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CHAPITRE IV

En route pour le point d’intersection du 135e de longitude et du 20e de latitude sud — Aspect de la carayane.— Mon inséparable Cyrille, un rude compagnon.— Son antipathie pour meinherr Schaffer, un Allemand, intendant de sir Reed.—- Chasse au kanguroo.— Forêts de fleurs et déserts de verdure.— Hallali d’un marsupiau.

Le lendemain de ce jour mémorable, à l'heure dite, nous partons à la recherche de l'opulent héritage du frère de sir Reed, du père de miss Mary et de ses frères Edward et Richard.

L'Union-Jack déployé flotte en tête de la caravane, composée des six chariots que nous avons vus en entrant la veille dans la première cour. Dix chevaux de trait sont attelés à chacune de ces lourdes machines, que suivent, comme un escadron discipliné, soixante superbes pursang qui remplaceront demain ceux qui sont maintenant au timon. Ces admirables bêtes ne doivent traîner les diays qu'une étape sur deux. — Il s'agit de les ménager. En France, ils feraient l’orgueil d’un boulevardier, accouplés à un coupé ou à un huit-ressorts. C’est, je l’ai déjà dit, la seule race qu'on ait ici. Je reconnais bien là l’expérience d’un vieil Australien. Sir Reed a tout agencé de main de maitre.

Nous nous acheminerons aujourd'hui de quarante kilomètres vers le nord de l'Australie. Ce soir, nous camperons. Permettez-moi, pendant que nous nous mettons en marche, de vous décrire brièvement l'aspect de notre caravane, de vous tracer en gros notre itinéruire, et de

vous présenter mon insép. able Cyrille, un rude compagnon, qui depuis douze ans parcourt avec moi le monde, sans me quitter d’une minute.

Les chariots sont surtout chargés de provisions de bouche. On ne sait jamais en Australie, si on trouvera à manger le lendemain. Les vingt personnes qui composent la troupe ont là pour six mois de vivres emmagasinés en prévision de la disette : biscuits, café, sucre, alcool, salaisons, viandes séchées, riz, farine et conserves de légumes. La famine n’est pas à craindre si notre matériel roulant n’éprouve aucune avarie. Nous avons dans chaque chariot deux tonnes de la contenance de huit cents litres, que l’on remplira aux derniers cours d’eau mentionnés sur les cartes, et qui constitueront une précieuse réserve quand nous serons forcés d'avancer un peu à l’aventure. Nous avons en outre quatre éclaireurs qui forment avant-garde et qui suivent une direction indiquée la veille. Tous les deux jours, deux d’entre eux doubleront l'étape, c’est-à-dire qu'ils reviendront décrire au commandant, sir Reed, jusqu'aux moindres accidents de terrain du chemin à suivre.

Nous avons des toiles imperméables, pour dresser des tentes, et des lits-cantines pour nous préserver de la fraicheur du sol.

Comme nous pouvons avoir à nous défendre contre des naturels armés en grand nombre, chaque homme porte une excellente carabine Remington et cinquante cartouches dans deux gibernes, une hache, un couteau et un revolver. — Un chariot porte la réserve des munitions dans des caisses imperméables. KNir Reed a poussé la précaution jusqu’à charger sur ce chariot une légère mitrailleuse, du système de Sarthel et Montigny, à seize coups, qu'un homme peut trainer et qui peut être mise sur affût en quelques secondes.

Enfin il est à supposer que nous rencontrerons des cours d’eau considérables et qu’il faudra chercher un gué pour

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passer. Le premier druy est en tôle boulonnée, long de douze mètres, accroché sur ses deux essieux par quatre clavettes

Il suffit pour le transformer en un bateau insubmersible de le faire entrer dans l’eau et de retirer les clavettes. Comme il est aménagé ad Loc et pourvu d’avirons, d'un mât et d’une voile latine, d’un gouvernail et de ses provisions, il flotte naturellement. On retire à l’aide d'un cordag'e les quatres roues avec leurs essieux,et l’on possède une jolie embarcation, de la jauge de 10 tonneaux, capable d'évoluer en tous sens et de porter gaillardement son équipage.

Quant à mon compagnon Cyrille, vous ne m'en voudrez pas de tracer ici de lui une petite biographie. Ille mérite de toutes façons, tant pour le role qu'il a joué dans cette expédition que pour celui qu'il arempli dans mon existence.

Cyrille est mon frère de lait. Nous sommes nés il y a trente-deux ans, le même jour, à Escrennes, petit village du département du Loiret.

Inséparables dès le berceau, le premier chagrin qu'il ressentit eut pour cause mon entrée au lycée d'Orléans. Le pauvre garçon ne pouvait concevoir qu'on usàt ses fonds de culottes sur les bancs d’une classe à étudier lincompréhensible langage des livres de messe, plutôt que de dénicher les pies, les geais, les merles, ou de pêcher les écrévisses dans la rivière de l'Œuf.

Je partageais d’ailleurs cette opinion, quelque erronée qu'elle fût.

Aux vacances, la joie de nous revoir était incomparable. Mon père nourricier, le père Delafoy, qui me gâtait toujours. me mit bientôt pour la première fois un fusil entre les mains, et je vous laisse à penser le délire qui m'agita quand, à travers la fumée de ce premier coup, je vis rouler un inoffensif pierrot picorant des cerises tardives dans l’enclos de la maison.

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