navires et de fei^ mer le passage k toute concurrence, ils s'étaient rendus maîtres du détroit de Messine en enlevant Zanclè (plus tard Messine) aux Sicules et en bâtissant Rhègion sur la côte opposée. Cymô assurait sa position en se couvrant des établissements de Dicaiarchia (Pouzzoles) et de Palaipolis (fondue ensuite avec Néapolis ou Naples), comme de postes avancés.

Dans leur commerce avec les contrées de TOccîdent, les Ghalcîdiens étaient surtout des courtiers. La Grèce propre, au vm** siècle, était encore singnlièrement rude et barbare; elle se remettait à peine du recul qui avait été pour elle la conséquence de l'invasion des Doriens. Toute la fleur de la civilisation hellénique, alors encore dominée par l'influence orientale dans les choses matérielles, toute l'activité de la production industrielle, étaient concentrées dans les cités de llonie, qui avaient et devaient encore garder quelque temps une avance considérable sur le reste de la race grecque. La Grèce était tributaire de ces cités et recevait d'elles, ou des Phéniciens, tout ce qui exigeait pour être produit un travail un peu raffiné, soit qu'elles le fabriquassent elles-mêmes, soit qu'elles le tirassent des manufactures de l'Asie Mineure, de la Syrie ou du bassin de l'Euphrate, alors en plein éclat, pour le répandre parmi les Hellènes. Les grandes villes de l'Eubée, Chalcis et Érétrie, dont les habitants étaient par leur origine de sang ionien, entretenaient les relations les plus intimes avec rionie et l'Éolie, auxquelles elles avaient emprunté les éléments fondamentaux de leur système monétaire. Ce sont les marchandises de la

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cùie gréco-asiatique, fabrications locales (lu articles amenés de l'iatérieur de l'Asie, que leurs vaisseaux transportaient à Cymè (Cunies) et en Etruric.

Mais les habitants des florissantes cités de riotiic étaient marins aussi habiles et aussi hardis que fabricanls industrieux. Phocée et Milet, en particulier, brillaient au premier rang dans la carrière des navigations commerciales. Dès le vui« siècle, les Milésiens avaient couvert de leurs colonies toutes les côtes du Pont-Euxin et s'étaient assurés le monopole du commerce de cette mer, où aboiitissaienl les routes de caravanes qui apporlaieiil une foule de marchandises précieuses, l'ambre de la Baltique, les pelleteries du pays des Scythes, l'or de l'Oural, l'acier àcs Chalybes, le lapis-lazuli de la lerre des Saspires. Aussitôt que Psamétîk, dans le vu" siècle, eut ouvert l'Egypte aux Grecs, ce Furent aussi les Milésiens qui en accaparèrent presque entièrement le négoce et finirent par y fonder la ville de Naucratis, Il était impossible qu'ils ne cherchassent pas un moyen d'atteindre par eux-mêmes les marchés si avantageux de l'Italie, comme ils fréquentaient ceux de la Grèce propre, de vendre directement aux ïyrrhéniens et

de s'affranchir du tribut payé à la marine des Chalcidiens dans leurs relations avec TOccident.

Mais c'était cliose difficile et périlleuse, dans ces ten>ps reculés, que de naviguer directement d'Asie Mineure jusqu'en Étrurie. Sans doute on n'en était plus à cet âge où les dangers de Scylla et de Cha~ rybde, grossis par l'imagination populaire jusqu'à devenir des fables comme celles que nous lisons dans l'Odyssée, faisaient trembler de terreur les plus intrépides matelots. Mais la traversée n'en était pas moins longue, dangereuse et au-dessus de ce que pouvaient faire la plupart des navires do Tépoque, capables seulement d'un cabotage toujours en vue des côtes, où l'on cherchait un abri sitôt que le temps devenait trop mauvais. Surtout le commerce de ces âges avait toutes les allures de la piraterie, à laquelle ne s'attachait alors aucun déshonneur, bien au contraire; à tel point que nous possédons des traités gravés sur bronze et conclus entre deux villes grecques pour écumer les mers à frais communs. La pratique et même les principes reconnus du droit maritime, étaient la barbarie pure. On admettait généralement comme chose légitime qu'une cité qui s'était mise en possession du commerce de mer avec un pays

étranger en exclût tous concuri'ents et que, si ses vaisseaux rencontraient sur leur roule cens d'une autre cité ou d'une autre nation, entreprenant la même navigation, ils leur courussent sus et les coulassent sans merci. Si les Chalcidiens s'étaient saisis des deux rives du détroit de Messine, c'était pour en fermer le passage à tout autre qu'eux, et ceux à qui ils interceptaient la route ne pouvaient songer à doubler la Sicile par le sud, car ils y auraient rencontré les mêmes dangers de la part (les Carthaginois établis à Mélité (Malte), Gauloa (le Gozzo) et Cossyra (Pantellaria) .

Encore n'était-ce là que le premier des obstacles que rencontraient les tentatives de navigation dans l'ouest de la Sicile. Si les Chalcidiens veillaient avec un soin jaloux à écarter la concurreuco des autres Hellènes dans cette carrière, pour euxmêmes les expéditions jusqu'à leur colonie de Cymè étaient extrêmement périlleuses et devaient revêtir un caractère presque aussi guerrier que commercial. Le vaisseau qui dépassait le détroit de Messine, pour traverser la mer des Tyrrhéniens, devait être prêt à combattre au besoin pour sa sécurité, et n'était rien moins que sûr de pouvoir atteindre son but ou en revenir. Non seulement il y roncon-

trait les Carthaginois, ces ennemis nés des Hellènes, mais les Tyrrhéniens eux-mêmes, qui 'possédaient une nombreuse marine et comme pirates s'étaient fait un nom justement redouté. Carthaginois et Étrusques prétendaient au monopole exclusif des mers situées à l'occident de la Sicile. Ils avaient souvent des querelles entre eux, surtout pour la possession de la Sardaigne et de la Corse, à laquelle ils aspiraient également. Mais quand il s'agissait des Grecs, de leur interdire l'accès de la mer Tyrrhénienne ou de les en expulser, l'intérêt commun les conduisait immédiatement à unir leurs efforts. Les colons hellènes des Iles Éoliennes eurent ainsi fréquemment à repousser leurs attaques.

Les Milésiens ne se soucièrent pas d'affronter ces périls. Ils se préoccupèrent donc de trouver une combinaison qui leur permît d'aller en Italie et de commercer directement avec les Etrusques, sans éveiller leur jalousie sur le chapitre du monopole de la mer Tyrrhénienne, sans se lancer dans les risques de la navigation de cette mer. J'ai exposé ailleurs avec détail comment ils y réussirent par leur alliance avec Sybaris, récemment fondée, grâce à la façon dont cette cité profita de sa situa-

lioD sur Tin étranglement de la partie méridionale de la péninsule italienne, presque un isthme resserré entre deux golfoa, pour y organiser un commerce de transit entre la mer Ionienne et la mer Tyrrhénienne. Les Milésiens abordaient au port des Sybarites sur le golfe de Tarente et y déposaient leurs marchandises; les Étrusques faisaient de même au port situé sur l'autre mer, près de l'embouchure du fleuve Laos. Les Sybarites se chargeaient du transit par terre d'un rivage à l'autre, et leur cité était à la fois l'entrepôt oh so concentraient les marchandises de Tlonie et de l'Étrurie, et le marché oîi s'en opérait l'échange. Hellènes et Tyrrhéniens, chacun restait ainsi sur son domaine ; aucune des deux parties n'empiétait sur la mer dont l'autre se ré.servait la possession exclusive. Entre ces deux domaines jalousement gardés, Milésiens etTyrrhéniens se rencontraient sur un terrain neutre et intermédiaire, où ils trafiquaient. Sybaris était comme la foire permanente ouverte ù leurs opérations.

Les Phocéens furent plus aventureux. Ils s'enhardirent à aller naviguer par-delà l'île de Sicile, bien plus loin dans l'ouest que n'avaient osé les Chalcidiens il l'époque de leur plus grande puissance.

Affrontant ThàStilité des Carthaginois et des Tyrrhéniens, ils poussèrent jusque sur les côtes de l'Espagne méridionale, habitées par le peuple des Tartessiens. Depuis plusieurs siècles les Tyriens, qui désignaient cette contrée par le nom de Tarschich, bien connu dans la Bible, s'en étaient faits une véritable ferme, dans l'exploitation de laquelle ils ne souffraient pas de rivaux; et quand des désastres de guerre eurent abattu la prospérité de Tyr, qui ne se releva pas du long siège que lui fit subir Nabou-koudourri-ouçour de Babylone, ce furent les Kenânéens occidentaux, les Carthaginois, qui recueillirent cette portion de Théritage de leur ancienne métropole. Vers 640, un marin de Samos, du nom de Coléos, ayant été entraîné parla tempête dans ces régions dont les Hellènes ne connaissaient le nom que d'une manière vague et de réputation, aborda aux rivages des Tartessiens, et à son retour révéla le secret de la route qui y conduisait, jusque-là soigneusement cachée par la jalousie des Tyriens. Ses récits sur la fertilité de la vallée du Baitis, sur la prospérité commerciale de la ville phénicienne de Gadis (Cadix) et sur les trésors des mines d'argent du pays de Tarschisch, surexcitèrent prodigieusement les imaginations et les con-

293 A TRAVERS L'APULIE KT LA LUCANIE voitiaes des Grecs de l'Ionie. Ce paya lointain devint pour eux, dans les dernières années duvrii" siècle, un véritable Eldorado, que leurs navigateurs s'efforcèrent d'atteindre, et ce furent surtout les Phocéens qui s'engagèrent dans cette voie.

En 600 av. J.-C, un marin de Phocée, nommé Ëuxène, cherchant la route d'Espagne, vint toucher aux rivages de la Gaule méridionale, non loin de l'embouchure du Rhône, dans le pays des Ségobriges. Reçu amicalement par Nannos, chef du pays, il épousa la lilic et fonda la ville de Massalia (Marseille). Deux ans après, un nouvel essaim de colons, conduit par Prôtis, vint rejoindre Euxène, et Massalia se trouva dès le début une cité considérable et populeuse. En 578, d'autres Grecs d'Asie Mineure, mais de race doricnne, les Rhodiens et les Gnidiens, tentant de suivre la même route, abordèrent sur la côte septentrionale d'Espagne et bâlirent Rhoda (aujourd'hui Rosas).

Toute l'aclivité des Massaliêtes se dirigea vers la Bétigue, où ils espéraient supplanter les Phéniciens. Ils profitèrent de la catastrophe de Tyr et de la révolte des habitants de laBétique contre les colons Kenànéens. Arganthônios, roi des Tartessiens, les accueillit alors avec une faveur marquée

et leur ouvrit les marchés de son pays. Bientôt, il est vrai, quand les Carthaginois furent venus au secours de Gadis et eurent repris les anciennes possessions tyriennes, ils se virent fermer la vallée du Baitis. Mais ils ne cessèrent pas pour cela de commercer avec le midi de TEspàgne, et sur la côte des Bastules, tout auprès de la phénicienne Qartheya, ils fondèrent la ville de Moinacê.

Le grand trafic de Phocée, qui était alors avec Milet la première cité de Tlonie, se dirigea désormais vers Massalia et les éts^hlisssments massaliêtes. Une nouvelle colonie phocéenne, Emporiai (aujourd'hui Ampurias), s'éleva sur le littoral du nord de l'Espagne, auprès des Pyrénées. En 856, les Phocéens, voulant assurer une station et un port de relâche à leurs navires entre la Sicile et Massalia, fondèrent sur la côte orientale de Vile de Cyrnê, c'est-à-dire de la Corse, dans une situation particulièrement favorable, la ville d'Alalia ou Aieria, d'où ils commandaient toute la mer Tyrrhénienne et le golfe de Ligurie. Vers le même temps ils s'établissaient aussi sur le littoral même de TÉtrurie, à l'embouchure del'Arnus, où ils fondaient Pisa.

Si les Phocéens réussirent si heureusement dans

ces expéditions, c'esl qu'ils étaientfavorisés par la bienveillance des anciennes colonies chalcidiennes, dont l'alliance inlime avec eux est atlesLéc par toute une série de faits. A l'époque ofijls se mirent à fréquenter les routes de l'ouest, les colonies de Chalcis avaient cessé d'être soutenues par leur métropole, désormais déchue de sa primitive splendeur. L'Eubée était tombée sous la domination d'AthèneSj qui n'était pas encore en mesure de prendre l'héritage maritime des Chalcidiens. Zanclé, Rhègion et surtout Cymê se trouvaient ainsi dans un isolement qui auraient pu leur devenir funeste, si d'autres Grecs n'étaient pas venus fréquenter leurs ports, les appuyer et maintenir leurs relations avec le reste de la race hellénique, et parmi les concurrents qui se présentaient pour ce rùle fructueux, ils avaient donné la préférence à des Ioniens, à cause de la parenté de sang. Mais celle parenté n'aurait passervi aux Phocéens, si Chalcis et Erétrie avaient été encore puissantes et capables do suffire par elle-mémes au commerce avec leurs colonies.

Mais au moment même où Phocée parvenait au point culminant de la prospérité que développait chez elle le succès de ses entreprises de commerce

et de colonisation dans les contrées les plus reculées de rOccident, son existence même fut subitement atteinte par un désastre dont elle ne devait jamais se relever. Après avoir détruit la monarchie des Lydiens, le roi de Perse Kourous, que nous avons pris la mauvaise habitude de désigner sous le nom de la forme latinisée de Cyrus, entreprit la soumission des cités grecques dont la chaîne ininterrompue garnissait tout le littoral ouest de TAsie Mineure. Il avait confié cette tâche à un de ses généraux, que les Grecs appellent Harpagos. Celuici vint en S42 mettre le siège devant Phocée.

Les Phocéens résistèrent à outrance, mais finalement ils en vinrent à la nécessité de céder. Ils prièrent alors Harpagos de retirer momentanément ses troupes pendant qu'ils délibéreraient sur les conditions de capitulation qu'on leur avait proposées. Profitant de ce r'épit, ils lancèrent leurs vaisseaux à la mer, y firent monter les femmes, les enfants, placèrent au milieu d'eux les statues de leurs divinités, et firent voile vers Chios. Arrivés dans cette ville, ils voulurent acheter aux habitants les îles Oinussai; mais ceux-ci redoutant pour leur commerce le voisinage d'un peuple actif et entreprenant, repoussèrent la demande. Les fugitifs repri-

302 A TRAVERS L'APULIE ET LA LUCANIE rent la mer et se retirèrent dans les contrées de l'Occident, partie à Alalia, partie à Massalia. Avant de s'éloigner pour toujours dp l'Asie Mineure, ils revinrent àPhocée, surprirent la garnison que les Perses y avaient installée et l'égorgèrenl. Puis, faisant les plus terribles imprécations contre ceux qui se sépareraient de la flotte, ils jetèrent dans la mer une masse de fer rougie au feu, jurant de ne pas retourner à Phocéc avant que celte masse ne revînt sur l'eau telle qu'ils l'y avaient jetée. Pourtant, au moment du départ, la moitié du peuple sentit sa constance fléchir et resta dans la ville. Le reste fit voile vers les mers de l'ouest.

Grâce à cette émigration, la chute de la mère patrie de l'Asie Mineure, au lieu d'ébranler les établissements phocéens de l'extrême Occident, augmenta encore leur importance. De colonie Massalia devint métropole, et Alalia aussi se transforma brusquement en une grande ville. Les Massaliètes, dont la population était largement accrue, se virent en mesure do créer de nouvelles colonies pour faciliter et protéger leur commerce. Sur la côte d'Espagne, entre Emporiai et Moînacê, ils bâtirent Hèméroscopion et Alônis. Au pied du revers gaulois des Pyrénées, dans le Roussillon

actuel, ils édifièrent Pyrênê (aujourd'hui Elne), après avoir ruiné la ville de Ruscino (aujourd'hui Castel-Roussillon, près de Perpignan), dont le nom indique assez clairement l'origine kenânéenne, et qui avait été l'échelle où les Tyriens d'abord, puis les Carthaginois, allaient chercher les riches produits miniers de la région des montagnes, particulièrement ceux des lavages d'or des tables del'Ariège (Auraria), alors d'un revenu considérable. Leur flotte battit les Carthaginois dans plusieurs rencontres, et acquit pour quelque temps une supériorité marquée dans ces mers.

Le commerce si fructueux de l'Espagne menaçait donc de passer tout entier entre les mains des Massaliêtes et des autres émigrés de Phocée. C'était pour les Carthaginois un intérêt de premier ordre que d'arriver à éteindre cette concurrence. Ils devaient faire les plus grands efforts pour ruiner la puissance des colons phocéens, encore à leurs débuts, et pour effacer de la cai'te leurs établissements. Pour cette entreprise ils trouvèrent des auxiliaires naturels dans les Tyrhéniens de l'Étrurie maritime, qui nourrissaient une profonde jalousie contre les Phocéens d'Alalia et de Pisa, car ceux-ci les gênaient dans leur commerce et

30 i A TRAVERS L'APULIE ET LA LUCANIE

dans leurs pirateries, et menaçaient de leur enlever la suprématie sur les mers où ils avaient jusqu'alors dominé.

En 536 une flotte nombreuse d'Étrusques et de Carthaginois coalisés se présenta devant Alalia, tandis que Pisa, assaillie par ses voisins, succombait sous leurs coups. Les Phocéens sortirent à la rencontre de la flotte, et une grande bataille navale, la première que l'histoire enregistre dans la partie occidentale de la Méditerranée, fut livrée dans les eaux de la Corse. Les Phocéens y furent complètement défaits, perdirent 40 vaisseaux sur 60 qu'ils avaient engagés, et bientôt reconnurent l'impossibilité de se maintenir dans Alalia. Ils abandonnèrent donc la ville, dont les Carthaginois prirent possession. Une partie d'entre eux se retira à Massalia. Le plus grand nombre, assez pour former la population d'une ville considérable, chercha un refuge à Rhêgion^ dont les habitants les accueillirent avec empressement et sympathie.

Cependant les Rhêgiens jugèrent qu'au lieu de garder les émigrés Phocéens dans leur propre cité, il y avait avantage de leur procurer en Italie un nouvel établissement,. de les aider à fonder une ville distincte, que leur nombre permettait de

faire dès ses débuts assez respectable pour qu'elle eut chance de se maintenir et de prospérer. Ils lui choisirent pour emplacement Tembouchure du fleuve Halês, à l'extrémité septentrionale de la côte de rŒnotrié sur la met Tyrrhénienne, entre le golfe de Poseidônia et celui de Laos, autrement dit, pour employer les dénominations actuelles, le point du Cilento où la rivière Alento se décharge dans la mer^ entre le golfe de Salerne et celui de Policastro. La nouvelle cité ionienne devenait ainsi un poste intermédiaire de relâche et de protection sur la lignes des communications maritimes, qu'elle contribuait à assurer, entre les établissements Chalcidiens, c'est-à-dire Ioniens,, de Rhêgion et de Zanclê, d'une pai't, de Cymè et des villes qui en -dépendaient, d'autre part. Dans la série des villes helléniques installées sur le littoral ouest de la Grande-Grèce, elle s'interposait entre les deux colonies les plus septentrionales qui eussent été fondées de ce côté sous les auspices et la suprématie de Sybaris, Poseidônia par les Trézéniens et Pyxus par des Achéens.

Le canton où fut fondée cette nouvelle cité était occupé, nous dit-on formellement, par les Pélasges Œnotriens, dont le nom se conserva dans celui

(les îles Œnotrîdes, siluéos dans le plus proche voisinage. Le fleuve à côEé de l'embouchure duquel fui choisi son emplacement est appelé par les écrivains grecs et latins Halêa ou Éleês; dans la hasse latinité son nom devient Alenlus, Alenlo sous sa forme actuelle. Si l'on lient compte des lois régulières de transformation de l'onomastique des lieux dans l'Italie méridionale, on arrive à restituer avec certitude un nom indigène primitif ffaleeis, qui offre la désinence et la physionomie habituelle de la majorité des noms pélasgiques dans l'extrémité sud de la péninsule italienne, non seulement chez les Messapiens et les lapygiens, mais aussi chez les Œnotriens, où nous trouvons, comme noms de villes, Krymoeis, Vratoeis, Forets, Pyxoeis, devenus en latin GntmenUim, Fratuentum, Fereniîim, Buxentum, et comme noms de fleuves Kasoeis et Traeis^ transformés en Casuentus et Traenliis.-

Le site même de la ville était désigné par un nom qu'on affirme avoir signifié n le marais. » La forme ilaliote et latine en est Velia, terme qui a bien, en effet, ce sens dans le latin antique et correspond au grec elos. La forme éoUenne et dorique primitive de elos était vetos, écrit avec le digamma

pour initiale. Si les colons qui fondèrent la ville avaient été des Doriens ou des Achéens, elle aurait été appelée en grec aussi Velia ou Velea, qui serait devenu plus tard Elea. C'est, en effet, ainsi qu'elle fut le plus habituellement désignée en Grèce ; les Athéniens, en particulier, lie l'appelaient pas autrement qu'Eléa, et Ton prit la coutume de qualifier d' « école éléate » l'école de philosophie qui se développa dans cette ville. Mais les Ioniens, qui la construisirent, n'avaient pas le digamma dans leur alphabet pour représenter le son du v. Ils adoptèrent donc, pour tran3crire la vieille appellation indigène, qu'ils conservaient, une forme toute différente, Yelê ou Byele. Les monuments numismatiques attestent que tant que la ville demeura purement grecque cette forme de nom fut la seule qu'admirent ses habitants, s'intitulant eux-mêmes Hyélètes.

Les ruines qui subsistent encore sur l'emplacement de Hyélé-Velia, et que je décrirai en détail un peu plus loin, attestent que dès avant la colonisation phocéenne de 536 ou 83S il y avait là, sur la hauteur qui devint ensuite l'acropole, une petite ville fortifiée. Probablement c'étaient les Œnotriens qui l'avaient fondée et

qui la détenaient. Peut-ètro aussi, cependant, y avait-il déjà dans cet endroit un établissement plus antique, mais restreint, des Phocéens. Car certains écrivains, s'écartant des dires d'Hérodote et d'Antiochos de Syracuse, que nous avons suivis, prétendent que Velia fut fondée en même temps que Massalia et que les réfugiés expulsés d'Alalia ne firent qu'agrandir la ville, au lieu d'en être les premiers fondateurs.

Quoiqu'il en soit, il se produisit autour de Hyélé la même chose que partout ailleurs où les Œnotriens se trouvèrent en contact avec les Grecs. Tout alteste que ces Œnotriens étaient un peuple singulièrement doux, pacifique, étranger aux choses de la guerre et incapable d'une sérieuse défense. Ils étaient en outre des Pélasges, c'està-dire avaient une étroite affmité de race avec les Hellènes, affinité qui avait déjà produit dans certaines parties de la Grèce, comme TAttiquc et l'Arcadie, une fusion complète entre les deux; éléments pélasgique et hellénique. Ils prétendaient eux-mêmes être venus du Péloponèse, et par conséquent ils devaient être disposés avoir, dans les colons qui arrivaient des contrées grecques, de proches parents, presque des frères, qui leur

apportaient une culture plus avancée que celle qu'ils avaient due antérieurement à la domination des Sicules. Toutes ces causes réunies firent qu'ils se soumirent de bonne grâce, et pour ainsi dire spontanément, à la suprématie des villes helléniques établies sur leur territoire. C'est presque sans efforts et par un mouvement naturel que celles ci devinrent en peu de temps les capitales de véritables empires territoriaux. Les tribus œnotriennes reconnaissaient dans les Grecs des protecteurs et des civilisateurs, dont elles se faisaient volontiers les clientes, s'aggrégeant à leurs cités par le lien d'une sorte de confédération dont elles leur remettaient la présidence et la direction.

Les Phocéens de Hyélê, sur la côte où ils vinrent s'établir, avaient été précédés de plus d'un siècle par la colonisation achéo-dorienne, développée soùs les auspices de Sybaris et rélevant de son hégémonie. Le territoire où ils pouvaient étendre leur influence et leur suprématie était donc à l'avance fort restreint. Les ïrézéniens, vassaux de; Sybaris, occupaient PoseidÔnia. Si l'attribution proposée par le duc de Luyries pour une monnaie incuse fort énijginatique est exacte

310 A TRAVERS L'APULIK ET LA LUCANIE — et la chose ne manque pas de probabililé — les Achéons, au nord de Pysus, avaient fondé des établîssomenls un peu moins importants au port voisin du cap Palinuros et à Molpa. Mais aucun indice ne permet de supposer qu'il eussent pris pied dans le Cilento proprement dit. On est même en droit de penser que c'est parce qu'ils ne s'étaient pas rendus maltï-es de ce canton que les Phocéens curent l'idée de s'y établir. Sans doute, malgré l'affinité des CEnotriens pour les Hellènes, ceux du district qui est aujourd'hui le Cilento, couverts par le rempai't continu des crûtes qui l'environnent du côté de terre, étaient parvenus à se maintenir dans une entière indépendance. Ils accueillirent favorablement les nouveaux colons qui venaient s'établir chez eux, se soumirent facilement à leur suprématie, et le rempart naturel qui les avait mis à l'abri des Aohéens devint la limite du champ ouvert k l'action politique des Hyélêtes.

Ceux-ci étaient en droit de se considérer comme n'empiétant pas sur le domaine des autres Hellènes. Mais Sybarîs, encore k ce moment florissante et en possession d'une puissance extraordinaire, était d'une jalousie féroce contre tout établissement qui se fondait dans le voisinage de son empire, surtout

quand il s'agissait d'établissement des Ioniens. Elle avait déployé un acharnement sauvage et une cruauté révoltante dans Textermination des habitants ioniens de Siris, fondée par des réfugiés de ' Colophon. Voyant dans la fondation de Hyélê par les Phocéens une usurpation sur leurs domaines, les Sybarites résolurent de les châtier, en leur faisant subir le même traitement qu^aux Ioniens de Siris. A peine fondée, la nouvelle ville se vit donc en butte de la part des Achéens à une guerre acharnée, qui avait l'expulsion de ses habitants pour objectif. Elle se prolongea quelque temps, car les Poseidôniates, ainsi que je l'ai dit un peu plus haut, la continuèrent même après la ruine de leur grande métropole. Les Hyélêtes parvinrent à en sortir vainqueurs, assurés d'être désormais laissés en paix par leurs voisins grecs. La chute de Sybaris, qui çût été leur ennemie la plus redoutable, dut contribuer à ce résultat. Mais surtout il tint aux conditions favorables du site où ils s^étaient établis. Lorsqu'on est sur les lieux, on comprend facilement à leur aspect le privilège par lequel Hyélê-Yelia parvint à résister à toutes les attaques violentes dont elle fut Tobjet, même de la part d'ennemis qui subjuguèrent les autres villes grec-

312 A TRAVERS L'APULIE ET LA LUCANIE ques. Le Cilenlo qui l'environne forme une véritable forteresse naturelle, dont la muraille de montagnes était impossible à forcer si elle était défendue par des gens de cœur. Cette lutte des débuts même de son existence contre les Achéens, et particulièrement les Poseidôniates , conduisit Hyélè à nouer des liens d'étroite alliance avec Cymè et les villes qui en dépendaient. Une courte navigation doublant la péninsule d'Amalfi l'en séparait seule. Cymiiens et Uyélèles étaient également de sang ionien, les uns provenant de l'Eubée, les autres de l'Ionie. 11 devait donc y avoir entre eux amitié naturelle, et la communauté des intérêts leur commandait de se confédérer pour repousser les entreprises dont pouvaient les menacer les Grecs d'autre race ou les indigènes îtaliotes, tels que les Étrusques qui commençaient à se montrer dans la Campanie, et les nouvelles tribus sabelliquea qui se formaient à l'abri des montagnes du Samnium. Sirabon prétend que les gens de Hyélè h étaient contraints par la stérilité de leur territoire de se livrer à la navigation, et de vivre du fruit de leurs pêches, de leurs salaisons et d'autres travaux semblables. Il y a dans celte donnée à la fois une inexactitude considérable et un fait réel. On a pu le voir

quand j'ai essayé de définir les caractères de la région du Cilento, le territoire de Hyélê-Velia n'était aucunement stérile ; d'autres écrivains anciens vantent, au contraire, sa fertilité, et ce sont ceux-là qui sont dans le vrai. Mais ce territoire était nécessairement restreint, et surtout les Hyé-, lêtes, parles conditions historiques dans lesquelles s'était fait leur établissement, ne pouvaient nourrir l'espoir de se former un empire continental comme celui de Tarente, de Sybaris, de Crotone ou de Locres. Us durent en conséquence tourner leurs principaux efforts vers la carrière maritime, à laquelle les aptitudes naturelles de leur origine phocéenne les rendait éminemment propres, aussi bien que leurs frères de Massalia. Les pêcheries de leurs eaux étaient, comme elles le sont encore aujourd'hui, exceptionnellement poissonneuses et productives; aucune ville ne se trouvait en. particulier mieux située pour tirer parti des passages de thons. Ils se firent pêcheurs et marchands de salaisons, comme beaucoup d'autres Grecs; ils s/adonnèrent également au commerce de mer ; et dans cette double carrière ils parvinrent à gagner de très grandes richesses.

Fondée , non par une petite troupe de colons

314 A TRAVt:R:î L'APULIE ET LA LUC.\.NIE comme la plupart des villes grecques d'outre-mer, mais par une émig^ralion en masse, à laquelle avait pris pari près de la moilié de la population d'une des plus grandes cités qu'il y eut alors dans le monde hellénique, Uyélè, déasanaissancc, tutune ville considérable et populeuse. L'énorme développement de sa richesse pendant le v" et le rv" siècle est attesté par l'abondance do ses belles monnaies d'argent, de même que l'étendue de son commerce par la fai;on dont un les trouve répandues en quantité dans toutes les parties du midi de l'Ilalie, Ce monnayage, comme celui de Massalia, a pour type presque constant sur le revers le lion, qui était déjà l'emblème de Phocée. Il débute avec la fondation même de la ville et se continue jusqu'à l'époque où Rome, après la prise de Tarente, interdit la fabrication de toutes espèces de monnaies d'argent autres que les siennes propres dans l'étendue de l'Italie.

Les monnaies d'argent de Hyélè-Velia donnent la plus haute idée du degré de développement et de perfection où les arts étaienlparvenus dans cette ville. Celles de la première moitié du iv' siècle, en particulier, sur lesquelles on lit plusieurs signatures de graveurs, dont les plus habiles sont Cleu-

dôros et Philistion, comptent au premier rang parmi les œuvres les plus parfaites des monnoyers de ritalie grecque. Elles sont à mettre de pair avec les monnaies de Syracuse et de certaines autres cités de la Sicile. Les monuments numismatiques attestent, du reste, dans le silence des historiens, qu'au i\^ siècle les relations demeuraient étroites entre Hyélè et Massalia, sa sœur d'origine. Dans ce siècle, à plusieurs reprises, quand la cité phocéenne du midi de la Gaule, qui, plus reculée dans l'ouest, avait moins de facilités et d'occasions de se retremper aux sources de la vie grecque, vit les coins de ses monnaies s'altérer et tourner à la barbarie, elle s'^adressa pour réformer et régénérer ses types à des graveurs qui travaillaient à Hyélè ou pour cette ville.

Hyélè-Velia ne tient pourtant pas une place prépondérante dans l'histoire générale de l'art hellénique. On ne cite aucun artiste célèbre, ni sculpteur, ni peintre, qui en ait été originaire. Il n'y a pas eu d'école propre à cette cité. Son rôle, au contraire, est capital dans l'histoire du développement intellectuel et philosophique des Grecs. Une des plus importantes et des plus anciennes écoles de philosophie apris naissance à Hyélè, ou comme disaient

les autres Grecs à Élée, presque aussitôt après sa fondation, et s'y est perpétuée pendant plusieurs générations. Je ne m'arrête pas en co moment, du reste, à parler des philosophes qualifiés d'éléates ; j'y reviendrai dans un chapitre spécial avec les développements que ce sujet comporte.

Actuellement, où c'est l'histoire politique de Hyélê qui m'occupe, je me bornerai à noter que les philosophes de cette ville eurent une influence heureuse et considérable sur sa constitution. Le plus grand d'entre eux, Parménide, au commencement du v* siècle, avait donné k sa patrie un code de lois, que chaque année les magistrats, en entrant en charge, juraient d'observer. Ces lois restèrent en vigueur tant que la ville se régit d'après des institutions nationales. Et elle leur devait d'être citée comme un modèle de république bien organisée, paisible et généralement à l'abri des troubles. L'observation de ces lois eut pourtant quelques éclipses. Elles ne parvinrent pas toujours à préserver Hyélè de l'établissement de la tyrannie, que les passions démocratiques favorisaient si souvent dans les villes grecques et qui avait fini par devenir une institution régulière dans une partie de celles de

la Sicile. On raconte, en effet, que dans la seconde moitié du v® siècle le philosophe Zenon, disciple de Parménide, fut mis à mort pour avoir conspiré contre un tyran, que les uns appellent Néarchos et les autres Diomédon.

De même que les villes chalcidiennes de Rhêgion, de Cymê et de Néapolis, Hyélê, par suite de son origine ionienne, se jeta .à corps perdu dans le courant de la politique d'Athènes, à Tépoque où celle-ci tourna ses vues vers Tltalie, lors de la fondation de la grande colonie de Thurioi. Elle fut alors du nombre des villes gréco-italiques qui, pour manifester leurs tendances et le parti qu'elles embrassaient, adoptèrent la chouette d'Athènes pour type d^une partie de leur monnaies. C'est à partir de ce monient aussi qu'elle mit sur toutes ses espèces, comme effigie de divinité protectrice, la tête d'Athêna, à la place de celle de la Sirène Leucosia, qui j usqu'alors les avait décorées. Même après le désastre des Athéniens devant Syracuse, Hyélê n'adhéra jamais à la ligne péloponésienne et s'abstint de prendre part aux hostilités contre la glo-^ rieuse cité dans laquelle le génie des Ioniens se personnifiait sous sa plus belle expression. Le Périple abusivement mis sous le nom de Scylax, mais comT

318 A TRAVERS L'APUME ET LA LUCAME

posé au commencement du iV' Rièclo, désigne Ëléà ou Hyélà comme ayant reçu une colonie de Thurîoî. Sans doute elle avait offert un asile aux habilnnls de celte \ille d'origine athénienne ou partisans d'Athènes, qui en avaientélé hannisparle parti péloponésien, à la suite do la révolution aristocratique et anlialhéuienne que le Rhodien Dôrieus provoqua à Thurioï, sur la nouvelle des événements de Sicile. Hyélè s'honorait ainsi en restant fidèle dans la défaite à la cause qu'elle avait embrassée quand celle-ci était victorieuse.

Survint bientôt après l'invasion des Lucaniens de race sabellique. En peu d'années, tout en s'emparant de l'intérieur des terres de l'Œnotrie, dont ils Urent la Lucanie, ils subjuguèrent ou détruisirent la plupart des villes grecques qui s'échelonnaient le long de la mer Tyrrhénienne, des embouchures du Silaros (le Selo) à celles du Sabalos (le Savuto). Poseidônia, comme jel'ai déjà, raconté, succomba la première, puis Molpa, Palinuros, Pyxa», Scidroa et enfin Laos, en 390. Ifyélô fut certainement en butte, elle aussi, aux attaques des Lucaniens; mais, comme le remarque Sirabon, seule parmi les cités helléniques de la même contrée, elle sut les repousser victorieusement. Elle garda

son caractère hellénique et son ancienne indépendance • Les monuments de son monnayage attestent même qu'elle battait son plein de prospérité et de richesse à l'époque où les villes d'origine achéenne du voisinage tombaient Tun après l'autre sous les coups des barbares. On peut déterminer les points les plus rapprochés de Hyélê ou de Velia, comme les Lucaniens devaient dire aussi bien que les Latins, où ces nouveaux venus s'établirent définitivement. Nous avons vu qu'ils s'étaient rendus maîtres de Poseidônia. De l'autre côté du massif du Cilento, on nous raconte que ïes LucanienSj peu après leur installation dans le pays,, furent frappés d'une peste. L'oracle qu'ils consultèrent à ce sujet leur ordonna d'apaiser les mânes du héros Palinuros, le pilote du vaisseau sur lequel Énéc était venu en Italie. Les Lucaniens élevèrent donc un cénotaphe monumental à Palinuros, et plantèrent en son honneur un bois sacré sur le promontoire où l'on disait qu'il était mort, et qui avait reçu son nom. Mais pour le Cilento lui-même, aucun indice ne donne à croire qu'ils y aient jamais pris pied. Ce sont ses barrières extérieures que les Hyélêtes durent défendre contre les Lucaniens, avec le concours des Œnotricns de la région, qui

320 A TRAVERS L'APULIE ET LA LUCANIE avaient accepté leur suprématie et s'étaient hellénisés à leur contact. Cette fois encore, ainsi que je le disais tout à l'heure, c'est ce rempart de montagnes qui protégea la liberté et l'hellénisme de la colonie phocéemie.

Parmi les villes grecques de l'Italie, Ilyélè ou Velia était une des plus auciennes alliées de Rome. Leurs relations semblent avoir remonté à la même époque que celles entre Cymê (Gumes) et Rome, c'est-à-dire à lapériode des rois. Massalia aussi prétendait, au dire de Pausanias, que son amitié avec les Romains remontaitàsafondationmême. Et ceci, quoiqu'en aient dit certains critiques modernes, n'a rien d'impossible. Les colonies cLalcidicnnes de la Campanie étaient en rapports intimes avecla cité de Romulus depuis sapremière origine. C'est de Cymê que Rome avait reçu son alphabet et ses Livres Sibyllins. Or, nous avons vu dans quelle connexité avec les villes chalcidiennes de la Sicile et de l'Italie avaient été fondées les colonies occidentales de Phocée. Qu'il y ail donc eu des rapports amicaux entre Rome, d'une part, Massalia et Velia, de l'autre, dès la fin du vi^ siècle, la chose est plutôt vraisemblable,

Quoi qu'il on soit, du restu, ce qui est positif,

c'est qu'aussitôt après l'expulsion des Tarquins, Tannée même de la bataille du Lac Régille, en 496, le dictateur Aulus Postumius fit vœu de consacrer un temple à Cérès, Libéra et Liber, c'està-dire à la triade grecque de Dêmêter, Perséphonê et Diçnysos, sous des noms empruntés à la vieille mythologie latine. L'édifiée fut achevé et dédié trois ans après, par le consul Spurius Cassius. C'est le premier temple complètement grec de dispositions et d'architecture qui ait été bâti à Rome; la décoration en avait été exécutée par deux Hellènes italiotes, Damophilos et Gorgasos, sculpteurs et peintres. Bien que les divinités en eussent été affublés de noms latins, par suite d'assimilations plus ou moins exactes entre le personnel des deux Olympes, le culte du temple de Cérès à Rome était si bien une importation grecque qu'il resta toujours classé dans les sacra peregrina. Ses rites et ses formules demeurèrent helléniques. Il y a plus ; à partir de sa fondation jusqu'au temps de Cicéron, qui mentionne encore cet usage comme subsistant, sa prêtresse dut obligatoirement être de naissance grecque, et non romaine, fournie, peut être alternativement, par l'une des deux villes de Néapolis, et de Velia. Grâce à ce fait, nous constatons d'une

323 A TRAVERS L'APULIE KT LA LUCANIE manière positive l'exiaLonce dus relations d'allianco de Hyélê ou Velia avec Rome dès le début du v° siècle.

Avec cette antique amitié qui ne s'était jamais relâchée, on comprend combien Volin, à laquelle il faut k partir d'alors donner ce nom, vil avec joie la conquête de la Lucanie par les Romains. C'est avec empressement qu'elle entra dfes lors à litre de civitas foederala dans la confédération dont Rome avait l'hégémonie. Cicéron cite Velia comme l'exemple typique des villes qui avaient reçu les conditions les plus favorables dans leur traité d'alliance, et qui fournissaient en vaisseaux le contingent fédéral. Pas plus que Cumes et les autres villes cbalcidiennes de la Campanie, elle ne se joignit à PyiThos quand il vint porler la guerre en Italie contre les Romains. Dans les guerres Puniques, sa fidélité fut inébranlable; et, lors de la seconde, son nom est cité à plusieurs reprises à l'occasion des vaisseaux qu'elle fournissait à la flotte romaine.

Lors de la guerre Sociale, en 90 avant J.-C, la loi Julia conlraignit Velia, bien malgré elle, comme Néapolis et Uéraclée, à échanger l'autonomie grecque que lui assurait un traité exceptionnel,

prope singulare foediis^ dit Cicéron, contre la condition d'un municipe de citoyens romains. Mais ce changement de régime ne porta pas tout d'abord atteinte à sa prospérité. Strabon cite encore ses pêcheries et son commerce comme florissants.

C'était une station hivernale des plus recommandées pour la douceur sans rivale de son climat. Nous voyons les médecins y envoyer Paul-Émile pour rétablir sa santé, et Horace s'informer si cette localité n'offre pas plus d'avantages que Baïa. Trébatius, Tami de Cicéron, avait une maison de campagne à Velia, et le grand orateur s'y arrêta plusieurs fois dans ses voyages le long des côtes d'Italie.

C'est là qu'en 44 avant J.-C. il eut avec Brutus celte suprême entrevue qui décida des derniers actes de sa vie, les plus honorables de tous, et dont il rappelle le souvenir à plusieurs reprises, toujours avec une profonde émotion, au milieu des péripéties de sa lutte contre Antoine. Brutus, par des scrupules de légalité étranges dans un pareil moment et après Tacte qu'il venait de commettre, avait laissé perdre l'occasion d'assurer à son parti le bénéfice des conséquences du meurtre de César. Découragé, sans forces suffisantes pour s'opposer

avec succès â Antoine en Italie, espéranlT d'ailleurs éviter la guerre civile par une sorte d'exil volontaire, il se préparait à partir pour la Grèce avec quelques vaisseaux qu'il avait rassemblés à Velia, Renonçant aussi à la lutte, Cicéron s'était mis en route pour chercher en Grèce un asile paisible. Mais à Regium le vent contraire l'avait forcé à rebrousser chemin. Quand il apprit que Brulus était à Velia et s'apprêtait à partir, il accourut auprès de lui pour concerter leur conduite. La conférence dos deux amis fut grave et solomielle. Brutus détourna Cicénon de partir comme lui.

Toujours scrupuleux, toujours ennemi delà guerre civile, il lui demanda de faire encore quelques efforts pour ranimer le peuple et de tenter une dernière fois la lutte sur le terrain de la loi. A lui, Brulus, il n'était pas possible de retourner à Rome, de reparaître dans le Sénat. Mais Cicéron était moins compromis; sa gloire forçait le respect; on aimait à écouter sa parole. Brulus lui montra un grand devoir à accomplir, un grand rôle à jouer. Ses conseils, ses reproches, ses prières le déterminèrent à renoncer k .son voyage et â revenir à Rome. Il lui sembla entendre, comme il le dit un peu plu« lard, la voix de la pairie qui le rappelail.

Brutus et Cicéron, sur la plage de Velia, se séparèrent pour ne plus se revoir. Malgré sa résolution désormais intrépide, Cicéron devait être impuissant à sauver la République, mais il allait couronner sa carrière par la gloire des Philippiques et par Thonneur de la mort du proscrit.

Huit ans plus tard, en 36 avant Tère chrétienne, tout près des mêmes lieux, Octave essayait vainement de faire entrer sur la rade de Velia, afin d y chercher un abri, la flotte qu'il dirigeait contre la Sicile pour y attaquer Sextus Pompée et que la tempête avait surprise. Il n'y réussit pas, et cette vaste flotte périt avec toutes les troupes qu'elle portait, brisée sur les rochers du promontoire Palinure, qui avait déjà vu, en 253, le naufrage de Tescadrc ramenée d'Afrique par les consuls C. Servilius Caepio et C. Sempronius Blœsus. Antonini décrit des grottes qui existeraient, au nombre de six, sur le bord de la mer auprès de l'embouchure de la rivière Melpi ou Rubicante, non loin du site de l'ancienne ville de Molpa. Tout le sol, d'après ce qu'il dit, en serait couvert d'une brèche osseuse renfermant de nombreux débris de squelettes humains. Naturellement, comme devait le faire un antiquaire de son temps, il en conclut que

326 A TRAVERS L'APLtLIE ET LA LUCANIE ce sont là les restes de la sépulture des matelots de l'une ou de l'aulre des deux flottes romaines englouties dans les flots au cap Palinure, peut-être de toutes les deux. Aujourd'hui, surune indication de ce genre nous conclurions à l'existence d'une importante station de troglodytes préhistoriques. Depuis Antonini, personne n'a pris la peine d'aller vérifier ses dires sur place, visiter les grottes en question et en étudier les brèches. La chose en voudrait pourtant la peine.

Du temps de Strabon, Velia, quoique municipe romain, était encore une ville toute grecque de mœurs et de langue. Cependant c'était déjà sous Auguste le latin qu'on employait comme idiome officiel dans les inscriptions gravées publiquement au nom du municipe. C'est seulement pendant la durée de l'Empire qu'il supplanta définitivement le grec. L'histoire de la ville à cette époque est complètement inconnue, et l'on a trop peu do monuments épigraphiques pour tenter de la restituer. La ville se trouvant en dehors du tracé des grandes voies, elle n'est pas mentionnée par les Itinéraires; mais le Liber coloniaritm la cite au nombre des pi-aefechirap de la Lucanie. A l'établissement du christianisme, elle devint le siège

d'un évêché, que Ton voit encore mentionné au VI* siècle, dans les lettres de Saint Grégoire le Grand.

Velia avait complètement disparu quand s'ouvre la période du moyen âge; mais la date de sa destruction est inconnue. Il est problable qu'elle eut lieu vers la même époque que celle de Paîstum et qu'elle fut aussi le résultat des ravages des musulmans à la fin du ix® siècle. Si la ville existait encore au moment de l'établissement des Sarrasins d'Acropoli, ils ne durent pas manquer do la mettre à feu et à sac.

LES PHILOSOPHES ÉLÉATES

Diogènc Laërto, on parlant de H yélê ou Velia à propos des philosophes qui Tout illustrée, dit que « c'était une ville sans importance, mais qui sut produire de grands hommes. » La première partie de la proposition est exagérée. On vient de voir, par ce que nous avons raconté de son histoire, que Hyélê ne fut pas une ville dénuée de toute importance, mais au contraire une cité riche, florissante et populeuse, dont le commerce était considérable et qui ne manqua pas de force quand il s'agit de défendre son indépendance, quels que fussent les ennemis par qui, à diverses époques, elle se vit menacée. Malgré cette exagération qui sent la rhétorique, la proposition n'en est pas moins vraie dans sa donnée générale. Il est certain que Hyélê

tient dans Thistoirc intellectuelle des Grecs, dans la marche du développement et du progrès de la philosophie, une place hors de proportion avec son rôle dans Thistoire politique. Contente de sa prospérité commerciale et de son bon gouvernement intérieur, cette ville éminemment sage ne paraît avoir jamais prétendu aux conquêtes, à la puissance extérieure, à une vaste extension d'influence. Elle a toujours vécu sur elle-même, dans une sorte d'isolement, sans se mêler au bruit des grands événements, aux guerres et aux querelles qui déchirèrent la société hellénique. Son nom n'y apparaît pas, et à ce point de vue elle est toujours restée obscure, mais heureuse, semble-t-il, d'échapper aux soucis, aux tracas et aux dangers inséparables d'une gloire trop retentissante.

Hyélê n'a jamais eu le rôle politique et militaire qui, dans la Grande-Grèce, a été joué par ïarente, Sybaris ou Crolone. Jamais on ne la voit prendre part comme elles aux grandes guerres, en y pesant du poids d'une puissance prépondérante. Elle n'est pas devenue la souveraine d'un empire territorial et colonial. Ce sont des souvenirs d'une toute autre nature que réveille l'aspect de ses ruines, mais des souvenirs qui dans leur genre ne

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sont pas moins glorieux et qui se rapportent à des faits dont les conséquences ont été plus considérables encore, car ils ont influé sur la marche générale de Tesprit humain. Les images qu*évoque le . voyageur qui visite la plage aujourd'hui déserte de Hyélê ne sont pas celles de guerriers ou de politiques aux vastes pensées, mais bien celles de philosophes et de sages. C'est Parménide enseignant SOS doctrines aux disciples, venus de toutes les parties de la Grèce européenne et asiatique, qui se pressaient autour de lui, et lesformant à la dialectique. C'est Zenon s'arrachant à ses abstraites spéculations pour conspirer contrôle tyran en faveur de la liberté de sa patrie. Le souvenir du dernier entrelien de Brutus et de Cicéron, des graves conseils qui décidèrent le grand orateur à retourner affronter la mort en essayant de défendre les lois par la seule force de l'éloquence, vient s'associer dignement et naturellement à ceux-ci.

J'ai déjà signalé ailleurs (1) la singulière prédisposition à l'abstraction métaphysique la plus abtruse et la plus hardie, mêlée d'un certain mysticisme, qui fut dans l'antiquité un des traits do-

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