‹ A travers l'Australie [microforme]Chapitre 21 sur 33 · ES · texte numérisé non relu

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ble de faire la sieste en ce lieu ; fuyons au plus vite ! Nous courons ici un danger réel.

— Bah ! et comment ?

— Vous savez que cette nature, qui nous est totalement inconnue, n’a pas de secrets pour Tom.

— Oui, sans doute.

— Eh bien ! cet arbre est le wui-waiga. Comprenezvous maintenant ?

— Le wai-waigu. Qu'est-ce encore que cela ?

— C’est l'arbre à l'oiseau.

— Mais, cher ami, ici comme ailleurs tous les arbres sont aux oiseaux.

— Je n'avais jamais vu ce végétal, mais je le connais. sais de réputation, grâce aux récits effrayants des coureurs du Buisson. Ils n’ont rien d’exagéré. Voyez plutôt l’état de mon vieux sauvage !

— Bah ! Je vois devant nous une Urtica gigas qui me parait bien ïinoffensive, quoique l’idée d’ortie implique.

— Une idée de mort...

— Vous exagérez.

— Non, certes. Cet arbre est bien connu maintenant des naturalistes de la Nouvelle-Hollande. On l'appelle l'arbre à l'oiseau parce que tout volatile qui frôle une de ses feuilles tombe mort à l'instant !

— Diable ! c’est donc sérieux ?

— Ai-je l’air d'un mystificateur ? Voyez plutôt tous ces petits squelettes blanchis, épars dans le gazon ! C'est l'ossuaire des victimes de ce gymnote végétal.

— 1] faut donc renoncer à cet ombrage et rester dans la fournaise ! murmurai-je dépité.

— Il faut partir au plus vite.

Je m'étais approché de cet arbre extraordinaire que

j'examinais avec circonspection et avec toute la curiosité d’un naturaliste.

— Peuh ! dit une vuix derrière moi, tout ça c’est des contes de bonne femme. Je veux faire mon somme, moi. Y a pas d'arbre à l’oiseau qui tienne, j'vas m'allonger làdessous et dormir.

C'était Cyrille, mon Beauceron sceptique. Il s'était approché pendant mon entretien avec le major, et, comme toujours, il voulait passer outre.

— Prends garde ! s’il t’arrivait malheur, je ne m'en consolerais jamais.

— Allons donc ! vous avez peur d'un mauvais herbage ! Tout ça, c’est parce que le moricaud veut faire le malin. Ça me connaît, moi, ces machines-là ! Est-ce qu'y a du danger ? Tenez, regardez !

. . . . Et, joignant l'effet à la parole, il aie à A6 main une des larges feuilles pendant à cinq pieds du sol.

Il n’acheva pas et tomba comme une masse.

Un cri terrible m’échappa ; je le crus mort du coup.

Sur un signe énergique de Tom, chacun s’éloigna. Puis nous transportämes hors de l’ombrage maudit le pauvre garçon insensible, comme un cadavre.

La feuille était restée dans ses doigts crispés.

Le vieil indigène enveloppa rapidement sa main pour échapper au contact mortel de cette feuille, qu’il retira avec d’infinies précautions et emporta au loin.

Nous déshabillâmes Cyrille en un tour de main.

est en vain que je voulus me rendre compte du phénomène étrange qui avait foudroyé un tel colosse.

Non corps ne portait aucune trace de lésion externe.

Un symptôme curieux me frappa tout d'abord. C'était la mate pâleur qui avait envahi le côté droit tout entier avec la rapidité de la pensée. Toute cette moitié était froide, livide, exsang'ue, insensible, comme si elle eût été longtemps soumise à un puissant agent anesthésique.

Je le frictionnai fortement sans résultat appréciable Pourtant son cœur battait encore, bien faiblement, il est

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vrai; mais, quelque frêle que fût mon espoir, je m'y accrochai désespérément. Je pratiquai la respiration artificielle, alternée avec des frictions à l'alcool.

Une sueur d'angoisse et de fatigue m'inondait le corps. Je ne désespérais pourtant pas, malgré le peu de succès de mes efforts Mais qu'était donc devenu Tom ? Depuis plus de vingt minutes, il était parti en gambadant comme un kanguroo et on ne l'avait pas revu.

Que faire, bon Dieu ! Toute ma science était en défaut et les remèdes des pays civilisés étaient impuissants,

Un cri bref et gœuttural me fit relever la tête. Tom était devant moi, portant une botte d'herbes qu'il jeta. 11 en prit une poignée qu'il mâcha et dont il cracha le suc sur une des parties malades qu'il frictionna à enlever l’épiderme. Je recommence de plus belle et frottei avec une égale fureur, Le pauvre vieux mastiquait ses plantes jusqu'à se courbaturer les mâchoires, jusqu'à dessécher ses glandes salivaires. Le jus verdâtre ruisselait sur les membres de Cyrille dont la poitrine se souleva légèrement. Je pus respirer à mon tour et avaler une gorgée d'air. Il y avait de l'espoir.

Voulant aider plus efficacement le vieux sauvage auquel je servais d'infirmier, je saisis à moñ tour une poignée de feuilles que je portai à ma bouche et mâchai avidement, de confiance.

Je retins un cri! À quelles substances infernales Tom demandait-il la guérison de mon compagnon ? Il me sembla manger du poivre deCayenne mélangé à de la braise enflammée.

Si la paralysie ne cédait pas à l'application d’un tel résolutif, il fallait renoncer à toute guérison,

Je me rinçai la bouche, pour la rafraîchir, avec une gorgée d’eau-de-vie, et certes, il me sembla boire de l'infusion de guimauve, en comparaison du vitriol qui me dénudait les muqueuses.

Enfin le malade ouvrit un œil, puis deux, et ébaucha

quelques mouvements ; nous pouvions le regarder comme sauvé. Pour hâter l'achèvement de sa cure, mon vieux docteur couleur de suie écrasa sur une planche, avec la crosse d’une carabine, le reste de ses plantes et en fit une sorte d'emplâtre dont il enveloppa toute la partie malade. Il me demanda une cigarette, l’alluma et s'accroupit comme un fakir, en marmottant quelques mots incompréhensibles.

-- Jh bien ! mon vieux, qu'en dis-tu ? cela va-t-il ?

— Ji ra mi, si ti frotti.

— JIlira mieux si je frotte ? Krottons alors.

— Nô pas côr.

— Quand ?

— Tôt à l'hi.

— Tout à l'heure ? Bien.

J'allai rassurer mes compagnons qui attendaient, anxieux, un mot d'espoir. Au bout d’un quart d'heure je rejoignis Tom qui se leva et se mit en devoir d'enlever l'emplâtre sous lequel hurlait en se démenant comme un possédé notre paralytique.

Le corps de mon brave ami apparut alors rouge comme la carapace d’une écrevisse. Par Hippocrate ! quelle superbe rubéfaction ! Il essaya de se lever, mais n’y parvint qu'à demi.

— J'ami, lui dit affectueusement Tom en lui donnant de son herbe miraculeuse, ti mangi...…

— Entends-tu ? il te dit de mâcher. Allons, dépêchetoi !

— Heu ! heu !

— Allons ! mâche et œuéris vite |

— Je... veux... bien. Habillez-moi…

Ce retour à la pudeur et cette demande faite d'une voix entrecoupée me firent sourire. Nous obtempéràmes à son désir et, le prenant chacun par un bras, nous l'amenûmes sous bois, près de nos amis inquiets encore.

— Te sens-tu mieux ?

— Tout à fait. J'ai encore les jambes molles, mais ça va aller. Que diabie est-ce que je mange là? continua-t-il d'une voix plus assurée ; on dirait de l’oseille…

— Comment ! cela ne t’'arrache pas la bouche.

— Ma foi non ?

-— Continue donc !

J’examinai alors la plante, que je reconnus en effet pour être une sorte d’Oxalis dont la nervure médiane était d’un rouge sang et les feuilles larges de quatre centimètres et longues de quarante environ.

Le suc qu'elles recélaient, et dont ma bouche corrodée portait les traces, était évidemment l’unique contre-poison du terrible végétal. (Grâce à la merveilleuse sagacité du vieil indigène, Cyrille était sur pied. Il témoigna sa reconnaissance à son sauveur en l’honorant d’abord d'une poignée de main si vigoureuse que ses phalanges en craquèrent. Puis, comme il ne faisait rien à demi Cyrille lui fit présent de sa montre en argent, qui depuis longtemps était pour Tom un objet d’admiration extatique. À partir de ce moment, l'oignon de mon Beauceron demeura pendu au col de l’Australien, au milieu de ses amulettes de pierres vertes, comme un médaillon de platine sur les épaules d’une élégante.

C'était dorénavant entre eux à la vie à la mort.

Quelques kilomètres furent encore parcourus à la suite de cet incident étrange, qui eût pu avoir des suites si funestes. Il était matériellement impossible d'aller plus loin. Mais fort heureusement pour nous que l'aspect de la forêt (si toutefois on peut donner ce nom à l’invraisemblable réunion de végétaux extravagants } changea tout-à-coup.

Nous trouvâmes sans transition de frais ombrages ; les arbres aux feuilles en fil de laiton ou en zinc découpé disparurent tout à coup ; un joli ruisselet coulait en babillant entre des berges enfouies sous des fleurs, comme un filet de cristal dans les aliées d’un square.

les

— Hourra ! mes amis ! s’écria le major en piquant un temps de galop. Deux jours de halte ici ne seront pas de trop, n'est-ce pas ?

Notre vieil ami était à vingt mètres à peine en avant de nous. Chacun imprima à sa monture une allure plus rapide, afin d'échapper le plus tôt possible aux morsures de l’astre du jour.

Au moment où le major soi uit de la zone calcinée, pour pénétrer sous les ombrages tant désirés, la croupe de son cheval effleura le tronc d’un énorme eucalyptus. Il nous sembla voir un long morceau d’écorce s’en échapper et tomber sur les reins de l’animal, au ras de la selle. Le pur-sang fit un bond terrible. Un cavalier moins habile eût été désarçonné. Puis tout à coup il se cabra, pointa, rua, fit des sauts de côté et partit comme une flèche, la crinière au vent et hennissant de douleur.

—— Ein avant, messieurs ! s’écria le lieutenant Robarts. Il se passe encore quelque chose d’étrange. Courons ! crevons plutôt nos chevaux !

Une dizaine de cavaliers s’élancèrent,

— Non, messieurs, restez ici, c’est inutile ! Venez, BX*K% et venez aussi, monsieur Richard ! Tom, tu nous suis, n'est-ce pas ? En avant !

— Pôv master Black ! fit Tom en caressant son cheval pour lequel il appréhendait non sans raison une course furibonde.

Nous filâmes comme des hirondelles à la suite du cheval emballé dont le cavalier n’était plus le maître.

— Si j'osais, fit Robarts, l'homme au sang-froid superbe et au coup d'œil infaillible, j'enverrais à cet endiablé cheval une balle dans la croupe. Cela retarderait son allure.

— Gardez-vous-en bien ! répondis-ie ; non pas que je craigne de vous voir blesser le major, mais si l’animal s’abat, lancé comme il l’est, le cavalier est perdu.

Un quart d'heure s’écoula. Les trois cents mètres que le major avait d'avance se réduisaient sensiblement. Nous approchions. Il pouvait entendre nos paroles.

Le cheval, surmené, commençait à renàcler ; sa respiration saccadée s’échappait en ronflant de ses naseaux dilatés. Il était à bout. Nous le vimes tourner la tête de droite à gauche, broncher coup sur coup deux ou trois fois, buter, puis s'abattre lourdement sur le côté.

Le vieil officier de l’armée des Indes, en cavalier consommé, se trouva debout près de lui, grâce à un temps de voltige qu'i saisit avec un admirable à-propos. Il était sauvé.

— Ah ! pardieu, major ; vous l’échappez belle !

— Ma foi! je ne sais pas ce qu'a mon cheval ; il est fou !

Au moment où nous mimes pied à terre, l'animal fit un écart énorme et tenta de s'enfuir de nouveau ; mais la bride, retenue dans la main de son cavalier comme dans une griffe de fer, le maintint immobile.

Nous aperçumes alors sur sa croupe ce qui causait sa fugue désordonnée.

Collée à ses flancs, aplatie sur ses reins, rugueuse et flasque tout à la fois, une chose sans nom, horrible, semblable à une boursouflure brun sale étreignait le pauvre animal et semblait faire corps avec sa peau ensanglanliée !.…

— L'horrible bête ! m'écriai-je écœuré. C’est le dernier mot du hideux.

— Waînend, dit tranquillement Tom en tirant de sa gai-

ne un long couteau. Ah! ti mangi li sang à master Ali! Attends !

Joignant le geste à la parole, le bon vieux sauvage incisa dans toute sa longueur la “ chose ” innommée dont la substance, coriace et molle, cria sous l'acier. L'intérieur apparut béant et gorgé de sang, comme une sangsue repue. Cinq secondes après, elle tombait à terre comme un paquet de linge humide.

Le cheval, subitement calmé, tournait sa tête intelligente vers son libérateur et tentait de lécher ses flancs

d'où ruisselait le sang par plus de quarante trous.

Pendant que Tom bassinait avec de l’eau fraiche les piqüres de son ami master Ali, nous examinâmes avec la curiosité que vous pouvez croire l’être étrange qui se débattait dans les derniers soubresauts de l’agonie.

Il pouvait avoir soixante-dix centimètres de long sur vingt de large au milieu et huit environ d'épaisseur. Cette masse, où il n'y avait ni tête, ni yeux, ni membres, s’effilait à chaque extrémité et offrait à l'œil les rugosités de l'écorce de l’eucalyptus.

Je le retournai avec le pied, et nous aperçumes son ventre dont l'aspect était écœurant et terrible en même temps.

Noixante-quinze ou quatre-vingt trous, analogues aux suçoirs d’une pieuvre, étaient rangés sur trois lignes et venaient déboucher dans une série de poches analogues à l'estomac de la sangsue, et qui n'étaient en réalité qu'une énorme ventouse.

Tom, notre vieux professeur d'histoire naturelle coloniale, nous expliqua que cet animal se tient généralement dans les anfractuosités des arbres à écorces trèsépaisses, et que là il attend sa proie, de la présence de laquelle il est averti par quelques longs poils d’une excessive sensibilité, qui sont l'unique organe tactif qu'il possède. Na seule fonction est d’aspirer ; il se nourrit des sèves sucrées des jeunes arbres, du sang des animaux à fourrure claire, de grenouilles, de couleuvres, et du sauvage nu, qu'ii surprend inopinément, et à la face ou à la poitrine drquel il s'attache avec une telle puissance que la mort seule peut lui faire quitter sa proie.

Suffisamment édifiés sur ce vilain animal, nous revinmes au campement improvisé, où l’on commençait à s’inquiéter de notre absence, Deux émotions pareilles dans la même matinée, c'était beaucoup, surtout pour les ex-

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