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La Grande -Grèce y t. I, p. 65 et suiv

minants de Tesprit des Grecs italiotes et qui produisit chez eux, dans l'espace d'un siècle, Técole pythagoricienne et Técole éléate, de même que, dans le domaine purement religieux, dont la philosophie avait fini par se séparer complètement, elle amena le succès inouï de Torphisme dans ces contrées et rétablissement des mystères dionysiaques, qui y prirent plus de développement que partout ailleurs. J'ai remarqué aussi que cette prédisposition s'est conservée, au travers du moyen âge et des temps modernes, dans la population des provinces napolitaines, comme un héritage de ses ancêtres antiques. Car c'est un des caractères par lesquels la patrie de saint Thomas d'Aquin, de Giordano Bruno, de Telesio et des philosophes de l'école de Cosenza, de Campanella et de Vico contraste avec le reste de l'Italie, fort peu portée à la métaphysique et à l'utopie sociale. Encore aujourd'hui, le goût naturel de l'abstraction chez les maîtres et les disciples continue à faire l'originalité de l'Université de Naples, centre des études et. du mouvement intellectuel pour toutes les provinces méridionales.

C'est de l'Ionie que l'étude de la philosophie fut importée dans les cités grecques de l'Italie, qui

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devaient offrir un terrain si favorable à sa naturalisation et à sa floraison. Dès le milieu du vi® siècle, avant même la fondation de Hyélê, les doctrines physiques de Thaïes et d*Anaximandre avaient commencé à se répandre dans les villes riches et florissantes du littoral de la mer Ionienne, mais sans s'affermir assez pour ne pas pouvoir être facilement supplantées. Vers 532, Pythagore vint de Samos s'établir à Crotone et fit de cette cité le centre d'une vaste propagande, à la fois politique et philosophique, qui s'étendit de llhêgion à Tarente, instituant dans toute cette contrée une école puissante et un véritable institut ascétique. A la fin du même siècle, quand l'école pythagoricienne était proscrite et dispersée par la réaction démocratique qu'elle avait fini par soulever contre elle, Xénophane de Colophon arrivait à Hyélê, fondée depuis un peu plus d'un quart de siècle, et y fondait l'école éléate.

Comme celle de tous Jes philosophes de cette époque reculée, la vie de Xénophane est fort mal connue et présente do grandes obscurités. Il était né vers le commencement du vi« siècle à Colophon, l'une des cités grecques de l'Ionie que les rois de Lydie de la dynastie des Mermnades avaient sou-

mises à leur suprématie. Avant d'être encore avancé en âge, il avait vu les Perses substituer leur domination àcelle des Lydiens. Sa vie seprolongea jusqu'à quatre-vingt-dix-sept ans suivant les uns, cent trois suivant les autres. Il était encore dans sa patrie ionienne, mais déjà vieux, lorsqu'éclata la grande révolte des Grecs d'Ionie contre Dârayavous, fils de Vislâçpa, que les écrivains hellènes ont appelé Dareios, fils d'Hystaspês. Ce furent les dé sastres de la guerre à cette époque qui le contraignirent à s'exiler de sa terre natale et à chercher un refuge dans FOccident, où il acheva sa vie dans la pauvreté. Sorti de l'Ionie, Xénophane traîna son existence errante à Catane et à Zanclê, en Sicile, et à Hyélê, en Italie. On ignore dans laquelle de ces villes il mourut ; mais le séjour de prédilection de sa vieillesse presque mendiante avait été Hyélê. C'est là qu'il avait été le mieux accueilli et qu'il avait fait école. Aussi, pour payer l'hospitalité qu'il y avait reçue; avait-il consacré un poème de 2,000 vers hexamètres à chanter les vicissitudes de l'émigration des Phocéens et de la fondation de leur nouvelle ville en Italie.

En effet, c'est surtout comme poète que Xénophane était renommé près de ses contemporains.

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On parle de ses relations poétiques avec Lasos d'Hermionê ; on raconte qû^, suivant l'usage des anciens rhapsodes, il allait chantant lui-même ses vers, et que c'est en faisant ce métier qu'il parvenait à se procurer des moyens d'existence dans son exil. Xénophane de Colophon avait composé des élégies, sans doute d'un caractère gnoiiWque comme celles de Solon et de Théognis, et des iambes contre Homère et Hésiode, qu'il critiquait sur ce qu'ils avaient dit des dieux. C'est dans un poème en vers hexamètres qu'il avait exposé son système de philosophie. On dit — mais ce renseignement n'est donné que par des écrivains de date assez tardive — que ce poème était intitulé Péri Phj/seôs, « De la Nature », titre qui, dans toute ^a période philosophique précédant Socrate, devint commun à la plupart des ouvrages du même genre, soit en vers, soit en prose. Celui de Xénophane paraît avoir été perdu de bonne heure, et il n'en est parvenu jusqu'à nous que de très courts lambeaux. Les renseignements même que nous possédons sur les doctrines philosophiques de ce maître sont très incomplets. Le peu qu'on en sait se rapporte soit à Dieu, soit à Tunivers matériel. Xénophane est avant tout un adversaire déclaré

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du polythéisme traditionnel, de la religion telle qu^elle était chez les Hellènes. Il ne tient aucun compte des croyances populaires, des récits des poètes ; il les signale comme un grossier anthropomorphisme en désaccord avec la morale. Il ne veut pas que l'on prête aux divinités les formes, les orgafles et les passions de Thomme. « Si les chevaux ou les bœufs, dit-il, se font des images de Dieu ils le représentent sous la forme d'un cheval ou d'un bœuf. » Il professe qu'il est inutile d'offrir aux héros des sacrifices. Interrogé parlesHyélêtes s'ils devaient immoler des victimes à Leucothée — ou plutôt à la Sirène Leucosia — il leur conseilla de ne pas la pleurer s'ils la croyaient une déesse, et de ne pas lui offrir de sacrifices s*ils la regardaient comme une mortelle. Il faut descendre jusqu'à Épicure, c'est à dire près de deux siècles plus tard, pour trouver une incrédulité aussi peu déguisée.

Rejetant le polythéisme et proclamant très nettement l'unité divine, Xénophane identifie cette unité avec celle de la substance, qui constitue le point fondamental de sa doctrine. Il est donc franchement et absolument panthéiste. « Tout est un, et cet un est Dieu, » telle est la formule que

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Jui attribue Aristote et dans laquelle il résume tout lé système du philosophé. Aus^i Xénophane attribuait-il à son Dieu la forme sphérique, qui est la forme apparente de Tunivers, et cela, non point par métaphore, ainsi qu'on Ta pensé quelquefois, mais bien parce qu'il confondait Dieu avec Tensemble des choses, et en faisait ainsi une sorte d'âme du monde, à laquelle il attribuait l'éternité, l'intelligence, la sagesse, la propriété de tout voir et de tout entendre.

Quant à la formation du monde matériel, Xénophane y accordait une place prépondérante dans ses spéculations, de même qu'avaient fait avant lui les premiers philosophes de Técole ionienne, dont il partageait les préoccupations et dont il procédait directement, tout en cherchant par certains côtés à s'ouvrir une voie nouvelle. Il l'expliquait par l'action combinée des quatre éléments, la terre, l'eau, l'air et le feu. C'était un système avec lequel celui qu'Empédocle combina, un demi-siècle environ plus tard, ne manquait pas d'analogie, et comme une sorte de syncrétisme, de moyen terme entre ceux qui ont été proposés par Thaïes, Phérécyde, Anaximène et Heraclite. Cependant, tout en admettant l'action combinée des quatre éléments, Xéno-

phane donnait lu primauté sur les autres k la terre, comme premier principe et substance fondamentale.

Le philosophe de Colophon, bien qu'ayant introduit dans les conceptions métaphysiques un principe nouveau, celui de l'unilé de l'être absolu, ne s'était pas encore nettement séparé des autres Ioniens. Le véritable novateur, celui qui constitua délinilivemenl l'école éléato en lui assurant une doctrine particulière, fut son disciple Parménide. Celui-ci était né à Hyélè peu d'années après la fondation de la ville, vers 519 avant J.-C. Son père se nommait Pyrês ou Pyrrhês, et il descendait d'une des familles les plus nobles et les plus riches parmi lesEupatrides de Phocée, Il fut d'abord instruit par les leçons des Pythagoriciens Ameinias et Diochailés, et professa toujours pour ce dernier une telle vénération qu'après sa mort il lui éleva un kfirùon, c'est à dire une chapelle où il lui rendait le culte réservé aux héros. Des écrivains d'une autorité sérieuse affirment même que, s'il abandonna pour d'autres les doctrines philosophico-roligîeuscs de Pythagore, Parménide continua depuis sa jeunesse jusqu'à sa mort à pratiquer les préceptes diététiques et ascéliques de la règle pythagori

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Mais c'est à Xénophane qu'il emprunta le principe fondamental formant le point de départ de tout son système. Jeune encore, il dut recevoir directement ses enseignements pendant son séjour à Hyélê, bien qu'Aristote ne soit pas sur ce point aussi affirmatif que les auteurs de date plus récente. Tous les témoignages antiques sont unanimes à vanter la gravité majestueuse et la pureté de la vie de Parménîde. Platon en parle avec une véritable vénération ; dans un de ses dialogues il le compare à Homère; dans un autre il l'appelle le Grand. Ses compatriotes le traitaient comme un sage dont ils étaient fiers et dont ils écoutaient les avis avec la plus haute déférence. Aussi lui demandèrent-ils d'être leur législateur. Aristote, bon juge en pareille matière, tient dans une estime toute particulière l'étendue de ses connaissances scientifiques. Sa renommée de penseur s'était répandue dans tout le monde grec, à tel point que des cités les plus éloignées des disciples venaient se grouper autour de lui pour recevoir ses leçons, faisant exprès le voyage de Hyélê, comme Mélissos de Samos, qui est encore compris parmi les Éléates, et Leucippos d'Abdère ou de Milet, premier auteur de la philosophie alomistique. En 484 avant notre ère. Par-

ménido, âgé de soixanle-cînq ans et parvenu au plus haut degré de la réputation, fit le voyage d'Alhénes en compagnie do son disciple Zenon, plus jeune de vingt-cinq ans. Les deus philosophes de Hyélé y furent reçus avec la plus haute itistinction, recherchés de tous Uis hommes considérables de la cité de Minerve, et leur séjour y eut un retentissement considérable. Socrato, qui avait alors quinze ans, eut occasion de voir et d'entendre Parménide, et semble en avoir gardé une gi'ande inpression. C'est là le fait sur lequel Platon a échafaudé la mise en scëne de son dialogue du Pm-ménide, que l'on ne peut prendre que commo une fiction ; car il n'est pas possible qu'un adolescent, tel que l'était alors Socratc, ait eu avec les deux Éléales un entrelien de la nature de celui que lui prèle son éloquent disciple.

De môme que Xénophane et que la plupart des philosophes de son époque, c'est dans un poème didactique en vers hexamètres que Parménide exposa ses doctrines philosophiques. Ce poèmo était intitulé : De la Nature, Pert physeôs ou Physiologia. Suidas prétend que Parménide écrivit en prose ; mais c'est là sûrement une erreur, Platon, Théophraate et Diogène Laërte sont formols

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sur ce point que le fondateur de l'école de Hyêlé bu Élée n'avait laissé qu'un seul livre, son poème. Il en reste des fragments assez nombreux, qui ont été principalement conservés par Simplicius et Sextus Empiricus. Combinés avec les témoignages des anciens, ces fragments permettent de se faire une idée exacte et presque complète du système de Parménide. Ils ont, d'ailleurs, fort peu de valeur poétique. Le philosophe à ce point de vue manquait d'invention, et ses vers ne diffèrent de la prose que par le rythme et la mesure.

Le poème De là Nature s'ouvrait par une allégorie. Les Vierges Héliaques conduisent le philosophe par le chemin qui mène de Tobscurité à la lumière, jusqu'aux portos où se séparent les routes de la nuit et du jour. Dicê ouvre ces portes, et le voyageur arrive jusqu'à la déesse Sagesse, qui l'accueille amicalement et lui promet de lui révéler non seulement « le cœur immuable de la vérité », mais aussi les fausses imaginations des hommes. Cette double révélation remplissait les deux parties du poème, dont l'une était consacrée à « ce qui est » , à l'être absolu que la raison seule peut concevoir et démontrer, l'autre à « ce qui paraît », aux phénomènes qui se manifestent aux sens.

Ainsi, parmi nos inslruments de connaissanco, Parménide liislinguait nettement la raison qui conduit à la vérité, et les sens qui conduisent à l'apparence, à l'opinion. Aux sens et aux facultés qui en dépendent il refusait absolument la puissance d'atteindre à la vérité. La raison seule, suivant lui, a ce pouvoir. Or la raison ne conçoit comme absolument vrai que l'être absolu, l'èlre en soi, un, immuable, éternel. Tel est le grand principe de logique et de métapbysique que Parménide posait avec une netteté vigoureuse et démontrait au moyen d'une argumentation serrée, qui laisse peu de place à la réfutation, si l'on admet, avec le philosophe de Hyélè, que les témoignages des sens n'ont pas de valeur positive.

La raison pure, s'exerçant d'une manière abstraite et sans tenii' compte de l'observation des phénomènes, doit arriver à celle conception de l'unité absolue ; mais comme la notion de l'être, un, immuable est complètement insuffisante pour expliquer la réalité physique, les philosophes de l'école d'ÉIée ou Hyélè, malgré leur profond dédain pour les sens, et bien qu'ils posassent en principe que le monde physique n'existe pas pour la raison, turent bien obligés de s'occuper des phénomènes

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sensibles, dont l'école ionienne faisait son grand sujet d'études. Parménide, après avoir établi sa théorie idéaliste de Têtre, fut obligé de passer à Texposition des phénomènes physiques et aux hypothèses destinées à les expliquer. C'était le sujet de la seconde partie de son poème. Sa cosmologie faisait procéder l'univers sensible de la lutte et de la combinaison de deux principes antithétiques, la lumière et les ténèbres, identiques au chaud et au froid, au sec et à l'humide. Reprenant une vieille tradition asiatique, qui cadrait extrêmement bien avec ce système, il représentait l'homme comme né du limon humide de la terre, échauffé par les rayons du soleil, et son âme était une étincelle du feu élémentaire et divin.

Nous ignorons comment il avait ménagé la transition, logiquement impossible, entre les deux parties de sa doctrine, car de l'idée abstraite de l'être on ne saurait tirer la réalité multiple et changeante, pas plus que l'on ne saurait de la multiplicité mobile tirer l'unité absolue. Parménide avait donné tant d'importance à l'un des termes du problème, qu'il fut amené à méconnaître et à supprimer l'autre terme. Tout en exposant un système de physique, il n'attribua à notre connaissance des phé-

31i A TRAVERS L'APULIE ET LA LUCANIE nomënes physiques qu'une valeur incerlaine et sans autorité.

Son système conduisait au septicisrac. n Les Éléales, dit Ritter, avaient reconnu et croyaient avoir démontré que la vérité de toute chose est une et immuable; mais ils trouvaient que nous sommes obligés, dans notre penser humaia> de nous conformer aux phénomènes et d'accepter le muable et le multiple. Ils croyaient donc que nous ne pouvons atteindre k la vérité divine, si ce n'est par quelques idées générales ; mais que, sï nous en rapportant à la façon de parler humaine, nous croyons que la multiplicité et le changement existant réellement, il n'y a dans celte croyance que mensonge et illusion des sens ; qu'il faut bien reconnaître, au contraire, que, dans ce qui nous apparaît comme multiple et comme changeant, la substance à laquelle se rapportent nos pensées particulières et quelque chose de divin, méconnu par l'aveuglement de l'humanité, et qui s'offre à la connaissance comme sous un voile. » Le scepticisme, qui était ainsi en germe dans l'idéalisme de Parménide fut développé par ses disciples Zenon et Mélissos,qui réduisirent la philosophie à une dialectique subtile, et quelquefois victorieuse, contre les écoles rivales.

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En somme, deux choses recommandent dans l'histoire de la philosophie la mémoire de Parmenide. Il développa le premier, dans sa pureté abstraite, la notion de l'être, imparfaitement définie par Xénophane. 11 fut le véritable fondateur de la dialectique, dont son maître Xénophane avait aussi, nous dit-on, donné un premier, mais insuffisant exemple, au lieu de s'en tenir à la méthode d'exposition dogmatique des philosophes antérieurs. A ces deux titres, Parménide est vraiment une grande gloire pour la cité qui le vit naître et où il enseigna. Il a sa place parmi les plus nobles penseurs de la Grèce et les plus dignes prédécesseurs de Platon.

Né vers 494 et plus jeune que Parménide de vingtcinq ans environ, Zenon fui son principal disciple et son continuateur direct. Il était natif de Hyélê, et l'on remarque qu'il y passa toute sa vie sans en sortir, sauf pour exécuter en 4S4, à l'âge de quarante ans, le voyage d'Athènes, entrepris en compagnie de son maître, et dont nous avons parlé tout à l'heure. On ne sait, du reste, que fort peu de chose de positif sur la biographie de Zenon. Son père se nommait Téleutagoras. A la différence des sophistes, tels que Protagoras et Gorgias, qui devaient, de son vivant encore, faire école en Sicile, le philo-

Sophie était pour Zenon un exercice de sa pensée plutôt qu'une profession, et ne Fempèchait pas de prendre une part active aux affaires de la ville de Hyélê.

C'était une opinion très répandue chez les anciens qu'il trouva la mort en voulant délivrer sa patrie, opprimée par le tyran Néarchos. Cicéron, Plularque, Diogène Laërte, Diodore de Sicile rapportent ce fait avec des variantes qui pourraient autoriser l'hypescritisme à le révoquer en doute. D'abord le nom du tyran est incertain, puisqu'on le trouve diversement appelé, Néarchos, Diomédon ou Dêmylos ; ensuite on ne dit pas si Zenon périt dans les tortures que lui infligea le tyran-, ou si, délivré par le peuple indigné, il ne survécut pas au tyran lui-même. Le récit circonstancié de Diogène Laërte, quoique puisé à de nombreuses sources, nous laisse dans l'incertitude. Ce qui paraît le plus probable, c'est que Zenon périt en effet dans une tentative pour rendre à la ville de Hyélê la liberté républicaine, et que sa mort, à la fois obscure et glorieuse, fut un sujet dont les rhéteurs et les historiens, peu scrupuleux sur la réalité des détails, s'emparèrent, en le surchargeant de circonstances fictives.

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Voici le récit de Diogène, qui me dispensera de reproduire les autres: « Zenon, ayant entrepris de renverser le tyran Néarchos, d'autres disent Diomédon, fut saisi, comme le rapporte Héraclide dans V Abrégé de Satyros. Interrogé sur ses complices et sur les armes qu'il avait déposées à Lipara^ il dit que tous les amis du tyran étaient dans le secret de la conspiration, afin de le séparer de ses partisans. Ensuite, sous prétexte d'avoir quelque chose à lui dire à Toreille, il le mordit, et ne le lâcha pas avant d'avoir été percé de traits, se conduisant comme Aristogeitonle tyrannicide. Dêmêtrios, dans ses Homonymes^ dit qu'il lui coupa le nez. Antisthène, dans les Successions, raconte qu'après avoir dénoncé les amis du tyran, celui-ci lui demanda s'il n'avait plus personne à dénoncer. Il répondit : « Toi, fléau de ma patrie! » et il parla ainsi aux assistants : « J'admire votre lâcheté. A cause de ce que je souffre maintenant, vous restez les esclaves du tyran. » Enfin, s'étant coupé la langue avec les dents, il la cracha à la face du tyran. Alors les citoyens se jetèrent sur celui-ci et le tuèrent. Voilà ce que tient la plupart des auteurs. Hermippos prétend qu'il fut jeté dans un mortier et broyé. » Diogène Laërte, malgré toutes les autorités qu'il in-

313 A TRAVERS L'Al'L'LIE ET LA LUCAME voquG, n'a donc pu arriver à rien de certain. Dans ces donnée», on doit regarder seulement comme une Iradition très répandue chez les anciens que Zenon périt en voulant délivrer sa pairie de la tjTannie, dans la deuxième moitié du v" siècle. Hyélê n'eut malheureusement pas d'historien national qui pût rapporter les faits d'une manière plus certaine.

Suidas cite les titres de quatre ouvrages attribués à Zenon : Discussion ; Contre les philo sophes naliiralistes ; Sur la nature; Explication des vers d'Ejnpédocle, Ce dernier n'était sûrement pas authentique; la critique l'a démontré d'une manière tout à fait positive. Les trois autres titres, k leur tour, pourraient bien n'être que des désigaations différentes, et toutes incomplètes, d'un même livre, qui aurait été intitulé en réalité; Discussions contre les philosophes naturalistes sur la nature. Ce qui est, en effet, positif, c'est que Simplicius , malgré toutes ses recherches, n'était parvenu à se procurer qu'un seul traité de Zenon, ou plutôt des extraits d'un seul traité, gui lui servirent à éclaircir le passage de la Physique d'Aristote où sont rapportés les arguments de Zenon contre le mouvement.

Ces arguments de la polémique du philosophe

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de Hyélê contre les philosophes naturalistes sont célèbres. Ceux-ci reprochaient à l'école des Éléates d'avoir adopté un principe absurde, celui de Tunité absolue, qui rendait impossible toute explication des phénomènes physiques. Zenon essaya de démontrer que les phénomènes physiques étaient toiit aussi inexplicables avec le principe de la pluralité. D'abord, dit-il, le principe dé la pluralité et de la divisibilité de la matière implique contradiction, car il suppose que les choses sont à la fois finies et infinies : finies, car, si nombreuses que soient les parties de la matière, elles forment pourtant un certain nombre ; infinies, car. chaque partie doit être séparée d'une autre partie par un intervalle ; mais la matière qui forme cet intervalle doit être elle-même séparée de ce qui précède et de ce qui suit, et ainsi de âuite à l'infini. Secondement, les choses sont à la fois infiniment petites et infiniment grandes : infiniment petites, puisqu'elles sont composées d'éléments indivisibles, donc sans aucune g-randeur, donc infiniment petits; infiniment grandes, car elles contiennent un nombre infini de parties, chacune séparée de l'autre par un intervalle.

Je passe quelques autres raisonnements de

moindre importanco, également deslinés à prouver que les entia mtdta discontinua inpliquent contradiction, et j'arrive aux quatre arguments sur le mouvement :

1" Dans l'hypothèse de la pluralité et de la discontinuité absolues, chaque ligne ou portion de distance est divisible en une infinité de parties. Or, pour qu'un corps se meuve, c'est-à-dire pour que dans un temps donné il aille d'une extrémité de la ligne à l'autre, il faut que dans un temps fini il parcoure un nombre infini de points, ce qui est impossible; donc il n'y a pas de mouvement,

2° Argument d'Achille et de la tortue. Supposez l'homme le plus rapide, Achille, séparé par un certain intervalle de l'animal le plus leni, la tortue. Jamais Achille n'atteindra la tortue. L'intervalle qui les .sépare se composant d'une infinité de parties discontinues, il faudrait que dans un temps donné il franchit une infinité, ce qui ne se peut concevoir. De plus, les parties de l'espace étant discontinues, et la tortue se mouvant toujoure, il y aura toujours entre Achille et elle l'intervalle de deux pai-tics de l'L-space.

3" Argument de la llêche. La flèche est en repos

LES PHILOSOPHES fiLlÎATES

quand elle est en mouvoment. En effet, le repos c'est d'être à un moment donné dans un lieu donné. Or le temps, du commencement à la fin de la course de la flèche, consiste en une multitude d'instants successifs. Pondant chacun de ces instants, la flèche est dans un lieu donné de dimension égale à elle-même ; elle est donc toujours au repos,

4° Supposez deux corp3 égaux, AB, CD, se mouvant le long l'un de l'autre, dans une direction opposée et avec la même vitesse. Si AB est au repos, CD ira de B à A en deux minutes; ai AB se moût, CD ira de B à A en une minute; donc, avec la même vitesse, il aura parcouru le même espace en moitié moins de temps.

A ces quatre arguments il faut en ajouter un plus général, puisqu'il est dirigé contre l'idée d'espace, toujours dans l'hypothèse de la pluralité discontinue. L'espace, disait Zenon, est le lieu des corps; mais cet espace, s'il est, est lui-même dans un espace, et ce second espace dans un troisième, et ainsi de suite à l'infini; donc il n'y a pas d'espace.

Celte remarquable argumentation a passé longtemps pour une pure sophisliquo, et l'on a cru y répondre assez en en appelant à l'expérience, qui

établit victorieusement loXit ce que mettait en doute le philosophe de Hyélë ou Élée. Mais cette réponse ne signifie rien en réahté. Zenon ne niait pas les phénomènes physiques ; il niait qu'ils pussent être démontrés logiquement par des principes ahsolus. Ce qu'il voulait étahlir, et ce qu'il étahlit en effet, c'est que les philosophes naturalistes, les partisans de la pluralité ahsoluc, n'étaient nullement fondés h arguer des phénomènes physiques contre l'hypothèse de l'unité absolue, puisque leur propre hypothèse était au moins aussi contradictoire avec les faits. De cette polémique, qui, dans les mêmes termes ou avec des formes un peu différentes, a été souvent reprise, il n'y a qu'une chose à conclure : c'est que l'unité absolue et la pluralité absolue sont des conceptions abstraites sans existence réelle. Ce qui existe, c'est l'unité et la pluralité relatives, comme attributs des corps. A ce titre, l'unité et la pluralité no s'excluent pas plus l'une l'autre qu'elles ne sont en contradiction avec les phénomènes.

L'originalité de Zenon consista à placer l'élément négatif critique à côté de l'élément conslruclif dogmatique dos premiers philosophes grecs. ]| mérite ainsi d'être regardé comme celui qui mil la

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dernière main à la création de la dialectique, continuant et perfectionnant Toeuvre de son maître Parménide, et préparant la méthode de Socratc, dont il fut le précurseur.

Mélissos, un peu plus jeune que Zenon, avait aussi suivi les leçons de Parménide. U n'élait cependant pas un Hyélête. Fils dlthagénês, il était natif de Samos et était venu d'Asie Mineure en Italie, attiré par la grande renommée du maître. Revenu plus tard dans son pays, il y joua un rôle considérable comme homme d'État et surtout comme navarque ou amiral. C'est lui qui comman.dait la flotté des Samiens dans la bataille où elle vainquit celle des Athéniens, en 442, et il eut encore une part active à la guerre, quand bientôt elle prit une tournure défavorable à ses compatriotes et se termina par leur entière défaite.

Malgré son origine ionienne, Mélissos est encore compté parmi les Éléates et marque la fin de leur école, dont il poussa les doctrines et les méthodes à l'extrême, les: outrant au point de les faire tomber dans la sophistique pure. Il exposa ses opinions dans un ouvrage en prose ionique, que l'on dit avoir été intitulé De l'Être ou De la Nature, Mélissos y traitait, non de la variété infinie des

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A TR-WERS L'APULTE ET LA LUCANIE

choses produites, engendrées, mais de la nature éternelle considérée abslraclivemcnt , à part de toutes les choses concrètea, et qu'il appelle, d'après Parménide, n ['l'aire, » lo On. Himplicius nous a conservé des fragmenls de ce traité, et l'auteur du livre Sur Mélisxos, Xénophane et Gorgias, qu'il ait été Aristote ou Théophrasle, en fait assez bien connaître les doctrines,

Mélissos prend pour point de dépari la théorie de Parménide sur rÈtro ou l'Un absolu, qui, suivant co philosophe, était le seul objet qui put èlre connu, le seul, par conséquent, qui existât pour la raison. Cet être, selon Mélissos, est infini; il est infini par cela seul qu'il existe. En effet l'être ne peut pas provenir de l'êlre ; car autrement il sérail déjà et n'aurait pas besoin de devenir. L'être ne peut pas se transformer en être, car alors il passerait, ce qui est contraire à la notion de l'être. Si l'être ne devient pas, il n'a pus de commencement; s'il ne passe pas, il n'a pas de fin ; or ce qui n'a ni commencement ni fin est infini ; donc l'Être est infini. Ce raisonnement revient à dire que comme rien ne peut arriver à l'existence, ni être détruit, il n'existe qu'un seul èlre infini.

Avec un pareil système, deux choses ne s'expli-

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quaient pas, les dieux et le monde physique. On ne voit pas quelle théologie et quelle physique auraient pu se concilier avec ja théorie de l'unité absolue poussée à ce point. Quant aux dieux, Mélissos déclare nettement qu'il ne faut pas s'en occuper, parce qu'il est impossible de les connaître. Il est plus affirmatif encore à l'égard du monde physique, et, prétendant que son principal but est de combattre les erreurs des physiciens, il s'efforce de prouver qu'il ne peut y avoir ni mouvement, ni changement, c'est-à-dire qu'il n'y a pas de monde physique, puisque le monde physique est produit par le mouvement et le changement. Une pareille argumentation paraît le comble de l'absurde. Mais l'absurdité disparaît si Ton suppose que Mélissos entend par exister, non pas se manifester aux sens, mais être un objet de connaissance, gnôsis. En admettant cette distinction, qui est capitale pour l'intelligence des doctrines de l'école éléate, le raisonnement de Mélissos se comprend. Il n'existei qu'un seul objet de connaissance, savoir l'Être, rUn absolu, qui n'admet ni mouvement ni changement ; donc ni le mouvement ni le changement n'existent comme objets de connaissance ; donc il ne faut pas s'en occuper, et comme le mouvement

cl le changetnenl constituent toute la physique, il

ne faut pas s'occuper de la physique.

La théorie de Mélissos marque ainsi la transition entre le dogmatisme appuyé sur la dialectique de Parménide et le scepticisme de l'école des sophistes, tels que Protagoras et Gorgias. Zenon s'était déjà avancé dans celte voie; Mélissos y alla plus loin que lui. Il ne restait plus dès lors qu'un pas à faire pour arriver h. la sophistique. Le philosophe de Samos niait la théologie et la physique, et ne respectait que la métaphysique. Les sophistes franchissent cette dernifeie borne, et appliquant le doute aux spéculations sur le principe des choses, ils ne conservèrent que la morale pratique.

L'école éléale, en poussaflt de cette' manière son principe aux plus extrêmes conséquences, se condamnait elle-même à disparaître dans l'enfantement d'autres écoles. Elle ne survécut pas à la génération de Zenon et de Mélissos. Platon nomme bien un élève et ami de ZênOn, Pythodàros, màig nous ne savons de lui rien autre que son nom. Tandis que Leucippos, disciple étranger de Parménide, fondait l'école des alomistes, où Démocril& d'Abdèrc devait suivre ses traces, un autre dés Grecs qui étaient venus de loin suivre les leçons

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^esoiaîtres de Hyélê ou Elée, Xéniadês de Corinthe, se plaçait auprès de Gorgias dans les rangs des purs sophistes.

En un espace de temps d'un siècle, du milieu du vi" au milieu du v% la philosophie grecque vit deux de ses plus grands mouvements se produire et se développer dans les colonies du midi de l'Italie, ^ui sous ce rapport succédèrent alors à llonie, en devançant Athènes et le reste de la Grèce proprement dite. L'un fut l'œuvre de Pythagore à Crotone, l'autre celle de Parménide et de ses disciples à Hyélé. Tous deux sont dignes du plus haut intérêt et font époque dans l'histoire de la pensée. Mais le second eut une influence bien plus considérable, plus générale, plus étendue et pl^s durable que le premier. Le pythagorisme, malgré sa grandeur et l'action qu'il exerça un moment sur les faits de Tordre politique, demeura quelque chose d'à part, d'isolé, qui n'influa pas d'une manière décisive sur. la marche générale de l'esppt grec. Les persécutions, dont il fut l'objet en tant que parti et doctrine sociale, ne parvinrent pas à le détruire, comme avaient espéré ses ennemis. Il se perpétua longtemps encore, mais en. restant luimême, et il n'enfanta rien. Il en fut autrement de

la doctrine de l'école éléate. Elle n'eut qu'uu temps, marqua uoe évolution déterminée du progrès général di' la philosophie, et après celle évolution accomplie, elle fît place, comme si son rôle était désormais terminé, à d'autres doctrines, qu'elle avait préparées et vers la constitution desquelles elle avait foui'ni un échelon nécessaire. Ce ne fut plus dans l'histoire que le souvenir d'une étape dépassée. Mais les polémiques des philosophes de Uyélè devinrent le poiut de départ de toutes les discussions des philosophes postérieurs, de la formation des autres écoles. Eu créant la dialectique, dont l'invention est leur œuvre et leur grand titre aux yeux do la postérité, ils dotèrent l'esprit humain d'un instrument nouveau, d'une merveilleuse puissance. Aussi l'influence de Parménide et des autres Éléates s'observe-l-elle, certaine et considérable, à la naissance de toutes les écoIeH philosophiques qui leur succédèrent. Le premier des alomistos sortit de l'école du maître de Hyélê; les sophistes ne furent pour ainsi dire que des exagérateurs do sa méthode, qui en poussèrent l'application el les conséquences bien au delà du point où il avait voulu les anèter. Les doctrines des Eléates n'ont pas eu moins de part que celles

LES PHILOSOPHES ÉLÉATES 359

de Pytbagore à la formation du système dogmatique d'Ëmpédocle. Surtout, et c'est là que leur exemple et leur enseignement a été le plus fécond, les rapports que Socrate avait eus dans sa première jeunesse avec Parménide et Zenon laissèrent sur le philosophe athénien une empreinte ineffaçable. C'est aux maîtres de Hyélé, venus à Athènes, qu'il emprunta le secret de sa dialectique victorieuse, dont à son tour hérita Platon.

Si donc Hyélê-Velia n'a jamais été qu'une ville secondaire, tout à fait effacée dans Tordre des faits politiques et militaires, qui trop longtemps ont été toute l'histoire, elle tient, au contraire, un rôle de premier ordre dans les annales intellectuelles de l'hellénisme, un rôle bien supérieur à celui de cités plus riches, plus populeuses, plus puissantes au nom plus retentissant, comme Tarente^ par exemple. Grâce aux philosophes qui y ont flori pendant un peu plus d'un demi-siècle, Hyélê-Velia est vraiment un des points lumineux du monde grec dans l'histoire de Tesprit humain.

C'est là ce que ne saurait oublier le voyageur qui en visite les ruines, ce qui lui impose de les aborder avec respect. Aussi, venant à traiter de cette ville, il était impossible que nous ne nous arrêtions

pas quelques moments à parler des philosophes éléates, de leurs théories et de leur influence, bien que ce ne soit pas un livre d'histoire de la philosophie que nous écrivons. De la même façon, dans un autre ouvrage du même genre, j'ai dû, quand j'ai parlé de Crotone et de son histoire, m'attacher à donner au lecteur une idée de Pytha^gore.et de ses théories. Mais il ne m'est pas, non plus, possible de m' appesantir outre mesure sur cette philosophie. Je suis donc obligé de laisser de côté, à mon grand regret, un autre côté de la question, qui n'est pas le moins curieux et le moins piquant. C'est la façon dont, à la Renaissance, une sorte d'effet d'atavisme, une influence incontestable de race ou de terroir, conduisit Telesio et les philosophes de l'école de Cosenza, à renouveler en grande partie, presque dans les mêmes lieux; \m doctrines des Eléates, sans avoir certainement connu leurs écrits.

Avec les grands souvenirs qui s'attachent au nom de Hyélê^Velia et la renommée que la beauté exceptionnelle de ses monnaies grecques a value à celte cité parmi tous ceux qui portent intérêt aux arts et à Tarchéologie, il semblerait que ses ruines, distantes de Salerne à peine de plus d une journée, devraient être bien connues et fréquemment visitées. On s'attendrait à ce qu'elles fussent devenues pour les touristes instruits, les humanistes, les éru* dits, tout au moins pour les antiquaires, un lieu de pèlerinage habituel. Il n'en est rien cependant. Presque aucun voyageur, de quelque nation que ce soit, Italien ou bien étranger, n'y a été. C'est pour ainsi dire une terre inconnue. Depuis la Renaissance j depuis que l'on s'occupe de l'étude de 1^ to-

362 A TRAVERS L'APULIE ET LA LUCANIE pographie antique et des monuments, je ne trouve à y relever avant raes compagnonset moi que trois visiteurs. Ni Léandro Alberti, ni Cyriaque d' Ancône , ni Clavier, ni depuis aucun des archéologues que Naplea a produits en grand nombre, ni aucun sctiolar anglais connu, ni personne de l'InslitulArchéologiqui' allemand de Rome n'a cherché à aller voir ce qui pouvait resler de cette ville célèbre. Au milieu du siècle dernier, Antonini, qui, je l'ai déjà dit, était natif du Cilenlo et y avait ses propriétés, a décrit fort exactement et avec détail les ruines de Velia, telles qu'elles étaient de son temps, mieux conservées qu'aujourd'hui. Une trentaine d'années plus tard, le Danois Miinter, pendant son séjour en Ilalie, se rendait à son tour dans ce lieu, auquel il a consacré une dissertation, imprimée en 1818 et devenue fort rare. Enfm leducdeLuynes, en 1828, faisait à Velia, en compagnie de l'architecte également associé à ses travaux de Mélaponte, M. Dcbacq, une visite qu'il a brièvement racontée dans le premier volume des Annales de l'Imtitul de Correspondance archéologique. C'est exclusivemant sur ces trois descriptions, et en particulier sur la dernière, que l'on a vécu jusqu'ici, Il y avait bien de quoi piquer ma curiosité dans une localité telle-

ment ignorée malgré son renom historique, et depuis long-lemps visiter Velia, étudier son site et ses ruines, élait un de mes projets favoris. Je n'avais pu jusqu'alors le mettre à exécution, et c'est avec un vif contentement qu'enfin je me vis touchant à la rcalisatiûit de ce rêve, caressé depuis plusieurs années, quand par une belle et radieuse matinée d'automne nous partîmes de bonne heure de Rotino pour gagner le bord de la mer, l'embouchure de l'Alento et l'emplacement où fut la patrie de Pai'ménide et de Zenon.

La route commence à descendre presque immédiatement au sortir de Rotino, ets 'attachant en corniche au flanc des escarpements, d'où elle offre partout aux regards des points de vue pittoresques, elle conduit assez rapidement au fond de la vallée de l'Alenlo, à quelques kilomètres seulement audessous du point, où se réunissent les ruisseaux qui forment cette rivière. On en atteint les bords au pied des hauteurs qui, sur la rive droite, portent Osligliano, puis Oria. La vallée est déserte et d'un aspect sauvage, étroite et profonde, encaissée entre des montagnes aux flancs abruptes, dont les pentes rapides sont en parlie boisées, en parties dénudées et rocheuses, avec de dis-

36i A TRAVERS L'APULIE ET LA LUCANIE

tance en, distance des plantations d'oliviers. Le fond en serait très fertile si TAlento avait son cours régularisé par dos endiguements, comme il devait l'avoir dans l'antiquité, si ses crues d'hiver et ses changements fréquents de lit n'y promenaient pas capricieusement leurs ravages. On trouve pourtant dans cette vallée solitaire la culture partout où elle est possible. Mais pour labourer, semer et récolter, les paysans descendent des parties hautes où sont situées leurs villages. Il n'y a pas une habitation dans la vallée.- Il est clair qu'on en redoute l'insalubrité. Des peupliers, des aunes, des saules, le pied dans l'eau, croissent vigoureux sur les berges de la rivière. Ils me rappellent par leur végétation ceux des bords de l'Alphée et de l'Euro tas. Héraclès aurait pu se couronner de leur feuillage, comme la légende d'Olyni pie le racontait des peupliers de l'Alphée.

Pendant une quinzaine de kilomètres la vallée continue en serpentant, aussi déserte, aussi étroite et présentant toujours. le mêriie aspect, puis brusquement elle s'élargit, à quelques kilomètres de la mer. A l'endroit même où les montagnes s'écartent pour laisser entre elles un espace considérable, ^ui forme le fond de la baie de Velia et où l'Alento

termine son' cours en se grossissant de plusieurs affluents d'une certaine importance, à cet endroit on rencontre les bâtiments d'une ferme, qui est en même temps maison de. poste et qu'entourent de plantureuses prairies ombragées de grands arbres» Comme sur les bords du Crathis, les bestiaux semblent à demis enfouis dans l'herbe de ces prairies, dont le sol imprégné d'humidité développe une végétation d'une inconcevable vigueur sous l'action d'un soleil ardent. La grande route tourne ici vers l'est, pour gagner le Vallo par Castelnuovo di Cilento et Pattano. Nous la quittons et continuons droit vers le sud, jusqu'à la mer, le chemin à peine carrossable qui conduit à Ascéa, puis à Pisciotta. Sortis du couvert touffu des bouquets d'arbres et des haies qui environnent Isimasseria où relaient les voitures de la poste faisant le service du cheflieu de l'arrondissement, nous embrassons du regard l'ensemble de la sorte de plaine en hémicycle s'ouvrant sur la mer, par laquelle se termine la vallée de l'Alcnto. Le côté droit en est formé par les montagnes qui se rattachent comme des contreforts avancés, s'abaissant graduellement par étages, au Monte délia Stella. Sur leurs pentes on distingue les villages d'Acquavella et de Casalicchîo,

situés au milieu de la verdure de riches plantations. Le côlé gauche oiïre des collines plus basses, rocheuses et dénudées, àrextrémlté sud desquelli's se dresse le château médiéval de Caslellammare délia Bruca, dominé par une trf'S haute tour qui s'élève à son centre. Il occupe la pointe de l'antique acropole grecque de Hyélè ou Yelïa, du côté do la mer. Tout le terrain bas de la plaine, jusqu'au rivage, n'est qu'un vaste marais, complètement noyé pendant une partie de l'année et entrecoupé de fossés, où l'Alcnlo et ses affluents promènent paresseusement leurs eaux, dont le cours se déplace presque chaque année, et les épandent en ûaques stagnantes, qui deviennent autant de foyers d'infection paludéenne. C'est là le marais qui dans les temps reculés des Œnotriens ou des Sicules, alors que le travail de l'homme n'avait pas encore entrepris de régulariser le régime des eaux pour rendre le sol habitable et cultivable, avait valu à la localité le nom de Velia. Par tout un système d'endignement et de canalisation des rivières, de drainage de la plaine, les colons Phocéens avaient dû le dessécher et le conquérir à la culture. Il est même impossible que ce n'ait pas été leur première entreprise, au moment de leur établissement, car sans

cela leur ville de Hyélê n'aurait pas été tenable ; la fièvre Feùt dévastée, en décimant chaque année la population. Mais une fois assainie, cette plaine devenait nécessairement ce qu'elle serait encqre aujourd'hui si Ton y reprenait lés mêmes travaux, d'une merveilleuse fertilité. Les Hyélêtes avaient dû la transformer en un immense verger, que parsemaient de riantes villas; et c'est ainsi qu'elle demeura jusqu'au temps des invasions barbares. Mais depuis, de longs siècles d'abandon, le manque de bras, l'obstruction des anciens canaux de décharge et l'envasement de l'embouchure du fleuve ont ramené les choses à l'étal où elles se trouvaient au sortir des temps préhistoriques. L'œuvre des colons grecs est toute entière à recommencer, et il se passera longtemps encore, bien des générations s'écouleront avant que le pays ne soit assez repeuplé pour qu'on puisse l'entreprendre de nouveau avec des chances de succès.

Bien que le chemin soit devenu fort mauvais depuis que nous avons quitté la grande route, nous arrivons sans encombre jusqu'aux environs du confluent où l'Alento reçoit à la fois sur sa rive droite le torrent d'Acquavella et sur sa rive gauche le Palisco, descendu de San-Biagio, qui s'unissant

un peu au-dessus à la rivière qui vient de Paliano et de Castelnuovo, lui apporte un volume d'eau supérieur au sien propre. A cet endroit, qu'il s'agit ^e franchir à gué, nous nous trouvons dans lé plus grand embarras, ainsi que les autorités du Yallo, qui sont venues nous rejoindre à rembranchement des routes avec quelques-uns des habitants notables de la ville. Un moment nous nous demandons si, comme Moïse, après avoir entrevu la terre promise, nous ne serons pas privés d y pénétrer, si un obstacle insurmontable ne nous fermera pas l'accès des ruines de Velia, quand déjà nous y touchons. De violentes pluies d'orages sont tombées sur la région dans les jours précédents et ont démesurément grossi les rivières. La veille encore^ une grande partie de la plaine était inondée, et si les eaux ont considérablement baissé, les terrains qu'elles avaient couverts n'ont pas eu le temps de sécher et de se raffermir. C'est une fange liquide où les roues des voitures enfoncent jusqu'au moyeu, où les chevaux ont peine à avancer, glissent et tombent à chaque pas, et où, lorsqu'on veut soi-même mettre le pied à terre, on s'embourbe par-dessus le genou. Ce qu'il nous faut d'efforts'et'de temps pour traverser quelques ceu-

taines de mètres de ce terrain détrempé, ceux seuls qui se sont trouvés aux prises avec des'difficultés de ce genre au cours de leurs voyages pourront s'en rendre compte.

Nous atteignons ainsi l'affluent de la rive gauche de TAlento, le Palisco, qu'il faut guéer, car, pour un pont, il n'en existe pas. Cette rivière est encore débordée, et son courant gonflé se précipite avec une extrême violence. Les cochers refusent absolument de s'y risquer; Teau monterait au-dessus des portières des voitures et risquerait de les renverser. Les chevaux perdent pied au milieu du lit de la rivière, ne veulent plus avancer, ou s'ils se mettent à la nage, le courant les entraîne. Aussi ceux de nous qui essaient de passer montés manquent de peu de se noyer et sont obligés de renoncer à l'entreprise.

Enfin quelques paysans, qui ont vu notre embarras, viennent à notre aide avec des gendarmes. Ils connaissent un passage étroit et un peu meilleur, où la rivière est moins profonde. Ils nous y conduisent, et se mettant résolument dans l'eau jusqu'aux aisselles, se tenant par la main pour former une chaîne qui rompe l'impétuosité du courant, ils nous portent de l'autre côté, à califourchoii sur

370 A TRAVERS LAPULIB ET LA LL'CANIE leurs épaules. En remonlant la bei^e, plus d'un glisse et trébuche ; le voyageur dont il est chargé en est quitte pour un bain plus ou moins complet, mais sans danger. Au delà de la rivière recommence le sol détrempé, que l'inondation vient à peine d'abandonner. Heureusement de ce côté il est moins étendu que de l'autre, et nous nous trouvons bientôt en terrain sec et solide. Nous sommes harassés de fatigue, trempés d'eau, couverts de bouc des pieds à la tête. Mais tout cela n'est rien ; le soleil est assez ardent pour nous avoir bientôt séchés ; la saison n'est plus celle où une pareille expédition donnerait infailliblement une fiè\TC pernicieuse. Nous avons surmonté tous les obstacles, et nous sommes à Velia! Un quart d'heure de chemin encore dans des sables mou^ vants, et nous gravissons la pente escarpée de la colline de Castellammare délia Bruca.

La plus charmante surprise nous attendait dans le vieux château, oii nous nous demandions en montant si nous pourrions trouver un abri pour nous reposer et déjeuner avec les modestes provisions que nous avions apportées avec nous de Rotino. Un jeune homme très intelligent, ti-fes aimable et du meilleur monde, appartenant à la

noblesse du pays, M. Gactano FeroUa, de Santa- Barbara dî Cilento, est devenu depuis quelques années le propriétaire de cette terre. Laissant son massararo installé dans les autres bâtiments, il a fait arranger avec beaucoup de goût en rendezvous de chasse pour son usage personnel la haute tour ronde de l'époque angevine, qui en formait le donjon. Nos amis de Rotino l'ont prévenu, sans nous en rien dire, de notre projet. Et depuis la veille, avec quelques amis, il est venu nous attendre pour nous offrir la plus aimable et la plus cordiale hospitalité. La table est servie comme elle serait dans im château de notre pays, et de cette manière, là où tout nous donnait lieu de penser que nous ne rencontrerions qu^une misérable habitation de paysans dans un désert où nous aurions peine à nous tirer d'affaire, en sortant du passage du gué du Palisco, qui rappelait les plus rudes épisodes d'un voyage d'Orient, un piquant contraste nous met en présence de tous les raffinements de la civilisation, argenterie, cristaux, beau linge d'une blancheur éblouissante. Un hôte qu'on apprécierait partout ailleurs nous fait le plus gracieux accueil et nous réunit à des convives agréables et intéressants, parmi lesquels l'inspecteur des anti-

;J72 A TRAVERS L'AFL'LIE El" LA LUCAME qiiilés de l'arrondissement, deux architectes de Naples et un des professeurs de la Faculté de médecine de celle ville, tous natifs du Cilcnlo et venus en vacances dans leur pays. La cuisine est recherchée et des vins des premiers crus de France l'accompagnent. Quand j'avais essayé de me représenter à l'avance ce qui m'attendait aux ruines de Velia, ce que j'avais certainement prévu le moins, c'était ce repas de gala, que Trebatius aurait pu offrir aux mêmes lieux dans sa villa à son ami Cicéron. Du reste, quelques-unes des manières dont on nous y a servis accommodés le poisson de la baie, tout frais sortant de la mer, un lièvre des garrigues voisines, tué du malin, cl des grives des vignes, devaient être celles que pratiquaient déjà ses cuisiniers.

Castellammare délia Bruca, surgi dans le moyen iSge sur les ruines de l'antique Hyélè-Velia, postérieurement à la destruction de celle ville par les barbares germaniques ou par les musulmans, doit son nom à une magnifique forél de chênes verts, appelée la Bruca, qui partait du voi.sinage de Cuccari et, suivant le cours de la riviJire de Sanla- Barbara, s'étendait jusqu'à toucher les murailles de l'ancienne ville grecque. On a le diplôme de

Guaimar IV, prince de Salerne, daté de 1030 et donnant ce vaste bois au monastère des Bénédictins de La Gava. Ginq siècles auparavant, Symmaque, datis une de ses lettres, vantait Tincomparable beauté des yeuses bien des fois séculaires de la forêt de Velîa. En remontant encore un peu plus de- cinq siècles, nous lisons dans une lettre de Gicéron que la maison de Trebatius était attenante au bois, qui faisait l'admiration de tous ses hôtes, et qu'un tel voisinage constituait le' plus grand agrément de cette habitation. Le bois n'existe plus aujourd'hui que dans la vallée; sur les hauteurs oii il s'étendait autrefois, il n'en reste que quelques bouquets épars de chênes verts.

Aux xu® et xin° siècles, Gastellammare délia Bruca, juché sur sa colline, était un bourg d'une certaine importance. En H 87, par ordre du roi Guillaume le Bon, Guglielmo Sanseverino, qui en avait usurpé la seigneurie, le restitua aux moines de La Gava. En 1212, pendant les troubles de la minorité de Frédéric II, ce fut une des places où se fortifièrent les barons ennemis de la maison de Souabe. Manfred donna Gastellammare délia Bruca h son oncle Galvano Lancia quand il le fit comte du Principato, et l'on voyait encore au

374 A TRAVERS L'APULIE RT LA U'CANIE château dans le siècle dernier une inarriplion eu partie mutilée qui mentionnait des constructions faites par ce personnage. Charles d'Anjou en attribua la seigneurie k Andréa et Boffillo del Giiidice; un peu plus lard elle passa aux mains des Sanaeverîno. En 1466, Ferdinand I" accordait à l'hôpital de l'Annunziala, à Naples, les droits de fouage et de gabelle sur Castellammare délia Bruca et ses casaux, Ascea, Catona et Terradura. Dans le xvi" siècle on comptait encore cent soixante feux dans le bourg; en I6i8 les registres des taxes n'en mentionnent que douze, et a partir de 1669 la localité n'y est plus inscrite. Elle était désormais entièrement abandonnée et déserte; le château ne servait plus que comme tour de garde sur la c6te. La dépopulation, qui se produisait alors avec une effrayante rapidité dans tout le Napolitain sous le régime désastreux des vice-rois espagnols, avait été ici plus vile qu'ailleurs, précipitée qu'elle était par les déprédations des corsaires barbaresques, aux descentes de qui tout ce littoral était exposé sans défense.

M. Ferolla a commencé à rassembler chez lui un noyau de collection d'antiquités trouvées sur les lieux. J'y observe avec intérêt quelques frag-

ments do terres-cuites de travail grec, qui me donnent une première idée de celles de la fabrique de Velia, jusqu'à présent inconnues, sur lesquelles j'aurai à revenir un peu plus loin. Je copie deux inscriptions latines des premiers temps de l'Empire, récemment découvertes et encore inédites. L'une est une dédicace au dieu Mercure Auguste, l'autre était gravée sur le piédestal d'une statue élevée par les décurions et le municipe de Velia à son patron L. Nonius Asprenas, Tun des familiers d'Auguste, l'année de son consulat, en l'an 6 de l'ère chrétienne. L'épigraphie latine de cette ville ne comptait jusqu'ici que quatre monuments authentiques, tous dépourvus d'importance.

En montant la pente de la colline pour arriver au château 'j'avais été frappé de voir le sol littéralement jonché de débris de briques d'une forme très particulière, portant des estampilles de fabrique à inscriptions grecques. Il en est de même sur toute l'étendue qu'occupait la ville de Hyélè-Yelia. Ces briques y sont multipliées avec une incroyable abondance et constituent une des particularités les plus originales et les plus saillantes des ruines. Il est évident que c'a été l'un des matériaux les plus employés dans les constructions de cette cité.

ce qui sort des habitudes grecques ordinaires. Tandis que la brique a été Télément par excellence de la maçonnerie romaine, les Hellènes en ont fait en général très peu d'usage, et là où ils l'ont employée ce n'a été qu'à une époque relativement tardive, au plus tôt dans les temps macédoniens. On compte les localités de la Hellade propre où se rencontrent habituellement, comme à Corcyre, des briques à estampilles grecques antérieures à la domination romaine. Dans la Grande-Grèce, particulièrement à Rhêgion et à Hippônion, comme sur plusieurs points de la Sicile, elles sont plus multipliées. Mais nulle part on ne la trouve en aussi grande quantité qu'à Velia.

Les briques grecques de cette ville sont, du reste, d'un type tout particulier, dont je n'ai vu Tanalogue nulle part. Aussi longues et aussi larges que les plus grandes briques romaines, elles sont plus épaisses et faites d'une terre dure et compacte, qui a pris à la cuisson une couleur sang-iierbœuf . Sur une de leurs surfaces elles présentent, dans le sens de leur plus grande longueur, deux sillons en creux, larges et profondément évidés, dont je ne puis comprendre la destination et qui leur donnent Taspect de triglyphes. C'est sur cette

même face qu'elles ont été timbrées en fabrique avant d'être mises au four. Presque toujours il y a simultanément deux estampilles : Tune présente, séparées Tune de l'autre ou groupées en monogramme, les deux lettres grecques AH, initiales du mot démosion, «objet public»; l'autre le nom plus ou moins abrégé d'un chef d'atelier. Il résulte de ceci qu'à Velia les manufactures des briques étaient municipales, exploitées pour le compte de la ville. J'ai constaté le même fait à Rhêgion, oiî il ressort des timbres grecs des briques, et à Oppidum du Bruttium (aujourd'hui Oppido de Calabre), où ce sont des timbres latins qui le révèlent. Le même ordre de documents atteste aussi qu'à Messana (Messine) il y avait une briqueterie municipale, en même temps qu'une autre, installée sans doute dans les dépendances d'un temple, qui marquait ses briques du mot grec hiera, « sacrée. »

M. FeroUa a réuni toute une riche série de ces briques, en exemplaires intacts, avec toutes les variantes d'estampilles qu'il a pu rencontrer dans les ruines. J'en ai relevé dix-sept différentes. La collection renfermant plusieurs exemplaires doubles de quelques-unes des briques, son propriétaire

378 A TRAVKRS L'APULÏE ET LA LUCANIE

a eu rextrème amabilité de m'en laisser choisir deux, que j'ai rapportés au Musée du Louvre comme échantillons d'une catégorie d'objets exclusivement spéciaux à Velia.

Du point culminant qu'occupe le château , et surtout de la plate-forme supérieure de la tour, je peux très bien observer le pays environnant et me rendre compte de sa topographie, ainsi que de la disposition de l'emplacement qu'occupait la ville fondée par les Phocéens.

 partir du point où se termine au sud la plaine de Pa»stum, sur toute la côte du Cilento, comme ensuite tout autour du golfe de Policastro et le long de Téchine de l'Apennin Calabrais, jusqu'au golfe de Santa-Eufemia et à la plaine de Nicastro, les montagnes plongent directement dans la mer le pied de leurs pentes rocailleuses et rapides. Cependant, à moitié chemin du Cap de la Licosa au Cap Spartivento (Palinure), dans Tintervalle d'environ 12 kilomètres d'étendue qu'embrassent d'un côté la Pointe de PoUica et de l'autre la Pointe d'Ascea, toutes les deux peu saillantes dans la mer, ce rivage abrupt et fortement relevé s'interrompt pour faire place à une plage basse et sablonneuse, en arrière de laquelle s'étend une

fl

LES RUÏNES DE VELTA 379

plaine. Les montagnes en cet endroit s'écartent de la mer en dessinant un bassin arrondi dont je viens d'indiquer le développement d'ouverture et dont la plus grande profondeur est d'environ 8 kilomètres. A Thémicycle ainsi formé par les montagnes correspond une courbure moins accusée du littoral, qui s'infléchit pourtant d'une manière sensible pour former la baie de Velia, celle où l'Alento se jette dans la mer.

Le bassin délimité de cette manière est partagé diagonalement en deux parties inégales par une chaîne de collines rocheuses et assez basses, qui court du nord-est au sud-ouest, se rattachant par une de ses extrémités aux hauteurs de Terradura et de Catona, tandis que, de l'autre, elle se termine au bord de la mer par le sommet circulaire et presque isolé qui porte le château de Castellammare. La partie de beaucoup la plus large et la plus profonde de la plaine ainsi divisée est celle qui se trouve au nord-ouest des collines. C'est elle qui constitue l'extrémité inférieure de la vallée de l'Alento, large de près d'une dizaine de kilomètres à son débouché sur la mer, et presque entièrement occupée par les marais. Celle qui s'étend au sudest des mêmes collines, beaucoup moins développée

dans tous les sens, forme une petite plaine au milieu de laquelle la rivière de Santa-Barbarà débouche des montagnes parallèlement à rAl'entô pour aller, elle aussi, se jeter dans la baie. La forme en est presque exactement celle d'un théâtre antique, où la mer tiendrait la place de la scène, tandis que les pentes correspondant aux gradins sont couvertes de vignes et d'un beau bois d'oliviers touffus et serrés, au milieu desquels on distingue deux ou trois masserie du plus riant aspect, enfouies dans la verdure. Quant à l'espace entre les pentes et la mer, qui, pour continuer la comparaison avec un théâtre grec, répond ici à l'orchestre, ce sont des terrains bas et unis qui vont jusqu'au rivage, occupé par des cultures soignées, riches et bien tenues, et par des prairies irriguées qui ont pu rappeler aux Normands, à leur arrivée dans le pays, celles des bords de la Risle, delaToucque ou de la Dive. Rien de plus exquis d'aspect, de plus digne des pinceaux d'un paysagiste, que la vue qui embrasse d'un seul coup d'œil tout Ténsemble de cette conque verdoyante, pareille à un vrai jardin de délices et encadrée dans des lignes de rochers dii dessin le plus classique, au delà de laquelle, sur le sommet du petit promontoire s'avançant

dans la mer, le village d'Ascea se montre coquettement environné de vergers et de bois d'oliviers. En avant de la Pointe d'Ascea, un Ilot fort élevé, qui en semble la continuation, dresse au-dessus des flots ses falaises "à pic. En arrière, dans la direction du nord-est, les montagnes s'élèvent rapidement en s'étageant. De vastes bois de châtaigniers les couronnent. C'est au milieu de ces bois que sont situés les villes de Terradura, Gatona et Rodio ou Rodi, qui doit son nom aux Chevaliers de Rhodes, auquel il appartenait. Presque tous ces emplacements étaient dans l'antiquité ceux de villages ou de bourgs dépendant de Velia ; on y voit des ruines romaines de constructions privées, et Ton ne peut pas y remuer le sol sans y mettre à découvert des débris antiques. Les trouvailles de ce genre sont fréquentes à Catona. Aussi Antonini s'empresset-il de tirer le nom de ce village de celui de Caton d'Utique et de supposer que c'était là qu'il avait sa villa de Lucanie, dont Plutarque parle comme du lieu où il aimait à s'enfermer avec ses livres quand il était las des agitations du Forum. C'est une de ces fantaisies dont lanaïvçté enfantine fait sourire. Mais si Antonini n'en avait pas eu d'autres, il n'y aurait pas de reproches bien sérieux à lui adresser.

382 A TRAVERS L'APULIK ET LA LUCANlE

Sur la colline appelée Li Candidati, entre Rodio et Ascea, une colonne se dresse encore, me dit-on, (le plusieurs mètres au-dessus du sol, au milieu de murs écroulés, et Ton constate auprès Texistence d'une nécropole, qui a donné des vases et des terres-cuites.

Le duc de Luynes affirme que les paysans donnent encore le nom d*Anticavella au terrain compris entre Tembouchure de la rivière de Santa- Barbara et celle de FAlento. Je n'ai point, pour ma part, entendu prononcer ce nom, pas plus que celui de Castellammare délia Veglia, que la carte d'état-major enregistre pour le château, concurremment avec celui de Castellammare délia Bruca. Mais c'est bien le terrain auquel on l'attribue qu'occupait Hyélê-Velia dans les siècles antiques.

L'acropole était assise sur l'extrémité sud-ouest des collines qui séparent le bassin des deux rivières. Le château du moyen âge, contruit tout entier en matériaux antiques, briques des ruines et pierres de taille hellénique, en occupe la pointe sur la mer. Ses constructions reposent sur plusieurs assises grecques, restées en place, d'une belle coupe, posées sans ciment et très exactement jointoyées . Une des assises est taillée en bossages, connue on

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le remarque dans les murailles de Terracina et de plusieurs autres villes très antiques de Fltalie centrale. Une des poternes de la forteresse grecque, avec ses jambages et son linteau monolithes, a été conservée intacte, engagée qu'elle est dans les maçonneries médiévales de la tour formant donjon. Un peu en avant du château, sur le côté du sud, on observe un grand pan de mur en terrasse, qui soutenait les remparts au-dessus des escarpements naturels. L'appareil n'en est plus l'isodome hellénique; c'est le système de construction bien antérieur, où les blocs de pierres, taillés avec soin en polygones irréguliers, enchevêtrent leurs angles les uns dans les autres sans former d'assises horizontales. Hyélê n'a été fondée qu'en 536. Il est presque impossible d'admettre qu'à cette époque des Hellènes aient encore employé un tel système de construction. L'impression que donne la vue de la muraille dont je parle, et qui n'avait encore été remarquée par personne, est qu'elle a dû appartenir à une forteresse antérieure à l'établissement desémigrésPhocéens, à l'enceinte d'une bourgade des Pélasges Œnotriens. Car, nous l'avons déjà remarqué à propos de Numistro et de Consilinum, l'emploi de la construction d'appareil polygonal, dite pélasgiquc ou cy-

clopécnne, par les Œnotriens, comme par les Tyrrhéniens de l'Étrurie et les Aborigènes de l'Italie centrale, commence à se révéler $ur un assez grand nombre de points du pays que leur enlevèrent plus tard les Lucaniens de race sabellique.

Plus bas que le pan de muraille dont je viens de parler, est un vaste réservoir voûté, en forme de carré long, d'une maçonnerie romaine de blocage, qui servait à emmagasiner les eaux avant . leur distribution dans la partie de la ville de Velîa avoisinant la mer. A très peu de distance en suivant le flanc de la colline dans la direction opposée au rivage, la pente du terrain dessine un hémicycle presque régulier. A différentes hauteurs des chaînes de deux ou trois assises helléniques, par leur courbure sensiblement caractérisée, paraissent marquer des précinctions. Il semble donc à première vue que Ton doive reconnaître ici les vestiges d'un théâtre grec, pour l'établissement duquel, comme pour celui de Bacchus à Athènes, on aurait profité de la disposition naturelle du terrain et dont la scène, seule entièrement construite, aurait été démolie. Je ne donne pourtant ceci que comme une impression résultant d'une vue sommaire. Pour être plus affirmatif il faudrait des me-

sures exactes et une étude d'architecte, relevant avec soin le terrain et les débris de constructions qui subsistent encore.

En arrière du mamelon qui porte le château du moyen âge, le terrain s'abaisse légèrement. Il y a là comme une sorte de col moins élevé qui va rejoindre la suite de la crête des collines. C'est Jà qu'au milieu du siècle dernier on voyait les maisons en ruines du bourg abandonné de Castellammare délia Bruca et deux églises encore debout, dont Tune d'architecture ogivale, ainsi que la cella presque intacte d'un temple romain, construite en opiis reticulahim avec des chaînes de briques. Tout cela a disparu. L'église ogivale et la cella du temple ont été démolies seulement par un des derniers propriétaires du lieu, pour bâtir avec leurs matériaux une sorte de grange. Dans cette partie de l'acropole antique il ne subsiste plus qu'une conserve d'eau voûtée, de construction romaine en blocage, au sommet du versant méridional. L'aqueduc qui amenait à la ville de Velia les eaux de la source de San- Biagio se voit aussi plus haut ; il est également romain, voûté en briques, et la hauteur de sa voûte sous clef est de douze palmes napolitains. Un épais dépôt calcaire en incruste le fond et les parois.

Les vestiges des murailles helléniques s'interrompent dans cette partie plus ba$se de la colline. Ils recommencent quand le terrain se relève un peu plus loin pour former un» petit plateau couronnant la crête. Trois ou quatre assisci de grand blocs admirablement taillés et appareillés en isodome, restant encore en place, s'étendent alors sans interruption à droite et à gauche du plateau, dont les remparts suivaient toutes les irrégularités. On arrive ainsi jusqu'à une distance de près de SOO mètres du château, où l'acropole se terminait du côté du nord-est par un fossé large et profond, taillé dans le roc, qui coupe transversalement la continuation de la crête. La muraille qui bordait ce fossé a laissé des débris d'une certaine importance; on y reconnaît les restes d'une tour carrée et une porte étroite, dont il ne subsiste plus que la partie inférieure. Toute la superlicie du plateau de l'acropole est jonchée de briques et de fragments de toute nature. On y distingue dans le rocher de nombreux emplacements entaillés pour recevoir les fondations d'édifices, et de distance en distance apparaissent les premières assises de murs de ces édifices, maisons ou autres, d'appareil grec, mais avec les pierres d'une dimension beaucoup moindre que dans les remparts.

La ville proprement dite, Yasty ceint de murailles de fortifications, s'étageait sur la pente méridionale de la colline surmontée par l'acropole, s'allongeant en quart de cercle depuis la mer jusqu'à la rivière de Santa-Barbara. La ligne inférieure de ses remparts a laissé des restes importants, et on la suit presque sans interruption aubas de la pente ; par endroits ce qui en subsiste atteint deux mètres de hauteur. La petite plaine inférieure, située entre les collines et la mer, était donc laissée en dehors de la ville proprement dite. Mais elle n'en était pas moins couverte d'habitations dans toute sa moitié en deçà de la rivière. Il y avait là un vaste faubourg, un proasteion ouvert, qui a laissé de nombreux vestiges. Au point où s'étendait le rivage antique, un peu en arrière du rivage moderne, des restes de maçonnerie romaine, importants par leur masse, mais tout à fait informes, subsistent au milieu des prairies. C'est tout ce qui subsiste des magasins, des docks destinés aux marchandises apportées par mer, dont Antonini prétend avoir pu distinguer encore, il y a cent cinquante ans, trente chambres placées en file, les unes à côté des autres.

L'existence de ces magasins prouve qu'en avant du faubourg méridional de Velia il y avait une Ma-

rina, comme on dit sur toutes les côtes méridionales de ritalie, qu'une partie des bâtiments de commerce qui venaient aborder à la ville, en généra] petits caboteurs dont la dimension ne dépassait guère celle de grosses barques de pêche, venaient mouiller le long de cette plage d'une tenue assez sûre, abritée qu'elle est par la pointe d'Ascea, y débarquaient leurs marchandises et y étaient tirées à sec, suivant l'usage hellénique. La plupart des villes de la Grande-Grèce n'avaient pas déport de commerce dans d'autres conditions, puisque Tarente et Crotone étaient seules à posséder de véritables ports naturels. Quand les cités avaient fait les frais d'un bassin creusé artificiellement, comme celui que nous avons observé à Métaponte et celui que Locres avait au promontoire Zêphyrion, le Capo Bruzzano d'aujourd'hui, les dimensions en étaient toujours si restreintes qu'on le réservait exclusivement à l'usage de port militaire. C'était là que la ville tenait ses trières.

Hyélê-Velia s'était dotée d'un bassin de ce genre, autour duquel se groupaient les bâtiments et magasins du port, distinct de la ville suivant l'usage constant des Grecs. Ainsi que Cicéron l'indique dans une de ses lettres, en parlant du Jieu où sta-

tionnaient les vaisseaux de Brulus, il était situé de l'autre côté de la. colline de Tacropole, tout auprès de rembouchure du fleuve Halês. La forme du bassin était arrondie. Il est actuellement tout à fait ensablé et ne se dislingue que difficilement du maltais environnant. Mais des gens encore vivants Tont vu dans leur jeunesse, il y a cinquante ou soixante ans, rempli d'eau, formant un petit lac qui communiquait avec la mer, comme le Lagono di Santa-Pelagina à Métaponte. Les débris qu'on rencontre en grand nombre sur le versant nord do la colline attestent que, de ce côté encore, un faubourg ouvert s'étendait dans la direction du port.

Virgile s'est donc exprimé avec sa précision et son exactitude habituelles, quand, dans le VP chant de Y Enéide y il parle des « ports de Yelia »,

porlusque require Velinos.

La ville en avait deux, séparés par la hauteur où son acropole était assise. Elle possédait, en outre, un mouillage extérieur, dans les deux petites îles, toutes voisines, que l'on désignait parle nom commun d'Œnotrides. Strabon affirme que de son temps elles offraient une station commode pour les vaisseaux. Pline, d'après les portulans qu'il avait

entre ses mains comme amiral de la flotte de Misëne, dit qu'elles s'appelaient Iscia et Pontia. La première existe encore ; c'est l'îlot qui termine la pointe d'Ascea. Ce nom même d'Ascea, qui dans les plus anciens diplômes du moyen âge se présente sous la forme Scia^ n'est certainement pas autre que celui d'Iscia. Il a seulement été transporté de l'îlot au village le plus voisin sur le continent. Quant à Pontia, elle a disparu. Mais je crois, avec le duc de Luynes, qu'il faut en reconnaître un dernier vestige dans deux écueils conligus, désignés en commun sous le nom de La Secca par les pêcheurs du pays, qui se trouvent à fleur d'eau vers le quart de la baie de Velia, en venant de la pointe d'Ascea, à la hauteur de la tour de garde appelée Torre Sciabica, un peu avant d'atteindre la hauteur de l'embouchure du Fiume di Santa-Barbara.

Grâce aux secousses que les forces volcaniques souterraines impriment fréquemment au sol dans toute cette région, et qui en modifient quelquefois le sol d'une manière notable, plusieurs autres petites îles, signalées par les anciens sur les côtes de Tltalie méridionale, ont disparu de même, en ne liaissant après elles que des vestiges analogues. Dans mon

livre sur la Grande-Grèce (1), j'ai signalé la disparition du petit archipel de cinq îlots que tous les géographes antiques signalent en avant de Crolone, à dix milles romains en mer du promontoire Lacinion. Il y a quelques mois, retournant à Cotrone, j'ai appris de différentes sources, de M. le marquis Antonio Lucifero, de mon ami M. Giovanni Baracco, et aussi directement des mariniers de la ville, que des pêcheurs avaient tout récemment reconnu, au large de l'embouchure du Neto (le Néaithos antique), dans le sud-est, à une distance du cap qui s'écarte peu do celle donnée par Pline pour les îles aujourd'hui disparues, deux sèches étendues et presque à fleur d'eau qui ne sont marquées sur aucune carte marine. Ce^ écueils sous-marins, d'un développement considérable, paraissent bien marquer les emplacements des deux îles des Dioscures et de Calypso, les plus importantes du groupe voisin de Crotono. Ce qui en reste est juste ce qui reste aussi de l'île de Pontia, dans la baie de Velia. Du reste, les phénomènes de subites appparitions et disparilions d'îles ne sont pas rares dans la zone, Ira-

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