‹ A travers l'Australie [microforme]Chapitre 15 sur 33 · CHAPITRE V · texte numérisé non relu

CHAPITRE V

Adieux à la civilisation.— La dernière station.— Les dreymen et le Postal-Office. — Extravagances de la cuisine indigène.— Fœtus d’opossum aux nardous.— Larves de palmiste aux baies de micocoulier.— Du mont Victor à Cooper-('reek.— Première rencontre avec les natifs.

Comme ce récit, véridique en tous points, n’est pas une

fable inventée à plaisir, je raconte les faits dans leur ordre chronologique, tels qu’ils se sont passés, sans les amplifier et sans les placer d’une façon fantaisiste, comme le fait un romancier qui crée des personnages, agence des intrigues et développe des incidences selon les besoins de sa fiction. Ces événements ont été vécus tels que je les écris.

Je ne voudrais pas non plus fatiguer l’esprit du lecteur en donnant jour par jour un compte rendu de notre voyage. Car si certaines périodes en ont été accidentées, dramatiques, terribles même, d’autres, en revanche, ont été calmes comme une promenade au m1lieu d’un parterre sans fin, Il nous arrivera donc parfois de franchir ensemble d’un trait des distances considérables, que n'aura signalées nul incident remarquable. J’indiquerai seulement le chemin parcouru.

Plusieurs jours se sont écoulés. À mesure que nous montons vers le Nord, la chaleur devient accablante. Melbourne, qui se trouve à peu près vers 38 degrés de latitude sud, possède une température relativement douce, qui ne devient pénible que pendant les grandes cha-

leurs. À l'encontre de ce qui se passe dans l’hémisphère boréal, le soleil des tropiques calcine en tout temps le nord de l'Australie que la saison des pluies rafraichit à peine, et dont les végétaux luxuriants meurent desséchés comme dans une étuve si ces pluies viennent à manquer. |

NSoixante-quinze lieues ont été parcourues sans enconibre. L'état sanitaire est excellent. L'incomparable salubrité du climat australien fait merveille sur le tempérament un peu débile de miss Mary, qui se porte à ravir et dont les fraiches couleurs rivalisent avec celles de la rose. La charmante et courageuse jeune fille fait gaiement son étape tantôt dans le dray où elle à son lit, tantôt sur le dos de Fanny, une grande et splendide jument pur sang, qu'elle conduit en écuyère consommée.

Les Allemands, meinherr Schaffer le premier, sont pleins de prévenances. Il semble avoir oublié notre nationalité et ne pas s'être aperçu de nos préventions. (C'est un homme charmant, un peu obséquieux peut-être, parlant le français avec une grande pureté, somme toute, le: type accompli de ce qu’on appelle un homme bien élevé. Où diable ai-je vu cette figure ? N'importe ! il ne m'inspire aucune confiance. Loin de là, ma méfiance augmente. Pourquoi ? Rien ne ia motive.

Après avoir cotoyé le Darling pendant trois jours, nous avons remonté le cours de l'Olary-Creeck, une jolie rivi?re qui nous conduit tout droit au mont Victor où elle prend sa source. Nous touchons aux extrêmes limites des lieux habités. Cette partie de la Nouvelle-Galles du Sud est à peu près déserte. Une station est devant nous, la dernière sans doute. Les Européens que nous rencontrerons plus tard seront comme nous des voyageurs, (//4gers ou bushmen, errant à travers l'immense continent. Ki nous nous approchons du télégraphe qui traverse l’Aus-' tralie du nord au sud, depuis South-Port, dans la baie Palmerston, jusqu’à Port-Augusta, au fond du golfe Spen-

cer, peut-être trouverons-nous quelques patrouilles de carabiniers anglais, qui veillent à la sécurité du rapide et silencieux messager.

Nous atteionons en ce moment Forster-Station, gracieusement assise au pied du mont Victor couvert de massifs en fleurs. Cette station est située au point où le 140e de longitude coupe le 82e parallèle.

Des cris de joie saluent notre arrivée. On ne demande ni qui nous sommes ni où nous allons. L’admirable hospitalité australienne ouvre à deux battants les portes de l'habitation aux voyageurs envoyés par la Providence. Nos hôtes bénissent notre venue. Les occasions de voir les Européens sont si rares ! Les seuls visages que voient les habitants de ces contrées éloignées sont ceux des draymen qui vont à Welcome-Mine, située à 160 kilomètres plus haut. Ils venaient jadis d’Adélaïde, mais depuis qu’un tronçon de chemin de fer de 120 kilomètres relie cette ville à Kuninga, qui est tête de ligne, ils partent de ce dernier point et transportent les journaux et les dépèches pour le compte du Postal-Uffice. Eux seuls font communiquer régulièrement les pays civilisés avec

ces lieux où ne mène aucune route et vers lesquels la boussole est le seul guide,

Singulière existence que celle de ces rouliers semblables à ceux qui parcouraient les routes de France avant l'application de la vapeur ! Leurs drays sont pareils aux nôtres, L'intérieur est un pandémonium bizarre, où sont entassés tous les produits manufacturés indispensables aux colons et aux mineurs. Quand ils ont vidé leur bazar ambulant, ils reviennent avec des chargements de laines, de cuirs et de curiosités iudigènes acquis à bas prix. Ils réalisent des bénéfices considérables, qui, ajoutés aux appointements du Postal-Office, leur permettent de faire une fortune rapide, Leur scrupuleuse honnêteté est proverbiale, eton en a vu défendre jusqu'à la mort les objets confiés à leurs soins contre les voleurs de grand chemin,

Ton

assez rares ici, surtout depuis que l'élément convict a <omplétement disparu.

Un somptueux dîner luxueusement servi à l'anglaise, avec tous les raffinements que le citoyen du Royaume- Uni emporte partout avec lui, nous est bientôt offert sur une immense table. Nous y prenons place avec l'empressement de voyageurs dont la moitié d’une longue étape a stimulé l'appétit.

Le service est fait par quatre grands gaillards au teint hâlé, à la barbe fauve, dont les épaules athlétiques font craquer les habits noirs. Ces hommes tantôt bushmen, tantôt squatters, conduisent deux fois par an, aux marchés d’Adélaïde, au milieu de fatigues inouïes, d’immenses troupeaux de bœufs et de moutons. L'adresse avec laquelle ils servent à table, aussi bien qu'aucun domestique de bonne maison, nous offre un de ces contrastes si fréquents ici.

Sir Forster, le propriétaire de la station, ayant à sa droite miss Mary et à sa gauche le major, remplit ses devoirs de maître de maison en gentleman accompli

En face, l'enseigne Mac-Crowley, un gourmand, et qui plus est un fin gourmet, se délecte au fumet des mets indigènes, mélangés aux savantes productions de la cuisine anglo-française.

Après le potage, qui est une bisque d'excellentes écrevisses pêchées dans le Forster-Creeck, le major, enthousiaste de la cuisine sauvage,— son vieux factotum est un article hors ligne— attire notre attention sur des horsd'œuvre bizarres, qui nous sont totalement inconnus.

— Allons, Crowley, et vous, B..., ne jugez pas le plat sur la mine, et commencez par ceci.

Et il indique une coquille de porcelaine pleine de tubes jaunâtres, assez semblables à du macaroni.

. — Diable ! la vue n’est pas encourageante ! répondisje.

— Goûtez toujours.

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— Mais encore ?

— Quel sceptique vous faites ! Ce sont des larves tirées des tiges vertes du palmiste.

— Des larves ! Ce sont bel et bien des vers, et à je ne sals combien de pattes.

— Qu'importe ! La fermentation des branches coupées et mises en tas les a fait éclore. Leur croissance a été attentivement surveillée, puis on les a mis macérer dans un coulis de baies de micocoulier, C’est un plat de raffinés. Ah! on est gourmet dans le Buisson !

— Mais ce sont des vers de fumier !

— Les escargots sont-ils plus appétissants ? Et les grenouilles, ces proches parentes des crapauds, un de vos mets favoris, à vous Français, faites-vous tant de façons pour en manger en blanquette ? D'ailleurs, voyez plutôt.

Joignant l'effet à la parole, il prit délicatement une larve entre le pouce et l'index et l’avala avec jubilation.

J'étais vaincu, sinon convaincu... j'essayai... timidement. (C'était exquis.

— Quand je vous le disais ! Continuez vos expériences, et goûtez-moi ces insectes que vous voyez à votre gauche.

— Quels insectes ? On dirait de petites châtaignes grillées.

— Vos châtaignes sont de gros insectes non classés par les entomologistes, ce qui ne les empêche pas d’être délicieux. Ils tiennent de l’araignée et du scarabée. On les recueille au lever du soleil et on les passe un instant à la flamme d’un feu clair. Cette légère torréfaction les débarrasse des pattes et des ailes et développe en eux un arome analogue à celui de la noisette. Les naturels en raflolent. Vous voyez que les hommes civilisés ne les dédaignent pas.

J'hésitais, bien que le résultat de ma première tentative m'encourageât un peu. Le mot d’araignée évoquait le souvenir de l’astronome Lalande.

— Ih bien, soit ! après les larves, les insectes ; quel repas d’Aïssaoua !

De bonne foi, j'en croquai un des plus gros, à belles dents, de confiance. ...... Mon cœur se soulève à ce souvenir. Îlme sembla mâcher une poignée de punaises. J'aurais cru à une mystification si j'avais eu affaire à tout autre qu'au major, que je voyais grignoter les horribles bêtes avec sensualité.

— Là, remettez-vous. Les papilles de votre langue et de votre palais s’y habitueront, et plus tard vous en serez aussi friand que moi.

— J'en doute.

— Savourez ur filet de cette belle morue d’eau douce. C’est incomparable, Mais hâtez-vous, ou Crowley va tout dévorer.

— Cher ami, dit à son tour le lieutenant Robarts, vous qui êtes au fait des subtilités de celte cuisine un peu inusitée, ayez donc l’obligeance de me dire ce qu'il y a dans ce plat.

— Quel plat, mon cher Robarts ?

— En face de vous. Je vois nager dans une sauce jaune, au milieu d'espèces de haricots larges d'un pouce, de petits morceaux de je ne sais quoi, assez semblables à des souris écorchées.

— Des souris écorchées ! s’écria le major scandalisé. Ah ! Robarts, vous déshonorez la cuisine coloniale !..

— Mais, cher major. |

— Ces souris écorchées, ce sont de petits opossums aux nardous ! déclama-t-il avec une emphase comique.

Il semblait que nous dussions rentrer sous terre pour: avoir méconnu les opossums aux nardous !.…

— Major, nous sommes des sauvages d'Europe ; grâce pour notre ignorance !

Cette concession rasséréna le major qui reprit le cours de ses explications.

L'opossum, dit-il, met bas au bout de vingt-cinq jours une douzaine de petits à peine organisés, semblables à des morceaux de gélatine molle de la grosseur d’une cerise. Ces petits êtres se collent comme des ventonses au sein de leur mère, auquel ils adhèrent jour et nuit pendant un mois. Au bout de ce temps, ils sont à terme. [ls quittent le sein et commencent à trottiner seulement lanuit. Au moindre bruit, ils se réfugient dans la poche abdominale de la mère. Ceux que vous voyez là ont été pris juste au dernier moment de cette gestation extra-utérine. (C'e sont des opossumes de lait.

‘“ Tom excelle dans la préparation de ce plat. Mais, dans l'intérêt de vos bons rapports avec lui, goûtez-en et trouvez cela exquis.

— N'en déplaise à Tom, répliquai-je à mon tour, je préfère les gigots et les rosbifs. Sans plus tarder, je vais regagner le temps perdu.

— Je suis loin de vous en blâmer ; pourtant vous pouvez sans danger dire un mot à cette brochette de petites perruches grosses comme des mauviettes et nourries de ligues.

— Parbleu ! nous qui parlons de mauviettes, voici une délicate attention de notre hôte ! continua le gourmand en remerciant sir Forster d’un geste éloquent. Voici un de vos compatriotes, mon cher B*%%*, un pâté de Pithiviers. Oh!ilest authentique! rien n’y manque. Voyez la signature de l’auteur : Maître fils, breveté 8. q. d.g. Je la connais bien.

— C’est pardieu vrai ! répondis-je ravi en contemplant la croûte dorée, émergeant de son enveloppe d’'étain récemment ouverte. La rencontre est rare et curieuse aux antipodes.

— J'en reçois de France quatre ou cinq fois par an, dit sir Forster ; c’est une des meilleures choses qui existent. — Major, m'écriai-je transporté, je brave:les fureurs de Tom ! Je proclame à haute voix la supérioritéde la mau-

PT, y UNS

viette sur les fœtus d'opossum et sur les cancrelas rôtis ! À la santé de sir Forster ! à la santé de notre hôte !

— Vous avez raison, mon cher Français : à la santé de sir Forster ! à l’heureuse issue de notre entreprise ! termina-t-il en choquant contre le mien son verre plein de beaune première de 1861. Malgré les vives instances de notre hôte, nous ne crûmes pas devoir passer plus d’une nuit chezlui. Voulant nous quitter le plus tard possiblel'excellent homme nous conduisit à cheval jusqu’à l’extrémité nord de son run, qui n’a pas moins de quatre cent, kilomètres carrés, et où s’ébattent joyeusement cinq mille bœufs, plus de quarante mille moutons, et je ne sais plus combien de milliers de chevaux.

— Au revoir, bonne chance, dit-il en nous serrant la main. Ne m'oubliez pas au retour.

— Au revoir ! à bientôt !

Les jours succèdent aux jours sans aucun incident, presque sans fatigue. La chaleur seule nous incommode de plus en plus. C’est le seul inconvénient que nous ayons au milieu des splendeurs végétales que nous traversons, et qui sont agrémentées à chaque pas de bizarreries d’aspect inattendu et d’inénarrables incohérences de formes. Nous sommes de plus en plus dans le pays du paradoxe et de l’invraisemblance.

La troupe, après avoir traversé Siccus-River et Pass moore-River, côtoie le versant est des collines Flinders. Quarante kilomètres nous séparent du câble télégraphique à la station de Beltona. Mon impression est profonde en pensant que je puis en quelques heures envoyer place de la Bourse un télégramme dont la réponse m'arriverait bientôt. Je résiste à cette fantaisie coûteuse, non sans quelque regret. J’eusse été enchanté de souhaiter à mes collègues du journal le Peuple, le bonjour des antipodes.

Mais où donc est passé M. Schæffer, le discret et em-

pressé conducteur de la caravane ? Il n’est pas à son poste,

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