‹ A travers l'Australie [microforme]Chapitre 16 sur 33 · SR · texte numérisé non relu

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— Il nous rattrapera en route, dit sir Reed.

Je suis inquiet malgré moi et tous mes doutes reviennent m'assaillir en foule.

Le vieux squatter ne s'est pas trompé ; le soir, l’Allemand rejoint la colonne au campement. Il s’est égaré à la poursuite d’une bande de casoars. En heureux chasseur, il rapporte couché sur sa selle un de ces énormes oiseaux,

Je le regarde dans le blanc des yeux. Il me semble que son regard s’abaisse, et qu'il rougit légèrement. Son cheval est blanc d’écume, ses flanes sont ensanglantés, il est fourbu. Un pur-sang ! Quelle course furieuse a donc fournie ce noble animal pour être dans un pareil état ? Je ne sais pourquoi un soupçon aigu me traverse le cœur comme un fer rouge. Il serait à craindre que cette chasse ne fût une feinte pour nous tromper et que sa course eût un autre but. On ne crève pas un cheval pour un pareil gibier. Il est vrai que sir Reed en atrois mille mais ce n’est pas une raison. Je ne sais pourquoi il me prend une envie insensée de lui casser la tête d’un coup de revolver !.. Mais je suis fou ! Quelque antipathique que soit le personnage, sa conduite est jusqu'alors irréprochable et je n’ai aucun droit sur lui.

Ah ! que n’ai-je cédé à ce premier mouvement, irréfléchi, absurde si l'on veut, mais tout d’intuition ! Quels épouvantables malheurs eussent été évités par la suite !

Nous passons sans nous arrêter près de Welcome-Mine, une ville éclose d'hier, où quelques maisons s'élèvent au milieu d’un mélange inextricable de tentes et de baraques en planches. Les rues sont des fondrières où les voitures enfoncent jusqu'aux essieux et les chevaux jusqu’au poitrail. Comme à Ballarat et à Bendigo, les machines à vapeur sifent, soufllent et renâclent. La fumée noircit les arbres, le bruit est assourdissant. L'exploitation se fait presque exclusivement par les grandes Compagnies, dont le personnel est immense et les ressources

incalculables. Seuls quelques diggers s’en vont solitaires laver les sables dans les ruisseaux qui serpentent de tous côtés. Ce sont les indépendants, les irréguliers. Nous croisons des troupes de Chinois qu’on est sûr de rencontrer partout sur le terrain de l'or. Ils poussent des cris assourdissants, et lavent et relavent sans trêve les sables déjà exploités par les Compagnies. Leur odeur est infecte. Ce sont les chiffonniers des placers.

Enfin après avoir franchi le 30e parallèle et Taylor-River, nous traversons le lac Gregory sur une chaussée naturelle qui va du sud au nord. Encore cent dix kilomètres à parcourir et nous atteindrons Cooper-Creeck ; la moitié de la distance sera franchie ; la plus facile, il est vrai.

Un matin, nous cheminions à la fraiche à quelques centaines de mètres en avant des voitures. Mes chiens étaient prudemment en laisse pour cause d’une équipée commise la veille et dont le résultat avait été une course de trois heures avant de les rattraper. Les braves vendéens donnèrent tout-à-coup des signes d'inquiétude et de colère. De sourds grondements s’échappaient de leurs mufles froncés. L'un d’eux rompit son attache et se précipita en aboyant avec fureur vers un buisson épais, devant lequel il se planta sur les quatre pattes en expectorant une musique infernale.

J'écartai prudemment les larges feuilles, et jugez de mon étonnement en voyant se dresser tout à coup devant moi un grand guillard, nu comme la main, noir comme de la réglisse, qui, épouvanté à ma vue, prit ses jambes

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à son cou et s'enfuit en hurlant. C'était un natif.

Cette fuite ne faisait pas mon compte. Il était à présumer que cet échantillon du sexe fort de la race aborigène n’était pas seul, et j'étais bien aise de voir ses concitoyens.

Ayant déjà vu l'effet terrifiant produit sur ces êtres primitifs par la détonation des armes à feu, je levai mon

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revolver dont je déchargeai précipitamment les six coups dans les hautes cimes des gommiers.

Stupéfé par ce fracas inattendu, mon pantin de pain d'épice roula sur lui-même, cabriola comme s’il avait reçu une charge de petits plombs dans les mollets, et s'aplatit finalement dans le gazon avec une attitude comiquement suppliante, dont la vue me fit rire aux larmes.

Tom accourut de son côté et adressa au nouvel arrivant quelques phrases patoisées dans son langage guttu-

ral, qu'il ponctua d’une série de coups de pied dans les côtes.

La connaissance était faite. Le natif se releva et vint se prosterner devant moi, avec des manières si drôles,qu'il me fut impossible de rappeler le sérieux indispensable pourtant à mon rôle de divinité improvisée.

L'aspect du pauvre diable était minable : hâvre, maigre, décharné, il semblait mourir d'inanition. On lui donna un morceau de pain sur lequel il se jeta avec une voracité sans égale et qu’il dévora en faisant craquer ses mâchoires comme un crocodile affamé. Pourtant ce pain était du demi-biscuit et il y en avait bien deux kilogrammes. Les profondeurs de son estomac semblaient d’insondables abîmes. Il engloutit ensuite avec autant de facilité qu'un entremets sucré, une tranche de bœuf qui aurait largement suffi au repas d’une escouade du Royal- Marine, et vous connaissez la ration de visnde du soldat anglais, Une large lampée de rhum acheva de le mettre en belle humeur. Il témoignait sa joie par des culbutes désordonnées, additionnées de grimaces de macaque et d’onomatopées assourdissantes.

Se tournant enfin vers la forêt, il mit en entonnoir ses deux ‘mains devant sa bouche et hurla à plein gosier le mot Cooo-mM000-ho00-éééé, qu'il répétait à satiété.

Il fallait que ses cordes vocales fussent solides comme de l'acier pour résister à un pareil effort !.…

Quel charivari, mes amis! Mais aussi quel organe !

ou Gin

Cooo-mo00-ho00-éééé est le cri de ralliement de: tous les naturels de l'Australie, depuis Sydney jusqu’à Perth, depuis l'extrême pointe de la presqu'ile d'York jusqu’à Melbourne. Nous l’avions déjà plusieurs fois entendu, et il était évident pour nous que notre bonhomme, ravi de l’accueil des hommes blancs, appelait ses congénères à la fête qu’il supposait devoir être pour eux, comme pour lui, l’occasion d’une incommensurable bombance.

Notre supposition devient bientôt une certitude à la vue d’un groupe compacte d'êtres couleur de suie, habillés, mâles et femelles, d'un rayon de soleil et d’une plume dans les cheveux, qui s’avancent craintivement vers nous, avec d'interminables démonstrations de respect.

Ils sont au moins un cent, sans compter les fruits d'hymens, hélas ! trop féconds, que les mères portent par . deux ou trois accrochés à leur dos avec des fibres de phormiuin.

D'asphyxiantes eflluves de phosphate d'ammoniaque, que l’on eût dit exhalées par cinq cents boucs, nous montent au nez à leur approche ! Décidément l’indigène est bien le plus vilain animal que nous ayons vu jusqu'alors. Na laideur repoussante présente un contraste attristant avec les merveilles végétales qui nous entourent. Les horribles bimanes dont un rire idiot entr’ouvre jusqu'aux oreilles la gueule de mandrille, ne peuvent pas être les rois de la création.

Enhardis par notre aspect bienveillant, ils s'approchent pour nous toucher. Les pauvres êtres ont fiim ; ils frappent sur leur ventre d’un air piteux, semtlant implorer une pâtée, qui d’ailleurs ne se fait pas attendre et sur laquelle ils se précipitent avec voracité.

Ragaillardis et réconfortés par cette aubaine inespérée, nos convives deviennent d’une gaieté folle. Quelques rasades de rhum et de cognac achèvent de leur tourner la cervelle. Ils nous remercient avec toutes sortes de contorsions et de grimaces divertissantes, Je ne sais

pourquoi, il me semble qu'ils vont à chaque instant se mettre à quatre pattes, tant ils se rapprochent de l’animalité !

* Tom parait éprouver pour eux le plus profond mépris. Pensez donc ! il est vêtu d’un pantalon de coutil qui le gêne bien un peu, mais il est si fier ! De plus, une chemise de flanelle sang de bœuf recouvre son torse ; un ceinturon de cuir verni, d'où pend un coutelas et dans lequel est passé un revolver, lui étreint les flancs. Tom est certainement le plus admirable indigène de tout le continent. Ajoutez à cela qu'il parle notre langue ! Tant d'avantages réunis lui font perdre la tète. Les autres le vénèrent à l’égal d'un dieu. Quelle belle occasion pour lui de tenter un coup d’État et de fonder une dynastie.

Les vues du bon vieux sauvage ne se portent pas aussi haut. Comme il nous sait friands de nouveautés, il leur demande de payer leur hospitalité en nous dansant le corrobort.

Il donne ses ordres, et la fête commence.

Impossible de peindre la majesté de chambellan avec laquelle il vient dire à sir Reed cette phrase épique :

— Mossi, li noué dans li corrobori.

( Monsieur, les noirs vont danser le corrobori, )

Les noirs !.. Tom est extraordinaire.

Cette danse est à l’Australien ce que la funtasia est à l'Arabe. C’est un simulacre de combats entremélé de voltes, de sauts périlleux, en avant, en arrière, de côté, de cabrioles à stupéfier des clowns. Ils jettent à perte de vue leurs longues lances qui montent à la cime des arbres, les rattrapent au vol, les relancent, les rattrapent encore, se mêlent, sautent les uns par-dessus les autres, se croisent, s’enchevêtrent, sans perdre ni un temps ni une mesure, qui sont rhythmés par des cris inhumains à enfoncer le tympan d’un artilleur de marine. La Terpsychore australienne les a tous frappés d’une frénésie macabre.

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