‹ A travers l'Australie [microforme]Chapitre 25 sur 33 · CHAPITRE X · texte numérisé non relu

CHAPITRE X

Passage du tropique.— Invasion de rats.— Le désert de sables. — Disette d’eau.— Epizootie. Irréparables malheurs.— Il faut abandonner quatre chariots.— Ophthalmies.— L'arbre à fièvre.— Terribles conséquences d’un coup de soleil.

—- Vingt-trois degrés et demi de latitude sud et cent trente-cinq de longitude est, dit le major qui venait de faire le point. Messieurs, nous traversons le tropique du ‘Capricorne,

— Merci, major, dit en s’étirant Crowley allongé sous la toile carrée, accrochée par les coins à quatre grands arbres ‘“ sans ombre ” ; le chronomètre, d’accord avec le soleil, nous dit qu’il est midi, n'est-ce pas ? nous avons marché depuis trois heures du matin ; cela fait environ sept ou huit lieues de France de parcourues.

— Parfaitement, répond le vieil officier ; nous allons séjourner ici jusqu’à demain. Dieu merci ! depuis notre dernière et terrible échauffourée, nous avons singuliè-

rement diminué la distance qui nous sépare de notre but.

— Et sans encombre, heureusement.

— Sauf vot respect, mon lieutenant, dit Cyrille toujours formaliste au point de vue de la hiérarchie militaire m'est avis que si on rencontrait tous les jours des négros qui voulent nous mettre à la broche, ou qui nous entaillent la face avec leurs outils en pierre, ça manquerait d'agrément.

— Je partage pleinement votre opinion, mon cher chasseur, et je frissonne encore au souvenir de la bataille

avec les négros, comme vous les appelez. By God ! il était temps !

— Pauv’ diables ! faut-y que ! monde soye ennemi de son corps, pour jouer des tours pareils à des gens comme nous, quin’ voudrions jamais seulement faire de mal à. une mouche.

— ÂAh ! oui, c'est vrai, vous êtes philanthropes, vous. autres Français. Mon bon ani, quand on fait des omelettes, il faut casser des œufs ; si on veut coloniser, on ne doit reculer devant aucun moyen. Il vaut mieux tuer les démons noirs qui veulent empêcher l'entrée de ce paradis que d’être tué par eux.

— Philanthrope ! gœromrmela mon compagnon ; qué qu’ ça peut ben vouloir dire ? Vous dites que j'suis un philanthrope, mon officier ?

— Eh ! oui, répliqua en souriant l'enseigne ; vous hésitez à châtier une bonne fois, et d’une façon exemplaire, les Arabes qui empêchent votre colonie d'Algérie d’être aussi prospère qu'elle devrait être. Les Canaques en Calédonie, vous dévorent de temps à autre une escouade de soldats de marine, et vous vous contentez, pour toutes représailles, de faire passer devant un conseil de guerre les drôles qui ont encore le ventre plein des restes de vos : nationaux.

— Minute, mon lieutenant ! j'aimerais mieux que le: pain m'étouffe, si le grain qui le produit devait être arrosé avec le sang de mon semblable.

— Mon brave, je vous estime assez pour ne pas vous regarder comme l’égal des brutes déguisées en squelettes qui vous ont fait, ainsi qu'à notre ami Robarts, une si jolie incision au cuir chevelu. Plus animaux qu’'humains, ils sont bons à supprimer, puisqu'ils sont nuisibles.

— Dans tout ça, y a du pour et du contre. Si tous ces gens-là n'avaient pas faim, ben sûr qu'y ne penseraient pas à arrêter les voyageurs paisibles.

— C'est justement ce que je m'évertue à vous prouver Vous n'avez pas la prétention de donuer des morceaux de sucre aux tigres du Bengale pour les apprivoiser ; non,

m'est-ce pas ? vous leur envoyez un lingot de plomb au défaut de l'épaule, puis vous êtes tranquille. Or, puisque les naturels de ce pays sont les seuls animaux féroces, il faut se conduire avec eux de la mime façon.

— Eh ben ! non, j'aime mieux être philanthrope, termine Cyrille tout pensif.

— Vous avez raison, mon cher, intervint Robarts ; gràce aux soins de notre ami, nous sommes maintenant sur pied, nos plaies sont guéries, nous avons parcouru 300 kilomètres depuis ce jour néfaste qui a failli être notre dernier ; une semaine encore et nous aurons accompli notre voyage. Oublions ce cauchemar, et pardonnons aux malheureux plus ignorants, hélas ! que coupables.

Crowley personnifiait admirablement ces philanthropes anglais qui empêchent la traite des noirs et favorisent l’'émigration des coolies chinois ; qui, membres de la Société contre l’abus de l'alcool et du tabac, exportent en quantités colossales les liqueurs fortes et l’opium ; qui enfin, opposés en Europe à la peine de mort et demandant l'amélioration du sort des prisonniers, traquent sans trêve ni merci les aborigènes de toutes leurs colonies.

Cyrille, généreux sans calcul, brave par instinct, bon par nature, faisait le bien sans réfléchir, comme un terreneuve dont la fonction essentielle est d'opérer des sauvetages. |

C'était le prototype inculte du vrai Français, avec une saveur prononcée de terroir beauceron.

Le gentleman était un patriote anglais, aimant son pays jusqu’au fanatisme, mais limitant son amour là où ne flottait pas l’Union-Jack,

Le Français étendait inconsciemment et sans distinction cet amour à tous les êtres qui habitent le globe.

La conversation tomba, et chacun sentit peu à peu une

douce torpeur l’envahir. Il régnait une température de haut-fourneau sous les arbres au feuillage gris poussière.

Les sentinelles, appuyées sur leurs sniders, luttaient contre le sommeil. Chacun de nous s’endormit bientôt à l'ombre de la banne, ou sous les bâches des drays.

Une heure s'était à peine écoulée que les chiens se mirent tout à coup à pousser des hurlement{s lugubres, entremêlés d'aboiements brefs et comme strangulés, indiquant l'approche d’un péril inconnu.

Allons-nous avoir à repousser une nouvelle dique des noirs ? Le système colonisateur de Crowley prévaudra-t-il, et Cyrille, bien à contre-cœur, sera-t-il forcé de s’escrimer contre les féroces bimanes ?

Mais qu'ont donc mes braves chiens ? ils sont comme enragés. Quelle infernale musique ! Tout beau, Bricot ! Silence, Mirador ! Bellement, Bavaude ! Là, mes chiens, là ! Allons, voilà encore une fois les laisses cassées, et toute la troupe hurlante se précipite, le nez au vent et la queue en trompette comme dans un débuther. Si ce sont les noirs, les pauvres animaux sont perdus ! il me faudrait des chaînes d’acier, mais les bazars de Melbourne sont loin.

Nous nous groupons en un clin d'œilautour des chariots

j stratéciquement di és orme | toujours stratégiquement disposés en forme de croix de Saint-André. L’œil aux aguets, l'oreille tendue et le doigt sur la détente, nous sommes prêts à repousser le mystérieux ennemi.

Dix minutes s’'écoulent. Les aboiements, qui commençaient à se perdre dans le lointain, se changent bientôt en cris de douleur, et nous voyons revenir, plus vite encore qu'ils ne sont partis, mes délinquants ensanglantés, l'oreille déchirée, et piaillant comme si le fouet leur sanglait impitoyablement les flancs.

Ils se fourrent littéralement entre nos jambes et semblent implorer avec leur pardon ure protection aussi rapide qu'efficace, Nous n’avons pas même le temps d’ex-

aminer leurs plaies qui se bornent d’ailleurs à quelques égratignures. L'ennemi est là! La verdure disparaît sous une couche grouillante de quadrupèdes de petite taille qui s'étend à perte de vue, en bataillons serrés. 1H. y en a partout. Ils escaladent les arbres, glissent le long des branches, font plier les rameaux des buissons, se poussent, se heurtent, se culbutent et avancent en produisant ce bruit particulier aux invasions de sauterelles.

Ce sont des rats ! D’où sortent-ils ? Quelle course mystérieuse amène cette colossale migration de rongeurs ? Par quelle fatalité nous trouvons-nous sur le passage de

la colonne.

Le problème est insoluble quant à présent. Le temps

passe. Nos provisions, nos bêtes de selle et de trait, nous-mêmes, courons un réel danger. Il serait épouvantable d’être dévorés miette à miette par ces maudits ani maux, que leur goût pour la chair rend horriblement f6roces. Des rats, direz-vous, quand on est nombreux et bien armés, ne doivent pas être à redouter. Sans doute s’il n’y en avait que quelques centaines ; mais quand le front de la colonne s'étend sur une largeur de 5 ou 600 mètres,et que le nombre des individus peut se chiffrer par centaines de mille, il n’y a qu’une fuite rapide qui puisse faire éviter leurs incisives.

On a vu des troupeaux de moutons, et même des bœufs isolés, surpris par des invasions de rats, dévorés en quelques minutes, et ne laisser au bout de ce temps qu'un squelette à faire honneur à un préparateur d’anatomie. .

Les jeunes filles s'enferment rapidement dans leur forteresse roulante, et nous commençons un feu serré sur les premiers rangs. Peine perdue. Nos armes chargées à balle ne font que de rares victimes, aussitôt dévoréés d’ailleurs par leurs congénères. Nous n'avons même pas le temps de recharger. Ils nous envahissent de toutes parts, grimpent le long de nos jambes, escaladent les voitures dont ils rongent les bâches et les courroies., Leur

contact répugnant nous écœure. Nos bottes les écrasent, pendant que les chiens, revenus de leur stupeur première, distribuent de droite et de gauche des coups de dents formidables. Ce que nous avons redouté tout d'abord arrive bientôt. Les chevaux, épouvantés par l'approche de cette marée envahissante, renâclent, ruent des quatre pieds et s'enfuient après avoir brisé leurs entraves.

Nous sautons tantôt sur un pied, tantôt sur l’autre, aplatissant sous nos talons ferrés les vermines que martèlent aussi les lourdes crosses de nos rifles.

La besogne est écrasante, et nous ne pouvons indéfiniment battre la semelle sur le dos des rongeurs dont le nombre augmente. La fatigue commence à nous accabler tous, de cuisantes morsures nous endolorissent les jambes ; il faut aviser, sans quoi nous sommes per-

dus.

Ah ! voilà Francis, l’homme aux expédients. Que va-

t-il faire ? Il porte sur sa robuste épaule un tonnelet de la contenance d’une quarantaine de litres, et accourt au plus épais.

— Hardi! gentlemen, frappez ferme ! Déblayez un peu la route, je me charge du reste !

Chacun redouble d’ardeur et le brave garçon, après avoir fait sauter la bonde, parcourt au pas de course la place libre en versant par l'orificé béant des flots de notre meilleur whisky.

— Bravo ! ‘Francis ! nous avons compris !

Il arrose de la sorte les herbes couvrant le sol sur un espace d’une vingtaine de mètres. L'atmosphère s’imprègne aussitôt de buées alcooliques.

— Maitre, dit-il à sir Reed, allumez vous-même le punch, car, pour moi, je suis tellement imbibé que je craindrais de flamber comme une étoupe.

Il est grand temps, car les gros bataillons arrivent à la rescousse au moment où le squatter, après avoir enflammé un lambeau de toile goudronnée, le jette sur le sol. Ah ! parbleu ! le réjouissant spectacle !

Pschhht ’.… les herbes s'enflamment en un clin d'œil. Les tiges vertes grésillent, les rats surpris veulent rebrousser chemin ; impossible. Les premiers, poussés par derrière, roulent dans l’invisible brasier que les rayons du soleil de midi empêchent d’apercevoir.

Ils cabriolent et lancent des cris aigus comme quand les crocs d’un bull leur étreignent les flancs. Leur poil grille, une insupportable odeur de roussi se répand dans l'air, ils se tordent convulsivement, gonflent et éclatent comme des pommes cuites au foyer ardent.

Cet instant de répit n’est pas suffisant.

Faute d’aliment va s’éteiridre le feu d'ailleurs en partie étouffé par les cadavres qui jonchent la terre noircie et fumante.

— En arrière, gentlemen, àmoi! crie de nouveau la voix de l’artificier Francis.

Et, confiants dans l'expérience du brave garçon, nous opérons une rapide retraite qui nous conduit jusqu'aux chariots, notre dernier refuge.

Deux petits barils doublés et cerclés de cuivre ont été ouverts pendant que le whisky accomplissait son œuvre. Chacun de nos bushinen met à la hâte dans sa casquette de cuir deux ou trois poignées de l'excellente poudre anglaise qu'ils renferment, et, répétant rapidement la manœuvre précédemment opérée par le Canadien avec l'alcool, ils la sèment au péril de leurs jours à quelques pieds à peine du point encore enflammé où cuisent les cadavres des mécréants. La besogne est achevée en quelques secondes, sans encombre, heureusement.

— Pour cette fois, c'est fini de rire, dit Cyrille

Nous sommes tous groupés en attendant l’inflammation. La poudre, répandue au hasard en quantités inégales, s’enflamme, probablement au contact d’une étincelle, Au lieu de s'opérer simultanément sur tout l’espace parsemé de la matière explosible, la déflagration

gagne de proche en proche, par de légères traînées re.

liant entre elles de vastes surfaces qui en sont couvertes. Le sol flamboie capricieusement de tous côtés, de petits nuages blancs s’échappent de la terre, et nos ennemis, affolés, ahuris, ne sachant où donner de la tête, tombent an milieu des flammes qu’ils viennent d'éviter. Le désarroi se met dans leurs rangs, et, comprenant qu'ils ne parviendront pas à franchir la barrière qui s'oppose à leur passage, ils prennent enfin le salutaire parti d’obliquer sur notre gauche.

Nous l’'échappous belle pour cette fois encore.

La migration des rats est finie ; quelque écloppés sortent des herbes encore fumantes et tâchent de rattraper la colonne. Mais les chiens, rendus furieux par leurs plaies, ne font qu'un coup de dent de cette arrière-garde.

Nous pouvons alors examiner à loisir ces vilaines bêtes qui ont failli nous dévorer tout vifs. Le rat australien est à peu près de la même grosseur que son congénère des égouts de Paris, dont il diffère d’ailleurs à tous les points de vue. Moustachu comme un vieux grognard, haut monté sur les pieds de derrière, il ressemble au kanguroo tant pour les allures que pour la conformation. Comme lui, il ne trotte jamais que sur deux pattes, et renferme ses petits dans la poche qu'il porte sur le ventre. Alourdies par leur précieux fardeau, bon nombre de femelles, qui avaient trouvé la mort au milieu des flammes, servent de sujet à notre curiosité de naturalistes.

Mais un grave sujet de préoccupation vint nous arracher à notre dissertation scientifique, quelque intéressante qu’elle fût.

Un mot de Cyrille nous rappela au sentiment de la réalité : |

— Et les chevaux ?

Cyri!'e a raison : si la folle panique de nos bêtes ne s’est pas calmée, elles doivent être loin. Il faut au plus

vite se mettre en quête et ramener les fugitifs. Six hommes restent à la garde des drays, et les autres partent par groupe de trois dans des directions opposées.

Un hennissement joyeux frappe tout à coup nos oreilles, et nous apercevons à deux cents pas à peine, pénétrant dans la clairière, Ali, le magnifique pur-sang du major. , Le bel animal, familier comme un chien, s’avance doucement vers nous en caracolani gentiment comme un cheval présenté en liberté dans un cirque. Il allonge sa tête fine, bondit, piétine sur place, avance, recule, tourne autour de nous sans pourtant vouloir se laisser prendre.

Nous n'avons pas de temps à perdre : il nous faut ce cheval le plus vite possible, Quand il sera en notre pouvoir, il nous sera facile de nous emparer des autres.

— Mossi, dit Tom en revenant sur ses pas, moi prendre master Ali.

— Va, répond son maître, mais fais vite !

— Oui ; mais moi vouli prendre qué chose dans dray.

Et, pènétrant dans le char aux provisions, le noir en ressort après une minute et s’avance vers le cheval devenu tout à coup immobile. Tom, toujours vêtu de son inséparable chemise rouge, marche lentement, le bras étendu et tenant au bout de sa griffe noire quelque chose de blanc. Ali, reconnaissant son vieux camarade, tend vers lui sa tête intelligente, approche à son tour pas à pas, posément, entr'ouvre doucement la bouche et croque avec sensualité la substance miraculeuse.

Sans dire un mot, Tom en prend un second morceau, le casse en deux, en mange la moitié et revient à reculons en répétant sa manœuvre. Le cheval mis en goût s’avance. De pas en pas, de morceau en morceau, l’homme et l’animal sont bientôt au milieu de nous. Le noir monologue :

— Pour master Ali ; — pour Tom.

—— Pour vous, beau master cheval ; — pour toi, bon Tom à major.

Le phénomène s'explique. Tom aime le sucre, le pursang aussi. Chaque matin au pansage il avait l'habitude de partager avec lui la petite friandise qu'il dérobait avec la subtilité d’un quadrumane.

Cajolé, choyé, embrassé même, Ali se laisse seller et brider de fort bonne grâce.

Cyrille, dont les lauriers du Canadien excitent l’émulation, demande la faveur de se mettre à la recherche des bêtes de selle et de trait.

— J'ai mon plan, dit-il, et un fameux.

— Allez donc, dit le major, et faites pour le mieux.

Il porte en bandoulière sa trompe de chasse, caresse l'encolure de sa monture, sifHe les chiens, et le voilà d’aplomb sur l’échine solide du pur-sang, qui s'élance au galop dans la forêt.

Une heure s’est à peine écoulée que des hourras joyeux et entremèêlés de hennissements nous font sursauter. Les douze hommes envoyés en ‘découverte reviennent au petit trot, montés à cru sur chacun un cheval et en tenant un autre en main ; meinherr Schæffer, Francis, Cyrille sont en tête de l’escadron. Ce retour inespéré tient du prodige.

— En voici toujours vingt-cinq, crie mon gaillard aussitôt arrivé à portée de la voie.

— Mais comment diable vous y êtes-vous pris ? demande Robarts radieux.

— C’est ben simple, allez ! Mais sans Francis rien ne marchait, c’est moi qui vous le dis.

— Vous me flattez, reprend le géant canadien ; c’est vous qui avez eu l’idée.

— Mais quelle idée ?

— Eh ben ! voilà. Je me suis dit comme ça que, puisque nos bêtes de selle ont chassé, elles devaient connaitre la fanfare et s’y rallier comme nos chevaux de guerre

aux clairons dont ils connaissaient si bien les sonneries. Ça n’a pas manqué. Aussitôt qu’ils ont entendu la musique, voilà le cheval de M. Robarts, puis celui de M. Richard, puis trois ou quatre autres qui s’en viennent caracoler à ma suite.

— Li pas bête ! dit Tom en riant jusqu'aux oreilles.

Une énorme claque d'amitié tombe sur l'épaule du vieux singe radieux.

— Mais une chose rie tracassait, continua Cyrille. Je ne savais pas où conduire le peloton et j'étais bien embarrassé. Tout à coup, pan ! pan ! pan ! trois coups de feu répondent à ma trompe. Je me dirige vers l'endroit d’où ils partent, et qu'est-ce que je vois ? le camarade Francis, avec Ben et Dick, tous trois un lasso à la main. “ Compris ! ” que j'me dis. Je ralentis, et, crac ! en passant près d'eux, voilà trois nœuds coulants qui tombent sur trois chevaux, et mes lurons sur leur dos en un temps de voltige ! Du moment que nous étions quatre de montés, le reste a marché tout seul. Et voilà.

— Mes enfants, demanda sir Reed, c’est très-bien d’avoir ramené vingt-cinq chevaux ; mais quand pensezvous rattraper ceux qui nous manquent ?

— Soyez sans inquiétude, maître ; ils reviendront cette nuit, maintenant que leurs camarades sont en notre pouvoir.

Le Canadien disait vrai ; le soleil était à peine couché depuis deux heures que du milieu des bois des hennissements répondirent à ceux qui venaient du campement, et quand le lendemain la troupe se mit en marche aucun des animaux ne manquait à l’appel.

Nous avons jusqu'alors triomphé de toutes les difficultés qui menaçaient d’allonger notre voyage, et échappé aux périls qui pouvaient en compromettre le succès. Notre arrivée au pays des Nga-ko-Tko n’est plus qu'une question d'heures, et si comme nous sommes en droit de l'espérer, la réussite couronne l’entreprise, chacun de

nous pourra se vanter d’avoir accompli un véritable tour de force. |

Et pourtant l'approche de ce moment solennel fait éprouver une sorte d'angoisse vague, que l’on subit in-consciemment, et contre laquelle il est impossible de réagir,

On est nerveux, impatient, et si nul n’est blasé sur les: merveilles chaque jour renouvelées, l'espoir et l’appréhension que ressentent tous les cœurs, empêchent de savourer comme jadis ce spectacle toujours aussi étrange: que varié.

Après les solitudes de gazons, les déserts de pierre, les forêts de fleurs capricieusement parsemées d’arbres extraordinaires, nous tombons tout à coup en plein midi, par une chaleur de plus en plus accablante, devant une immense plaine nue comme la main, calcinée comme les déserts éthiopiens et comme eux chauffée à blanc par un soleil implacable.

La vue de ce terrain désolé n’est pas faite pour égayer. Aussi les cris joyeux qui saluaient chaque halte sont remplacés par un morne silence, auquel semblent s'associer les animaux dont les aboiements et les hennissements se mêlaient naguère à l'explosion de la joie des hommes.

Les lunettes interrogent anxieusement l’espace sans découvrir autre chose que le sable... À peine si l’horizon, entrevu grâce à la portée des excellents instruments d’op-. tique, est-il ourié de quelques monticules aussi nus d’ailleurs que l’immense champ de poussière.

Mais nos bushmen ne sont pas des enfants ; il n’est pas besoin d’encouragements banals pour les engager à faire leur devoir. Ils sont forts et dévoués. Ils accompliront sans faiblir tout ce dont l'énergie humaine est susceptible. Quant à miss Mary et à la fidèle Kelly, leur calme et leur vaillance ne contribuent pas peu à maintenir le courage de la troupe, dont l'esprit est toujours excellent,

malgré cet instant d'angoisse qui n’est pas de la défaildance.

— Mes enfants, dit sir Reed, vos fatigues vont bientôt finir. Vousavez bravement fait votre devoir, en Anglais loyaux et en fidèles serviteurs ; encore quelques jours d’abnégation, et vos efforts seront récompensés. J’ignore comme vous l'étendue de ce désert que nous allons traverser. J’ignore quels sont les périls qui peuvent nous menacer, mais ma foi en vous me donne l'espoir certain d'en triompher. Courage, mes amis ! en avant pour l'honneur de notre pays ! Hourra pour l'Angleterre. — Heep ! Heep ! Hurrah ! England for ever ! |! s’écrient les colons électrisés.

Allons ! tout va bien, la mauvaise impression est dissipée, l'après-midi est employée à emmagasiner la provision d’eau, à graisser les roues des chariots, à mettre tout en état et à se préparer à faire cette traversée qui, selon toute probabilité. sera courte, mais rude.

La nuit venue, nous pénétrons dans la fournaise dont nulle brise ne vient rafraîchir l’étouffante température. Le sol manque de consistance, le pied enfonce dans le sable brûlant, les chevaux tirent à plein collier, la troupe silencieuse marche à la lueur des étoiles. L'impalpable poussière qui pénètre dans les yeux, le nez et les poumons rend la marche fort pénible, et, le besoin d'air se faisant de plus en plus impérieux, chaque inspiration devient bientôt un véritable supplice. Aussi, de la tête à la queue de la colonne, un concert non interrompu d’éternuements et de toussements se fait-il entendre jusqu’à l'aurore.

L'horizon s’enflamme tout à coup, et le disque du s0leil tropical apparaît entouré de sa terrible chevelure de rayons.

Harassé, moulu, trempé de sueur, les mains, la barbe et le visage remplis de poudre couleur de brique, chacun s'arrête au cri de halte. Il est temps. Malgré les nom-

breuses accolades données aux bidons, tous les gosiers sont secs comme des étuis de fer-blanc. Quelques gorgées de thé bouillant font merveille et apaisent, pour un moment, la soif ardente que rien n’a pu calmer pendant les heures de marche.

Aussi loin que la vue peut s'étendre, la plaine conserve sa désespérante et morne uniformité. Quelques vapeurs bleuâtres, que l’on pourrait prendre pour des montagnes, s’évanouissent bientôt absorbées par le soleil.

Allons, courage ! il faut repartir ; on ne s'arrêtera que quand il sera matériellement impossible d'avancer. (Gagnons à tout prix du terrain. Et chacun, sans proférer une plainte, reprend son rang et marche hardiment, tenant par la bride son cheval épuisé, qu'il s’agit de ménager.

La solitude n’est troublée que par quelques casoars se levant effarés de dessus leurs nids pleins d'œufs énormes, et s'enfuyant le cou tendu en allongeant leurs pattes démesurées, avec la vitesse d’un cheval de course.

Le sable couleur d’ocre rouge est brûlant ; il nous semble marcher sur des plaques de cuivre chauffées. De curieux effets de mirage frappent nos yeux éblouis, larmoyants, remplis de poussière, dont les paupières rougies et tuméfées clignotent comme piquées par des milliers d’épingles. De redoutables symptômes d’ophthalmie se manifestent rapidement. Il est à l'unanimité décidé qu’on avancera coûte que coûte, car la halte est aussi insupportable que la marche, en raison de la chaleur et du manque d’abri. Nul ne semble éprouver le besoin de manger. Le thé seul, additionné d’un peu de whisky, est la seule substance qui ne répugne pas trop à tous ces malheureux dont l’affaiblissement en dépit de leur vigueur, marche avec une effroyable rapidité.

Les chevaux, qui manquent de provisions fraiches, et auxquels l’eau est parcimonieusement mesurée, sont littéralement sur les dents. Les essieux des drays crient, et

les jantes disjointes menacent à chaque pas de se disloquer.

Pour comble de malheur, les maux d'yeux font des progrès alarmants, Malgré la précaution que chacun a eu de mettre un voile vert devant sa figure, la moitié au moins des hommes est presque aveugle. C’est un spectacle navrant de voir ces braves gens, les yeux bandés, s’avancer en trébuchant, guidés par leurs camarades qui n'y voient guère mieux.

Cinq chevaux de trait tombent raides morts, comme foudroyés. Un peu de sang leur sort des naseaux, une dernière convulsion leur secoue les flancs, et les vaillantes bêtes ne sont plus que des cadavres. Des aigles rouges, entrevus par Tom, le seul qui soit complétement dans son état normal, tournoiïient aussitôt à perte de vue audessus d'eux, attendant que nous soyons partis pour les déchiqueter. Aurons-nous aussi pour tombeau l'estomac de ces rapaces ? Les plus braves se sentent frémir à cette perñsée, et chacun, de ses yeux éteints, interroge avidement l'horizon, pour tâcher d’entrevoir si quelques bouquets d’arbres ne limitent pas enfin la plaine maudite.

Rien ! toujours rien que le sable aux reflets sanglants, rougeoyant sous les rayons verticaux de l’astre qui semble un globe de métal en fusion !

Ce martyre dure trois jours et trois nuits. Les deux tiers des chevaux sont morts. Ceux qui marchent encore ne valent guère mieux. Après avoir d’abord allégé les drays en jetant une partie des provisions, des munitions, et tous les effets de campement, il a fallu nous résoudre à en abandonner trois. La provision d’eau est presque épuisée. Il ne reste plus qu'une baiïlle pleine d’un liquidetiède et écœurant., Les chevaux de selle, dont les forces ont été ménagées, constituent maintenant notre unique ressource ; mais si malheureusement nous ne sor-

tons pas bientôt de cet enfer, nous serons réduits à læ dernière extrémité.

Le désert est mortel. L'ophthalmie qui sévit sur la troupe a fait depuis vingt-quatre heures d’effroyables progrès ; rien n’a pu entraver la marche de ce mal terrible. Tous ces infortunés seront-ils à jamais privés de la lumière ?

Les héroïques jeunes filles, avec ce courage qui n’abandonne jamais la femme dans les circonstances les plus désespérées, se multiplient sans souci d’ellesçmêmes. Elles imbibent les fronts brülants.

Elles renouvellent les compresses qui couvrent les yeux éteints des hommes en proie au délire, humectent leurs lèvres desséchées, donnent à chacun une douce parole d'encouragement, et font naître dans leur cœur le pro” chaiïn espoir de la délivrance.

Les pauvres enfants ont heureusement échappé à la contagion, grâce au soin que l’on a pris de les consigner dans leur voiture, pour leur épargner autant que possible les fatigues de toute sorte qu’elles eussent été incapables de supporter.

Depuis deux jours, il a été impossible de faire le point. Nous ignorons où nous sommes ; il nous semble avoir parcouru un chemin considérable, dont la souffrance a décuplé la longueur. Nous ne sommes pourtant pas égarés, grâce à la boussole que le major et sir Reed, moins gravement atteint, ont pu consulter, grâce aussi à Tinstinct de Tom toujours aussi bien portant qu'au départ.

L'épizootie sévit toujours sur les animaux. Deux chars, traînés péniblement chacun par six chevaux, constituent à l'heure présente notre unique fortune. L'un est celui dont la caisse de tôle est un bateau porté sur quatre roues, et qui renferme les munitions, les provisions, les armes, les instruments de mathématiques ; l’autre est réservé aux malades.

Nul n'a succombé, mais une catastrophe est facile à. prévoir, si ce pitoyable état de choses ne change pas bientôt.

La nuit vient. L’angoisse augmente, les oreilles bourdonnent, nul ne peut plus faire un pas, la plupart se couchent désespérés, sans se plaindre pourtant. Une torpeur mortelle envahit les malades. Verrons-nous tous lever le jour ?

Mes pauvres chiens à l’agonie, et pour lesquels j’appréhende la rage, hurlent lugubrement, Quatre sont morts d'épuisement, les autres ne valent pas mieux.

I1 me semble entendre un pas léger. J’entrouvre mes paupières rougies ; la nuit est noire. Je ne vois rien.

— Tom, est-ce toi ?

Pas de réponse. Je m'éveille tout à fait ; est-ce une illusion ? Mon oreille affaiblie perçoit pourtant comme le bruit du trot d’un cheval amorti par le sable. | De longues heures s’écoulent et le même bruit vient de nouveau m’arracher à ma torpeur. Quelqu'un est allé en découverte. Tom probablement. Je ne me trompe pas, car le vieux noir m'adresse à voix basse la parole dans son patois :

— Tiens, bon zami, pôr toi dans les yeux.

Et sa main froide et ridée comme celle d’un quadrumane m'applique sur les paupières un léger emplâtre d'une odeur aromatique assez agréable. Je ressens tout d’abord des picotements douloureux, produits par le contact de la substance astringente avec mes conjonctives gonfiées.

— Mais, Tom, dis-je à voix basse, tu me fais affreusement souffrir !

— Toi tranquille. Guéri tôt-à-l'hi. C’est l'arbre à fièvre.

— Comment ! l'arbre à fièvre !.. L’eucalyptus !. Tu as des feuilles fraiches.

— Oui, ileu, beaucôp.

— Mais alors le désert est traversé, la forêt est là, nous sommes sauvés !…

— Oui,

Mon exclamation a réveillé une partie des dormeurs. Les interrogations se croisent, pressées, haletantes. Pendant le court espace écoulé entre l’application de la compresse et les dernières paroles, mes douleurs se sont calmées comme par enchantement. Il me semble renai-

tre.

— Gentlemen, m'écriai-je, Tom nous sauve encore une

fois ; il vient de découvrir la forêt. Il apporte un remède qui nous guérira bientôt. Gentlemen, encore quelques moments de patience !

Une explosion de cris joyeux répond à ma voix, et l’espérance, envolée bien loin, revient dans tous les cœurs.

Le vieil indigène ne reste pas inactif. Je l’entendstrotter à droite et à gauche de son pas alerte, et rechercher dans l'obscurité mes pauvres compagnons ctendus ça et là sur le sable. Il distribue à chacun une poignée des précieuses feuilles, leur recommande de les mâcher et de se les appliquer sur les yeux ; prescription aussitôt accomplie et dont le résultat immédiat est de procurer le bien-être que je ressens.

L'annonce du voisinage de la forêt, baignée par un creeck limpide, rend aux plus abattus la force de se lever ; tous demandent à se remettre en marche. Le docteur noir ne s’y oppose pas, mais il recommande de garder sur les yeux les emplâtres qu’il faudra renouveler en arrivant. Il prend la tête de la colonne, qu’il dirige vers le nord, pendant que nous suivons pas à pas en file in-dienne, en trébuchant.

Le major, sir Reed, Edwards, Richard et Francis, moins: malades, guident les deux drays dans lesquels sommeil-lent ceux qui sont incapables de marcher. Les jeunes filles, qui tiennent à faire l'étape à pied, encouragent, par leur présence et leurs douces paroles, ceux que la force-

abandonne.

Je sens à ce moment quelque chose de froid dans ma

main, qu’une langue tiède lèche à plusieurs reprises. C’est Mirador essouflé dont les flancs battent après une:

longue course. Après avoir suivi Tom dans son excursion et pris un excellent bain réparateur, il accourt me souhaiter la bienvenue. Le bon animal m'accable de caresses. La fraîcheur de son museau noir comme une truffe me rassure sur l’état de sa santé ; Mirador est dans d'excellentes conditions pour remplir l'office de chien d’aveugle.

Les chevaux, dont l’infaillible odorat, a perçu les émanations de l’eau, redoublent d'énergie, et roidissent comme des cordes leurs muscles amaigris.

— En avant ! courage ! Nous touchons au but ! murmure la douce voix de miss Mary. Ah ! voici le soleil ! Je vois les arbres, là, tout près.

Jamais le retour de l’astre du jour ne fut salué par une plus folle acclamation. Ces Anglais ordinairement froids et compassés sont positivement pris de délire. Ile veulent voir cette terre promise sur laquelle ils n’osaient plus compter, et se convaincre par eux-mêmes qu’ils ne sont pas en proie au cauchemar. Malgré les prières de Tom, ils arrachent les bandeaux qui recouvrent leurs yeux éteints, et entrevoient, dans un éblouissement douloureux, l’épais rideau de verdure à travers lequel filtrent des rayons pourprés.

Qu'importent ces fulgurations produisant sur les cerveaux l'effet d'un fer rouge ? qu'importe le voile de sang qui semble s’épaissir devant eux et leur dérober l'horizon ? Ils ont vu à quelques pas le sable maudit rouler sa dernière vague au pied des géants s’élançant des gazons,

Un rugissement de joie et de douleur s'échappe de toutes les poitrines haletantes, et, dans un suprême et formidable eflort, les bushmen affolés, qui tout à l'heure ne pouvaient plus se traîner, se ruent comme des foreenés au milieu du ruisseau limpide.

.Une telle immersion dans un pareil moment est bien imprudente, mais il est impossible de réagir contre les tortures de la soif et nulle force humaine ne serait capa-

ble d'arrêter les désirs furieux qu'elle inspire. Une indéfinissable sensation de bien-être succède à ce plongeon ; les membres harassés et endoloris se rassouplissent, l'inflammation des paupières aux replis tuméfiés et livides ‘est victorieusement combattue par l’eau fraîche, le meilleur antiphlogistique ; l'organisme récupère la quantité “de liquide indispensable à son équilibre, et faute duquel la circulation du sang finirait par s'arrèter.

Ce n’est plus un bain, c’est une orgie d’eau qui se prolonge plus d’une heure ; après quoi, le brasier qui flambait dans tous ces corps est définitivement éteint. Les malades s'étendent voluptueusement sur le moelleux tapis d'herbe fine et serrée, et bientôt un sommeil réparateur ferme leurs yeux préalablement recouverts d’une nouvelle compresse de feuilles écrasées d’£ucalyptus globulus. Le soir, l’état général de la santé est sensiblement amélioré, et quand l'éclat du jour diminue aux approches de la nuït, nous pouvons commencer à distinguer nettement les objets qui ne sont pas trop éloignés.

Quel végétal précieux que cet eucalyptus, ‘“ l'arbre à fièvre ” des natifs, à bon droit surnommé le roi des forêts australiennes ! Ses racines énormes, gonflées de sève aussi limpide que l’eau de roche, nous ont déjà sauvé la vie. Lesuc aromatique de ses feuilles, quinon-seulement rend la lumière à nos yeux éteints, mais encore jouit de propriétés analogues à celles de la quinine, calme la fièvre qui nous dévore, sans produire ni éblouissement, ni surdité, ni la moindre douleur d'estomac.

Les chevaux rongent à pleine bouche les tiges sucrées, et les chiens, qui ont bu à éclater, halettent sur le flanc, la langue pendante, et gonflés comme des outres.

Le pays des Nga-Ko-Tko n'est pas loin maintenant. Comme nous sommes certains d’une bonne réception, l’avis unanime est de pousser en avant dès demain, Nous trouverons dans la forêt de i ombre, un peu de fraîcheur, et des feuilles pour achever l'œuvre de la guérison.

Le ruisseau bienfaisant qui coule à la lisière de la forêt et de la plaine de sable n’a pas plus de 10 mètres de large sur 4 pieds environ de profondeur. D'innombrables légions de poissons s’ébattent dans ses eaux tranquilles, que ne resserre aucune berge. Ce doit être un grand fleuve dans la saison des pluies, car à droite et à gauche le terrain raviné, tourmenté, forme une sorte de vallée large de plus de 500 mètres, sans doute remplie par les grandes crues si fréquentes et si inattendues.

Le campement est établi dans cette dépression, où l’herbe est plus abondante et l'ombre plus épaisse !

— Comme nous serions inondés, dit sir Reed au major, si une pluie d'orage venait gonfler ce ruisseau !

— Allons donc ! vous plaisantez ! mais dans cette saison les crevasses de la terre absorberaïient toute l’eau du ciel.

— Qui sait ? Ah ! vous ne connaissez pas encore nos ouragans de pluie.

— Merci, je me rappelle celui du Désert de pierres.

— Qui n’a duré qu’une minute ; nous étions d’ailleurs sur un point élevé, tandis qu'ici nous sommes justement au beau milieu de cette vallée, qui semble être le déversoir naturel des eaux de la forêt,

— Mais puisque nous partons demain.

— C’est bien ce qui me rassure ; sans cela, nous irions camper en plein bois.

— Vous avez raison. [Laissons donc reposer en paix nos malades jusqu'à demain soir.

— Mon cher Harvey, continua le squatter en serrant la main de son ami, savez-vous bien que nous touchons au but.

— Vingt à vingt-cinq lieues: tout au plus.

— Ce creeck sert probablement de limite sud au territoire de nos amis les noirs ; ne serait-il pas urgent, à votre avis, de commencer à leur donner avis de notre présence ?

— Vous avez raison. Il faut dès aujourd’hui dessiner le kobbong, tel qu’il est mentionné sur la lettre. de.

— De celui que je désire si ardemment retrouver vivant. Pauvre frère ! si je pouvais avoir la joie de lui faire embrasser ses enfant; !

—— Vous l'aurez, mon ami ; le temps des épreuves est, je l'espère, écoulé ; dans trois jours, au plus tard, votre mission sera accomplie,

— Venez, partons à notre tour en découverte ; nous emmènerons Francis, Richard et Schæffer, nous prendrons le point, et nous multiplierons le plus possible, sur les écorces, l'emblème des Nga-Ko-Tko.

— À cheval et en route !

— Et moi, sir Reed, dis-je au vieillard, vous me laissez à l'hôpital ?

— Vous êtes encore trop faible ; une longue course vous épuisera,

— Je vous jure que je n'ai jamais été aussi alerte. L'inaction, vous le savez, me fatigue bien plus que la marche. Emmenez-moi, une promenade achèvera ma guérison.

Puis, comme il hésitait :

— Major, venez à mon aide, Crowley veut manger un petit kanguroo à la broche, je lui en ai promis un. Or vous savez comme ce cher ami est l’esclave de son estomac. Nison espoir est trompé, il en fera une maladie.

— Qu'il soit fait comme vous le désirez, dit en souriant le vieil officier, toujours indulgent pour nos fantaisies.

Les jambes sont encore un peu raides, mais une fois en selle, je me sens tout ragaillardi. Nous montons lentement le petit escarpement qui nous sépare de la forèt, et nous pénétrons sous les grands arbres, précédés de Mirador qui bat joyeusement les buissons.

Je ne sais si je me trompe, et si mes yeux malades distinguent mal les couleurs, mais il me.semble que l’herbe,

tout à l'heure si verte et si touffue, s’éclaircit et prend une couleur jaunâtre. Les arbres, eux aussi, paraissent comme roussis, leurs feuilles sont tordues et légèrement recroquevillées, enfin les menues branches pendent desséchées.

Je m'approche de sir Reed silencieux, dont le front se rembrunit. Il est abîmé dans ses pensées et ne me voit pas

— Voyons, Francis, dis-je au Canadien, vous qui connaissez le pays, dites-moi donc ce que cela signifie : on dirait que ces arbres ont été gelés.

— Ah! monsieur, répondit-il à voix basse, je crains un grand malheur. |

— Mais que va-t-il nous arriver encore, grand Dieu ?

— J'espère que cela n’est rien ; mais, si l’aspect de la forêt ne change pas, notre situation deviendra bien grave.

Je ne suis pas plus avancé ; mais pour qu’un homme trempé comme mon interlocuteur soit aussi vivement impressionné il faut en effet qu'il se passe quelque chose d'étrange.

Loin de se modifier, la perspective devient de plus en plus désolée. Les herbes sont dures et sèches comme du chiendent. Les feuilles qui restent accrochées aux branches affectent ces tons roux que donnent à nos forêts les premières gelées d'automne. La plus grande partie est tombée et forme sur la terre une litière bruyamment froissée par le sabot de nos montures. Les bourgeons sont noirs et durs ; enfin la cime des arbres dépouillés ressemble à de gigantesques balais. Aussi loin que la vue peut atteindre règne la même stérilité. Plus de sources aux frais murmures, plus de fleurs aux couleurs chatoyantes, plus d'oiseaux aux cris joyeux. Seuls, des lézards verts grimpent le long des troncs, et de hideux ser. pents rampent dans les graminées sèches qui bruissent à Jeur passage.

Je commence à comprendre. La forêt, suivant l’expression de Francis, a reçu un ‘“ coup de soleil ”. Les pluies ont sans doute manqué ; tous ces végétaux, ne pouvant plus puiser dans le sol l'élément essentiel de la végétation. ont langui faute de sève, et sont morts d'épuisement sous l'influence du soleil tropical.

Ceux-là seuls qui se trouvent sur les bords de la rivière ont échappé au fléau. Il est malheureusement à supposer que la dévastation s'étend bien loin.

— Tout conspire contre nous, murmure à voix basse sir Reed. Retournons sur nos pas, car il est impossible de penser à traverser ces lieux maudits. Nous aviserons là-bas. Surtout, messieurs, je vous recommande la plus extrême discrétion. Ilest inutile d'augmenter les souffrances de nos compagnons en leur faisant part de ce nouveau malheur.

— Eh bien ! mon kanguroo ? demande Crowley aussitôt qu’il m'aperçoit.

— Pas de kanguroo.

— Je m'en doutais : la vue vous fait encore défaut. Heureusement que Tom s’est procuré une superbe {:iture. Major, vous avez un serviteur précieux.

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