‹ A travers l'Australie [microforme]Chapitre 22 sur 33 · A ER · texte numérisé non relu

A ER

plorateurs d’un pays qui, comme l’Australie, n'offre aucun danger.

Mac-Crowley fumait un cigare étendu à l'ombre d’un énorme sophora dont les branches traïînaient jusque sur le sol et produisaient une ombre qu’il savourait en sybarite.

— Pas la moindre provision fraîche, dit-il piteusement, en homme chez qui les secousses morales ue se répercutent jamais sur estomac.

— Mais non, mon cher Crowley ; on vous avait promis pour votre déjeüner un de ces beaux aras bleus, à la graisse succulente, au fumet exquis, à la.

— Ah ! irève de descriptions ! reprit-il avec un désespoir comique ; je vous en prie ! Quelle singulière idée votre Cyrille, la providence du garde-manger, at-il eue de se faire assommer par cette horrible feuille d’Urticu gigas | |

— À propos, Robarts, voyez donc les soins paternels que Tom prend du monsieur cheval ! Vous qui parliez tout à l'heure d'arrêter d’une balle ce pauvre Ali, c’eût été vraiment dommage !

— Tiens ! une idée !

— Dites, cher ami !

— Crowley me désole en ce moment. N'avoir pas de rôti équivaut pour lui à une journée perdue.

— Ah ! je devine ! Vous allez lui procurer son ara ?

— En vérité.

— Robarts, dit Crowley, votre amitié est pour moi le plus grand bien sur la terre. Je vous remercie, j'accepte et je continue mon somme.

— Du tout, venez ! Je vais vous abattre à balle franche un de ces admirables oiseaux qui caquettent là-haut à quatre cents pieds.

— Abattez, cher ami !

— Je vais faire un tour d'adresse que je serai fier de vous voir admirer. Allons ! c'est à deux cents pas d'ici.

L’enseigne se leva indolemment, rajusta en homme soiyneux de son épiderme sa casquette de toile et son couvre nuque, puis se joignit à nous. Robarts portait une petite carabine Flechter avec laquelle nous l'avions vu accomplir des merveilles de tir.

-- Vous tentez un véritable tour de force, mon ami.

— Le fait est, dit Cyrille qui nous suivait en trainant la jambe, que pour décrocher le moigneau, qui jacasse làhaut, faut être un fier homme et avoir de l'œil.

— Vous avez raison, chasseur ; aussi cet oiseau va-t-il être là, par terre, dans six secondes.

— Ça s’pourrait ben tout d'même ; vous savez c'que c'est qu'une carabine, vous, mon lieutenant, dit mon Beauceron avec une sincère et loyale expression d’admirati011.

Robarts, le pied gauche en avant, la tête droite, leva lentement son arme, qui resta deux secondes immobile. Un léger flocon de fumée blanche empanacha l'extrémité du canon, une détonation aiguë retentit, accompagnée d'un siflemen’. Tous les oiseaux s’envolèrent effarouchés Un seul resta un instant accroché par une patte à la cime de l'arbre, caqueta désespérément, cha son point d'appui et tomba lentement, les ailes étendues, mortellement frappé.

— Bravo ! m'écriai-je enthousiasmé.

— C’est ça qui est envoyé ! dit C'vrille sans la moindre jalousie.

Je mangerai de. l’ara !..….

Pauvre Crowley ! entre la coupe et les lèvres, où plutôt entre le rôti et la broche, il y avait un abime.

Le gibier ne descendit pas jusqu'à terre. Il rencontra en tombant une large feuille d'une belle couleur vert tendre, large dé deux pieds, épaisse, charnue et découpée jusqu'à la moitié de sa longueur. A ce contact étranger, les folioles se recroquevillèrent tout à coup, comme les tentacules d'un poulpe, et emprisonnèrent l'oiseau qui

disparut enserré, empoigné, escamoté, à la barbe du gourmet déconfit,

Un éclat de rire nous échappa.

— Vous mangerez de la viande séchée : le dray No. 2 est à peine entamé !

— Mais attendons ! il va tomber.

Ni ce à vous amuse, montez la garde ; quant. à nous, nous allons déjeüner. À bientôt.

— Je vous en prie, attendez cinq minutes ! Avouez que l'aventure est surprenante. Voyons, vous, B..., votre science de naturaliste va s'enrichir d’une nouvelle connaissance,

— C’est véritablement surprenant, répondis-je flatté dans mon amour propre de savant èn partibus. Il y a là un mystère étrange.

— Dont j'aurai la clef, répliqua Crowley. Voyons, cette feuille ne me mangera pas, après tout.

— Monsieur, monsieur, dit Cyrille effrayé, ne touchez pas à cela. Voyez-vous, moi, tout à l'heure, ça m'a fait comme un tonnerre qui m'aurait passé dans le corps ; bien sûr qu'il va vous arriver malheur.

— Mon brave ami, je suis aussi entêté que vous. Je mettrai ma main sur cette feuille : après, nous verrons. Et bravement il posa son poing fermé au beau milieu des nervures d’une feuille dont les divisions s'irradiaient en éventail et qui pendait à hauteur d'homme.

Le phénomène qui avait présidé à l’escamotage de l’ara se produisit de nouveau, et les folioles se replièrent, autour de la main et du bras qu’elles enserrèrent,

— Ah! c'est curieux ! dit Crowley qui ne sourcillait pas Je sens l'impression d’un gant trop étroit... Pas la moindre douleur pourtant... Cela’ serre davantage... Diable ! ma main s’engourdit !

— De grâce, repris-je inquiet, c’est assez, je vous en prie !

— Laissez, cher ami ; un peu de patience ; nous faisons

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de la physiologie expérimentale, Quand il sera temps, je vous prierai, d’abattre d’un coup de couteau la tige de cette maudite feuille qui commence à me tenailler singulièrement.…

# C’est étrange ! on dirait qu’un sinapisme me brüle …

C'est vraiment douloureux... 11 me semble qu’on m’enfonce dans la peau des millions d’épingles rougies au feu... Assez !... Coupez !...”

Je tranchai la tige d’un coup sec. Une demi-minute après, la feuille tomba. La main apparut alors tuméfiée, livide. Les veines faisaient des saillies comme des cordes... De minces filets de sang, ou plutôt de sérosité roussâtre, qui coulaient lentement, me firent admettre sans peine la présence d’un liquide désorganisateur, analogue au suc du Drosers rotundifolia, étudié par l’illustre Darwin et possédant des propriétés capables de rendre assimifables à ce végétal les produits animaux.

Nous examinâmes alors cet arbre avec plus d'attention. Na taille, bien inférieure à celle de ses voisins, ne dépassait pas soixante pieds. Il n'avait pas à proprement parler de tige. Ses branches, à l’aisselle desquelles s'épanouissalent d'énormes fleurs grosses comme des choux et analogues à celles des dahlias, s’étageaient régulièrementen couronnes concentriques ; puis leur réunion formait un cône terminé par un bouquet final. Les feuilles étaient découpées comme celles du Latunia bourbonica, mais épaisses comme celles de l’aloès et garnies d’une infinité de petits tubes courts et durs comme les poils d'une brosse, Enfin sur l'ouverture do chacun de ces tubes scintillait une goutte aux reflets d'opale, semblable à du sirop.

— Crowley, dis-je après déjeuner, en fumant une eigarette, quand nous eùmes médité et discuté ce phénomène botanique, c’est l'arbre qui mangera votre oiseau.

— J'en suis sûr ; que voulez-vous ? une autre fois Robarts choisira mieux sa place, D'ailleurs l'expérience que nous avons faite valait bien cela,

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L'évènement nous prouva la vérité de notre supposition. La feuille reprit le lendemain matin sa position première, et nous trouvâmes à terre le squelette de l’ara auquel #dhéraient encore des plumes.

— Drôle de pays ! murmura Cyrille en partant, On y trouve des sangsues d'un mètre qui saignent à blanc un cheval anglais, des arbres qui vous assomment un homme comme rien et des feuilles qui mangent des oiseaux gros comme des poules,

: Drôle de pays ! tout de même, que ton pays, mon vieux Tom ! ”

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