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première fois que c’est du gros temps. Pour qu’il en convienne, il faut bien que cela soit vrai. Du reste, n’en conviendrait-il pas, il faut bien se rendre à l’évidence. Les paquets de mer sont de plus en plus fréquents et de plus en plus formidables.
Quand arrive l'heure du diner, c’est à de véritables acrobaties qu’on doit recourir pour prendre un peu de nourriture. D'ailleurs, on a malgré soi l’estomac contracté par les efforts qu’il faut faire pour conserver son centre de gravité. Personne n’a faim. Aussi, comme on n’a pas pu se mettre à table, il n'est pas difficile d'en sortir.
Alors notre groupe de six se divise en deux.
Trois se décident à regagner leur cabine, au risque de ne pas dormir; trois, parmi lesquels je me trouve, prévoyant qu'ils ne pourront pas fermer l'œil, ont résolu de passer la nuit sur un fauteuil, dans la chambre des cartes.
Pataugeant dans l’eau, jetés tantôt sur le
roufle, sons à cortra les pie est Si 1 I] fait rée!
jours Brrr.….
roufle, tantôt sur les pavois, nous réussissons à gagner notre asile; mais nous sommes cortraints de nous envelopper les jambes et les pieds dans nos couvertures, car le tapis est si mouillé qu’il ressemble à une éponge.
Il fait en outre un froid de loup. Quelle soirée! quelle nuit! Et dire que dans quatre
jours nous entrerons dans le solstice d’été!
Brrr... on ne s’en douterait guère.
Mardi, 17 juin.
Le vent est un peu tombé, mais la mer est toujours très agitée. Nous roulons d’un bord sur l’autre avec des oscillations qui nous arrachent l'âme. Pour comble de veine, il fait de plus en plus froid, le givre s’accroche aux cordages et toibe en gouttes glaciales sur ie pont. Le soleil essaie de se montrer.
Certes, nous ne serions pas fâchés de le voir pour nous réchaufler; mais si nous devons avoir le même temps qu’hier, personne ne lui soubaïitera la bienvenue. Nous grelottons dans nos couvertures au fond de la chambre des cartes. Sans doute nous ne tarderons pas à être assiégés par une légion d'ours blancs.
La me: est de. plus en plus mauvaise: les coups de roulis sont épouvantables et nous jettent les uns sur les autres, hors des sièges sur lesquels nous tentons vainement de nous maintenir. Nous nous regardons, positivement démoralisés par cette persistance du mauvais temps à une époque de l’année où l’on est en droit de réclamer du soleil, du calme et de la chaleur. Tout à coup, après un coup de roulis plus formidable encore que les précédents, des sons mélodieux frappent notre oreille... Qu'est-ce que cela veut dire? Sommes-nous dans les pays des Sirènes?
Entourent-elles la Nubienne afin de l’entrainer plus sûrement au fond des abîmes ?
Non, les poétiques légendes de la mythologie n’ont rien à voir dans cette surprise.
C’est tout bonnement la boîte à musique du bord, dont le roulis a brusquement fait partir le cran d'arrêt et qui se met à jouer Santa- Lucia au milieu de la tourmente.
Cette fois, nous éclatons en chœur d’un 8,
rire homérique. Cela nous rappelle Naples, nos promenades au fond de la baie, notre ascension au Vésuve, de l'hiver dernier, pendant lesquelles une escorie de musiciens, grassement récompensée, nous accompag”. it en jouant le même air, la retraite des Bersaglieri, le Funiculi, funicula de Densa, etc... Hélas! que nous sommes loin de l'Italie, de son ciel bleu se mirant dans l’eau, comme mer, comme perspective et surtout comme température !
Depuis huit jours, la solitude la plus attristante, le temps le plus monotone, le même invariable paysage de la mer et du ciel se confondant à l'horizon dans une même teinte rise et blafarde. Et nous n’avons rencontré que deux navires, dont l’un ne nous a peutètre même pas aperçus !
11 heures. Nous avons toujours vent debout, mais il ne souffle pas si fort qu’hier. On peut se risquer sur le pont et jouer avec Jacquette. La pauvre petite guenon est tran-
sie dé petits qu'el cotte bôte !
«lui No nons n’avo consu tous que « bourr de la Ce CAUSE mais été si court E vie, :
pass
sie de froid. Elle se réfrsie, en poussant de petits cris plaintifs, sous mes vêtements qu’eile écarte, pour y trouver un abri contre cette température sibérienne. Pauvre petite bôte ! Elle aussi, elle est loin du pays qui «lui à donné le jour »!
Nous nous mettons à table et nous déjeunons avec d'autant plus d’appétit que nous n'avons pas pu diner la veille. Et puis, en consultant l’ilinéraire que le capitaine trace tous les jours sur sa carte, nous caleulons que dans deux jours et demi, à moins de bourrasques imprévues, nous serons en vue de la terre. |
Cela nous redonne un peu de courage. On cause, on raconte des histoires, on rit. Jamais nos deux compagnes de voyage n’ont été si vaillantes ni de meilleure humeur. Elles
courent sur le pont comme des cabris.
Notre ami Clerc, revenu également à la vie, s’est dédommagé de son jeûne des jours passés; il a mangé comme quatre. Il bourre
nero rer
ses poches de biscuits et tombe sur les bonbons à bras raccourcis — probablement parce qu’ils sont anglais, comme lui.
Tout s’égaie à bord. Seul, le mouton que nous avions embarqué court des dangers sérieux. Nos vivres frais sont épuisés, 1l n’y a plus rien dans la glacière ; on va donc occire aujourd'hui l’infortuné mérinos. — Pauvre bête ! s’écrient les dames compatissantes. Je suis loin de faire chorus avec elles; car je songe aux excellents gigots et aux délicieuses côtelettes qui résulteront de ce meurtre impie.
En attendant, le capitaine, qui s'attend à lencontrer prochainement les glaces, fait donner quelques coups de sonde rassurants.
M. Muller émet du reste devant nous une théorie qui semble un peu paradoxale dans la forme, mais qui est absolument vraie dans le fond : « Ce n’est pas de la mer que j'ai peur, dit-il, c'est de la terre. » Et l’on verra plus
tard combien il avait raison, puiSque C’est à
terrdé accic
À trav( 8 ha sem dent Com quai
terre que nous sont arrivés les deux seuls accidents qui aient signalé notre voyage.
À deux reprises, vers 4 et 6 heures, nous
traversons des grains d'O. menaçants. Vers
8 heures l'horizon se couvre atrocement et
semble nous présager encore une nuit acci-
dentée. Est-ce que la danse va recommencer ?
Comment! nous n’aurons même.pas vingt-
quatre heures de répit!
Mercredi, 18 juin.
Quelle nuit! Quel tapage! Quel roulis!
Quels paquets de mer! Tout y est. Le ciel et la mer ne font plus qu'un ; ils ne sont plus gris, ils sont noirs. Le froid augmente sans cesse ; le thermomètre marque 4 degrés audessous de zéro. Malgré nos doubles vètements de laine et nos couvertures, nous sommes littéralement gelés. Nous n'avons pas encore rencontré d’icebergs, mais certainement les ours blancs vont venir et nous préparons les chassepots et revolvers du bord afin de les recevoir.
À l'heure du premier déjeuner, on grelotte et l'on observe un silence glacial (jamais
épithèt taine e avons L brisent démon assailli torrent à l'arr d’un | ractes.
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A TRAVERS L'ATLANTIQUE 51 fl Î
épithète n'a été mieux placée). Que le capi- De | taine en convienne ou non, cette fois, nous avons un temps épouvantable. Les lames se brisent les unes contre les autres, la mer est | |] démontée. Elle ne se contente plus de nous assaillir, elle nous envahit. L’eau coule à || torrents sur le pont, qu’elle balaie de l’avant | à l'arrière, tandis que le roulis promène
! d’un bord à l’autre ces effrayantes cata- | | et ractes. À travers la fumée des embruns, | |]
LES celle des vagues qui déferlent, on ne dis- | fl 1$ tingue plus rien. Sommes-nous quelque j:
UL- part? V'a-t:l au-dessus de nous un soleil | pe ou même un ciel? Nous ne le savons pas. Une LS humidité pénétrante s'infiltre partout, le :| LS froid nous paralyse. j = Sous l'effort dela tourmente, le navire crie, | S | se tord, gémit, comme si on lui arrachait LL d l’âme. Quant à nous, nous n’en valons guère
mieux. Personne de nous n’a encore assisté ù àrien de semblable, Notre partie de plaisir se corse et se dramatise affreusement,.
Va
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La journée se passe au milieu des plus terribles agitations. Le soleil a tenté deux ou trois fois de se montrer, mais il n’a pu parvenir à dissiper le brouillard épais qui nous environne. Entre 9 et Gheures, ce brouillard devient de plus en plus dense — ce que nous ne croyions pourtant pas possible. Nous voilà donc menacés de passer la nuit dans la brume au moment le plus dangereux, puisque nous approchons de terre et que nous pouvons à chaque instant rencontrer des glaces.
Fort heureusement, elles sont jusqu’à présent aussi rares que le sont les navires sur cette partie de l'Océan. Quand nous parvenons à distinguer quelque chose, nous ne distinguons toujours que le ciel et l’eau. Trop de ciel et trop d’eau! Apercevrons-nous la terre demain, comme nous l’espérons ? C’est à quoi chacun pense tout haut et tout bas.
Ah! si on distinguait seulement le modeste clocher d’un tout petit village... Voir Carcassonne, mon Dieu! Hélas! il n’y faut pas
songer. Le bruit strident du sifflet de la machine ne cesse de nous assourdir — mesure de précaution bien inutile, puisqu'on ne rencontre pas âme qui vive dans ce désert immuable et sombre.
La brume finit pourtant par se lissiper et nous reprenons notre marche en avant, qu’on avait dû ralentir. En même temps, cesse le son lugubre du sifflet. Il me semble que j'ai un poids de moins sur la poitrine.
Vers le soir, le temps s’est éclairci, la mer s’est un peu calmée. Pourrons-nous dormir
en paix?
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Jeudi, 19 juin.
C’est à peu près toujours par lemème point d'interrogation que se termine chacune de nos journées : allons-nous dormir? C'est qu’en effet il n’est pas de supplice plus grand à bord que de ne pas pouvoir fermer l’œil. Je l'ai personnellement enduré si souvent que j'en puis parler à bon escient. Et ce n’est pas le bruit de l'hélice qui vous empèche de dormir, puisque vous vous réveillez, au contraire, aussitôt qu’elle s'arrête; mais plus le temps est mauvais, plus la vague est creuse, plus les secousses que l’on éprouve dans son cadre sont violentes. Parfois elles vous JjJetteraient hors du lit, si l’on ne se
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A TRAVERS L'ATLANIIQUE 55
cramponnait avec force à la planche salutaire qui vous empêche de tomber. Pour peu que l'arrière du navire porte à faux sur le creux d’une lame, l’hélice de son côté s’affole et imprime à la coque entière une sorte de tremblement convulsif, qui n’est pas plus fait que le tangage ou le roulis, quand ils sont trop forts, pour vous disposer au sommeil.
Aussi je n'ai pas eu de peine à me lever lorsque, vers cinq heures du matin, on a signalé des icebergs de tous les côtés. Le branlebas a été général. Hommes et femmes, en dépit d’un froid de 5 degrés au-dessous de zéro, tout le monde se hisse sur la passerelle.
Le premier iceberg que nous distinguons a des formes bizarres de rochers déchiquetés par un épouvantable cataclysme. Il doit avoir au moins 90 ou 60 mètres de hauteur, mais nous ne le voyons pas d’assez près pour en supputer l'étendue. Et quand on songe que la partie qui émerge de l’eau n’est que le huitième de sa véritable altitude, que ce bloc
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de glace mesure donc au moins 390 ou 400 mètres de hauteur, on se figure aisément qu’un navire qui heurte une masse semblable soit brisé comme un verre. C’est probablement le sort d’une foule de vaisseaux, qui ont disparu sans que l’on sache ce qu’ils sont devenus.
Le second sceberg est encore plus haut que le premier, mais 1l est moins large. Quant au troisième, à côté duquel nous passons — à une prudente distance néanmoins — il n’a guère plus de 30 mètres de hauteur, mais il est plat comme un morceau de sucre coupé à la mécanique et présente une surface d’un kilomètre carré pour le moins.
L'aspect de ces monstrueux glaçons ne ressemble en rien à ce que je m'étais figuré. Point de transparence, point de nuances bleutées ou opalines comme nous en découvrons dans les chétifs glaçons que nous emmagasinons avec tant de peine. La densité de ces agglomérations est telle, qu’elles sont
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