CHAPITRE VII
Un orage dans le Désert de pierres.— KEnfermés dans une gorge.— Sapeurs et mineurs.— La source empoisonnée.— Toxicologie et ophthalmologie.— Attaque nocturne.— Enlèvement.— Se-
ront-elles mangées ?
Brusquement, sans transition aucune, sans que la moindre modification de terrain nous en fasse pressentir l’approche, nous venons buter contre les premières pierres du fameux désert ! Les derniers arbres s'élèvent à dix mètres à peine comme un mur de clôture entourant ce champ immense, où sont éparses des roches de toute forme, de toute grosseur. C’est comme un changement à vue. Le regard, qui s'étend au loin sur cette incommensurable plaine de cailloux, ne voit se dresser la silhouette d'aucun végétal. Le sol est de sable fin, sec et blanc, qui réfléchit les rayons du soleil, avec autant d’intensité que la croûte de sel des chotts tunisiens. Il n’y à pas un atome de terre végétale, partant, pas un brin d'herbe, Il nous faut passer par mille détours, contourner des monolithes énormes, enlever les roches plus petites à l’aide du cric ou de la pince, afin de frayer une route ayant la largeur suffisante pour le passage des hariots. La caravane avance pas à pas. Nous sommes ailleurs prévenus depuis la veille par nos coureurs, qui narchent toujours en avant et sont chargés d'indiquer e1 détail la topographie du pays d’une étape à l'autre.
Bien que chacun de nous ait été édifié sur le phénonène géologique offert à notre vue, l’'étonnement tient dé la stupéfaction. Toutes ces pierres sont simplement pœées sur le sol.
Elles n’y ont pas été implantées comme celles qui résultent d’un soulèvement volcanique. On dirait qu’elles sont tombées du ciel, ou plutôt, ce qui est infiniment plus rationnel, elles ont été amenées là, lors de la période glaciaire, dans d'immenses débâcles de neiges et de wlaces comme les moraines de la Suisse,
D’après les derniers renseignements publiés par l’institut géographique de Melbourne, le Désert de pierres n’a pas moins de cinquante kilomètres de largeur sur environ cent soixante de longueur.
L’authenticité de ces documents est-elle rigoureuse ? J'en doute. Bien peu d’explorateurs ont traversé cette contrée, et ceux qui ont réussi dans cette difficile entreprise se trouvaient dans de cruelles conditions de pénurie, de dénuement même. Privés qu'ils étaient d’instruments de mathématiques, il leur a été bien difficile d'évaluer autrement que d’une façon approximative les étendues qu'ils ont parcourues.
Nous ferons de notre mieux pour passer au plus vite et rectifier les erreurs sil y a lieu. Notre route une fois tracée, ceux qui plus tard vieadront après nous traverseront plus rapidement ce désert.
Le passage de cette barricade, mise devant le centre du continent comme par une fée jalouse, ne peut durer moins de trois Jours. |
Les caisses à eau sont pleines. Le liquide précieux est parcimonieusement distribué aux hommes et aux bêtes. Chaque cheval porte sur son dos une provision d'herbes coupées aux derniers champs de verdure.
Chacun travaille à désobstruer la route. Iei, c'est un bushman qui s’escrime avec une pince contre une pierre qui pèse une tonne, et qu’il essaie de remuer. Le cric vient à son aide : vains efforts ! il faut atteler une demi: douzaine de chevaux, sur un solide crampon de fer attaché à une corde. Les pur-sang contractent leurs mus cles puissants, toute leur membrure se roidit à en craque!
La roche s’arrache de son alvéole, roule deux ou trois tours : la route est libre. Cent mètres plus loin, il faut recommencer. La chaleur est épouvantable, Les blocs sont chauffés par les rayons brülants d’un soleil implacable, au point que l’on peut à peine y toucher.
La nuit est aussi chaude que le jour, car chaque roche restitue à l'atmosphère le calorique emmagasiné, et chacun bénéficie de cette restitution dans des proportions par trop fortes,
Quand donc sortirons-nous de cette étuve, bon Dieu !
Nous avançons pourtant. Bientôt le plus fort est fait, et J'imagine que demain nous aurons vraisemblablement de l'eau fraiche qui remplacera avantageusement celle que nous buvons. Ille est portée à une telle température que, pour un peu, on ferait du thé sans le mettre au feu.
‘je matin, meinherr Schæffer est parti en éclaireur avec ses compatriotes. Ils rentrent à midi et paraissent tout joyeux. Les pierres qui jonchent ce sol maudit sont plus erosses, mais plus espacées, et ils ont trouvé au milieu d'elles une sorte de chemin sinueux, :: - où la troupe pourra passer sans grand travail.
Cette heureuse nouvelle est accueillie comme bien vous pensez’
Il est temps vraiment de sortir au plus vite de cette impasse, car les provisions fraiches baissent rapidement. n'y a plus d’eau et de fourrage que pour une demijournée. I] faut absolument nourrir et abreuver nos chevaux, car ils sont notre unique ressource.
Comme si un nuage de poix s’interposait tout à coup entre le soleil et nous, l'obscurité se fait brusquement !.… Ce n’est pas la nuit, pourtant, mais le jour devient gris terne, avec des traînées jaunâtres. En quelques minutes, le ciel est convert de nuées monstrueuses, noires, bleuàtres et ourlées d’une sinistre bande de cuivre !.. C’est l'orage, mais l'orage arrivant brutalement, sans aucun si-
gne précurseur, comme une défaillance instantanée de Fatmosphère, rapide comme l'explosion formidable d'un astéroide.qui tombe.
Nous sommes dans un long couloir où une voiture seule peut marcher de front ; à droite et à gauche, des pierres de trois ou quatre mètres de diamètre forment une sorte de mur en se touchant.
La caravane s'arrête. Il est temps !
Un coup. de tonnerre éclate au même moment qu'un rapide sillon de lumière traverse le ciel noir de l’est à Youest. Cette détonation semble un signal.
Deux secondes s’écoulent : puis, comme si la main d'un Titan pétrissait soudain tous les tonnerres des deux hémisphères pour les écraser les uns contre les autres dans ce seul point, le déchaînement de la foudre atteint un paroxysme vertigineux. Ce ne sont plus des éclairs qui déchirent les nuées.… cette voûte de vapeurs ressemble à un feu de forge qui n'aurait que l'horizon pour limite. Il y a un million de fulgurations par seconde, sans trêve, sans interruption. La décharge simultanée de mille pièces d'artillerie ne serait qu'une insignifiante pétarade comparée au fracas épouvantable de ces détonations.
Les chevaux sont frappés de stupeur. Ils tremblent sar leurs jambes et baissent la tête.
Nos figures sont livides et comme phosphorescentes, éclairées par ces lueurs infernales, Est-ce une illusion ? I me semble que le sol a oscillé. Impossible de nous faire part de nos impressions ; chacun est aveuglé et assourdi,
Il n’y a pas à en douter cette fois, cette gigantesque convulsion atmosphérique se répercuto sur la couche terrestre. L'orage accompagne un tremblement de terre. Nous sommes précipités, et il ne nous est possible de nous selever qu'au bout d’une demi-minute au moins, car bu secousse a bien duré trente secondes.
A peine avons-nous le temps de nous raconnallis:à que
l'ouragan entre dans une novvelle phase avec une égale brutalité, Figurez-vous un ré ‘rvoir d'eau de 25 lieues de surface, dont le fond viendrait à se dérober tout à coup, et vous pourrez à peine concevoir une idée du volume de la trombe d’eau qui s’abat sur la caravane. De même que les éclairs se confondent en une seule conflagration et les coups de tonnerre en un roulement continu, de même les gouttes de pluie sont jointes les unes ‘aux autres en une vaste nappe de plusieurs mètres d'épaisseur, qui engloutit tout ce qu’elle rencontre.
Cela dure une minute. Heureusement que nous.sommes sur un point élevé, sans quoi nous serions infaillibiement noyés. Le flot s'écoule aussitôt. Tout se borne à une sorte de plongeon renversé, puisque ce n’est pas nous qui sautons à l’eau, mais bien une couche liquide, large et épaisse comme le lit d’un fleuve qui nous tombe ré sus.
Ainsi que la colère d’un enfant atteint avec la rapidité de la pensée le paroxysme de la rage et va jusqu'à la convulsion, de même la joie brille aussitôt dans ses yeux et le sourire s'épanouit de nouveau sur ses lèvres.
L'ouragan, cette manifestation terrible de la colère folle de cette capricieuse enfant qui s'appelle la nature australienne, s’apaise aussi vite qu'il s’est déchaîné. La grande voix du tonnerre se tait, les éclairs s’éteignent, les nuages de fondent, le soleii luit…
La réapparition de l’astre du jour est saluée avec joie. Nous sommes trempés jusqu'aux os. Il est vrai que la chaleur atteint 45 degrés : nos vêtements seront bientôt secs.
La colonne se remet en marche et parcourt cinq ou six cents mètres. Une exclamation de surprise et de désappointement retentit à la tête, tout mouvement cesse, nous restons immobiles. Qu'y-a-t-il donc ericore ? Nous sommes au point le plus serré de cette espèce de chenal. II ÿ d'jüste le passage d'un druy dont les moyeu efleurent ed ee roches de droite et de gauche.
PA
Robarts, impatient de connaître la cause de ce temps d'arrêt, escalade la bâche de la dernière voiture que nous suivons avec nos chevaux le renfort.
— Eh bien ?
-— C’est trop fort ! Il n’y a plus de chemin !
— Comment ! plus de chemin !..
— La route est barrée par une riche grosse comme “une maison. Il faut retourner en arrière.
—— En arrière ? reprend sir Harwey ; cela vous est facile à dire ; mais comment voulez-vous tourner les chariots ?
—— Diable ! nous sommes pris comme dans un piége !
—- Il faut pourtant sortir d'ici au plus vite, sous peine d'y périr de soif, et nos chevaux de faim.
La haute taille du Canadien, qui sortit à quatre pattes de dessous le dray, se dressa tout à coup devant nous. C'était lui qui marchait en tête ; ne pouvant longer les chars à cause de l’insufisante largeur de la voie, il avait pris ce chemin pour venir à nous.
— Voyons, Francis, dit sir Reed, qu'y at-il? Vous vous êtes donc égaré ?
—— Maître, nous ne nous sommes pas trompés ; c'est bien la route que nous avons suivie ce chemin, mais il y a eu un éboulement produit sans doute par le tremblement de terre. Quel malheur ! la forêt est à deux lieues à peine, avec de l’eau !
—— Votre avis, Francis ?
— Maître, il faut retourner en arrière.
—— Mais comment ?
Le Canadien sourit imperceptiblement, en homme sûr de son fait, et qui en a vu bien d’autres, dans ses courses interminables à travers le continent austral.
.— Nous ne pouvons pas tourner les voitures,c'est vrai. Mais comme le timon de chacune s'articule à l'avant avec deux chevilles, je vais retirer celui qui est devant la première, et l’assujettir à l'arrière, en passant
dessous comme j'ai fait pour venir ici. Ainsi de suite pour chacune. Les chevaux peuvent se tourner, eux ; j'attacherai alors l’attelage du second dray au premier, celui du troisième au second, et les voitures seront tirées à reculons jusqu'à ce que nous trouvions une issue, L’attelage du premier char devenu le dernier, suivra comme une arrière-sarde. |
— Bravo ! nous écriâmes-nous d'une seule voix à l’énoncé de ce projet si simple et d’une exécution si facile.
-- Je vous remercie, Francis, termina le squatter ; allez, mon ami, et faites vite !
Au bout d’une heure de fièvreuse impatience, nous prenons la tête de la colonne sans avoir changé de place, sans avoir à accélérer l'allure des bêtes impatientes, elles aussi, de sortir au plus vite.
À un kilomètre à peine se trouve un carrefour où nous pourrons obliquer à gauche où à droite et nous évader enfin de cette souricière où nous sommes Captifs, 20 hom mes et 240 chevaux.
On devise gaiement à l’agréable perspective des arbres cr sans ombre, des frais gazons et des sources limpi-
es.
Miss Mary marche appuyée au bras de son frère Edward, souriant à chacun et éclairant des rcflets de son angélique figure jusqu'aux plus austères recoins de ce site désolé.
Cyrille s'est rapproché de Kelly qui ne peut se dé. fendre d’une secrète sympathie pour mon compagnon. Leur conversation est animée. J'en saisis quelques bribes au passage.
— Mais, si, monsieur... si je vous assure !.. Chacun l'affirme en Angleterre.
— Mais non, mam’selle, je vous jure que les Français y n'mangeont pas qu'des guernouilles. La preuve, c'est qu'cheux nous y en pas dans la rivière, Pas vrai, monsieur ?
Je souris sans répondre et laisse mon camarade disserter à l’aise sur les batraciens avec la malicieuse irlandaise. |
— Edward, disait miss Mary à son frère, j'espère que nous le retrouverons encore vivant. Ah ! pauvre père, comme il a dû souffrir ! combien nous l’aimerons !
-— Oui, ma chère Mary, nous le retrouverons ! moi aussi, j'en ai l'espoir. La Providence voudra qu'il vive encore !
Je suis tout ému de cette piété filiale qui ne recule devant aucune fatigue et dont l'espoir soutenu par une foi robuste mérite d’être réalisé.
— Stop ! crie tout à coup en tête une voix sonore, en même temps qu'une sorte de remous agite la troupe, dont la marche s'arrête aussitôt.
— Nous ne pouvons plus passer ! reprend la voix qui retentit comme un clairon. Le chemin est coupé par une tranchée de plus de cent pieds de profondeur !
À cette nouvelle, les plus forts se sentent frémir. Je veux me rendre compie, par moi-même, du phénomène jusqu’à ce moment inexplicable.
J'arrive au bord de l’abîme. Il n’y a rien d'exagéré. Une coupure béante, large de 15 mètres, profonde de 20, aux bords taillés à pic, s’est ouverte derrière nous et intercepte toute possibilité de communication. Des roches entières sont vitrifiées par la foudre, qui a certainement atteint en ce lieu son maximum d'intensité. Nul doute que si nous nous fussions trouvés là, le fluide électrique noùs eût tous pulvérisés, avec nos bêtes et nos bagages. Quant à cette énorme déchirure du sol, c’est le tremblement de terre qui l’a produite.
La situation devient terrible. La provision d’eau est épuisée, quelle que soit la parcimonie avec laquelle on l’a distribuée. Les chevaux baissent la tête, hennissent plaintivement, égratignent de leur sabot le sol aride et enfoncent leurs naseaux dans le sable encore humide.
Des arabes résisteraient longtemps, mais si nous restons vingt-quatre heures encore dans cette fournaise, nos pursang moins robustes périront. Alors nous serons per-
dus ‘
Que résoudre ? que faire ? que devenir ? Il faut nous. créer une issue. Nous sommes heureusement nombreux et, loin de diminuer, l’énergie de chacun s'accroît avec le péril. Ce n’est que la première passe dangereuse que nous traversons, et il est à présumer que nous en verrons bien d’autres.
Notre Canadien, qui est un homme de ressources; propose de grimper sur un chariot, d’escalader un des rochers les moins élevés et de descendre de l’autre côté. On pourrait alors creuser à la base de ce roc un trou profond dans le sable friable, puis, en réunissant tous nos efforts, on parviendrait peut-être à le faire tomber dans l’'excavation, à niveler le terrain et à passer par-dessus.
Ce projet est adopté et reçoit séance tenante un commencement d'exécution. À peine l’homme est-il arrivé au sommet de l'énorme nucleus qu'il se couche à plat ventre et se laisse glisser de 4 mètres en s’écriant :
— Les noirs !
Bien lui en prend de sa promptitude ! Plus de cinquante lances indigènes frappent en même temps la place qu'il vient de quitter, rebondissent et tonbent à nos pieds.
Les noirs ! Ce sont probablement ceux que nous avons si bien hébergés, et qui, mis en goût par notre hospitalité, ne demandent plus qu’à nous faire passer à l’état de victuailles. Les vilains animaux n’ont même pas la reconnaissance de l'estomac ; au contraire ! Ils s’enhardissent et nous croient sans doute dans une détresse bien plus grande, car voici deux figures de gorilles qui nous regardent en grimaçant idiotement. Ma foi! tant pis pour eux ! Pan ! pan! Deux coups de feu éclatent, les deux
faces disparaissent, un hurlement prolongé retentit, puis le silence.
Allons ! la situation se corse. Nous ne voulons pas mourir de soif, et nul d’entre nous n’a envie d’être mis à la broche. A l’œuvre donc ! La moitié des hommes, l’arme en arrêt, l'œil au guet, le doigt sur la détente veillera, les autres travailleront à créer une issue.
Le plan du Canadien est le seul praticable, seulement la présence des cannibales le rend dangereux. N’importe ! nos hommes sont braves ; ils vont prendre des béches et des pioches, leurs fusils et leurs revolvers seront à portée de leurs mains, prêts à envoyer aux amateurs de
chair blanche, de rapides messagers de mort. Il s’agit de creuser une tranchée avec l'ennemi sur le dos. Eh bien ! on la creusera.— AU right ! Et nos Anglais impassibles mais prudents, prennent chacun une espèce de fourche, sur laquelle ils mettent une couverture qu'ils tiennent devant eux. (Cette barricade flottante suffit pour arrêter les dards à plume rouge qui pleuvent derechef et les boommerangs qui ronflent,
Nous sommes bientôt tous debout sur les pierres, à côté de nos sapeurs improvisés, prêts à les soutenir. Ils sont 1à devant nous, les mécréants, roulant leurs yeux stupides, ouvrant leurs gueules d'animaux féroces ! Dieu ! qu'ils sont laids ! Ils sont plus repoussants encore que terribles !
Ce sont,pardieu ! bien les mêmes que l’autre jour! L'un a sur la tête une calotte rouge que lui a donnée un de nos bushmen en échange d’un boommerang. D'autres ont des mouchoirs et des bandes d’étoffe nouées avec la grâce que vous pouvez croire autour de leurs corps immondes.
Trente mètres à peine nous en séparent. Ils vont recommencer leur tentative. Leur odeur méphitique vient jusqu’à nous.
La calotte rouge recouvre sans doute le chef d’un di-
gnitaire ; c'est son heureux possesseur qui commande l’attaque.
Attention ! — Six détonations retentissent. Oh ! oh! l'affaire change de face ! Une demi-douzaine d’assaillants dégringolent au milieu des pierres, se tordent, et nous les voyons bientôt frissonner leur agonie.
Le reste, et il y en a plus de deux cents, s’éparpille de tous côtés et se cache prudemment.
Nos travailleurs descendent froidement à l’aide de cordages et se mettent incontinent à saper la base du rocher. Ils sont dix, le terrain est friable, la besogne avance rapidement.
Cela, paraît-il, ne fait pas le compte de nos ennemis, car ils recommencent à s’agiter, mais avec une extrême prudence. C’est peine perdue. Si l’un d'eux risque seulement un œil, une balle s’en vient égratigner le roc, à l'endroit juste où s'ouvre cet œil indiscret, et le bonhomme de disparaître au plus vite, quand il en a le temps.
Les heures s’écoulent. Les sapeurs redoublent d’énergie, la sueur ruisselle. Pas un ne se plaint, nul ne pense même à se reposer. Quant à nous, qui veillons sur notre observatoire, la situation n’est plus tenable. Les canons de nos armes nous brülent les mains, et la pierre grille la plante de nos pieds, malgré la précaution que l’on a eu d'y étaler des couvertures.
Impossible pourtant d'abandonner ce poste, ni même de cesser de veiller une minute ; les noirs nous guettent sans relâche, et à chaque instant nous sommes forcés de leur envoyer un argument ad barbarum pour les faire rester en repos.
Îl est trois heures:après-midi ; sous peine de mourir de soif, il faut sortit de 1h: avant la nüit:'.CHscun est haletant. Quelques-uris ont; voulushumetter-ls houche avec un peu de cognac, mais le rémède .est pire: que le mal.
L'état de nos pauvres bêtes est pitoyable. Auront-elles la force de nous tirer d'ici ?
Hardi!les braves pionniers ! Encore quelques coups de bêche et ce sera fini!
Les natifs, voyant le peu de succès de leurs attaques, toujours déjouées par notre vigilance, se tiennent tranquilles.
Enfin ! une large excavation est creusée. Les travailleurs remontent un à un ; il ne reste plus qu’à pousser le monolithe en réunissant nos efforts,
Les crics, les leviers, les barres de fer ou de bois, tout ce qui peut donner à la force humaine sa plus grande intensité, est maneuvré avec! l'énergie du désespoir.
Vains efforts ! Epuisé, haletant, les mains écorchées, les membres courbaturés, chacun est forcé de s’avouer son impuissance ; le roc reste immobile.
Eh quoi!! tant de travaux seraient inutiles, tant de fatigues seraient perdues ? Non, jamais ! Puisque nos mains sont trop faibles pour achever l’œuvre de délivrance, nous allons user d’une dernière ressource.
Un'‘tonnelet de poudre, placé à la base du rocher, fera plus en une seconde que tous nos efforts pendant un mois, La mine est bientôt prête. Une courte mèche, qui doit durer cinq minutes, se perd dans l’intérieur du baril,
Nous sommes pressés. Robarts réclame l'honneur d’y mettre le feu. Chacun se recule et attend anxieux, avec un inexprimable sentiment de contraction qui étreint la poitrine.
Un fracas assourdissant fait trembler la terre. Une épaisse colonne de fumée monte comme d'un cratère. Le même mouvement nous porte en avant.
Hourra ! la brèche est ouverte ! La pierre est disparue dans le trou! Ta-route. est libre, nous. sommes sauvés ! Que bénie sojt'à jamais l'ombre vénérée de Roger Bacon!
La troupe, harassée, quitte enfin.ce lieu maudit, en bon
ordre, par pelotons, les armes prêtes à faire feu, car maintenant que les noirs sont sur nos talons il ne faut pas qu'un seul de nous s’écarte du gros de la colonne ; ce serait un homme perdu.
Les chevaux sentent l'approche de la verdure. Il ya sans doute des émanations aquatiques dans l'air, car ils accélèrent leur marche au point que nous pouvons à pei-
ne les suivre.
Mes pauvres chiens écument et tirent la langue à faire
pitié.
Voici donc cette forêt bénie!
Le désert de pierres est franchi. Nous foulons le gazon. Voici de l’ombre, voici de l’eau! Les noirs ont décidément disparu. C’est le moment d'ouvrir l'œil et de redoubler de vigilance.
La source a environ quatre mètres de diamètre. Elle est fraiche, limpide, profonde. Ses bords disparaissent sous une profusion folle de fleurs admirables. Le fond verdâtre s'étend à perte de vue. Quel bonheur !
Chacun boit à plaisir, aspire longuement, par petites gorgées, comme ces buveurs expérimentés qui dégustent savamment la liqueur enchanteresse qui les grise. Il faut avoir enduré les tortures de la soif plus terribles que les angoisses de la faim, avoir senti sa langue inerte, tuméfiée, pendre comme un lambeau d’étoupe desséchée entre ses lèvres violettes, pour apprécier l’inestimable valeur d'une gorgée d’eau ! chaque goutte acquiert le prix de son volume en diamant !
Quel ravissement de la sentir descendre dans l’estomac corrodé et régénérer l'organisme, en restituant au sang sa fluidité, perdue par l’évaporation !
Cette ivresse de l’eau peut être funeste, et il est urgent de tempérer l'espèce de frénésie, bien excusable d'ailleurs, qui s'empare des plus sages. Je n'ai, quand à moi, bu que quelques gouttes de café, restées par hasard dans ma gourde, puis mâché une feuille d’eucalyptus. Com-
me j'ai jadis failli mourir dans l'Inde, pour avoir absorbé de l’eau froide par une grande chaleur et après une privation prolongée, la prudence me fait un devoir de modérer ma première impatience. Mon héroïsme prend sa source dans la terreur de la gastralgie.
Tom, en vrai sauvage, ne connaît ni la faim ni la soif. Les animaux ont été abreuvés largement, et je m’apprête au bout d'une demi-heure d'attente à humer en sybarite quelques lampées de cristal liquide. Je m'approche, et au moment où je me baisse pour boire à même, à pleine bouche, un cri étouffé m'arrête.
Miss Mary, pâle, échevelée, les yeux hagards, comme en proie à un délire furieux, se jette sur le sol en poussant des cris étranglés !
Le major Crowley, Robarts paraissent frappés de folie. Ils courent devant eux, se heurtant aux arbres, hurlant comme des insensés. D’horribles douleurs leur convulsent la face. Ils se cachent la figure dans leurs mains et veulent soustraire leurs yeux à ia lumière, qui paraît les faire affreusement souffrir.
— Miss, qu'avez-vous ? demandai-je anxieux.
— Je souffre, je suis folle ! murmure la pauvre enfant d’une voix entrecoupée. La poitrine me brûle. Le jour me fait mal. Mon oncle ! Dick ! Edward ! au secours ! je meurs !
Les jeunes gens et le vieillard, en proie à la stupeur, rient idiotement.
Une partie des hommes de l’escorte paraissent en proie au même mal incompréhensible.
Je suis dans un pandémonium d’aliénés ; ne suis-je pas fou moi-même ?
Les bêtes de selle et de trait se mettent bientôt de la partie et augmentent la confusion. Elles ruent, cabriolent, renâclent et menacent de rompre leurs attaches. Mes chiens, enfin, écument comme v'ils étaient atteints de la rage.
Je cours au plus pressé. Robarts, après avoir battu l'air comme un épileptique tombe à la renverse, gratte la terre des pieds et des mains, puis s’évanouit.
Cyrille, mon pauvre Cyrille, m'appelle d’une voix déchirante :
— Mon frère, je suis fou ! ça me brûle le ventre ! je ne peux pas voir le jour ! Ah 1 bon Dieu, je vais mourir ! ,
— Ne m'abandonnez pas, monsieur BK%*% ! gémit miss Mary. Je me roidis contre l’étreinte douloureuse qui me serre le cœur.
— Tom, à ton maître !
— Oui, Zami, pauv'master, attends !
Miss Mary défaille, ses mâchoires se contractent, ses yeux se ferment. Je soulève machinalement une de ses paupières et recule épouvanté. La pupille, affreusement élargie, mesure trois fois au moins son diamètre habituel.
L'iris, rétréci outre mesure, n'offre plus qu'une bande circulaire imperceptible.
Je vais à Cyrille, à Robarts qui revient à lui, à un des hommes, à un autre : même symptôme. Tous ont la pupille également dilatée.
La lumière se fait tout à coup dans mon cerveau !
Ils sont empoisonnés ! Cette folie presque instantanée, accompagnée de délire. de convulsions, de douleurs d’entrailles, et surtout cette photophobie, un seul végétal en est la cause. C’est la belladone ! Perdus ! Ils sont perdus si je ne trouve pas l’unique remède !
Mais pourquoi ai-je mes idées si nettes ? Pourquoi, Tom et moi, avons-nous seuls été soustraits à la contagion.
— Tom, dis-je à l’indigène en lui montrant les tiges de belladone qui abondaient en ce lieu, tu vois ces fruits rouges qui sont sur ces plantes, personne n’en a mangé, n'est-ce pas ?
— Nô! ni!
Puis tout à coup, se ravisant :
— Ah ! moi tout savoir ! hurle-t.il furieux.
En même temps, comme frappé à son tour de la même folie, il pique une tête au milieu de la source qui se referme en bouillonnant. |
… Trente secondes s'écoulent. Il me semble que mon cœur cesse de battre ! Ah ! je respire. La tête noire du sauvage émerge. Il me tend la main, je l’aide à remonter. |
— Vois, toi, bon Zami, dit-il tout ruisselant, et jetant à mes pieds une énorme botte de végétaux dont les feuilles et les tiges écrasées laissent suinter un liquide verdâtre'
— Attends !
Tom repique une tête, revient avec une nouvelle c'arge de plantes. Une troisième, une quatrième fois il recommence son opération et rapporte, à chaque voyage sous-aquatique, une gerbe de solanées.
Je devine alors. Les noirs n'ayant pu s'emparer de nous par la force ont empoisonné la source en y entassant une énorme quantité de tiges et de feuilles de datura et de belladone qu'ils ont maintenu au fond de l’eau à l’aide de pierres. C’est d’ailleurs un de leurs artifices habituels pour égorger sans danger les Européens incapables alors de se défendre.
Il n'y a pas de temps à perdre! Il est sept heures du soir : dans deux heures, il fera nuit. Les maudits sauvages nous attaqueront sans doute, nous croyant agonisants. Il faut que nous soyons prêts à nous défendre.
Mes pauvres malades sont dans un état pitoyable. Ils demandent de l’eau et je dois presque user de violence pour les empêcher de boire à la fontaine mortelle,
Je.n'ose envoyer Tom à la découverte pour tâcher de trouver une nouvelle source, quand un bushman s'en vient à moi en trébuchant,
— Monsieur, me dit-il nous trouverons de l’eau tout à l'heure, mais pour le moment nous allons tous pouvoir boire. Vous voyez à vingt pas d'ici ce groupe d'arbres ?
— Oui, ce sont des Eucalyptus globulus.
— Il suffit de couper une de leurs racines pour qu’'aussitôt un filet d’eau fraîche et limpide s’en écoule.
Je crus que l’homme délirait. Il comprit ma pensée.
— Non, monsieur, je vais mieux ; ce n’est pas la première fois que je bois aux sources empoisonnées, et la sève de l’eucalyptus, qui m'a plusieurs fois sauvé la vie quand je mourais de soif, m'a fait le plus grand bien quand les sauvages m'ont fait boire des infusions de leurs drogues maudites. Venez avec moi.
Il disait vrai; déjà une demi-douzaine de ses camarades, à plat ventre sur le gazon, la bouche collée à ces biberons végétaux, aspirent avec délices la sève précieuse qui coule comme d’un robinet.
J'y goûte à mon tour après avoir entaillé d’un coup de mon couteau de chasse une de ces grosses racines, et j'éprouve un réel ravissement. Tous à l’envie se précipitent vers les arbres précieux et étanchent à longs traits la soif qui les dévore.
Au bout d’une heure, soit que. la sève de l’eucalyptus qui est la panacée universelle de toutes les maladies du continent austral, ait opéré une action salutaire, soit pour un motif qui m'échappe, l’état général paraît s'améliorer. Mais chacun est en proie à une somnolence accablante. Impossible à tous ces empoisonnés de réagir contre la stupeur qui les envahit. Je pense qu'ils en réchapperont, mais il se passera plusieurs jours avant qu’ils recouvrent leur santé première.
Les chevaux broutent le gazon et paraissent s’en trouver au mieux.
Mais ce n’est pas cela seulement qu'il faudrait. Je sens la présence des noirs ; il est indispensable que je tâche de galvaniser mes compagnons, puisque, seul avec
le vieil indigène, j'ai échappé à la contagion. S'ils s’endorment, qui sait s'ils se réveilleront demain ? je ne crois pas à la sève d’eucalyptus comme contre-poison des solanées. Il me faut autre chose. |
Chez quelques-uns, la stupeur devient de la prostration, presque du coma.
Je fouille laborieusement mon cerveau pour en faire
jaillir une idée. Machinalement mon pied pousse une des gerbes retirées par Tom des profondeurs de la source Une fine liane l'entoure comme une cordelette mince et solide, et de distance en distance j'aperçois des fruits gros. comme le pouce, en forme de haricots, d’un brun velouté qu'il me semble reconnaître.
Je ne me trompe pas ! Est-ce possible? C’est la fève du Calabar, le “Physostigma venenosum,”—l’antidote de la belladone. Je me rappelle alors les éxpériences faites dans les hôpitaux de l'aris et au Collége de France. A l’aide d’une solution d’atropine, qui est l’alcaloide de la belladone, on dilatait la pupille d’un sujet en lui en instillant une goutte dans l’œil. Puis le professeur, quand le phénomène de la dilatation était constaté, prenait une goutte de calabarine, l’alcaloide de la fêvede Calabar en versait une goutte dans le même œil. Aussitôt la pupille revenait à l’état normal, neutralisant l'effet produit antérieurement. -
Cette réflexion traverse mon esprit comme un trait de lumière. Je réponds maintenant de sauver mes compagnons. Le physostigma est un poison redoutable, mais leurs organismes saturés de belladone le supporteront sans peine, et il est hors de doute qu'il neutralisera l'effet de l’atropine et de la daturine.
Mais par quel hasard inoui, providentiel, les natifs ont-ils justement pris pour attacher ce fagot le seul végétal qui puisse nous sauver ? La raison en est simple : ces lianes sont solides et comme ce sont les seules qui croissent en cet endroit, il est tout naturel qu’ils se soient servis du premier lien venu, car la ficelle est rare dans le buisson,
En effet, cette papilionacée volubile s'enroule aux arbres qui nous environnent, et dans mon premier saisissement je ne l'avais pas remarqué.
Il faut recueillir le plus possible de fèves et les administrer avec prudence. Quelques minutes suffisent à en faire une abondante moisson, et Tom, qui aujourd’hui me sert à son tour d’infirmier, en broie une vingtaine dans le fond d’une marmite qu’il transforme en mortier. Il va la remplir à une racine d’eucalyptus, ferme ensuite le robinet végétal avec une poignée de terre glaise—l’arbre mourait sans cette précaution-et revient triomphalement avec la précieuse infusion.
Ce n’est pas sans appréhension que je fais prendre au bushman qui m’a indiqué les propriétés de l’eucalyptus une cuillérée de mon antidote. Mais le gaillard est éner gique, solide comme un chêne ; d’ailleurs il le faut. Il fait une affreuse grimace. Quelque blindé que soit son gosier, il se sent secoué des pieds à la tête. J'attends impatiemment l'effet de ma tentative. Ma foi, cela tient du prodige ! Cinq minutes après, le malade est plus calme, il distingue mieux les objets et la lumière l’offusque moins.
Enhardi par ce premier succès, j'en distribue à la ronde, et vous pouvez juger de mon ravissement en voyant tous mes aliénés revenir presque instantanément au sentiment réel de la situation.
Craignant que ce soulagement ne soit que passager, je les engage vivement à profiter de ce moment pour prendre toutes les précautions possibles,afin de repousser une attaque probable des naturels qui dans leur naiveté authropophagique, doivent certainement ignorer les propriétés de la calabarine en général et son effet produit sur nous en particulier,
Nous pouvons enfin nous occuper des animaux, qui sont traités par le même procédé. Mais malheureusement l’eau manque ; il faut épuiser presque jusqu’à sic-
cité la sève des eucalyptus. Il est vrai que chacun de ces beaux arbres mesure près de 800 pieds, et que la forêt en est à peu près exclusivement composée, mais nous n’osons nous écarter bien loin, dans la crainte d’entendre ronfler un boommerang ou siffler une lance. Le traitement est forcément insuffisant, bien que chaque arbre nous donne plusieurs litres de liquide.
Les chariots sont disposés en croix de St. André, afin que nous puissions nous réfugier dans chaque angle et faire face à l'ennemi de quatre côtés, sans crainte d’être surpris par derrière. Les armes sont à portée de la main; chacun s’enroule dans sa couverture, Des sentinelles, choisies parmi les plus valides, sont placées à chaque coin. Les chevaux sont entravés et les chiens attachés à leur place habituelle, sous les essieux. Les pauvres animaux sont bien malades. Je crains fort de les perdre. Un moment je les trouvais mieux, mais maintenant ils retombent dans leurs convulsions.
La nuit est venue ; chacun s'endort d’un sommeil agité. Il m'est impossible de fermer l'œil. De sinistres pressentiments m’agitent. Comme chacun dort ! L'effet produit par la fêve de calabar est évident, mais l’intoxication a été si violente que la stupeur qui en est résultée est loin d’être complètement vaincue.
J'appréhende le retour des symptômes d’empoisonnement.
Mon remède a fait merveille sur l'organisme nerveux de miss Mary. Sa nature, impressionnable comme celle d’un enfant, s’est admirablement prêtée à la médication, grâce à la docilité avec laquelle elle a absorbé l’atroce breuvage que je lui ai offert. Elle a recouvré bien vite, avec la vision, le sentiment exact de tout ee qui l’entoure.
Quand je lui eus expliqué la cause de ce mal subit, dû à la criminelle tentative des noirs, le premier mot qui s'échappe de ses lèvres est pour implorer leur pardon.
— Pauvres gens, dit-elle, c’est la faim qui les pousse ! Ils ignorent jusqu'aux plus élémentaires notions de l’humanité. Pardonnez à ces tristes victimes de l'ignorance et de la misère.
— Miss, je regrette infiniment de ne pas partager vos illusions. Si vous étiez tous morts, pourtant ! Pardonneriez-vous aux bêtes fauves qui veulent vous dévorer, et l'indigène australien,qui vous empoisonne pour vous manger, est-il plus digne de votre commisération que le loup ou le tigre qui vous étrangle ?
— Oui, monsieur, ces malheureux n’en sont pas moins des créatures humaines. Il faut essayer de les instruire, de les évangéliser. J'ai entendu dire que certains mis sionnaires avaient obtenu par la douceur de merveilleux résultats.
— C'est possible, miss, mais aujourd’hui le temps nous manque.
—— Eh bien ! promettez-moi que si nous les rencontrons il n’y aura pas de représailles. Ni vous saviez comme le sang versé me fait mal !
-- Il faudra pourtant bien nous défendre, le cas échéant.
—- Sans doute, mais à la dernière extrémité.
Je reconduis miss Mary à son dray, qui est le pivot, le point d’intersection des deux angles formés par la croix de Saint-André. Elle se couche près de la fidèle Kelly, après m'avoir souhaité un affectueux bonsoir.
Deux colosses, fraternellement étendus dans la même couverture, sont au pied du chariot. Ces deux gardes du corps sont Robarts et Cyrille. De ce côté, je suis tranquille. L'amour veille ; je pense qu’il triomphera de la torpeur qui semble envahir de nouveau les membres de l'expédition.
Dix heures ! La nuit est sombre sous les grands arbres Les étoiles tremblotent là-haut. Leurs faibles rayons ne pénètrent pas jusqu'ici. Je voudrais bien voir arriver le
jour ! Demain chacun sera valide et en état de repousser les sauvages habitants du Buisson.
Après les fatigues et les émotions de la journée, il me semble que je vais m’assoupir. N'est-ce pas naturel ? je suis harassé. Les étoiles dansent... Les arbres s’allongent... et paraissent les rejoindre. je dors.
Un éclair soudain, accompagné d’un coup de feu, me réveille en sursaut !.. “ Aux armes !.. aux armes !... Et la nuit s’illumine, les coups de revolver éclatent. Des vociférations qui n’ont rien d’humain leur répondent. Les chiens hurlent plaintivement. Les chevaux renâclent, puis le cri lugubre de cooo-hooo-mooo-éééé frappe nos oreilles. Ce sont les noirs!
Je distingue à peine, dans les ténèbres, un groupe compact d'êtres démoniaques, bondissant devant moi. En dépit des recommandations philanthropiques de miss Mary, je décharge mon revolver au beau milieu.
Les sauvages clameurs redaublent.
Mais comment la fusillade n'est-elle pas plus nourrie ? Les assaillants, un moment surpris, reviennent en foule à la charge. La moitié de notre monde est encore endormi. Ce que j'avais craint est arrivé. L'action stupéfiante du narcotique n’est pas épuisée.
Chacun des hommes valides a devant lui plus de vingt ennemis.
Quelle lutte ! Dix fois en une seconde, je sens le contact immonde de ces horribles cannibales dont l’odeur écœurante m'asphyxie. Heureusement que l'infériorité du nombre est compensée chez nous par les armes. De plus, notre force musculaire est bien supérieure à celle de nos ennemis. (C’est heureux, sans cela nous serions perdus !
Enfin le sommeil est vaincu chez les retardataires par le tapage assourdissant qui se fait autour d'eux. Leurs armes se mettent bientôt de la partie et les balles sifflent de plus belle, trouant les crânes ou brisant les membres.
Mes yeux se sont peu à peu habitués à l'obscurité. Une chose m'étonne : c'est la sûreté de coup d'œil de tous nos hommes qui, bien qu'à moitié endormi, ne perdent pour ainsi dire pas un coup. On dirait qu’ils voient clair comme en plein jour, tant leur tir a de rectitude. Une vingtaine de noirs gisent inanimés ; le nombre des blessés est incalculable. |
Ils ne perdent pourtant pas courage, les coquins. Il est vrai qu'ils sont si nombreux, et la possession de la caravane, qui serait pour eux un butin d’une richesse inouie, leur do nne une nouvelle énergie.
On dirait qu’il en sort de dessous terre ! Nos carabines et nos revolvers sont déchargés. Il faut se battre à l’arme blanche ! AU right ! Et chacun frappe à tour de bras, de sa hache, de son couteau ou de la crosse de son arme.
Cela ne peut pas durer, nous sommes débordés. Allons-nous être vaincus ? Il en arrive encore! Tout le ban et l’arrière-ban des mangeurs de chair humaine s'est donné rendez-vous ici.
Cette lutte dans les ténèbres, ces coups sourds qui martellent des êtres humains. ces cris de rage, ces râles d’agonie, tout cela revêt un caractère terrible et fantastique.
Quelques natifs se sont déjà glissés sous les chariots pour les escalader.
Une nouvelle ligne de soutien vient nous attaquer à son tour : nos ennemis connaissent la stratégie. Je ne sais quel frisson d'horreur me parcourt le corps. Allonsnous être mangés ?
Non, pas encore. Au moment où cette deuxième troupe se précipite vers nous, une voix retentissante qui domine le tumulte, comme celle d'un marin qui commande à la tempête, s’écrie tout à coup :
— Couchez-vous ! Tout le monde à terre !
À peine ce commandement est-il exécuté avec la rapi-
dité de la pensée qu'un nouvel éclair, mais immense comme celui d'un feu de peloton, illumine la nuit, Un râlement strident de détonations successives, nous déchire les oreilles ; un ouragan de plomb s’abat sur les noirs qui s'enfuient avec des hurlements affreux.
Ce bruit, je le connais, c’est la mitrailleuse ! Bravo ! il était temps !
Les choses changent de face. Le cri de ralliement des natifs retentit une dernière fois ; ils sont en fuite.
Chacun se compte, se cherche, s'interroge. Il semble que l’on vient d'échapper à l’étreinte mortelle d’un cauchemar affreux.
Trois des nôtres paraissent blessés grièvement. D’autres sont ruisselants du sang qui leur coule d’entailles à la figure et aux membres, mais après un premier examen, superficiel toutefois,ces plaies ne paraissent pas dangereuses.
On entoure et on félicite les deux jeunes frères, Edward et Richard, qui ont mis la mitrailleuse sur son affût et décidé du gain de la bataille, en balayant la troupe immonde des assaillants.
Mais je ne vois pas le major, ni sir Reed. Et Robarts, et Cyrille, où sont-ils ? Comme l’obscurité est profonde, je demande des lumières, tremblant de trouver ces chers amis au milieu des cadavres qui jonchent le sol.
—— C’est inutile me dit Crowley, j'y vois parfaitement et je distingue tous les objets.
— Comment ! vous voyez maintenant ?
— Sans doute.
—— Et moi aussi, dit sir Edward.
— Moi de même, reprend son frère.
Allons ! voilà les phénomènes physiologiques qui recommencent. Aujourd’hui, personne n’y voyait pendant
le jour excepté moi, et maintenant chacun est nyctalope ! — Robarts ! Robarts ! Cyrille ! Mais où sont-ils ?
Un gémissement étouffé répond à ma voix, je m'élance, et mon pied heurte deux corps inertes, allongés près l’un de l’autre, les bras et les jambes écartés, la figure souillée de sang.
C’est le lieutenant et mon pauvre Beauceron. Ils sont. tombés au pied du chariot où sont miss Mary et Kelly. Sept ou huit noisgisent sans vie autour d’eux,dans des attitudes qui attestent une lutte acharnée.
Tous deux ont à la tête une blessure profonde, qui paraît produite par un corps contondant ; une hache de: pierre, sans doute. Le coup a dû être donné par derrière, si j'en juge par la direction de la plaie.
Je tremble que la boîte osseuse ne soit atteinte, et j'6carte les cheveux avec une cruelle appréhension. Il ya. plus de peur que de mal, heureusement ! Les deux blessés ont le crâne solide, la peau seule est coupée ; la force du coup, amortie pourtant par leurs casques de voyage, a seule déterminé l’évanouissement.
Une goutte de rhum, entre leurs mâchoires contractées,. les rappelle à la vie.
Robarts se dresse d’un air égaré, nous regarde à la ronde, et s’écrie :
— Miss Mary ! où est-elle ?
À cette question, Edward, d’un bond, escalade le char où doitse trouver sa sœur. Il en sort au bout de quelques secondes, et un atroce pressentiment nous glace le sang en l’entendant appeler d’une voix déchirante :
— Ma sœur ! Mary ! Elle n’y est plus !
Le major est de même introuvable, ainsi que son ami sir Reed. On cherche de nouveau, on fouille le champ de bataille et les environs... Rien !
Il faut enfin nous rendre à l’implacable évidence. Il manque six personnes à l'appel ; ce sont: sir Harwey, sir Reed, meinherr Schæffer, le Canadien Francis, miss Mary et Kelly. Il n’y a plus à en douter. Ils sont prisonniers des noirs !