‹ A travers l'Australie [microforme]Chapitre 26 sur 33 · CHAPITRE XI · texte numérisé non relu

CHAPITRE XI

Entre le feu et l'eau.— Prévoyance de sir Reed.— Conséquences de l'incendie.— Famine.— Un champ d’or.—- Colonie d’opossums dans un tronc d’eucalyptus.— Triomphe de Tom.— Arbres tatoués en guerre.— Nouvel et dernier exploit de Mirador.— Stratégie de quadrumanes.— Méprise.— Le talisman.

Derrière, le désert de sable, en face, la forêt morte ; impossible d'avancer ni de reculer. La situation est terrible, car le stock de vivres est presque épuisé et tous les moyens manquent pour le renouveler. L'unique ressource, aussitôt que les malades seront rétablis, sera de suivre le cours du ruisseau qui malheureusement semble se diriger vers l’ouest et par conséquent s'éloigner de notre direction. Il faudra prendre au plus vite une détermination, car les instants sont précieux.

La nuit qui succède à ce jour terride est calme, mais lourde. De gros nuages noirs, entre lesquels s'étendent des bandes blafardes, courent précipitamment de l’ouest à l’est, poussés par un vent brûlant chargé de tourbillons de poussière sorte de simoun australien. Le sommeil des dormeurs est fiévreux ; quant à moi, il! m’est impossible de fermer l'œil. J’éprouve, comme on dit vulgairerent, des inquiétudes dans les jambes ; il me faut marcher, me donner du mouvement, et, n'ayant rien de mieux à faire, j'erre de long en large sur les bords du ruisseau dans lequel tremblotent les étoiles, aussitôt voilées par les nuées,

Mon oreille, qui perçoit le moindre bruit, est frappée d'un murmure vague apporté par le vent, et qui augmente ou diminue suivant l'intensité des rafales. J'écoute

attentivement et avec inquiétude, car l'inconnu peut toujours recéler un péril, sur ce sol qui ménage au voyageur les surprises les plus inattendues. Le bruit augmente rapidement. C’est une sorte de bruissement ayant quelque analogie avec celui que produit de loin sur les feuilles une averse de grêle. Je colle mon oreille à terre, et j'entends un roulement continu, comme le ronflement d’un train en marche. Je me relève anxieux et vais éveiller le major et Tom dont l'infaillible instinct pourra démèêler la cause de ce phénomène. Les eaux du creeck, que j'entrevois à peine au clair d'étoiles, semblent bouillonner et s'écouler plus rapides.

Tom sursaute à mon appel. Il écarquille les yeux, ouvre les oreilles, et dilate encore, s’il est possible, ses narines épatées. Il reste quelques secondes immobile, pendant que toutes ses facultés d'homme de la nature sont abscrbées par la solution du problème. $a face noire revêt tout à coup l'expression d’une indicible terreur. Il lève ses deux longs bras maigres en signe de désespoir et pousse une exclamation gutturale qui fait tressaillir et bondir les malades.

— Ooack ! !..

— Qu'y at-il, dit le major d’une voix brève et sans ap-

parence d'émotion.

— L'eau !..

— Que veux-tu dire ?

Le sauvage, effaré, baragouine une longue phrase incompréhensible pour moi, mais dont son maitre, habitué à-ses fantaisies grammaticales, saisit aussitôt la signification.

— C’est bien.

— Quatre enjambées portent le major vers sir Keed qui accourt.

.— Eh bien ! Harvey ? interroge celui-ci.

— (est l'inondation. Les flots arrivent comme un es-

cadron au galop.

— Que faire ?

— Sortir au plus vite de la vallée.

— Aurons-nous le temps ?

— Essayons.

— Harvey, prenez le commandement. Je vais m'occuper des enfants.

Et, retrouvant une juvénile ardeur, le squatter se précipite vers les jeunes filles.

— À moi, tous ! s’écrie le vieux commandant de cipayes avec cette voix habituée à dominer le fracas de la bataille, et aui semble pénétrer jusqu’au cœur.

Tout le monde est debout, attendant les ordres. Le bruit lointain approche et grandit. Des nuées opaques. sortent des éclairs aveuglants. Les hushmen sont déjà rangés sous les armes. Quels hommes ! |

À peine reposés de leurs fatigues, les yeux tuméfiés, rongés de fièvre, les voilà de nouveau prêts à la lutte, sans même connaitre la nature du péril qui les menace.

— Attelez !

Douze hommes se détachent, et sans trouble, sans con-

fusion, harnachent les chevaux qui sont en un clin d'œil attachés aux deux chars.

Un coup de tonnerre éclate, et une terrible bourrasque tord les cimes des grands arbres. A la droite des voitures brillent deux lanternes dont la lueur éclaire la scène de sauvetage. Les fulgurations météoriques y sufh-

saient.

— Que chaque homme se charge de deux jours de vi-

vres et de cinq paquets de cartouches.

Le couvercle d’une grande caisse vole en éclats, brisé d’un coup de hache, et la répartition des boîtes de con« serves alimentaires s'opère en même temps que celle des munitions.

Ni le calme des hommes est sublime, le déchaînement des éléments est effroyable. Le tonnerre rugit, les éclairs flamboient, le grondement de l’eau qui roule et se tord dans le vallon trop étroit se mêle à celui de la foudre.

La voix du commandant vibre comme un clairon.

— Tout est paré ?

— C’est paré, répond Crowley chargé des fonctions de lieutenant, et qui est aussi calme qu’à la parade.

— Bien ! Edwards, prenez la carte, je vous la confie.

-— C’est fait, commandant.

— Francis, à vous une boussole et un sextant ; ces instruments sont plus précieux pour nous que les vivres.

— J'y veillerai, sr, répond froidement le géant.

Ces trois mots signifient qu'il mourra plutôt que de s’en dessaisir.

Les chevaux ne tiennent plus en place, la terreur les rend fous. Il faut la main de fer des hommes du buisson pour les maintenir.

— En avant !.….

Au moment où la colonne s’ébranle, une immense gerbe de flammes s’élance en face de nous. Les arbres desséchés prennent feu comme des aiiumettes. La foudre tombée en plus de vingt endroits embrase d’un seul coup plus d’une lieue carrée. Le vent, qui souffle avec une violence inouie, active l'incendie qui se propage avec la vitesse d’une trainée de poudre. Les bêtes reculent devant cette infranchissable mer de feu.

À moins de cinq cents mètres, sur notre droite, la lueur nous montre la vallée envahie et comblée par l’eau qui s'ayance, implacable et menaçante, comme un mur de 2 mètres de haut, précédée de blancs tourbillons d’écume. Où fuir ? que devenir ? Allons-nous être engloutis par cet écroulement de liquide, semblable à la barre qui refoule les eaux de la Seine,ou au mascaret qui remonte la ironde à l’époque des marées équinoxiales ?

De teus côtés, une mort horrible nous menace, grâce au concours des deux terribles éléments conjurés contre nous. Deux minutes encore et c'en est fait. La sueur monte au front des plus braves.

Au milieu des crépitements de la flamme, du roule-

ment des flots, des hurlements de la tempête et du tonnerre des nuées, une voix humaine s'élève, sèche, stridente, sonnant comme un cuivre ; elle perce ce tumulte comme le siflet du capitaine d’un navire en péril.

— À l’eau, le druy en fer !.…

Un homme s’élance à la bride du cheval de tête, fait obliquer l’attelage de la lourde machine, et le ramène vers le ruisseau. Les bêtes épouvantées renàclent et refusent d'avancer. Il faut les piquer de la pointe d’un couteau.

—— Coupez les traits de l’autre char. Cinq hommes de bonne volonté à cheval. Grimpez sur le bord. Suivez le courant. Au galop !.. Embarque tout le reste.

Le commandement exécuté avec la rapidité de la pensée, les cinq coureurs des bois bondissent sur les pur-sang effarés, on aperçoit un instant leurs silhouettes se détacher en noir sur la zone enflammée, puis ils disparaissent au triple galop en poussant un cri de triomphe.

Nous sommes quinze sur le dray de fer, qu’un dernier effort fait entrer dans le creeck où il reste immobile, l’avant tourné vers la lame qui se tord À ce moment à 30 mêtres à peine. |

Elle arrive soudain avec un fracas épouvantable.

Un cri terrible retentit. Un homme, debout sur le timon, s'accroche d’une main au bordage, et arrache en un clin d'œil la cheville qui maintient l’attelage. L’avant se dresse tout à coup à 45 degrés, l'arrière plonge, l’embarcation tangue affreusement et menace de s’engloutir, pendant que les passagers couverts d’écume se cramponnent les uns aux autres.

Cruel moment d’indescriptible angoisse, que je ne puis me rappeler sans frémir après trois années écoulées !

Les six chevaux empèêchés par leurs harnais, ont été roulés par la vague. On les voit se débattre contre la mort et tâcher de regagner la rive. Vains efforts ! La vallée est comblée par une eau jaunâtre aux flots tour-

mentés Le ruisseau est maintenant un irrésistible torrent, large de plus d’un demi-kilomètre. L’agonie des pauvres animaux est de courte durée.

Le mouvement de tangage s’apaise, le premier moment de péril est passé, mais les deux essieux et les roues alourdissent l'embarcation qui devient le jouet du courant, Elle ne gouverne pas, les tourbillons la font osciller et menacent de la faire chavirer. Le temps matériel a manqué tout d’abord pour accrocher le gouvernail. Heureu sement que tous les agrès sont en place, grâce à la pré voyance de sir Reed, qui a aménagé son bateau avec les soins de sa vieille expérience. Les quatre avirons sont débordés, et les bushmen, devenus matelots, nagent avec un ensemble superbe. La barre est mise en place etcons fiée aux soins d'Edwards qui devient à son tour commandant.

Une dernière et périlleuse manœuvre reste à accome plir ; c’est d’ôter les clavettes qui maintiennent les essieux à la quille. Maintenant que le chariot a été si miraculeusement transformé en bateau, ses appareils de 10e comotion sont non-seulement inutiles, mais encore dan gereux. Les roues, comme je l'ai dit, l’alourdissent et l'empêchent d'avancer.

Il est impossible de virer —- car il descend le courant l'arrière en avant -- pour le mettre dans la situation normale et lui permettre de se diriger. Le moindre obstacle nous ferait couler, ce qui amènerait infailliblement notre perte, à cause de la force et de la profondeur de cette énorme colonne d’eau.

Deux hommes se dévouent. On les accroche sous les bras avec une amarre, et ils plongent bravement dans le torrent qui reflète l'incendie.

Suffoqués, haletants, ils viennent à deux reprises pren dre haleine, sans avoir réussi?dans leur périlleuse entreprise.

— Remontez! remontez !

Pour cette fois, maître, dit l’un d’eux, je vous désobéirai ; je sais où est la cheville, ça va bien.

Ils disparaissent de nouveau, et demeurent un temps dont la durée nous épouvante.

.Quelanes trépidations agitent la machine qui remonte sponianément de dix centimètres, pendant que les roues et les essieux descendent au fond. Les braves plogeurs sont hissés doucement à bord, haletants et presque sans connaissance. La barque allégée obéit à la barre, quelques coups d’avirons savamment donnés la font virer jusque sur place, et, maitresse à son tour de l'élément déchaîné, elle descend majestueusement, sans souci des vagœues et des tourbillons.

La forêt flamboie toujours, mais, moins rapide que l’eau à laquelle nous devons notre salut, le feu ne peut pas nous suivre à la course. Tous les arbres brüleront, et l'incendie ne s'arrêtera que faute d'aliments. (Cela nous importe peu maintenant, puisque le bush frappé par le soleil d’une stérilité complète n'aurait pu nous procurer aucune ressource. L'essentiel est de mettre à profit le courantiqui nous emporte, afin de trouver un endroit fertile pour aborder, et continuer notre route à pied pour le pays des Nga-Ko-Tko dont nous ne devons pas être fort éloignés.

Nous ne sommes pas trop inquiets sur le sort de nos cinq compagnons qui sont partis sur les chevaux auxquels la peur semblait donner des ailes. Ils ont certainement évité l'incendie, en suivant le petit escarpement formé par la berge et séparant le vallon inondé de la forêt embrasée. Nous espérons qu'ils nous donneront bientôt signe de vie.

Nous naviguons toute la nuit, en nous maintenant près du rivage, et en suivant la seule impulsion du courant. Selon toute probabilité, l'inondation sera de courte durée et ne nous entrainera pas bien loin. Nous désirons d’ailleurs nous arrêter le plus tôt possible, car le ruisseau semble s'écarter de notre route.

Bien que très-commode et admirablement aménagée, la barque est un peu étroite pour seize personnes. Les armes, les munitions et les provisions, hélas ! trop rares l'encombrent pourtant. Quant à moi, je suis bien triste, Mes pauvres chiens ont péri sans doute. J’aimais beaucoup ces bonnes bêtes, surtout mon vieux compagnon Mirador. Il m'a été impossible de m'occuper d’eux au moment du désastre. Les chasseurs comprendront sans peine mon chagrin.

Quoique chacun éprouve à l'endroit de l'avenir de violentes préoccupations, la conversation s'engage entre quelques-uns et devient bientôt générale, On s'inquiète du motif de ce déchainement subit des éléments, sans pouvoir lui donner une cause certaine, Bien que ce phénomène soit fort fréquent en Australie, il est impossible dans le cas présent de lui donner pour cause une pluie d'orage, eu égard au volume extraordinaire de la colonne d’eau, Le major l’attribue à un tremblement de terre qui aurait, en dénivelant le terrain, obstrué un fleuve ou déversé dans le vallon les eaux d’un lac. Francis partage cette opinion, à l'appui de laquelle il cite de nombreux exemples.

Mais le souci de notre position de plus en plus précaire nous rappelle bien vite à la réalité. Qu'importe la cause, puisque l'effet subsiste ? Il reste en tout pour une journée et demie, deux tout au plus, de vivres conser'és. Je cette superbe caravane, il n’y a plus que cinq cirevaux vivants. Et encore, où sont-ils, eux et leurs cavaliers ? De nos six voitures approvisionnées pour plusieurs mois, nous possédons pour toute ressource l'épave sur laquelle nous flottons. Sur les seize passagers ou passagères, douze sont encore bien malades. L'avenir n’est rien moins que rassurant,

La faim commence à se faire sentir ; il serait bon d’aborder pour préparer le repas, car on ne peut pas faire du feu à bord. Quelques coups d aviron conduisent à la

rive notre barque qui est bientôt amarrée au tronc d’un splendide sophora. Notre commis aux vivres, dont les fonctions sont bien près de devenir une sinécure, ouvre avec son bowie-knife les enveloppes d'étain renfermant les provisions. Il s'arrête, pâlit, lâche son couteau et s’écrie : *

— Par les cent mille diables de l'enfer ! les conserves sont perdues !

Ce peu de vivres, cette extrême ressource péniblement arrachée au fléau, nous manquent au dernier moment, La faim tenaille rudement tous les estomacs, car la nature reprend impérieusement ses droits, maintenant que le danger ne plane plus imminent et mortel. Il est matériellement impossible de tirer aucun parti de ces tranches de viande putréfiées et de ces légumes moisis.

Ce nouveau coup du sort, loin de nous abattre, relève toutes les énergies.

— Eh bien ! mon cher compagnon, dit Robarts à Cyrille, maintenant que les yeux sont en meilleur état, il serait urgent, je pense, de les employer utilement au ravitaillement du garde-manger.

—- Dame ! mon lieutenant, ça me paraît tout simple, et si le commandant veut bien nous donner une permis- : sion

-— Detoutcœur, mon brave, Maiscommeil serait dangereux de vous arenturer seul dans ces lieux déserts, la moitié des hommes vous accompagnera.

—— Ça serait jouer de malheur si nous ne parvenions pas entre nous à faire bouillir la marmite.

Crowley se joint à nous. Robarts et moi pouvons à peine réprimer un sourire à l’aspect de notre brave et excellent ami qui, poussé par les impérieuses sollicitations de la faim, s’arrache à ce doux far niente qu'il sait se procurer partout.

Nous le voyons accomplir, au moment du départ, un acte de désintéressement aussi simple que charmant. Il

retire avec toute la grâce d’un talon rouge sa casquette à couvre-nuque, sort de son bissac de toile bise deux biscuits, les seuls qui soient mangeables, et les offre à miss Mary. |

— Je voudrais, miss, vous les offrir sur un plat d’or, et accompagnés d'une belle tranche de venaison, mais pour le moment le rôti court sous bois, et l'or est encore en pépites ; j'espère pouvoir mieux faire à mon retour.

La jeune fille accepte avec un gracieux sourire de remerciement, partage en sœur avec Kelly ce maigre déjeuner, qui est le bien reçu nonobstant sa simplicité.

— Ces chers enfants ne mourront donc pas de faim aujourd’hui, dit sir Reed tout joyeux ; à bientôt, messieurs ! Je ne vous souhaite pas bonne chasse, puisqu'on prétend que ce souhait n’est jamais accompli.

La journée promet d’être dure. Le soleil est toujours brûlant, et nous n'avons plus entre les jambes nos bonnes bêtes si dociles et si vigoureuses. Il faut marcher à pied, trop heureux si la possession de quelques pièces de gibier vient nous dédommager de nos peines. Où es-tu ? mon pauvre Mirador, toi qui n'avais pas ton pareil pour quêter dans les buissons et relever une piste ? Ah ! que ton infaillible odorat nous serait utile en ce moment ! Allons, Tom va te suppléer, car il n’y a plus pour nous d'espoir qu'en son instinct d'homme de la nature.

Notre marche est rapide, malgré, ou plutôt à cause des tiraillements de la faim. Le sol n’est plus uni comme jadis. De nombreux accidents de terrain viennent en rompre la monotonie. Noussuivons, depuis quelque temps, une gorge semblable au lit d’un ruisseau desséché. A droite et à gauche s'élèvent des arbres dont les racines ont trouvé assez d'humidité pour résister duns la fournaiïse tropicale. [L'absence des oiseaux nous étonne pourtant. Peut-être le rayonnement de l'incendie de la dernière nuit les a-t-il chassés. Ce contre-temps nous rend fort perplexes. Ie sable, qui est de plus en plus rouge,

resscrmble, par places, à d'énormes dépôts de rouille. La gorge, après s'être rétrécie, débouche tout à coup dans un vallon circulaire large de plus de 2 kilomètres. Une nouvelle surprise nous attend. Ces graviers rouges et : bruns qui sont colorés par de l'oxyde de fer et au milieu desquels s'étendent des bandes d’argiles calcaires, où végètent quelques arbrisseaux rabougris, nous les connais- * sons de longue date, (Ce terrain poussièreux, désolé, terne et stérile, c’est un champ d'or. La nature, qui n’a pas pris la peine de revêtir sa riche parure de fleurs et de verdure, affecte la tenue d’un miilionnaire en haillons, sûr d'être le bienvenu partout. Les terrains d’alluvion que nous foulons se trouvent placés dans des conditions exceptionnellement favorables au dépôt des matières métalliques

Le vallon servit pendant des milliers d'années de réceptacle au torrent, qui devait jadis charrier d'énormes quantités d’or.

Puis, quand cette colosile tirelire eut été comblée par la fée des placers, une convulsion géologique détruisit le niveau du ruisseau, la plaine se dessécha, et le précieux métal resta à fleur de terre, comme dans le fond de la cuvette d’un orpailleur. La nature remplit l'office de digger.

Ce champ d’or est d’une richesse inouie. Quelles merveilleuses fortunes fera-t-on plus tard ici, lorsque les communications seront établies avec la zone civilisée ! Pour le moment, hélas ! nous ne pouvons accorder à ces millions épars qu'une attention distraite. Malgré moi, je pense au coq trouvant une perle et disant :

Mais le moindre grain de mil Ferait bien mieux mon affaire.

Ces deux vers du fabuliste qui faisait si bien parler les bêtes, résume notre situation. Nous mourons de faim, et nous ne trouvons que de l'or.

Le soulier ferré de Cyrille fait rouler un caillou jaune de la grosseur d'un œuf de poule, et pouvant peser 700 ou 800 grammes. C’est une superbe pépite, en forme de poire, bien lisse, presque sans reflets et comme enfumée.

— C’est de plus fort en plus fort, dit-il en riant ; v’là à présent que l’or pousse dans les champs comme chez nous les pommes de terre.

— Et tu préférerais une pomme de terre à ce joli morceau ? Plains-toi donc, gourmand !

— Je vas toujours mettre mon caillou dans ma poche ; on ne sait pas ce qui peut arriver.

— Oh ! nete gêne pas, tu n'as qu'à te baisser. Maistu espères donc trouver un restaurant ?

— Sans compter que si nous rencontrions un bouchon je paierais bien à déjeuner à toute la société sans demander une monnaie.

Cyrille devient prodigue. Puis une sorte de réaction s'opère sans transition. Il éca ‘le les yeux de tous côtés, il court d’un point à un aui, , s’anime et ramasse des grains de toute grosseur, dont la possession semble lui faire oublier la faim. Son exemple gagne les bushmen, qui se mettent à leur tour de la partie, et fouillent avide ment les opulentes poussières. Crowley, Robarts et moi paraissons mettre notre amour-propre à rester froids devant cette fortune non moins inutile qu'inespérée. Pourtant la curiosité l'emporte peu à peu ; ne fût-ce que pour être diggers amateurs pendant quelques minutes, nous retournons avec nos couteaux la couche de sable durcie par les alternatives de soleil et de pluie. Puis une sorte de désir âpre, de convoitise ardente, nous envahit inconsciemment. Nous oublions un moment le but de notre excursion, absorbés que nous sommes par cette irrésistible ivresse qui s'empare de tous les Européens la premiè-

re fois qu'ils foulent la terre de l'or.

Mais la nature reprend bientôt ses droits, et si la fièvre

de l'or a vaincu la fatigue et la faim, ce n’est pas pour longtemps. Ruisselants de sueur et haletants sous le s0leil, nous nous regardons tous trois, sans pouvoir nous empêcher de rire et de hausser les épaules.

— Eh bien ! qu’en diîtes-vous Crowley ?

— Je suis honteux de mon incartade. Et vous ?

— Moi, je me trouve absurde. Tom, qui nous regarde depuis une demi-heure, doit avoir une triste opinion de nous.

— Oh ! moi si c’été Melborne, ramassi la poud’e pour boire whisky. Ici whisky dans dray à majo, moi c’est pas travailli.

La même idée surgit sans doute aussi dans l’esprit des bushmer, rappelés à la réalité par le vide absolu de leur estomac, car ils cessent bientôt leurs recherches.

— Allons, mes braves, leur dit Robarts ; quel dommsge qu'on ne puisse pas exploiter ce magnifique diggin !

— Sans doute, mais rappelez-vous que là-bas vous serez bien récompensés de vos peines, car les intentions de sir Reed sont de vous créer à tous une bonne positions L'or sera tout exploité, on vous l’apportera, vous n'aurez qu’à en profiter. Certes, vous l'aurez bien gagné. Pour le moment, il faut trouver à manger. Malheureusement le pays me paraît manquer complètement de gibier.

La fièvre de l’or nous a fait perdre un temps précieux. Il est près de quatre heures aprés-midi, et n'ayant rien pris depuis la veille nous sommes exténués.

Le placer traversé, nous tombons dans un bois d’eucalyptus un peu roussis, mais en somme encore en bon état et la saignée que nous faisons aux racines nous désaltère et nous réconforte. |

Tom qui furette, l'œil aux aguets, ramasse de temps à autre, dans Ja litière de feuilles jonchant la terre, des vers et des larves qu'il croque avec sensualité. Le bon vieux, sobre d'ailleurs comme tous ses compatriotes, semble ne pas souffrir. Mais il se dépite de voir que nous

n'avons rien à mettre sous la dent et cherche avec acharnement une proie introuvable,

Il s'arrête enfin devant un ewcalyptus de belle taille, | regarde l'écorce avec une attention minutieuse, recule, . mesure de l'œil la hauteur du tronc, et se met à danser en gesticulant comme un fou.

— Opossum ! s’écrie-t-il avec son accent guttural.

— Et où vois-tu un opossum ? dit Cyrille intrigué.

— Là, fait-il en frappant le tronc de l'arbre avec sa hache.

— Commentsais-tu qu’il y est encore ?

Tom hausse les épaules et montre à son camarade une imperceptible égratignure faite à l'écorce par la griffe d’un animal.

— J'ai vu ça, mais la trace n’est peut-être pas fraiche, ou l’opossum peut l’avoir laissée en descendant.

Toujours silencieux, le noir montre quelques grains de sable attachés à l'empreinte ; ces atomes de poussière ne peuvent avoir été laissés que pendant la montée, et c’est pour lui comme pour nous une preuve indiscutable de l'animal dans l’intérieur du tronc.

— Mais par où est-il entré ? continue Cyrille toujours incrédule.

Pour la troisième fois, Tom étend son doigt noir et sec comme un bâton de réglisse, et fait voir au sceptique, à 40 pieds environ du sol, un trou rond, de la largeur d'un chapeau.

— C'est que t'as tout d'même raison, oui, Mais comment vas-tu faire pour le dénicher ? Et puis un opossum de cinq ou six livres, voilà-t-y pas un fricot pour huit, sans compter ceux qui pâtissent là-bas ?

Tom compte sur ses doigts, mais l’arithmétique n’est pas son fort ; il s'embrouille, recompte ses dix doigts compte ses orteils et finit par dire :

— Trois, quatre, cinq, encore, encore, beaucoup ! |

Les discours lui sont d’ailleurs moins familiers que les actes, et Tom qui semble à son insu s'être pénétré du précepte : Acta, non verba, prend sa hache, et entaille profondément l’écorce à un mètre du sol. En quatre coups, il façonne une grossière marche, la place juste de poser un orteil. Il l'escalade et fait à un mètre au-dessus une seconde incision, en aussi peu de temps que la première. Il prend alors sa hache de la main gauche et fabrique une troisième marche, et ainsi de suite en changeant de pied et de main, tant pour façonner son échelle que pour grimper dessus.

Cette façon d’escalader les géants australiens est fort agréable, mais elle n’est pas à la portée de tout le monde. Il faut qu un homme soit mâtiné de quadrumane pour

s'élever ainsi, en quelques minutes, à une hauteur où le vertige règne en souverain maître.

Tom, parvenu à la hauteur du tronc qui sert de terrier aérien aux marsupiaux, s'arrête colle sa bouche à l’ouverture, et leur adresse un long discours, pour les avertir de l'honneur qu'ils auront bientôt de cuire dans une fos. ‘se garnie de cailloux rougis au feu, et de repaître de leur chair savoureuse les estomacs affamés des hommes blancs,

Son discours n'obtient aucun succès et le futur rôti se cache obstinément dans les profondeurs inexplorées de l’eucalyptus. Le chasseur redescend plus vite encore qu'il n’est monté, et médite laborieusement au pied de l’arbre,engrattant furieusement son épaisse tignasse grise.

Une gambade nous apprend qu'il a trouvé la solution du problème. C’est sa façon habituelle de témoigner s joie. Ilchercheune pierre et paraît furieux de n’en trou ‘ver aucune. De guerre lasse, il s'adresse à Cyrille €

lui demande son caillou. Celui-ci, qui tient à son or,r siste, Tom insiste sans donner aucune explication.

— Pô mangé opossum, répond:il à toutes les observ? tions de mon compagnon.

— Faut pas me la perdre, dit-il enfin vaincu ; te

mon vieux, c'est de l'argent prêté. Ça vaut trois mille francs comme un liard.

Allons ! donne vite, puisqu'il en a besoin ! fis-je impatienté.

— Bon, reprend Tom en prenant la pépite, Toi mettre oreille là. Entendre quand li tomber, pô moi savoir si l'était l'opossum bien haut. |

— Entends-tu ! lui dis-je ; il te dit de coller ton oreille le long du tronc pour entendre quand ton lingot tombera, afin de connaître la profondeur de l’excavation, et couper l'arbre à la hauteur voulue.

— Ça même, dit le vieux noir qui franchit derechef son périlleux escalier.

— Y es-tu ?

— Moi y jette par litrou. Voilà !

La pépite frôle intérieurement l'écorce, et nous l’entendons tomber à terre avec un bruitmat. L'arbre est creux jusqu’au niveau du sol, il faut l’abattre au plus vite, pour prendre les animaux qui se cachent dans ses cavités.

Ça bien bon, dit Tom en élaguant à droite et à gauche les branches, et en entaillant les écorces avec lesquelles il bouche le trou par où pourrait s'enfuir le gibier, pendant que nous allons jeter à bas son repaire.

L’eucalyptus mesure près de huit mètres de circonférence. C’est une dure besogne que d’entreprendre de l’abattre. Il est vrai qu’il est creux, mais son écorce, d’après ce que dit Tom, a plus de 40 centimètres d'épaisseur. Nous n’avons que trois haches. IL faudra plus d’une heure, avant de pouvoir faire une ouverture suffisante pour livrer passage à un homme. Comme il n’y a pas d'autre moyen, on se met à l'ouvrage, et les coups sonores retentissent bientôt sous bois. Les copeaux sont bien minces, car l’arbre est vieux et dur. L’acier rebondit sur ses fibres tenaces, malgré la vigueur et l'adresse des bushmen, | Nous n’en finirons pas avant la nuit, pour peu que cela dure.

Une idée folle surgit tout à coup dans mon cerveau. En fouillant machinalement dans ma carnassière, je mets la main sur un paquet de cartouches à balles explosibles de Pertuiset Ayant jadis expérimenté les terribles effets de ces projectiles, j'avais été stupéfait de leur force de pénétration, et des ravages qu'opèrent leur explosion. Après tout, pourquoi pas ? Essayons toujours. Nos armes sont du même calibre ; je distribue une cartouche à chacun, après avoir prié :es bûcherons d’interrompre leur travail.

— Messieurs, nous allons tirer à la cible.

Robarts comprend mon projet, mais doute de sa réussite.

— Allons, un simple feu de peloton et vous allez voir.

Cyrille enlève. à trois pieds du sol, une bande d'écorce, sur laquelle nous allons viser et faire feu.

Rangés à 10 mètres du but, l’arme à l'épaule, les bushmen attendent le signal.

— Feu !

La détonation vibre encore que nous nous précipitons vers l'arbre. Quel admirable engin de destruction que ce petit lingot cylindro-ogival, qui ne pèse pas 40 grammes ! Quels effroyables ravages ! Toutes les balles ont fait explosion en pénétrant dans le bois, et la paroi ligneuse déchirée, tordue, broyée sur une hauteur de 60 centimètres, et d’un mètre et demi de largeur, laisse béante une ouverture énorme.

Une autre décharge, en sens inverse, et l'arbre va tomber. Il n’en est pas besoin, Tom pénètre aussitôt dans la caverne.

— Hourra pour Pertuiset dont l'invention nous sauve !

Des cris aigus se font entendre dans la cavité. Les opossums sont serrés de près par Tom qui vocifère. Bientôt le cadavre de l’un d'eux, percé d’un coup de couteau, est lancé au dehors, puis un second, puis un troisième.

Voici déjà vingt livres àe chair fraîche, nous allons déjeuner. Le tapage redouble, et comme le noir pourrait ne pas suffire à la besogne, un bushman s’en va le rejoindre et bientôt nous avons l’indicible bonheur de compter dix marsupiaux morts ou agonisants, à la disposition de nos estomacs.

— Tenez,Crowley, des opossums de lait, dis-je en enlevant de la poche abdominale des femelles quelques petits de la grosseur d’un rat.

— Ah! mon cher, jeunes ou vieux, cela m'estégal. Je serais devenu anthropophage.

Blasphème gastronomique dont le gcurmet ne pense pas un mot.

Le bushnan sort de son trou, les mains rouges, la face grifiée, mais rayonnante.

— Et toi, dis-je à Tom, as-tu fini ?

— Moi cherché caillou à z'ami Cyrille. Tiens, fit le moricaud apparaissant la pépite à la main, ti vois moi pas perdi.

— Cyrille, mon ami, tu es né coiffé, dis-je à mon Beauceron radieux ; tu nous paies à déjeuner, et oz te rend ta monnaie.

Un brasier flambe, la chair crépite à la broche, nous entassons quelques larges bouchées, et suffisamment rassasiés nous pensons au retour. |

— Que fais-tu donc là ? dit à Tom, Crowley qui absorbe sa dernière bouchée.

— Moi mettre kobbong à Nga-Ko-Tko, répond l’australien qui dessine grossièrement, avec son couteau, la tête d'un serpent sur le tronc blanc d’un gommier.

— Il a raison, messieurs ; je crois qu'il est urgent de l'imiter et de multiplier le signe, car notre détresse est extrême, et la révélation de notre présence peut éviter de grands malheurs.

Chargés de gibier, nous nous orientons pour revenir au campement qui est bien loin encore. Il est inutile de

traverser de nouveau le champ d'or dont le sable brûlant réfléchit le soleil. Nous le contournons en obliquant sur la droite ; le chemin est un peu plus long, mais la marche est moins pénible sur le tapis de gazon.

Nous avons hâte d'arriver.

— Ooack !...….. s'écrie tout terrifié Tom qui marche en tête

— Halte ! disent les deux bushman qui le suivent.

— Eh bien ?

— Les noirs !.…

— Comment les noirs ?

— Oui, sir Robarts ! Que l'enfer étouffe les damnés moricauds.

— Où les voyez-vous ?

— Tenez !

— Maisje ne vois rien.

— Ah ! sir Crowley, ils sont passés depuis bien peu de temps, et nous autres, hommes du bush nous connaissons bien les signes de leur présence. Ils sont nombreux, en vérité. L'ouvrage sera dur, termine l’homme en faisant sonner la crosse de son rifle.

—. Ah ! oui, renchérit un autre, cette fois, ils ne viennent pas en maraudeurs pour nous attaquer lâchement la nuit, mais ils nous déclarent franchement la guerre. Il faut qu'ils soient bien sûrs d'eux pour agir ainsi.

— Expliquez-vous, mon ami.

— Voyez-vous, sir Robarts, et vous, messieurs, ces bandes d’écorce fraîchement enlevées aux arbres qu sont de-

vant nous ?

— En effet, et cette opération a dû être faite il y a peu de temps, car la sève en ruisselle encore.

— Et ces dards à plume rouge, dont la pointe de silex est plantée, dans le tronc ou fichée en terre, savez-vous ce qu'ils veulent dire ?

— J'avoue que je ne m'en doute même pas.

— Les ‘ arbres tatoués en guerre ” avertissent les hommes blancs que le territoire qu'ils traversent leur est in-

terdit, et les dards à plume sanglante, une invitation à tous ceux qui ont la face noire de leur en défendre l’approche par tous les moyens possibles... C’est la guerre d’extermination qu’ils nous déclarent, guerre sans trêve ni merci By God ! il faut que les vermines soient en nombre pour être aussi audacieux.

— Nous passerons pourtant !

— Je suis de votre avis, sir Robarts. (C’est pour cela que je disais qu’il y aurait de l'ouvrage.

— En avant, messieurs ! au campement !

L'inquiétude nous donne des ailes. Nos pauvres compagnons doivent mourir de faim ; il nous tarde de leur apporter des provisions et de tenir conseil avec eux, pour aviser aux conséquences que pourrait avoir ce dernier incident sur le résultat final de l'expédition.

Cyrille, qui possède des sens aussi subtils que ceux d'un sauvage, prête de temps en temps l'oreille à un bruit sans doute imaginaire.

— Qu'y at-il mon cher ? lui dis-je.

— Les oreilles me sifflent sans doute.

— Mais encore.

— Non, c’est de la folie ; je crois entendre aboyer dans le lointain.

— Mirador ! m'écriai-je plein d'espoir.

— Allons, je me serai trompé, dit le brave garçon, désespéré depuis hier de la perte du limier.

— Ah ! cette fois, c’est lui ! Pas vrai, Tom ?

— Moi c’est croyé aussi.

— Il me semble entendre un aboïiement, mais si faible et si lointain que je n’ose espérer voir mon brave compa gnon.

Ma foi ! tant pis ! puisque les noirs connaissent notre présence, je puis bien donner à Mirador un signal qui lui indique sûrement où nous sommes, car notre piste doit être pénible à suivre et je fais feu.

Cette fois, ce n’est pas une illusion, le brave chien, ra-

nimé par les détonations, aboie à se donner une extinction de voix et nous l’apercevons bientôt courant à perdre haleine, le nez collé au gazon.

Derrière lui, Ô bonheur inespéré ! galopent sur leurs chevaux fourbus nos cinq compagnons disparus depuis la veille, et que nous espérions à peine revoir. L'un d'eux porte en croupe le cadavre d’un kanguroo géant, dont la possession est, comme supplément de vivres, une ressource aussi précieuse qu'inespérée.

À peine avons-nous le temps de leur serrer la main et de les féliciter sur leur bienheureux retour.

— Les noirs, messieurs, les noirs à moins de cinq cents mètres ! s’écrient-ils d’une seule voix

I] faut fuir au plus vite et arriver au ruisseau. Malgré la chaleur qui nous suffoque, nous partons au pas gymnastique, et après une demi-heure de course furieuse nous arrivons, exténués et hors d’haleine, au milieu de nos amis inquiets d’une si longue absence.

Deux mots les mettent au courant de la situation, pendant que le gibier cuit. Il ::t décidé qu'on passera outre, après avoir essayé de parlementer avec les natifs. Pour le moment, il s’agit de reprendre des forces et de défendre les approches du camp. Le torrent qui coulait derrière nous eût opposé une infranchissable barrière à l'ennemi s’il lui eût pris fantaisie d'essayer un mouvement tournant ; malheureusement, les eaux se sont retirées aussi vite qu'elles sont venues, et le ruisseau est réduit à son volume primitif, — 4 mètres à peine de largeur.

Des abatis d'arbres entourent bientôt notre bateau amené sur le rivage et traîné sur des rouleaux debois. C'est maintenant notre seule ressource, notre citadelle. À peine ce travail préparatoire de défense est-il terminé que les sentinelles signalent l'avant-garde ennemie, Sir Reed a expressément défendu de tirer, avant d’avoir épuisé tous les moyens de conciliation.

Ils sont tous peints en guerre, et au nombre de plus de trois cents. Nous les voyons s'avancer en vociférant et en brandissant leurs lances.

Puisqu'il est défendu de les attaquer, il serait pourtant urgent de leur montrer que malgré son petit nombre notre troupe est redoutable et peut leur faire un mauvais parti.

Ils ignorent probablement la portée des armes à feu, peut-être même leur usage. Une surprise les attend. Robarts, les voyant à 400 mètres, épaule sa carabine et vise attentivement un jeune gommier qui se dresse au milieu d'eux. Le terrible projectile s'échappe en sifflant, et s’en vient fracasser, à hauteur d'homme, le tronc blanc et lisse. La partie supérieure de l'arbre, perdant son point d'appui, s'écroule avec bruit.

La vue de ce prodige, qui complique d’effarement leur surprise première, les rend plus circonspects dans leur marche.

Ils se jettent à terre en piquant dans le sol leurs lances à banderoles multicolores. Tactique prudente, mise en usage par tous les peuples du monde, et grâce à laquelle le corps n'offre plus qu’une surface insignifiante aux coups de l'ennemi.

— Ah ! ah! mesgaillards, dit le tireur tout fier, en rechargeant son arme, cela vous étonne ? nous allons vous donner encore quelques échantillons de notre savoir faire. Après quoi, si le cœur vous en dit, on pourra prendre un autre but,

— Une idée, fait à son tour le major ; si nous envoyions une bordée dans les jeunes arbres.

— Cela paraît urgent, répondent en même temps les deux jeunes frères et leur oncle.

— Allons ! les malins du coup d'œil, dit Cyrille, chacun son arbre. Allons-y, là, dans le mille, comme à la fête du pays quand on tire les macarons.

Une douzaine de coups de feu éclatent, et les arbres

dégringolent de tous côtés, comme fauchés par l'invisible bras d’un être surnaturel. En un clin d'œil, les corps noirs allongés sur le gazon se'lèvent comme poussés par des ressorts, et disparaissent en bondissant.

“4— Faut tout de même avouer que c'est une drôle de manière de jouer aux quilles, pas vrai, Francis. J'voudrais bien savoir ce qu’en pensent les négros,

— Hem ! réplique le Canadien soucieux, ils sont bien nombreux ; je crains qu'ils ne reviennent bientôt à Ia charge.

Une demi-heure se passe :

— Quand je vous le disais ! s’écrie Francis. Tenez, les voyez-vous s'allonger en rampant dans les herbes ? On dirait des sangsues. By God ! ils sont plus forts que jene croyais; tenez, monsieur, voyez donc là-bas, à draite. près de cette grande fougère, ce buisson de palmiers nains ? il n’y était pas tout à l'heure. C’est connu, mes gaillards ; les Peaux-Rouges nous ont enseigné cela depuis longtemps.

Les :lorgnettes braquées nous permettent de voir les curieuses mahœuvres qu'ils opèrent lentement. Francis ne s’est pas trompé. La forêt plantée seulement de grands arbres s'est, comme par enchantement, peuplée de buissons qui avancent peu à peu, en formant un demicercle dont nous sommes le centre. Bien qu'il soit pour nous un nouveau sujet de crainte, ce spectacle extraordinaire nous intéresse vivement.

::— Pensez-vous, cher ami, dit à sir Reed le major tout soucieux, qu’il ne serait pas urgent d'envoyer une balle dans chacun de ces buissons ambulants, et d’en faire déguerpir les drôles qui s’y cachent? ”

— Mon avis est d'essayer de parlementer.

— N'y voyez-vous pas de danger ? ;

— Aucun pour le moment. Que trois hommes s’avancent lentement, prudemment, à leur rencontre. Tom les accompagnera et tâchera de les approcher à portée de Ia

voix. Les dialectes australiens ne sont pas tellement différents que nous ne puissions espérer d’être compris.

— C'est une idée, mais si pourtant les noirs fondent à l'improviste sur les parlementaires ?

— Ne sommes-nous pas là pour protéger la retraite. N'avons-nous pas encore notre mitrailleuse ? Comptezvous pour rien les revolvers qu’ils tiendront à la main ?

— Vous avez réponse à tout, sir Reed.

Sans plus attendre, trois grands gaillards revêtus de leurs vestes de cuir fauve, s’avancent avec Tom dont l’inévitable chemise rouge tire l’œil comme un énorme coquelicot,

Une trentaine de ceux que nous avons d'abord vus ramper, s’'apercevant que les arbres netombent plus frappés par la foudre, se son: tranquillement assis, leur lance, comme toujours, piquée dans le sol à portée de leur main. Les quatre hommes se dirigent vers eux, sans perdre de vue les buissons, dont la marche de tardigrade s'arrête spontanément. Cinq longues minutes s’écoulent. Les bushmen sont à plus de 100 mètres de nous. Chose vraiment stupéfiante ! La distance qui les sépare des noirs n'a pas diminué d’un pied. Ils semblent ne point faire attention à eux, et continuent à rester dans leur position première, les uns nous tournant le dos, les autres de face ou de côté. Les nôtres commencent à s’apercevoir de <e prodige qui nous procure un étonnement au moins égal à celui qu'ont dû ressentir les hommes couleur de suie à la vue de leurs arbres fracassés.

Les quatre bushmen avancent loujours, et la distance qui les sépare de l’ennemi se maintient rigoureusement égale. C’est à devonir fou. De plus, force nous est de reconnaître que les noirs n’occupent plus leur position première. Ils sont en arrière des arbres mutilés, quand tout à l'heure ils se tenaient à plus de soixante pas en avant. Comme nous ne sommés pas superstitieux, nul me croit à un maléfice ; grâce aux lorgnettes braquées

sur eux, leur tactique nous est bientôt révélée. Elle est extraordinaire, et il faut pour l’exécuter une vigueur et une adresse de quadrumane. $e soulevant imperceptiblement sur les poignets, ils poussent lentement, sans se heurter, leur corps en avant par un léger mouvement des reins, et se reculent en conservant sans la modifier en quoi que ce soit leur première attitude.

Mais ce qui ajoute à l'illusion et nous a tout d’abord empêchés de deviner le subterfuge, c'est que leurs lances, que nous croyions plantées en terre, restent toujours debout et marchent avez eux. C’est grâce à un tour de force inouï que, par une énorme tension des muscles de la jambe, chaque noir maintient la hampe entre ses orteils et lui conserve sa position verticale. La précision de cette manœuvre est véritablement miraculeuse.

— Ils conduisent nos hommes à un piége ; il faut que ceux-c1 reviennent ! s’écrie le squatter en déchirant l'air d'un vigoureux coup de sifflet.

Au moment où les chasseurs, habitués à ce signal, s’arrêtent d'un même mouvemeut, nous restons véritablement stupides d'étonnement en voyant se lever devant eux, à moins de cinquante pas, une vingtaine de larges feuilles cachées dans les gazons, et sous chacune desquelles un cannibals peint en guerre était blotti.

Quant aux bushmen, ils semblent atterrés comme s'ils avaient mis le pied sur une légion de serpents noirs. Leur surprise est telle qu'ils ne pensent même pas à tirer sur les noirs, qui détalent comme des cerfs.

Cinq minutes de plus, ils étaient perdus.

Quelle adresse, quelle force, quelle persévérance n’a-til pas fallu à ces sauvages pour se dissimuler ainsi en rampant sous ces feuilles, jusqu'à échapper à nos excellentes lunettes, jusqu’à tromper l'œil infaillible de nos

coureurs de buisson ?

La légion de démons noirs est disperne ; nos messagers

reviennent l'oreille basse et tout émus du danger terrible auquel ils ont encore une fois échappé.

Allons ! puisque la conciliation ne réussit pas, il faudra employer la force.

La nuit vient et augmente les dangers inconnus qui nousenvironnent. Nul ne peut deviner ce que recouvre le voile noir masquant l'horizon. Chaque arbre, chaque touffe d'herbe, chaque buisson peut recéler une ambuscade, il a été impossible de faire la moindre provision de bois. Tout semble conspirer contre nous Il eût fallu allumer des feux pour éclairer les abords du camp, montrer aux assaillants que nous veillons, et avoir au moins un peu de lumière pour repousser leur attaque. Un brasier s’enflamme bientôt à peu de distance, puis, com ne si cette flamme était un signal, de tous côtés surgissent des lueuïs au nombre de plus de deux cents, illuminant la forêt sur un périmètre immense. [/ennemi veille lui aussi, et convoque par son signal habituel le ban et l’arrière ban des tribus voisines.

Chacun redouble de vigilance dans notre camp sombre et silencieux. Les yeux grands ouverts se fatiguent à fixer sans relâche les points lumineux et à scruter la ligne noire qui les précède. Les mains s'engourdissent, crispées sur les armes. Au loin tout se tait : nul cri ne trouble la solitude, et ce silence est plus alarmant encore que le vacarme habituel aux natifs quand ils projettent une attaque.

Les heures s’écoulent avec une lenteur désespérante. De mystérieux froissements nous font tressaillir. Est-ce la marche des fourmis bouledogues, ou le trot des scarabées dans les herbes ? N'est-ce pas plutôt le glissement des noirs rampant sur le sol ?

Le danger plane sur nous, inconnu, imminent, terrible. Chacun sent son cœur serré comme dans une griffe de fer. Mon chien hurle lugubrement depuis quelques minutes ; il semble en proie à la terreur et reste blotti dans mes jambes.

À son dernier et plaintif gémissement répond tout à

coup une clameur formidable qui s'élève de tous côtés. Une véritable armée de cannibales fait irruption comme un torrent, et, avant même de pouvoir nous dresser sur les jambes, nous sommes saisis par plus de dix mains brutales qui nous paralysent, nous désarment, et finalement nous garrottent, du premier au dernier. L'attaque a été si soudaine, et le nombre de l'ennemi est si considérable, que toute résistance a été impossible.

Les vainqueurs se dédommagent, de leur silence et de leur immobilité par de bruyantes acclamations et force gambades.

Cooo-m666-hooo-étéé ! Le signal de ralliement retentit sans relâche et appelle leurs compatriotes, à venir célébrer la défaite des hommes blancs. Quelques-uns s’élancent au milieu des ténébres et rapportent des brassées de bois résineux qui flambent et éclairent la scène de désolation dont nous sommes les tristes victimes. Nous sommes ficelés comme des paquets avec des liens de phormium et rangés autour du bateau que les noirs inventorient curieusement. Ils sont au moins deux cents qui dansent et chantent, mangeant les provisions qui nous avaient coûté si cher, et leur nombre s’augmente sans cesse de nouveaux arrivants. Ils paraissent incontestablement moins féroces que ceux auxquels nous avons eu précédemment affaire. Un rayon d’espérance commence à luire dans nos cœurs. Comme nous ne sommes pas venus en ennemis, peut-être pouvons-nous arriver à leur faire comprendre que notre voyage tout pacifique a pour but de rencontrer les Nga-Ko-Tko.

L'examen des objets remplissant le bateau continue toujours, à la grande joie de ces naïfs enfants de la natu-

re, qui rient en se tordant à chaque nouvelle découverte.

L'un d’eux, un chef, tient à la main une valise entr'ouverte.

11 fouille avec des gestes de singe curieux et éparpille

de tous côtés les effets qu’elle contient. Sa patte noire rencontre un petit paquet de papier gris qui semble l’intriguer. Il le déplie lentement, en tire un objet que je ne puis distinguer, mais dont la vue produit un effet foudroyant.

Je me rappelle alors le cadeau du bon docteur Stephenson, mais je n’y pensais plus depuis longtemps.

Un cri guttural s'échappe de sa poitrine, il se jette brusquement à terre dans une attitude pleine d’humilité. Les danses et les chants s'arrêtent comme par enchante- . ment, et tous ses compagnons s’approchent, avec un respect voisin de la terreur.

— Kobbong ! kobbong ! murmurent-ils doucement.

À ce moment opparaît un nouveau groupe, précédé d’un grand gaillard de vingt-cinq ans environ, un peu plus vêtu que les autres et qui porte les emblêmes de sous-chef. Sa peau est plus claire, et il a une longue bar- ‘be. Il s’avance vers le talisman mystérieux qui courbe tous les fronts, pousse à son tour comme un rugissement de joie, et prononce quelques mots en langue indigène.

En moins de temps qu'il n’en avait fallu pour nous garrotter, nos lient tombent ; des mains amies pressent les nôtres, pendant que le grand sous-chef s’écrie en mauvais anglais :

— Gentlemen pardonnez une méprise Le grand emblême des Nga-Ko-Tko vous a sauvés. Je suis le fils de FOpossum-Rouge !

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