‹ A travers l'Australie [microforme]Chapitre 13 sur 33 · MAS · texte numérisé non relu

MAS

De ce jour, je fus sacré chasseur.

Nous avions quinze ans à peine quand d'irréparables malheurs vinrent frapper Cyrille. Il perdit ses parents en quelques jours Mon excellente mère l’adopta. Il fit plus que jamais partie de la famille.

Depuis, de longues années se sont écoulées ; son affection n’a fait que grandir, s’il est possible, Indépendam. ment d’un cœur comme on en rencontre peu, le brave garçon possède un physique à l'avenant: Sa taille dépasse cinq pieds dix pouces bonne mesure. Son torse d'athlète est surmonté d’une énorme tête affectueuse, aux petits yeux gris d’acier finauds et intelligents. es jambes de fer défient la fatigue. Il manie le sabre comme un premier maître de contre-pointe, et la carabine comme le héros de Cooper.

Brave à tous crins et prudent comme un paysan matois, les événements les plus inattendus n’ont jamais pu le faire sortir de son incomparable sérénité. Il est toujours prêt à tout.

Faut-il passer les mers avec cinquante ou soixante jours de traversée ?

— Cyrille, lui dis-je, nous partons.

— C’est bon ; où que j'allons ?

— Mais, au Mexique, dans l'Inde ou en Afrique.

— ÂAh ! on va encore sur la mer ; c’est nos pauv’ chiens qui vont pâtir dans vout’ sacré batieau!

— Nous leur donnerons des cabines... avec de largent.

— D'largent!... Ça vous est ben commode àdire, d’largent ! On dirait qu'les louis d'or ne coûtent que deux liards la hottée. |

— Très-bien ! tu es un prodige d'économie. C’est entendu, nous partons demain. Tu chasseras à ton aise sur 500 lieues carrées sans voir ces écriteaux où l’on lit Chus-

se gardée, qui ont le privilège de te mettre si fort en fureur.

PEN Fe

__ C’est des grands animaux qu'j’allons chasser ?

— Tout ce que tu voudras. Tu n'auras qu'à choisir, Eh ben ! ça va, j'vas vous arranger tout le bibelot que vons en serez content.

Ses petits yeux s'émerillonnent. Il déploie une activité surhumaine, et tout est bientôt agencé de main de maître. A chaque voyage, la même scène se reproduit invariablement.

En quelque lieu qu'il se trouve, c’est toujours le paysan beauceron, fermé complètement aux beautés de la nature. L'immensité des mers, c’est pour lui beaucoup d'eau. La tempête et ses rafales. un fort vent... Les splendides végétaux de la flore tropicale ne valent pas pour lui les pommiers, les pruniers ou les cerisiers du village. Peut-être a-t-il raison. Les chinois sont ridicules avec leurs robes et leurs longues tresses.— Il prononça enfin cette phrase épique à la vue des prairies sans fin de l'Australie :— Comme il ferait bon d’aller en charrue là-dedans ! En voilà du terrain de perdu !.….

Telles sont les impressions qu’il a recueillies pendant ses voyages, avec quelques phrases apprises un peu partout, et qu'il baragouine avec un intraduisible accent beauceron.

Il est enchanté de la présence d’une belle fille nommée Kelly, qui est au service de miss Mary, car la courageuse jeune fille, qui a voulu accompagner son oncle et ses frères, est soutenue par l'espoir de retrouver son père vivant.

Cyrille, depuis son arrivée, débite à la suivante une série de madrigaux de haut goût, qui paraissent la ravir, bien qu’ils soient panachés de vocables beaucerons qui en rendent la compréhension difficile.

Le bon vouloir de Kelly supplée au manque d’érudition de mon excellent ami.

Si la présence de la belle Irlandaise le ravit, en revanche, la vue du premier lieutenant de la caravane le fait

loucher et grommeler. Ce personnage est un allemand. Il y en a tant en Australie ! Cette race prolifère, comme les insectes parasitaires, s'implante partout avec une intensité alarmante. Cyrille, qui porte à sa boutonnière le ruban de la médaille militaire, bravement conquis à la bataille de Champigny, exècre les Prussiens, et pour cause, Na casquette de cuir cache à peine une large balafre qui sillonne son front, et bien que le dragon wurtembourgeois dont le sabre a entamé le crâne de Cyrille ait payé de sa vie cette solution de continuité, ce dernier a conservé une haïne aussi vivace qu’au premier jour pour tout ce qui expectore le langage d’Outre-Rhin.

Il paraît que meinherr Nchaffer, un grand blond fadasse de quarante ans environ, est un bushman expérimenté. Il est depuis longtemps l’intendant de sir Reed, qui n’a jamais eu qu'à se louer de sa probité. Il commande en second la caravane, vu son expérience de la plaine et du buisson. Quatre Allemands font en outre partie de la troupe. Tous les autres sont Anglais. Les deux seuls français sont Cyrille et moi. Nous avons aussi un Canadien qui parle avec pureté un vieux français bas-normand d'il y a cent cinquante ans ; ce langage est très-intéressant et bien extraordinaire.

Pour moi, qui crois beaucoup à l'impression première causée par une physionomie, la vue de meinherr Schaffer m'a été donné de même particulièrement désagréable. J'ai aussi un parti pris contre la race germanique ; j'oserai même dire que je ressens à son endroit une cordiale animosité. Je me promis donc d'examiner dans la suite minutieusement ce personnage dont les traits me rappelaient une tête entrevue jadis dans je ne sais quelle circonstance dramatique, peut-être pendant notre dernière guerre. |

Quant à MM. Edward et Richard, j'ai rarement vu deux visages, plus francs, plusouverts, plus sympathiques. Je me sens attiré vers eux dès le premier jour. Miss

LA

Mary, leur sœur, est une adorable jeune fille, aux yeux noirs, et dont le corps décèle, en dépit de son apparence un peu débile, une indomptable énergie. Le but de notre voyage est le point d’intersection du 135e degré de longitude et du 20e de latitude. C’est là que, d’après l’étrange document du testateur, nous trouverons les Ngako-Tko, les noirs gardiens de son trésor.

La station des Trois-Fontaines est située à environ 450 lieues, soit dix-huit cents kilomètres, de ce point géographique. Nous ne pouvons pas raisonnablement espérer faire plus de trente-cinq à quarante kilomètres en moyenne par jour. Et encore ! Nous nous regardons comme très-heureux si nous pouvons accomplir ce trajet en deux mois, en tenant compte des haltes nécessaires au repos des bêtes et de tous les impedimenta qui peuvent retarder notre marche. L’'Eden du squatter s'étale au confluent du Murray, le grand fleuve australien, et du Morrumbidge, son affluent. Il est donc distant d'environ cent lieues françaises de Melbourne.

En suivant les bords enchanteurs de cet immense cours d’eau, nous atteindrons le Darling, un autre aflluent considérable, que nous remonterons à cent kilomètres du point où il est coupé par le 140e degré. Nous retrouverons là l'itinéraire de Burke. Comme il est beaucoup trop long, nous obliquerons à gauche, pour nous diriger vers le lac Blanche. Nous ne voulons pas nous écarter des cours d’eau connus ; nous préférons au hasard d’en découvrir de nouveaux la certitude d’en rencontrer d’anciens.

Indépendamment des astres pour guider notre marche, nous possédons tout un assortiment complet de boussoles, sextants et chronomètres des meilleurs fabricants. (Chaque jour le point est fait et la route marquée sur d’excellentes cartes. Nous ne craignons pas de nous égarer d'ici le lac Gregor, situé près de Cooper Creeck, la deuxième étape de Burke, lieu à jamais mémorable où, par un con

dates

cours de circonstances fatales, cet intrépide explorateur trouva une mort horrible en revenant du golfe de Carpentaria, qu'il vit le premier, du côté de la terre, avec son lieutenant Wills. Nous obliquerons de nouveau à gauche et nous pousserons peut-être jusqu’au lac Eyre, cette mer intérieure de l'Australie, encore mal délimitée, à l’est et au nord, puis nous atteindrons les déserts de pierre et de sable, où nous ne nous engagerons qu'avec la plus extrême prudence.

Pour le moment, libres de tout souci, nous nous avançons gaiement, plutôt en promeneurs qu’en voyageurs. Notre route est étrange et admirable: Il n’y a pas de chemin tracé. Comme la station des Trois-Fontaines est à la limite des zones civilisées, nous trouvons bientôt l'Australie sauvage, telle que je la désirais et telle que je me prends à l’aimer.

Nous rencontrons à chaque pas des arbres à gomme rouges qui nous frappent d’admiration, D’innombrables troupeaux de bœufs et de moutons paissent au milieu de prairies sans fin. Ils nous regardent passer avec la tranquille curiosité qui caractérise les ruminants au repos. De temps en temps, des centaines de chevaux en liberté passent en caracolant, les naseaux ouverts, la crinière au vent, l’œil en feu, saluant d’un hennissement sonore nos montures qui leur répondent. C’est la bienvenue du Buisson.

De gros troncs vermoulus arrêtent parfois notre marche, Les géants respectés par la hache des squatters et des bushmen sont tombés sous les coups de la tempête et des années.

Moins que jamais, j'ai abdiqué mes prérogatives de chasseur. Ma meute est de la partie, et je compte bien lui donner d'ici peu de l’occupation. Je veux forcer mon kanguroo, Cyrille est plein d’entrain, et il entame avec Mirador, mon limier, des conversations qui paraissent ra-

vir le brave animal, peu habitué en plein air à une inaction aussi prolongée.

Patience, Mirador ! si je ne me trompe, le serviteur indigène du major a dû rencontrer quelque chose. Ce vieux limier à deux jambes est doué d'un flair incroyable. En furetant de droite et de gauche, en battant ces immen-

ses taillis de lilas en fleurs, il a peut-être trouvé une trace.

— Eh ! Tom ?

— Mossi ?

Le major son maitre a depuis longtemps substitué ce mot bref et sonore au baroque assemblage de syllabes entremèlées de hoquets et de gargarismes constituant jadis

son nom parmi ses congénères et incompatibles avec un gosier humain.

— Eh bien ! quoi ?

— Kanguroo !.. répond le vieux sauvage.

— Hein! Vrai? Où 2...

— leu (là) ! Mossi tout li monde sur mossi cheval. Hop !

— Monsieur tout le monde sur monsieur cheval. Hop! fis-je en éclatant de rire. Eh bien ! en avant, si master Reed, notre commandant, le permet !

— À vos ordres, messieurs, répondit courtoisement le vieux gentleman.

— Mais où est-il, ton kanguroo ?

, — Îleu ! répondit-il en me serrant le bras et en désignant au loin une forme bizarre s’élançant à travers les arbres.

— Major ! Crowley ! Robarts ! Cyrille ! En avant ! nous tenons notre animal. En avant !

Pendant que nos chiens sont découplés en un tour de main, chacun se saisit d’une trompe et nous sonnons à pleins poumons la Royale. Comme il n'existe pas, que je sache, de fanfare pour le kanguroo, nous le saluons de celle du dix-cors !

La voie est saignante, les chiens l’'empaument avec ar. deur Nous gagnons sur la bête, que nous voyons bien-

tôt par corps. Quel singulier animal ! Il a au moins deux mètres de haut, Et quelle allure ! Ses pieds de derrière lui servent seuls pour courir ; ceux de devant sont deux fois plus courts. Il fait des bonds de 8 à 10 mètres. Diable ! c'est un rude coureur ! Nos chiens et nos montures auront fort à faire. Combien il saute ! il imite à s’y méprendre les allures d'une énorme grenouille. De temps à autre, il s'arrête et nous regarde d’un air interloqué. Il est comme abasourdi et s'appuie quelques seeondes sur sa queue, aussi longue que son corps, dans l'attitude d’un marchand de coco au repos. Fuis il repart et s’élance de nouveau, au grand étonnement des chiens, qui hurlent pourtant à pleine gorge. C’est, pardieu! une chasse entraînante. J'oublie de bon cœur que les savants tenant à lui donner un nom doublement en «s l'ont appelé macropus fuliginosus ! Au diable les classifications de l'histoire naturelle ! Je suis chasseur. En avant |— En avant ! répètent nos compagnons, et nous nous enfonçons tous quatre, avec Tom et Cyrille, au milieu des bosquets embaumés où disparait l'animal.

Mirador, qui cumule les importantes fonctions de limier avec celle de chien de tête, et conséquemment de chef d'orchestre, pousse d’assourdissantes clameurs. Les autres hurlent à l’unisson. Par saint Hubert ! quelle admirable musique ! Hourra pour Mirador! Tayaut pour la bête ! La vue et le bien-aller, poussés par nos trompes se mêlent aux clameurs des chiens, La chasse prend une allure enragée. Nous suivons la bête, que nous voyons de temps en temps, à travers les arbres, s'élancer de cette même façon grotesque. |

Nous arrivons en plein Buisson, et, bien que familiarisés avec les invraisemblables magnificences de la flore australienne, nous sommes suffoqués d’admiration !

Mélangez toutes les splendeurs végétales des mondes connus, réalisez par la pensée les incomparables merveilles des Mille et une Nuits, et vous ne pourrez;rêver

de parterre de nabab, où tous les milionnaires du monde

auraient entassé toutes les richesses de la végétation, qui

puisse être comparé avec cette terre littéralement ensevelie sous la soie, l'or et le satin des millions de corolles qui la dérobent aux yeux, et constellent sa robe de velours vert de perles aux reflets inimaginables.

Nous n'accordons plus à la chasse qu'une attention distraite, tant notre admiration est excitée par ces éclatantes merveilles ! Quelques grands amateurs de sport que soient mes compagnons, ils sont ivres d’enthousiasme.

Nos braves chiens hurlent toujours dans le lointain ; nous galopons à leur suite. Nos chevaux enfoncent jusqu'au poitrail dans des massifs embaumés de magnolias, de mimosas, de pélargoniums, de plantes semblables aux dahlias en pleine floraison, de ficus, de phormiums et de mille fleurs dont les tormes sont indescriptibles et les nuances inalysables. Nous traversons des futaies de rhododendrons et d’achirantès aux feuilles violettes, entremêélées de gommiers au tronc d’un blanc éclatant,

Toutes ces plantes, qui sont inconnues en Europe ou n'y vivent qu'artificiellement, acquièrent ici d’incroyables développements. Nous nous trouvons au milieu d’un fouillis inextricable de sophoras, de daturas stramonium, hauts de quinze à vingt mètres, auxquels s’enchevêtrent confusément les clématites et les aristoloches.

Si parfois nous rencontrons une source, nous voyons à l'entour le splendide lys royal, qui dresse, à vingt-cinq pieds, sa fleur veloutée, large de plus d’un mètre, blanche comme les cimes inviolées de l'Himalaya, véritable cassolette qui envoie d’enivrantes effluves à d’incroyables distances.

Au-dessus de cette plantureuse végétation monte jusqu'à la nue la cime des eucalyptus, hauts de 850 à 400

pieds, celle des araucarias immenses, des myrtes odorants, des fougères gigantesques et des palmiers de toute sorte:

Puis des arbres étranges, qui ont en guise de feuilles de longues tiges, minces et déliées comme des brins de foin. D’autres ne peuvent donner d'ombre parce que leurs feuilles sont la pointe en bas et dans le plan du s0leil. Des orties énormes,"dont le contact paralyse quiconque les touche, et des arbres qui, comme l’upas-tieuté,foudroient l’animal le plus vigoureux.

Je renonce à reindre ces millions d'oiseaux qui s’envolent en essaims babillards sous les pieds de nos chevaux et s'éparpillent joyeusement comme les étincelles multicolores d’un bouquet d'artifice : rosalbins, pintades, perdrix huppées, aras bleus ou roses,aussi variés de couleurs et d'espèces que les fleurs avec lesquelles ils rivalisent d'éclat et de fraîcheur.

Et cette pléiade d’oisillons microscopiques, papillons emplumés, véritables perles vivantes, qui viennent aspirer au fond des corolles la nourriture embaumée qu'y dépose chaque nuit la déesse des fleurs.

is Nous galopions depuis deux heures. Nous endurions tous les tourments de la soif, la faim se faisait impérieusement sentir, et cependant cette luxuriante végétation n'avait à nous offrir ni un fruit, ni une baie. La nature australienne a pris à tâche, comme je l’ai déjà dit, de renverser dans le règne animal et végétal toutes les classifications des naturalistes.

Nul Ge nous n'osait se rafraîchir, malgré les violentes tentations que nous faisait subir la vue de fruits inconnus pouvant recéler la mort. L'instinct de nos chevaux, auquel nous nous abandonnâmes, nous fit découvrir une source délicieuse qui satisfit au plus pressant besoin. Gens et bêtes désaltérés et reposés, nous nous préparions à partir, quand les abois, que nous n’entendions plus depuis près d’une heure, frappèrent nos oreilles. Nos braves chiens avaient fait leur devoir, appuyés en temps et lieu par le vieux Tom, qui, de son côté, avait débrouillé un change avec un instinct merveilleux.

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