CHAPITRE VIII
in avant ! sus aux ravisseurs ! — La forêt en feu. — La danse des squeleit»3. — Le festin interrompu. — Bataille. —Cinq contre deux cents. — Il était temps.
Cette découverte terrifiante amène un moment de confusion. Chacun court, s’agite, donne des avis que nul n'écoute, ou propose des plans impossibles, Sir Edward, l'officier de marine, ne perd pas la tête. Quelque déchiré que soit son cœur, il fait intrépidement tête au malheur qui le frappe, et combine froidement les moyens d'y remédier. C’est un homme de haute énergie, et il a conquis la confiance de chacun, en décidant par son sang-froid de la victoire partielle remportée sur nos sauvages assaillants. Il rappelle au calme tous nos compagnons encore enfiévrés de la lutte récente, et sans doute aussi par l'influence morbide des solanées qui ont empoisonné la source.
— Messieurs, dit-il, votre avis est, en somme, de retrouver au plus vite les ravisseurs, et de leur arracher leurs victimes. Il faut, pour mener à bien cette entreprise, agir avec, la plus extrême circonspection. Mon cœur me crie de voler sur leurs traces, mon devoir m'ordonne de rester ici, Monsieur B..., votre Mirador possède une intelligence étonnante, il est le favori de ma sœur, qui l’a comblé de caresses et de friandises. Pensez-vous qu'il puisse, sans donner de la voix et sans éveiller l’attention de nos ennemis, vous conduire dans la direction qu'ils ont suivie.
— J'en suis sûr, sir Edward. Mon chien est un li-
mier, il ne donne jamais de la voix quand je relève une piste avec lui ; donnez-moi un objet ayant appartenu à miss Mary, je vais le lui faire flairer, et je suis sûr qu'il nous conduira sans erreur.
— Parfait! Robarts, cher ami, vous sentez-vous de force à accompagner M. B... ?
— Oui, certes, répond le lieutenant, qui, la tête enveloppée d'un linge sanglant, pile encore, mais ferme comme un roc, accentue sa phrase par une vigoureuse étreinte.
— Votre compagnon Cyrille est un homme brave et prudent ; je crois qu'il peut aussi vous suivre.
—.J'allais vous en prier, dit avec dignité mon brave mi ; je vous remercie, monsieur Edward, de penser à moi ; nous vous la ramènerons, ou, foi d'honnête homme, j'y laisse mes os !
— Tom va vous suivre, et vous allez vous adjoindre, votre choix, deux hommes parmi les plus valides.
— Bien, je vous comprends.
— Quand votre limier aura rencontré, quand vous auez la piste, quand vous saurez où sont nos prisonniers, evenez ! alors nous agirons de concert pour les délivrer. renez chacun deux revolvers et; repliez-vous à la preière attaque. Vos coups de feu indiqueront votre poition en cas d'attaque, et alors nous viendrons tous à votre secours si vous êtes enveloppés.
Le calme inoui, le sang-froid imperturbable du jeune ficier sont admirables. Il est vraiment digne de comander cette entreprise hasardeuse. On dirait qu'il est ur le pont d’un navire en perdition et qu’il cherche vec la froide intrépidité d'une âme d'élite à le sauver uand même. Ilale courage de rester là, de se conamner à une inaction momentanée, pendant que nous llons remplir la délicate mission d’é sclaireurs qu'il nous onfie. Bien que nous dussions marcher au pas, nous renons néanmoins chacun un cheval que nous menons
par la bride, afin de nous replier au plus vite, en cas d’at. taque imprévue, sur le gros de la troupe.
Le jeune commandant nous serre une dernière fois la main avec un tremblement nerveux que cherche à dé. mentir son apparente impassibilité. Deux de nos plus vigoureux bushmen se joignent à nous. Je détache Mirador, qui gambade autour de moi. Je lui fais flairer le voile de miss Mary. Le bon chien semble comprendre ce que l’on demande à son instinct ; il ponsse une sorte de gémissement plaintif, s’'avance de deux pas à mon com: mandement et marche devant nous.
Quelque envie qu’aient Crowley et le jeune Richard de se joindre à nous, ils doivent rester et se ménage pour l’action décisive qui va bientôt s'engager. D’ail. leurs notre rôle n’est pas d'attaquer, nous devons au con: traire agir de prudence et ne pas faire deviner notre pré: sence.
Nous cheminons vivement et sans bruit sur un tapi épais de gazons et de mousses qui assourdit nos pas L'obscurité est profonde pour moi et pour Tom ; quant i mes quatre compagnons, ils continuent depuis ce soir jouir de cette faculté curieuse, et doublement précieus en ce moment. de pouvoir facilement percer les tén bres. Je marche de confiance à la suite de mon limie que j'ai cru devoir mettre en laisse, car je crains, mal gré sa docilité, de le voir s'échapper à un moment don né.
Nous obliquons à l’est en conservant notre allure rapi de, guidés par le flair infaillible de mon brave Mirador Les émanations laissées par les immonces ravisseurs son tellement fortes qu’il n’a pas grand’peine à les percevoir mais comme je crains qu'ils se soient séparés en plu sieurs troupes, je lui fais flairer de temps en temps le tissu de la jeune miss
Nous marchons depuis trois quarts d'heure: Cela fai au moins quatre kilomètres de parcourus. Les noir
n'ont guère plus d'une heure d'avance sur nous ; nous ne pouvons tarder bientôt à nous rapprocher d’eux.
Plusieurs fois Cyrille s'est baissé sur le gazon ; son instinct de chercheur de pistes lui a fait découvrir de nombreuses traces de chevaux dans les herbes foulées par le sabot des solipèdes. Il compte une quinzaine de bêtes, Il n’y a pas à en douter, les cannibales nous ont aussi enlevé des chevaux, et si nous ne nous en sommes pas aperçus, c'est à cause du saisissement amené tout d'abord par le rapt de ceux qui nous sont si chers.
La nyctalopie de Cyrille et des autres leur sert admi. rablement pour venir en aide à l'instinct de mon chien-
Nous arrivons à un petit talus que nous franchissons avec d’infinies précautions. La voie est saignante, car Mirador tire sur la laisse en poussant de sourds gémissements ; nous devons approcher.
Du haut de cet escarpement, j'entrevois à perte de vue des lueurs rougeâtres, au nombre d'une vingtaine, éclairant le fond d’un vallon que nous dominons, et qui s’éend à 3 kilomètres environ.
La pente semble insensible. Les troncs d'arbres paraissent un peu plus clair-semés. Au dire de mes compagnons, ce ne sont plus des Æ£ucalyptus globulosus qui nous entourent, mais des gommiers.
Les horribles habitants des forêts australes sont là !
Nous nous concertons à voix basse. et nous opinons déjà pour une prudente retraite vers le campement, puisque le but de notre expédition est atteint. Mais un double incident vient modifier aussitôt notre résolution et nous lancer dans une aventure dont il est impossible de prévoir le dénouement.
Mirador donne une brusque secousse, sa laisse casse dans ma main, et il part tout à coup droit devant lui, c'est-à-dire vers les lueurs qui brillent en face, en huï- Jlant à pleine gorge comme dans un débucher.
Au même moment, comme si toutes les pièces d'un
colossal feu d'artifice s’enflammaient simultanément, les arbres résinifères de la forêt s'embrasent tout à coup dans la direction où scintillent les feux Leurs lueurs plus faibles se confondent dans l'immense conflagration.
Mon chien va donner l'alarme aux noirs. Il n’y a pas un instant à perdre. Chacun enfourche son cheval et pique devant lui! La route est claire comme en plein jour. La lueur doit se projeter jusqu’au campement.
Au loin, la forêt flambe. [L'incendie se propage avec: une rapidité inouie, au milieu de ces arbres résineux. Leurs branches et leurs troncs saturés de gomme qui coule er filaments sur les écorces offrent au feu un aliment rapide ; les gommiers s’enflamment comme des barils de goudron, et crépitent comme des torches. D’épais nuages de fumée suffocante tourbillonnent dans les airs. Les flammes de toute couleur et de toute nuance se tordent sur les troncs qui grésillent, ou s’échevèlent à travers les menues branches et les feuilles qui se consu-ment comme de la paille sèche.
Le Buisson semble un temple du Feu !
Quelle mise en scène du drame qui se prépare ! Quelle terrible entrée allons-nous faire, au milieu de ce décor où l’horrible et le superbe se confondent !
— En avant! rugit d’une voix étranglée Robarts, l'Anglais colossal, qui, la tête nue, enveloppée de son linge sanglant, un revolver de chaque main, guide avec les jambes son cheval, qu’il éperonne furieusement. Le noble animal, peu habitué à un pareil traitement, hennit de douleur, bondit affolé et dévore l’espace.
L’officier a totalement perdu son flegme britannique ; son cri semble se fondre dans un sanglot. Je ne le connaissais pas encore sous cet aspect ; ma sympathie pour lui redouble s’il est possible.
— En avant ! s’écrie Cyrille courbé sur l’encolure de son cheval dont les bonds désordonnés le maintiennent à côté de celui de Robarts.
Ces deux géants semblent des hommes d’un autre âge égarés au milieu de leurs contemporains rabougris. Dans quelques minutes, ils vont tailler une terrible besogne à la divinité sombre qui règne sur l’enfer austral.
Je galope à leur suite, à une demi-longueur, à côté de Tom, qui juché sur un immense pur-sang, ressemble à l'écuyer quadrumane Celui-là frappera dur et longtemps sur ses congénères, si je ne me trompe. Il se rappelle aussi la nuit où son bienfaiteur lui a épargné un horrible trépas.
Derrière nous, à un mètre, nos deux bushmen, impassibles comme des hommes de pierre, mais les yeux luisants, la main crispée sur leurs armes, se tiennent en selle comme à la parade. Ils vont à la bataille comme jadis en Crimée les cavaliers héroïques de lord Cardigan, à la charge de Balaklava.
Nous volons sur les gazons, comme des météores emportés dans une rafale. Nous franchissons les troncs morts barrant la route, les ravins, les fondrières, les ruisseaux reflétant l'incendie. Les arbres embrasés croulent sur nous. C’est un steeple-chase en enfer.
Les démons ne sont pas loin. Les lueurs livides, blanches, violettes, nous aveuglent, mais les cris nous guident.
Nous arrivons tous six, comme une terrible et fantastique apparition, au milieu d’une ronde d'êtres hideux, tournant, hurlant et gesticulant, comme dans un sabbat inspiré par un cauchemar.
Un coup d'œil rapide nous les montre; Ils sont nus. Leurs figures noirâtres sont peintes en blanc, la couleur de guerre. Des lignes blanches figurent sur leurs membres et leurs torses, les os de la charpente humaine. C’est la danse des squeleites, le préliminaire sinistre des festins d'anthropophages. Les chevaux qu'ils nous ont enlevés sont abattus. Leurs membres cuisent devant les feux. Plusieurs sauvages ont orné leurs têtes
des queues de nos pauvres bêtes. Ils secouent fièrement ces dépouilles opimes. Enfin les lueurs nous montrent les deux jeunes filles et nos quatre compagnons assis, garrottés et près d’être égorgés avec les haches et les couteaux de pierre.
Une seconde nous suffit pour embrasser la scène.
Déjà les armes sont levées sur eux !
Un cri formidable nous échappe ! Les bandits troublés s'arrêtent. Ils ne frappent pas. Tout se tait. Un hurlement lugubre interrompt le silence. C’est la voix de Mirador. Le bon chien s’élance au milieu du groupe et fait craquer sous sa puissante mâchoire la gorge d’un sauvage qui roule avec lui.
En deux bonds, nous pénétrons, avec l’aveugle et irrésistible force d’un projectile, dans la masse grouillante et fétide.' Les premiers ennemis que nous rencontrons sont broyés suus les pieds de nos chevaux ou culbutés par leur poitrail. Une décharge de nos armes jette parmi eux une inexprimable confusion. Le carnage recommence, la terreur et la mort planent de nouveau sur ces forêts naguère si tranquilles.
Dieu sait pourtant si nous voulions éviter l’effusion du sang.
Un boommerung arrive an ras de terre et fracasse, audessus du genou, une jambe du cheval de Robarts. Presque aussitôt une hache de pierre frappe en sifHant la tête de celui de Cyrille et la brise comme du verre.
Un dernier effort nous porte, les deux bushmen, Tom et moi, auprès de nos chères victimes, autour desquelles nous nous groupons.
Tom, en un clin d'œil saute de cheval et tranche en moins de temps qu'il ne faut pour le raconter les cordes sous lesquelles blêmissaient leurs membres: Il paye sa dette à son maître.
La haute taille du major se redresse. Il pourra donc au moins mourir comme un soldat, Meinherr Schæffer,
sir Reed, le Canadien secouent leurs attaches endolories, se groupent, ramassent ce qu’ils trouvent et se joignent à nous. Les armes leur manquent, les morts vont leur en fournir. Iln’est pas jusqu’à la brave Kelly qui ramasse un tison et le jette à la face d’un noir qui s'enfuit en hurlant.
Nous faisons aux deux femmes un rempart de nos -COTPS.
Pendant que cette scène s’accomplit au milieu de périls toujours renaissants, Cyrille et Robarts démontés combattent à pied à quelques pas de nous. La force herculéenne de mon compagnon est décuplée par une rage folle. Sa lourde carabine, qu’il tient par le canon, tourbillonne comme une massue, Les coups qu'il porte retentissent sourdement, aplatissant les têtes, brisant les membres, martelant les poitrines.
Quant à Robarts, l’imminence du péril lui a rendu tout son sang-froid. Il est corre: | comme dans un duel. Il décharge impassiblement son revolver et fait mouche à tout coup. Quand son arme est vide, il la lance à la figure d'un dernier ennemi qui tombe le museau tuméfié. Sans armes à son tour, il ramasse la hache pendue à l’arçon de sa selle et s’élance au plus dru.
Nul de nous ne reste inactif. Chacun a fort à faire pour repousser la meute hurlante qui nous tient acculés. Quatre sont encore montés. Nos chevaux bondissent comme des hippogriffes et secouent les lances accrochées à leurs flancs.
À chaque seconde, il faut les faire cabrer pour débarrasser l’espace sans cesse envahi par nos féroces adver- .Saircs.
Un cri d'angoisse nous échappe. Le manche de la hache de Robarts se brise, et le brave lieutenant, emporté par son élan, tombe la figure en avant. Une poignée d'abominables coquins se précipite sur lui. Le digne gentleman se relève prestement, secouant cette grappe hideuse.
— Mille tonnerres ! vocifère Cyrille, y en a donc toujours ! Cré vermine !
Deux ou trois coups appliqués avec une vigueur irrésistible font lâcher prise aux plus ardents. Malheureusement, l'arme de mon camarade se brise à son tour; il faudrait armer de tels colosses avec des troncs d’arbres: leurs mains fracassent tout ce qu’elles touchent. Un des bushmen s'élance à la vue du péril qu’ils courent, fait ruer sa monture, les dégage, et les deux athlètes rejoignent enfin notre groupe, tenant de chaque main à la gorge un vilain oiseau, qui tire une langue énorme et râle son dernier soupir.
Je n'ai jamais vu de poignes pareilles.
On respire une seconde. Notre petit nombre enhardit les noirs, bien que la réception qui leur a été faite ne paraisse pas complètement de leur goût. Ils doivent être à jeun, car les morceaux de cheval, — du pur-sang, s’il vous plaît, — charbonnent dans les brasiers. Ils gardaient sans doute nos amis comme second plat. Mais, — faudrait voir un peu, — comme dit mon Beauceron.
Chacun recharge prestement ses armes. Nous sommes à peu près tous sains et saufs, à part quelques blessures légères, plus douloureuses que dangereuses.
Cette accalmie ne sera pas de longue durée. Déjà les masses des assaillants s’ébranlent de nouveau. Les coups de feu crépitent. Ils se ruent sur nous en poussant des cris féroces. Les plus rapprochés tombent et se tordent convulsivement. Leurs lances et leurs boommerangs nous arrivent en quantité. Chacun a fort à faire pour s’en préserver. Les dernières flammes vont s'éteindre. L'incendie ne se propage pas. Nous nous défendons à la lueur des brasiers qui flambent à peine. La. lumière rouge s’assombrit: Mes compagnons voient de plus en plus clair malgré l'obscurité qui se fait peu à peu. Ils sont toujours heureusement nyctalopes.
D'une part les coups de nos ennemis sont moins justes, et les nîtres possèdent une terrible infaillibilité,
Quel que soit notre courage, nous allons succomber si la lutte ne change pas de face. Nons sommes entourés. La fatigue crispe les membres, la sueur ruisselle, chacun de nous commence à être épuisé par les blessures, toujours légères à la vérité, mais nombreuses, mais par où la vigueur s'écoule avec le sang.
L'appréhension d'nne mort horrible n’a aucune prise sur nous, mais il nous répugne d’être saignés comme des bêtes à l’abattoir, et d’avoir pour tombeaux les estomacs des bonshommes couleur de suie. Ni encore nous étions seuls !.... Peut-être pourrions-nous, par une sortie vigoureuse, nous dégager, en montant à deux sur les chevaux qui nous restent,
Quoique blessées, les vaillantes bêtes pourraient peutêtre nous arracher de ce guêpier. Mais il est impossible de tenter une pareille aventure avec les deux infortunées jeunes filles que nous allons défendre jusqu’à la mort. Mais après ? Quand tous seront tués jusqu’au dernier, que deviendront-elles ? Nul ne peut y penser sans frémir.
Elles sont braves et vraiment intrépides. Quelles superbes et admirables natures ! Fraternellement enlacées, sans distinction de castes ni de préjugés, la jeune patricienne soutient dans ses bras la fille du peuple, sa servante hier, aujourd’hui son amie, sa sœur, car le même danger, qui a effacé les vaines et injustes différences s0ciales, à réuni pour la vie ces deux êtres si dignes l’un de l’autre par leur énergie virile et leur indomptable courage. Chacun jette sur ces chères enfants nn regard triste et attendri, et sent une larme couler le long de sa joue. | Elles se serrent près de nous. Si leur âme est vaillante, leur corps éprouve des révoltes instinctives à l’aspect de cette lutte hideuse et de ses suites, hélas ! trop prebables.
Mon pauvre Cyrille est désolé. Il jette à la dérobée
entre deux coups de feu, sur la gentille Kelly, des regards expressifs ; nul ne pourrait s’y tromper si chacun n'était trop occupé pour son propre compte. Elle sent un protecteur et un véritable ami dans ce bon grand enfant, dont l'unique fonction est d’aimer et d’être fidèle à son affection : c’est là pour lui le devoir. Elle lui adres-
‘se un sourire navré. Cette caresse muette fait sangloter sa poitrine d’athlète.
— il faudra donc que je la tue tout à l'heure pour lui épargner la souffrance, me dit-il à voix basse, en pleurant de rage. — Ici sa phrase est ponctuée par un coup de feu à l'adresse d'un moricaud qni gambade avec un lingot de plomb dans le torse.
— Tiens, mon frère, laisse- moi te dire que je t'aime bien... et elle aussi... Je voudrais l’embrasser avant de mourir. (Ça ne peut pas tarder. Nous sommes perdus...
L’émotion de ce cœur si simple e: si sublime tout à la fois me gagne. Cette confidence dernière... ces phrases hachées, coupées de coups de feu et de cris de mort. ce spectacle terrible m'étreint l’âme et me glace jusqu’à la moelle Vous qui me lisez, vous ignorez heureusement d'aussi épouvantables angoisses:
Robarts aussi est désespéré... Le brave officier jette sur miss Mary un suprême regard d'affection et de regret, dont l’éloquence est telle que la jeune fille, malgré l'horreur de la scène- se cache toute rougissante dans le sein de sa compagne.
Il me serre la main sans mot dire. Je comprends: Puis il la tend rapidement à Cyrille en disant : |
— Vous êtes un gentleman, vous m'avez sauvé. Je suis votre ami pour la vie! Hélas! ce ne sera pas long — Merci! J'accepte, répond mon camarade en homme qui comprend la valeur du mot et qui en est digne. Ce vieux sang gaulois est vraiment noble entre tous ! A l'instant du danger, toute trivialité disparaît ! Il ne
reste plus qu’un mâle descendant de ces indomptables guerriers qui balancèrent si longtemps la fortune Romaine.
Un bruit sec me fait retourner. La main crochue d’un noir s’est allongée vers les jeunes filles. Prompt comme la foupre, le coutelas d’un bushkman tranche le bras d’un seul coup à la saignée ! C’est atroce.
Miss Mary s'évanouit.
À ce moment, nous sommes bousculés, débordés, enfoncés. La bande affamée se rue sur nous. (C’en est fait !
Je sens sur ma poitrine un poids énorme qui l’oppresse et j'aperçois une figure grimaçante et un bras levant une hache de pierre qui va me fracasser la tête.
Avant que l'instrument de mort ne s’abatte, mon oreille perçoit un s01 nat. Le sauvage roule, je saute sur mes pieds, et au mème moment une dizaine de détonations dominent les cris inhumains des cannibales à la curée. Ceux qui nous tiennent tombent foudroyés. Chacun se dégage et frappe furieusement avec ce qu’il rencontre sous sa main. Les coups de feu partent de droite et de gauche, mesurés, à cinq secondes d’intervalle, comme d’une ligne de tirailleurs formée par des soldats d'élite. Aucun n'est perdu. Quatre à droite, quatre à gauche. Et les moricauds de recommencer leurs culbutes. Ils hésitent un instant. Notre petite troupe harassée et sanglante se reforme. Les ténèbres, qui tombent de plus en plus, sont rayées par les éclairs de la poudre. Les balles sifflent sans relâche. Nos ennemis ne peuvent rien contre cette attaque qui les décime. Ils reculent peu à peu, laissant leurs morts, dont le nombre augmente. Nous respirons un moment.
Miss Mary dans les bras de son oncle reprend peu à peu ses sens. Les dards emplumés, les lances, les haches de pierre, cessent de pleuvoir sur nous. Les dé-
fonations se succèdent régulières, implacables, mortelles. La terreur semble envahir peu à peu nos sauvages agresseurs. Cette mort qui les frappe à distance, le nombre de nos défenseurs qu'ils ignorent, la continuité des coups qui tombent sur eux sans savoir d’où ils vienment les démoralisent.
—— Cooo-mooo-hoo0-éééée ! 1...
Leur cri de ralliement retentit sous les grands arbres. Il est plaintif et ne possède plus les intonations victorieuses de tout à l'heure.
C’est le signal de la retraite, Ils disparaissent en un elin d'œil comme des oiseaux de nuit chassés par l’aurore.
L'orient commence en effet à s’éclaircir.
Le ciel prend une légère teinte bleuâtre. Les étoiles pâlissent.
Au signal de retraite des noirs répond un cri joyeux, mais poussé en pur anglais, celui-là, et par les huit hommes qui arrivent à cheval, en bon ordre, serrés, l'arme prête à faire feu.
Quel superbe peloton de cavalerie !
— Heep ! heep ! heep ! Hurrah 1...
Sous Îles tropiques, il n’y a pour ainsi dire ni aurore ni erépuscule. Le soleil s'échappe aussitôt d’un nuage d’or ei nous montre sir Edward en tête de la troupe, près de lui Crowley, puis cing bushmen, et le jeune Richard fermant la marche.
Un temps de galop les amène près de nous, Un tri. ple hourra les accueille. Mon brave Mirador s'associe à l& joie commune, il frétille de la queue et jappe avec enthousiasme.
— Alerte ! s’écrie sir Edward, qui sans quitter la selle enlève sa sœur d'une main et l’assied devant lui. Pas une seconde à perdre, gentlemen ! A cheval! Que ceux qui sont à pied montent en croupe. Ramassez vos armes. Crowley, prenez mon oncle ; sir Harwey, mon
tez derrière Richard. Alerte ! gentlemen, alerte ! il ne fait pas bon rester ici.
Le jeune marin est tout simplement admirable, Quel calme ! Quel sang-froid ! Il est pâle pourtant! Mais quel prestige il exerce sur nous tous ! Jeunes et vieux le suivraient en enfer! Il est vrai qu'il nous aide puissamment à en sortir- Où serions-nous, sans son intervention et celle de ses compagnons ?
Je cède mon cheval à Cyrille.
— Tiens, mon brave ami, monte à ma place et emmène miss Kelly. Tu l'as bien gagné.
Chacun est prêt en un clin d'œil. Tout est paré, comme disent les marins.
An campement ! Et les nobles chevaux, sans parattre se soucier de leur double fardeau, nous emportent, harassés, brisés, sanglants, vers les chariots abandonnés.
Le jour vient. L'horrible cauchemar, qui nous écrasait la poitrine depuis la veille au soir, s'enfuit sur les ailes sombres de la nuit chassée par le soleil. Les corolles des fleurs s’entr'ouvrent aux premiers baisers de l’aurore, le bourgeon semble éclater sous l'effort de la sève qui le gonfle, la feuille se dilate en buvant la goutte de rosée, le brin d'herbe se relève, un instant plié par l'in- ‘ secte qui prend son essor.
Nous prenons un bain de soleil. Nous nageons dans un infini de lumière. Quelle splendeur ! Quelles merveilles ! Quel contraste aussi !
Nos braves Anglais ne sont pas insensibles au charme de ce spectacle, que je savoure avec tout le dilettantisme d’un Parisien affamé de villégiature.
L'un d'eux me fait bientôt retomber dans la réalité.
C’est Crowley, qui depuis son empoisonnement paraît singulièrement tracassé par la solution jusqu'alors impossible d’une question physiologique fort extraordinaire,
Il vient discrètement s’en ouvrir à moi, qui à tort ou
à raison suis regardé comme un puits de science, depuis la miraculeuse découverte de la fève de Calabar.
— Mon cher savant, — vous voyez que j'ai bien :vite conquis mes grades, — expliquez-moi, je vous prie, pourquoi, depuis que j'ai bu de cette atroce infusion, préparée dans la fontaine par les noirs, je voyais la nuit dans les ténèbres presque aussi bien qu’en plein jour.
— Mais c’est tout simple. La belladone, vous le savez, possède la curieuse propriété de dilater la pupille. Or, qu'est-ce que la pupille ? une membrane contractile, un diaphragme percé d'une ouverture, qui laisse arriver à la rétine une quantité de rayons, que celle-ci enrégistre et transmet au nerf optique.
— Bien ! je comprends à peu près.
— Cette membrane, extrêmement impressionable, s'agrandit ou se rapetisse, selon que le jour est plus ou moins vif, afin de ne pas laisser passer une trop grande quantité de lumière, dont la surabondance blesserait. l'organe essentiel de la vision ; c’est, en un mot, une sorte de régulateur automatique de l’enregistrement lumineux. |
— C’est parfait, mais la belladone.…
— Attendez une minute, nous y arrivons.
— Ah ! tant mieux !
— Je vais être bref. La belladone ayant dilaté votre
pupille, le nerf optique, blessé par la trop grande quantité de rayons qui l’inondait, ne pouvait suflire à les enregistrer. D'où fatigue et trouble de la vision et impossibilité de supporter la vue du jour. Mais ce qui était un inconvénient tant que le soleil luisait devint un avantage pendant la nuit. Cette même pupille, agrandie outre mesure par la sustance vénéneuse, permettait à une bien plus grande quantité de rayons d’affluer dans votre œil... puisque l'ouverture en était quadruplée.
— J'y suis ; c'est vraiment curieux. La belladone nous a donné accidentellement la propriété qu'ont les chats de voir la nuit.
— Parfaitement, et votre comparaison est fort juste.
— C’est bien heureux que les noirs n'aient pas été au courant de cette particularité, sans quoi ils nous eussent attaqués en plein jour.
— Sans aucun doute. Et c’est cette ignorance qui nous a permis d'évoluer avec sûreté dans les ténèbres, et de déjouer avec autant de bonheur leur criminelle combinaison.
— C’est fort extraordinaire, en vérité, et je vous remercie.
Notre troupe arrive bientôt au campement que nous trouvons tel que nous l'avons laissé.
Les noirs étaient heureusement disparus; ils n’avaient tenté aucun retour offensif. C’était un grand bonheur, car ils eussent pu facilement s'emparer de nos richesses laissées, ainsi que nos chevaux, à la garde des trois blessés.
Nous retrouvons lestrois braves à leur poste. Deux montent la garde accroupis dans l’herbe. Le troisième est assis, prêt à faire feu, sur l'affût de la mitrailleuse. I] serait impossible, non moins que superflu, de peindre la joie que leur cause notre retour.
Mirador, glorieux du rôle qu’il ajoué dans le drame de la nuit, s’en va retrouver ses frères, auxquels il donne un cordial bonjour. à la façon des chiens. Il semble leur raconter ses aventures.
Les chevaux dressent l'oreille et hennissent joyeusement
Nous sommes enfin chez nous.
CAPITRE IX
Après la bataille. — Soins aux blesssé. — Appareil à fractures, su-
tures entortillées, irrigation continue. — Deux garde-malades. — Nouvel exploit de Mirador. — Coups de fusil extraordinaires. — Le flying-fox où renard-volant. — L'ornythorynque pa-
radoxal est un quadrupède à bec de canard qui pond des œufs et allaite ses petits.
Le docteur Stephenson avait raison. On ne se promène pas en Australie. Indépendamment de, : interminables surprises dont le voyage a été agrémenté, la succession des événements s'est déroulée depuis quelques jours avec une rspidité vertigineuse. En dépit des pré-
ns qui ont été prises depuis notre départ, malgré
ls smwre et l'aspect imposant des membres de la cara-
«ane, le résuliat final de l’expédition a failli être gravement compromis.
Nous sommes tous vivants, mais quelques-uns sont blessés, et nous n'avons pas même une goutte d’eau pour étancher la soif qui les dévore. Il faut au plus vite quitter ce lieu maudit et trouver une source, ou un ruisseau, dont l’implacable férocité des noirs n’a pas encore altéré la pureté.
Tom, qui est décidément infatigable, part en découverte sur un cheval frais, avec quatre bushmen armés jusqu'aux dents. Pendant ce temps, on attelle aux drays nos pauvres bêtes, qui tendent mélancoliquement leurs têtes vers la source empoisonnée, aspirant les effluves humides qui s’en exhalent, ne comprenant pas qu'on les empêche de se désaltérer après d'aussi vaillants efforts
Une nouvelle saignée est pratiquée aux précieuses ra-
cines des eucalyptus, et leur sêve bienfaisante, quoique parcimonieusement distribuée à chacun, procure un peu de soulagement.
Une scène des plus attendrissantes se passe en ce moment devant le chariot dans lequel mis Mary et sa brave Kelly vont prendre place.
Pâle encore et toute tremblante, au récent souvenir du danger terrible auquel elle a échappé comme par miracle, grâce au dévouement de tous, elle remercie, les larmes aux yeux, et avec une effusion qui vient du cœur, les braves qui ont conservé son existence au péril de la leur. Nul n’est oublié, et chacun reçoit personnellement un témoignage de touchante gratitude. Aussi tous ces hommes taillés en athlètes, à la face bronzée, à la barbe touffue, se sentent-ils remués jusqu’au fond de l'âme.
Sir Reed, le major, Edward et Richard nous serrent énergiquement la main, et tous se laissent aller à une expansion tout à fait imcompatible avec le flegme britannique. Cela n'en vaut que mieux. Chacun se presse, s'embrasse, s’étreint avec une vivacité toute française.
Mais comment se fait-il que l'état-major ne soit pas au complet. Où donc est Robarts ? Et Cyrille, qui a si crânement gagné ses éperons cette nuit ? Comment ne viennent-iis pas recevoir la légitime récompense de leur bravoure ?
La timidité qu’ils montrent ne semble pas s’ccorder avec l’entrain qu’ils ont déployé tantôt. Il parait qu'il est plus facile d'affronter les horribles cannibales du continent austral que de supporter le regard de deux jolis yeux bleus, quand même ce regard exprimerait un sentiment plus doux que la reconnaissance.
Le doigt de Crowley, étendu dans une direction opbosée à notre vue, nous montre le brave lieutenant occupé à une singulière besogne. Assis à l'ombre d’un
dray, sur un pliant de toile, il a étalé devant lui un euperbe nécessaire en cuir de Russie, dont les flacons de cristal, aux bouchons d'argent. scintillent comme des éclairs aux feux du soleil.
Après avoir soigneusement enlevé la sueur et le sang qui lui couvraient la face, il a parfumé et peigné sa fine barbe blonde, et sans même avoir fait panser la plaie de sa tête il s’est coïffé d’un nouveau casque en liége remplaçant celui qu'il a perdu. Ces préliminaires terminés, il a pris une paire de ciseaux, et nous le voyons pour le moment s'ouvrir méthodiquement les chairs, et retirer une à une toutes les pointes d'os des lances indigènes restées dans le tissu musculaire.
Quand à Cyrille, pour la dixième fois au moins et pour se donner contenance, il boutonne et reboutonne ses mollières de cuir:
Nos deux amis sentent tous les yeux braqués sur eux, et leur timidité s’en accroit.
— Que diable faites-vous donc là, mon cher Robarts ? s'écrie le major. Venez donc, et vous aussi, chasseur
N'ayant plus de corps étranger à extraire de son épi derme, le lieutenant se lève et fait un signe à Cyrille, qui, de son côté, en a enfin terminé avec ses molletières.
Tous deux s’avancent lentement, et comme si les jambes leur manquaient,.
C’est qne depuis deux jours l’un et l’autre ont conscience de ce qui se passe en eux. Cette communion d'idées, cette similitude d’impressions qui avait d’abord rapproché le gentleman de l’homme du peuple, sans que ni l’un ni l’autre s’en rendissent compte, avaient pour cause la première et inconsciente sympathie qu'ils ressentaient pour les deux jeunes filles.
Ce même sentiment les avait encore réunis à l’heure du danger. Tous deux s'étaient retrouvés près d'elles, quand l’ennemi les menaçait ! Leur sang avait coulé pour elles! Tous deux enfin avaient senti dans leur
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cœur un effroyable déchirement, quand, malgré leurs efforts, elles avaient été ertraînées par les sauvages ravisseurs.
Chacun de nous a fait son devoir ; eux ont été héroiques.
Ils sentent instinctivemen qu'ils ont fait plus que personne, sinon de fait, du moins d'intention, et il leur semble que le mobile qui les a irrésistiblement poussés est connu de tous.
La jeune miss, elle aussi, subit sans doute cette mystérieuse influence ; elle avait assisté, glacée d'horreur, à la lutte gigantesque soutenue par l'officier, elle l’avait vu tomber, elle pensa mourir. L'amour avait fait comme explosion au milieu d'une tempête. Aussi quand Robarts s’avance, elle rougit, pâlit, lui tend la main, balbutie quelques paroles de remerciement, puis fond en larmes. |
Quant à mon Beauceron, il perd littéralement la tête. Fêté par chacun il ne sait plus à qui entendre, au milieu des cordiales poignées de main qu’on lui donne et des paroles d’amitié qu'on lui prodigue de tous côtés. Il se trouve près de la jolie Irlandaise, qui le regarde avec des yeux ravis. Après avoir bredouillé je ne sais plus quels lieux communs incompréhensibles, il prend la petite main qu'on lui tend, et là, devant tout le monde, rondement, bonnement, comme avec une payse, il applique sur les joues de Kelley deux gros baisers retentissants.
C’est justice, et nul n'y trouve à redire.
À ce moment éclatent des aboiements joyeux. C’est mon brave Mirador, qui s’est glissé dans le groupe et dont l’infaillible instinct nous annonce du nouveau.
Tom et les bushmen envoyés à la recherche d'une sour-
ce arrivent ventre à terre sur leurs chevaux blancs d’écume,
Hourra ! s’écrie l’un d'eux, le Canadien Francis, en
agitant sa casqnètte de cuir; de l’eau! gentlemen, de l’eau ! -
Les voitures sont attelées, puis s'ébranlent au pas accéléré, et nos pauvres bêtes pantelantes, tirant la langue, avancent avec une rapidité que l’on n’eût osé prévoir, yu leur état de fatigue.
Une demi-heure pour aller, autant pour revenir, il n’a pas fallu plus} longtemps à nos hommes, supérieurement montés, pour trouver un cours d'eau vive. Mais, avec nos drays à l'allure pesante, dont les roues, disjointes par la sécheresse, gémissent plaintivement, en nous éraillant le tympan, c’est un véritable voyage. Trois heures durant, nos blessés, soutenus par leur seule énergie, éprouvent de nouveau les tourments endurés lors du passage du désert de pierres.
Leurs plaies, qui n’ont pu être pansées tout d’abord, commencent à s’enflammer. Les contusions prennent des tons violâtres, formés par l’extravasion du sang hors des capillaires, tandis que des solutions de continuité ouvertes dans les téguments coulent de minces filets de sérosité roussâtre:
: Nous voici enfin arrivés, après d’incroyables angoisses, à ce ruisseau, objet de nos désirs impatients. La soif étanchée, il me faut en toute hâte faire appel à mes connaissances chirurgicales et aviser au plus pressé. Quelques-uns des blessés sont en proie à une fièvre ardente compliquée de délire ; d’autres, au contraire, sont dans un état de prostration absolue, Heureusement que j'ai à ma disposition le plus précieux agent thérapeutique que la pharmacopée d'autrefois, toujours à la re” cherche de l’extravagant, n’a jamais songé à prescrire. C’est l’eau, qui remplace si avantageusement les onguents, les cataplasmes, les cérats et autres détestables substances qui recèlent tous les éléments de fermentation et de pourriture et qui transforment trop souvent un inoffensif bobo en une plaie incurable,
Me voici donc chef d’ambulance. Il me faut procéder avec ordre. J'ai cinq blessés : les trois bushmen laissés à la garde du campement lors de la délivrance des cap tifs, puis Robarts et Cyrille. Les autres n’ont que des égratignures sans conséquence. , Je fais installer une grande toile, accrochée horizontalement entre quatre ar bres à hauteur d'homme, pour empêcher le rayonnement du soleil ; au-dessous, quatre épais matelas de feuilles recouverts d'une bâche imperméable.
Mes malades installés, je procède au premier pansement. Un des hommes a les deux os de l’avant-bras gauche brisés. Le diagnostic est facile à poser : je puis sans trop de douleur pour le patient opérer la réduction, aidé de Crowley qui me sert d'aide, et installer de toutes pièces un appareil dont mon excellent maître et ami le professeur Berger serait enchanté. Le second a la cuisse percée par une lance dont la pointe disparaît tout entière dans le faisceau musculaire: Impossible de tenter l'extraction ; car cette pointe est dentelée comme une scie Il faut faire une ouverture du côté opposé, re, trouver le corps étranger, et le faire sortir. (C’est là une opération délicate pour moi qui suis bien novice. Le pauvre diable hurle et se démène, Cela se conçoit, Quant à moi, la sueur me coule par tout le corps. Enfin je puis saisir avec une petite pince le maudit fragment et l’attirer non sans peine. IL est temps, car le sang ruisselle. Quatre tours de bande, une compresse imbibée d’eau, et l'hémorragie s’arrête.
Le troisième porte à la figure une plaie hideuse. Estce un coup de couteau ou un coup de hache de pierre ? je l’ignore. La joue droite abattue retombe sur l’épaule. Les deux maxillaires sont à nu, les dents grimacent au milieu des caïllots, et la lungue pend tuméfiée. Notre pharmacie de campagne est heureusement fort bien montée. J'y trouve de longues et fines épingles, analogues à celles dont se servent les entomologistes pour piquer
les insectes. Elles vont me permettre de faire séance tenante une suture entortillée qui ne lsissera après guérison qu'une cicatrice linéaire. Permettez-moi de vous expliquer en deux mots ce que c’est qu'une sature entortillée : on prend plusieurs épingles qui doivent rester dans la plaie jusqu’à complète adhérence des chairs, et un long fil ciré. On introduit la première épingle à une des extrémités de la plaie, en l’enfonçant de dehors en dedans d’un côté, et de dedans en dehors de l’autre. On l’embrasse ensuite avec la partie moyenne du fil ciré que l'on fait entrecroiser en avant et en arrière de la pläie, en formant une série de 8 autour de l’épingle et en nombre suffisant pour la fixer. On se comporte pour la seconde comme pour la précédente, et l’on continue jusqu'à parfaite fermeture de la plaie.
Jugez des dimensions de celle de mon blessé, sachant qu’il ne fallut pas moins de onze épingles, enfoncées en pleine chair vive, d’après le procédé sus-indiqué, et qu’elles sont distantes l'une de l’autre d'environ 2 centimètres.
L'opération terminée au bout d'un quart d'heure, l'homme n’est plus reconnaissable. Il a repris sa physionomie habituelle, et de son affreuse blessure il ne reste plus qu'une ligne rouge et un peu de tuméfaction.
Quant à Cyrill: et à Robarts, c'est plus facile et moins douloureux. La peau de la tète est bien moins sensible que celle de la face ou des mains. Je dois raser les cheveux aux abords des lèvres de la plaie, qui est recousue par le même procédé.
Le plus difficile est fait. Reste à appliquer le traitement. Il est bien simple. C’est l'irrigation continue. L'eau froide est le sédatif le plus puissant contre l’inflammation, l'agent thérapeutique le plus efficace dans les cas graves, et qui est maintenant adopté par tous les chirugiens. L'eau froide a de plus l'avantage de laisser la plaie dans un repos absolu, et de la préserver de tout
pansement prématuré, ce qui est un point essentiel, puisqu'il est prouvé par l'expérience que le contact de l'air est funeste dans les premiers jours.
Je prends ensuite quatre seaux de toile que je suspends par une ficelle au-dessus de mes quatre blessés, Le cinquième peut circuler pour le moment avec son bras en écharpe. Je perce le fond de mes quatre vases d'un petit trou auquel j'adapte, en guise de tuyau, une mince tige d'eucalyptus dont j'ai enlevé la moelle avec une baguette de fusil.
Je fâis emplir ces récipients avec de l’eau prise au ruisseau, j'en règle l'écoulement, puis, après avoir dirigé sur les plaies le mince filet qui s’en échappe, je mets un homme de garde, avec mission de remplir les vases aussitôt qu’ils seront vides.
Je pense qu'après quatre jours ‘traitement, peut-être même avant, les blessés étant en voie de guérison, nous pourrons continuer le voyage.
Ce repos forcé, auquel nous condamne l'accident arrivé à nos compagnons, ne sera pas inutile aux membres de la caravane, ainsi qu'aux animaux de selle et de trait. Le campement présente un aspect animé qui fait plaisir à voir. Ici des bushmen, nettoient leurs carabines noires de poudre, d’autres fourbissent leurs armes blanches ou raccommodent leurs vêtements lacérés avec l’habileté d'industrieuses ménagères. Je croyais le soldat français seul susceptible de poser ainsi une pièce ‘“ à plat ” ou de faire une reprise “ perdue ” habilement dissimulée dans la trame du drap ; je vois avec plaisir que nos Anglais s'acquittent à merveille de ces petits détails auxquels je les pensais étrangers.
Vingt-quatre heures s'écoulent sans incident pour la -colonne expéditionnaire, et sans accidents pour les malades, Tous vont à merveille. Ils mangent, et c’est tout dire, même l’homme à la joue recousue, qui engloutit de la viande hachée dans du bouillon concentré. Je ne
suis pas partisan de la diète, surtout avec des gaillards comme ceux-là. Ils ont perdu du sang, je leur en fabrique avec tous les aliments possibles La diète n’est bonne qu’à allonger le traitement, et par conséquent à grossir les émoluments du praticien. Je ne demande pas d'autre payement qu’une bonne poignée de main, et j'ai déjà été soldé au centuple.
Mais voici deux de mes blessés auxquels cette inaction pèse. Ils devraient, en leur qualité de membres prépondérants du corps d'armée, donner l'exemple de la discipline. Pas du tout. Ils murmurent, veulent se lever et déjà courir les buissons.
Je m’'arme de toute mon autorité et je les consigne. Cyrille grogne. Robarts murmure.
— Voyons, dit mon Beauceron, c’est-y pas bientôt fini, c’te vie d’emplâtre que je mène avec ce robinet dans le cou. |
— Et moi, dit Robarts, croyez-vous que je m'amuse, by God ! Qu'on me donne du whisky, du gin, n'importe quoi, qu'on me fasse recommencer la manœuvre d’hier, mais, pour l’amour de Dieu ! B..., laissez-moi monter à cheval.
— Doucement, mes amis, patience ! vous en avez pris à votre aise, vous avez vaillamment guerroyé, mais maintenant il vous faut du calme.
— Du calme? crient-ils à l'unisson ; qu’est-ce que c'est que ça le calme ? Nous en avons, de votre calme, et à revendre encore.
— La paix, vous dis-je ! Vous êtes blessés : encore trois jours et vous ferez ce que bun vous semble. D'ici là, vous m'appartenez. D'ailleurs, mes chers amis, je vais vous envoyer des garde-malades qui vous feront patienter.
À vingt pas de ‘“ l’ambnlance ” je rencontre les deux jeunes filles qui me souhaitent un affectueux bonjour.
Miss Mary me serre la main à l'anglaise,
— Et vous, miss Kelley, dis-je à la jolie Irlandaise, ne me donnez-vous pas aussi la main ?
— Mais, monsieur...
—- Allons ! avouez que vous m'en voulez.
— Moi, monsieur ; et pourquoi ?
-— Je n’en sais trop rien, mais vous pensez peut-être que je ne guéris pas assez vite quelqu'un qui trouve aussi le temps bien long et qui s'ennuie à plein cœur.
— Àh ! monsieur, si J'osais…
— Que feriez-vous, miss ?
— Je prierais miss Mary de me permettre d'aller un moment tenir compagnie à ces rnessieurs.
— Non-seulement je t'y autorise, ma chère Kelly, mais j'allais demander à M. B... si nous pouvions sans les fatiguer aller passer quelques instants près d'eux.
— Je vous y autorise pleinement ; c’est le seul moyen de les empêcher de faire des folies.
Certain maintenant que mes prescriptions seront fidèlement observées, je rentre dans la voiture où sont mes armes. Je prends mon Lefaucheux, quatre paquets de cartouches à plomb, et quatre à balles ; — on ne sait pas ce qui peut arriver, — puis, après avoir détaché Mirador, j'appelle Tom, qui me voyant équipé en chasseur s'empresse d'en faire autant.
Depuis quelques jours, un phénomène extraordinaire s’est produit. C’est une sorte de chassé-croisé dans nos intimités, qui a pour cause des évolutions psychiques très-curieuses. Cyrille, sans cesser de m'aimer fraternellement, est maintenant complètement inféodé à Robarts. Tom éprouve toujours pour son maître le major un fanatique attachement, et je le trouve toujours sur mes talons.
Nul ne songe à s’en plaindre, car notre affection à tous, rendue plus étroite par les dangers courus en commun, n'a fat que s’accroître. Mais il s’est opéré, entre des éléments doués d’affinités primordiales, une sorte de sé-
lection qui a rendu inséparables Robarts et Cyrille, les deux géants au cœur simple et aimant, ainsi que votre serviteur et Tom, le vieux docteur sauvage, le médecin illettré, le sorcier instinctif du continent austral.
Je fais signe à Crowley, qui comprend à demi-mot, et nous partons tous trois en chasse, armés en guerre.
— Eh! messieurs, où allez-vous ? nous demande sir Reed.
— Faire des coups doubles sur les grues bleues, sir.
— Le camp est consigné, messieurs. Personne ne sort.
— Mais, sir, nous sommes en nombre.
—— Non pas, s’il vous plaît, messieurs les délinquants. Il vous faut une permission du major général, et quatre hommes d’escorte.
Nous baissons la tête comme des écoliers pris en faute. Tom essaye de sauver la situation en payant d’audace.
— Mossi, li noué, pasti, loin, derrière, li soleil.
— Tu es fou, mon vieux Tom! les noirs sont peutêtre là, à cent pas. Vous tenez à votre partie, n'est-ce pas ?
— Mais oui, sir.
— Francis, continua le sqatter en s'adressant au Canadien, accompagne ces messieurs avec trois hommes.
.— Ah ! de grand cœur, maître ! répond le brave homme. |
— Monsieur, me dit-il, je suis si heureux de pouvoir parler français avec vous ! Je crois être à Québec.
— Vous aimez donc la France ? dis-je en lui tendant la main, qui disparut tout entière dans la sienne.
— Oui, monsieur: Voyez-vous, nous sommes tous Français de cœur, là-bas.
— Eh bien ! mon cher compatriote, en chasse ; nous causerons. |
Moins d’une heure après, nous nous trouvons au milieu du paradis terrestre du chasseur. De tous côtés, des
oiseaux étranges, au plumage étincelant, lumineux comme des fusées d'artifice, s'envolent avec de grands bruissements d'ailes. Des troupeaux de kanguroos, composés de plus de trois cents individus, s’enfuient en bonds désordonnés en mettant leurs petits dans leur poche.
Des nuées de cacatois blancs s’enlèvent comme un tonnerre, des perruches tigrées volètent au-dessus de nos têtes en nous assourdissant, puis des grues bleues, des canards sauvages et, près d’un lac au bord duquel nous arrivons inopinément, des cygnes noirs et des pélicans qui s’enfuient à tire-d’aile.
Ni Crowley ni moi ne nous sommes jamais vus à pareille fête. Nous marchons tous éloignés de dix pas au plus, dans la crainte des noirs, et nous ouvrons sur la gente empluméeïun feu roulant qui a pour résultat d emplir bientôt nos carnassSières de spécimens à faire pâmer un ornithologue. Mirador ne sait plus où donner de la tête. Il va, vient, court, se trémousse, tire la langue et semble radieux. Le brave chien aimerait mieux courir un quadrupède, mais patience ! cela viendra plus tard. C’est impossible aujourd’hui, nous sommes à pied.
— Ah ! ah! mon chien, que rencontres-tu là ? Bellement, Mirador ! bellement, mon bon chien !
Le limier pousse un sourd gémissement, aspire par saccades les émanations laissées dans les graminées par le passage d’un animal inconnu. Son nez noir comme une truffe, est agité de petits mouvements, ses oreilles se dressent et s’abaissent comme pour appeler en aide le sens de l’ouiïe à celui de l’oifaction.
Il y a quelque chose, car Mirador n’est pas un novice. Il pointe en avant et va se précipiter.
— Tout beau, Mirador ! Là ! Tout beau, mon chien !
Je m'avance, intrigué, pas à pas, le doigt sur la dé-
tente,au milieu des perruches qui jacassent à tue-tête audessus de moi,
Une bouffée d'air m'arrive, imprégnée d'une odeur de fauve bien caractérisée que je reconnais à merveille, C’est celle du renard, mais plus pénétrante et comme participant de celles des animaux dits bêtes puantes, comme putois, fouines, etc.
Bien qu'il paraisse éprouver une répugnance manifeste pour ce gibier, Mirador, rivé par le devoir à cette piste vulgaire, avance sans faire de bruit.
L'animal rembuché dans un massif d’héliotropes se fait batire comme un râle, entremêle ses pistes, pique devant lui, revient, fait des randonnées qui commencent à m'exaspérer.
Mes compagnons, intrigués à leur tour, me rejoignent. Je veux en finir. |
— Pille, mon chien ! pille ! criai-je.
Le limier bondit. Nous le suivons tous, et quel n’est pas notre étonnement de le voir s'arrêter tout à coup, planté sur sur ses quatre pattes, et de l’entendre aboyer avec fureur contre un animal singulier, de la grosseur d'un gros chat, qui s’avance en sautelant comme un crapaud, et se trainant comme une chauve-souris.
Il pousse à notre vue un cri comme celui de la corneille, prend sa course, s’élance à plus de 50 mètres en volant lourdement, soutenu par des ailes sans plumes, et s'accroche à une haute branche de gommier !
Une salve de coups de fusil éclate et fait voler sans résultat le poil de son épaisse fourrure. Nos armes sont chargées à plomb, il n'y a pas de maladresse. Chacun remplace la grenaille par des chevrotines ou par une balle franche, et nous avançons, les coudes au corps, l'arme en arrêt, sous le gommier où s’est posé, la queue pendante, les griffes solidement incrustées à une branche, le quadrupède volant:
Le rusé compère ne nous attend pas. À peine sommes-nous à portée qu'il s’élance une seconde fois, en étendant désespérément ses ailes balourdes, qui sem-
blent patauger au milieu des bandes de soleil et d'om bre.
Cette seconde volée le porte à 150 mètres au moins. Mais il est manifestement fatigué ; sa course aérienne a moins de rectitude et il s’abaisse en décrivant une parabole. Il rencontre une branche flexible, s’y cramponne et se tient ferme, bien qu'elle oscille violemment,
Il est à nous maintenant.
Une détonation retentit, et l'animal, percé par la balle infaillihle du Canadien, tombe avec un bruit mat.
— Quel singulier animal! s’écrie Crowley ; voyez comme il est taillé pour le vol, et comme sa queue lui sert bien de gouvernail ! Ah ! pardieu ! il a aussi une poche sur le ventre ! Il y a deux petits dedans ! Quel nom donnez-vous à cette vermine, monsieur le savant ?
— Dame ! dis-je assez embarrassé, c’est le premier spémen que je vois. Quelques auteurs lui donnent, si je ne me trompe, le nom de galéopithèque, ce qui veut dire à peu près chat volant, en grec.
— Messieurs, dit à son tour Francis, j'ai vu cet animal dans l'Est, sur les bords de la rivière Mackenzie, près de Springton. Les colons l’appelaient Aying-fox ; seulement ; il était un tiers moins gros.
— En effet, celui-ci est énorme.
— Chers compagnons, dit sans préambule Crowley, l’homme à l'estomac complaisant, l’histoire naturelle est une étude intéressante ; la chasse, une noble passion, Mais pourquoi étudions-nous ? pourquoi chassonsnous ?
— Mais pour le plaisir que procure l’étude, et pour.
— Oui, je sais ce que vous allez me répondre. Moi, je suis moins platonique.… L'étude sert à classer les espèces en bonnes et en mauvaises, et la chasse est un moyen hygiénique d’exciter l'appétit tout en fournissant celui de le satisfaire.
— Mon cher, vous êtes le premier sophiste du continent, et vous élevez, comme les anciens, le paradoxe à la hauteur d’une institution philosophique.
— Mes paradoxes sont ceux d’un affamé ; mes sophismes ceux d’un gourmand. J'ai faim !,
— Mangeons.
— Bravo ! Où et quand ?
— Ici, et maintenant. Voici un ruisseau, des perruches qui vont, dans quelques minutes, rôtir pour la plus grande joie de notre palais, et un tapis vert pour dresser la table.
Aussitôt dit, aussitôt fait. le feu flambe, le gibier cuit en crépitant, et peu après les mâchoires fonctionnent avec un merveilleux entrain.
Un déjeuner de chasse, en Beauce, empiète généralement fort avant sur l'après-midi. Les anecdotes, le champagne, le café, et surtout la présence de gracieuses et intrépides chasseresses, font souvent oublier aux Nemrods parisiens la seconde partie de ces divertissements faciles.
Aux antipodes, c’est autre chose. Le rôti est absorbé avec une incroyable célérité. L'eau du ruisseau qui babille entre les plantes aquatiques, émaillées de fleurs incomparables, ne trouble en aucune façon les cerveaux. Le repas se termine par un excellent cigare que nous savourons avec délices. ‘
Malgré l’innocuité absolue du liquide que nous avons ingéré, une douce torpeur nous envahit et chacun suit d’un œil vague et somnolent les spirales bleuâtres de la fumée qui s'envole. ;
Le Canadien Francis termine l'absorption de ses larges bouchées. Il a déjeuné son arme entre les jambes, une vieille habitude de coureur des bois. Il ferme son large bowie-knife, dont la lame retombe avec un bruit sec.
Avant qu'aucun de nous ait pu se rendre compte de ce qu'il va faire, nous le voyons tout à coup sursauter, et là
d’aplomb sur ses deux longues jambes en équerre, la carabine à l'épaule, envoyer à 25 mètres un coup de feu dans la berge du ruisseau.
Cette série d'évolutions a été accomplie en dix secondes.
— Il y est! Je le tiens ! Le coquin ! Il ne m'échappera pas, cette fois ! s’écrie Francis radieux.
— Qui ? Qu'avez-vous tué ? Est-ce un noir ?
Et tous, l’arme en arrêt, nous nous pressons coude à coude, pour faire face à un péril dont l’imminence première nous semble pourtant conjurée par l'acte aussi rapide qu'imprévu du Canadien.
— Monsieur BX%%, s’écrie le brave homme, je l’ai tué ; c'est pour vous !
— Mais qui ?
— L'ornithorynque !
— Vous avez tué un ornithorynque ?
— J'en suis sûr. Voyez la traînée de sang que la wermine laisse après elle.
On aperçoit effectivement une large plaque rouge qui teint les eaux du ruisseau du fond duquel s’échappent quelques bulles d'air,
— Attendez, il va remonter tout seul. Il est à nous, j'en réponds.
Le chasseur ne se trompe pas. Une demi-minute s’écoule et nous voyons émerger, le ventre en l'air, le plus singulier animal de la création.
La balle l'a traversé de part en part. C’est un coup merveilleux, dont on félicite l’adroit tireur.
Bien que connaissant théoriquement la structure et l’anatomie extraordinaire de ce gibier, je suis bien aise dé l’examiner à loisir. Mes compagnons partagent aussi cette curiosité, car, sauf le Canadien et le vieil Australien, nul parmi nous ne l’a jamais vu.
Chacun le tourne, le retourne, en tous sens,. renchéris». sant à l'envie en VERNON d’étonnement, presque de stupéfaction.
Figurez-vous un corps allongé, aplati, long d’à peu près 60 centimètres, y compris la queue qui en mesure 15 environ ; le tout est couvert de poils longs et rudes comme les soies du sanglier, mais clair-semés et couchés sur une fourrure brun rougeûtre, douce et soyeuse, analogue à celle de la loutre. Ce corps est porté sur quatre pattes courtaudes et un peu torses, terminées chacune par un pied palmé, comme celui du canard. Quand à sa tête, c’est bien le comble du baroque.
Surmontée de deux petites oreilles pointues, qu’accompagnent deux petits yeux vifs, noirs et ronds, elle se termine bizarrement par un bec.de canard gris noir, à l’extrémité duquel s'ouvrent les narines.
Le premier rapport qui fut fait en Europe sur ce quadrupède extravagant souleva un tolle général parmi les savants de toutes les facultés de tous les pays. La mention de son existence paraissait une mystification à l’adresse des doctes académiciens chargés de savoir toutes choses et bien d’autres encore. Quel était cet intrus ? De quel droit lui qui n'avait même pas d'état civil venait-il tenter de bouleverser les classifications ? Il arrivait en retard. Tant pis pour lui! toutes les places étaient prises.
D'ailleurs, où le loger ? Comment le nommer ? Pouvait-on le placer parmi les oiseaux ? Mais il ne vole pas ! Mais il a quatre pattes pour courir et nager !+ Mais il porte des mamelles pour allaiter ses petits !.. Parmi les quadrupèdes ? Mais ses pieds de palmipède et son bec de canard ! Enfin, pour compléter la plaisanterie, il pond des œufs !.
La ds ne preaalt pas d’un millimètre par séance. Le monde entier glosait les pauvres savants, qui sentaient leurs lunettes s’obscurcir de plus en plus. Les abat-jour verts trépidaient avec des bruits inquiétants, les cheveux des perruques se hérissaient, les cerveaux se congestionnaient.
| oi.
Désespérant enfin de la solution ardue de ce problème écrasant, les savants, mis d'accord une seule fois par leur mutuelle ignorance, conclurent unanimement que l'animal australien n'existait pas.
Ce qui se passait sur l’autre hémisphère importait peu à l'ornythorynque. Il continua à pondre régulièrement ses œufs et à allaiter tendrement sa progéniture, coulant paisiblement d’heureux jours sur les bords embaumés du Morrumbidge et du Murray.
Si la décision des doctes assemblées ne troubla pas l’azur de ses jours et la sérénité de ses nuits, les colons anglais, furieux d’avoir été traités d'imposteurs, et justement indignés de l’affront fait à un des habitants de leur patrie d'adoption, voulurent confondre les sceptiques ignorants. Ce fut chose facile, et un beau jour l’Europe savante, attentive et stupéfiée, apprit que deux squatters étaient débarqués à Glascow, porteurs de six spécimens parfaitement conservés de l'animal auquel on refusait même l'existence.
Chacun voulut les voir. Une réaction rapide s’opéra en leur faveur. Les têtes couronnées s’en émurent. Les académiciens, honteux et confus, se rendirent à l’évidence. Il fallut s’exécuter et enregistrer, immatriculer, cataloguer cette élucubration facétieuse de l’Isis australienne. ;
Avec un peu de bonne volonté, on finit par lui trouver une petite place. La classification l’'échappa belle. Depuis cette époque mémorable, l’ornythorynque se tient modestement entre les mammifères et les vertébrés ovipares, auxquels il sert en quelque sorte de trait d’union. “ Natura non fecit saltum, ” vieil adage toujours vrai, et dont l'organisme mixte de cet être phénomène prouve une fois de plus l’infaillibilité.
Mais voyez encore combien sont inconstantes les destinées d’ici-bas. Ces mêmes naturalistes, confus d’avoir poussé la cruauté jusqu'à dénier l'existence à l'animal à
bec de canard, ne purent mettre un frein à leur libéralité, quand le remords eut touché leurs cœurs de son doigt vengeur.
Ils firent pour l’intrus de la veille, pour celui qu’on appelait une défaillance de la nature, un monstre enfin, ils firent les frais d’un logement à part. On créa dans les classifications un groupe pour lui tout seul : celui des monotrèmes !.. Et voici comment : l’ordre des marsupiaux— c’est-à-dire animaux qui ont une poche abdominale, avec gestation double-- se compose d'êtres pourvus d'organes spéciaux pour chacun des actes physiologiques indispensables à l'existence. Il n’en est pas de même pour l’ornythorynque paradoxal. Ses viscères sont ceux d’un oiseau ; aussi la ponte et le reste s’opèrent-ils par une ouverture unique. La paternelle sollicitude des bons académiciens, qui ne voulurent rien faire à demi, lui a donné comme nom de famille celui de monotrème, venant de deux mots grecs, monos, seul, et tréma, pertuis.
Cette appellation me semble d’ailleurs parfaitement justifiée, messieurs et chers amis, par la conformation de celui que maître Francis vient d’abattre si à propos pour me procurer le plaisir de cette petite digression scientifique.
C’est en devisant ainsi joyeusement que nous revenons porteurs d’un superbe butin, qui, vous ouvez m'en croire, est le bienvenu, car depuis trois jours la troupe entière n'avait mangé que des viandes conservées.
Je craignais qu’en apprenant nos exploits mon pauvre Cyrille, retenu par sa blessure, ne donnât à tous les diables la balafre faite par la hache de pierre. Pas du tout. Le gaillard est rayonnant. Il est calme, souriant, et ne regrette en aucune façon de n'avoir pas fait le coup de feu. Il semble bénir sa blessure qui lui a pro curé un agréable tête-à-tête avec la gentille Kelly. Allons ! mon brave, c’est parfait, attendons la fin de l’expé-
dition, et alors tout cela pourra se terminer, comme dans les romans. |
Quant à moi, après avoir soigneusement nettoyé mon fusil, soin dont je décharge volontiers mon factotum pour aujourd’hui, je me mets en devoir de dépouiller soigneusement mon ornythorynque. Je me suis muni d’une ample provision de savon arsenical qui m’assure de la parfaite conservation de la peau. Je vais l’'empailler, en tàchant de lui donner une attitude en rapport avec la réalité. Je veux le rapporter en Europe ; il fera très-bien dans ma grande armoire vitrée de naturaliste chasseur, près de mon râtelier d'armes.