CHAPITRE XII
Chez les Nga-Ko-Tko. — Le trésor. — Plan de meinhert Schæffer. — Une dépêche télégriphique. — Navigation fluviale, — Tra-
hison. — La frégate anglaise et le pirate. — Poursuite. — Ce que peuvent rapporter des coups de canon de trois cents francs la pièce. — Un trésor au fond de la mer.
La fin du voyage ressemble à une marche triomphale. Les noirs mettent à nous être agréables une sorte d’achar-nement qui devient presque fatigant. Des baies de toute sorte, des racines savoureuses, des gibiers exquis nous sont apportés à chaque instant, avec une surabondancetémoignant des meilleures intentions, mais incompatibles
avec la capacité de nos estomacs.
Les roues du dray-bateau ont été retrouvées dans le vallon après la retraite des eaux, et ajustées à la caisse de fer. Nos cinq chevaux, les seuls survivants de notre ad-mirable escadron, sont attelés à la machine qu'ils traînent, non sans velléités de révolte. Des bêtes qu’un sportsman paierait ici cinq mille francs sans marchander, cela se conçoit.
Tom est écrasé par la supériorité de Joë II. Le fils de l’'Opossum est un superbe métis. Sa peau couleur café au lait, sa barbe fauve, ses traits réguliers, son air intelligent attestent son origine européenne. Il parle assez bien l'anglais ; cela humilie notre vieux factotum. Il se sent relégué au second plan, malgré les airs protecteurs. qu’il se donne vis-à-vis de la masse des indigènes, frappés d’admiration à la vue de sa chemise sang de bœuf et: de son couteau catalan à six francs soixante-quinze.
Les jeunes filles, remises de leur première frayeur, ont
repris leur place dans le char, et Cyrille, dont la vigueur corporelle fait l’étonnement de nos nouveaux amis, met le comble à leur surprise en les initiant aux merveilles des armes à feu.
— Voyons, mon enfant, dit affectueusement sir Reed au jeune sous-chef, expliquez-moi par quelle fatale méprise nous avons été regardés comme des ennemis par vos hommes, qui pouvaient nous égorger sans défense.
— Ils ne vous auraient pas tués, répond le jeune homme ; l’ordre avait été depuis longtemps donné à la tribu et à nos alliés de respecter les hommes blancs.
— Mais alors, pourquoi cette soudaine et irrésistible attaque ?
Le sous-chef, un peu embarrassé, répond en hésitant, comme honteux de la naïveté de ses compagnons :
— Vous savez que le blanc est notre couleur de guerre ; les Nga-Ko-Tko, vous voyant la plupart habillés de vêtements blancs, ont cru que vous veniez avec des intentions hostiles, et comme je n’étais pas encore arrivé, je n'ai pu les détromper à temps.
Quelque extraordinaire que soit l'explication, elle est en tous points légitime et plausible.
— Mais comment la vue de ce petit morceau de bois sculpté, que l’un de vous a trouvé dans le bateau, a-t-elle ainsi frappé de respect, presque de stupeur, tous vos guerriers ?
— Parce qu'il représente le grand emblème de ma tribu. Ilest taillé dans un morceau de la racine du wuiwañga, l'arbre mortel, et représente une tête de serpent dont les yeux sont figurés par deux grains d’or. Mon père le donna il y a vingt ans au savant blanc qui était son ami.
— Le docteur Stephenson, qui me l’a remis au moment de mon départ, dis-je à mon tour, frappé de la coincidence.
— C'est bien là le nom de l’ami de l’Opossum.
Et comme sir Reed paraît vouloir demeurer seul avec le jeune homme, nous les laissons discrètement ensemble, et nous cheminons lentement, en dissertant à perte de vue sur cette succession d'événements de plus en plus extraordinaires.
À la suite d’un long entretien avec Joë, le squatter pâle, abattu, s’en va trouver ses neveux et leur sœur, et leur fait part des nouvelles qu'ils attendent avec anxiété.
Leur père, hélas ! n’est plus. Peu de temps après avoir écrit sa lettre, qu’un drayman emporta au golfe de Carpentaria, le vieillard s’éteignit doucement dans les bras de ses amis. en prononçant une dernière fois les noms chéris de ses enfants. Il repose maintenant dans un bois de gommiers ; sa sépulture est sacrée pour les natifs, qui vont y faire souvent de pieux pélérinages.
Voilà ce que nous apprenons en substance, pendant que nous parcourons notre dernière étape, précédés d'agiles coureurs qui annoncent notre arrivée au village des Nga-Ko-Tko où nous attend une réception enthousiaste.
L’Opossum-Rouge vient à notre rencontre, suffoqué au point de ne pouvoir articuler une parole. Il nous serre les mains avec effusion, et contemple d’un œil attendri, au coin duquel scintille une larme, les chers enfants de son vieil ami. Joé MacKnight est un superbe vieillard, blanc comme la neige, droit comme un chêne, à l’œil noir toujours vif, et dont les années semblent avoir respecté la rude musculature. L’excellent homme m'interroge avidement sur le docteur Stephenson, dont il a conservé le meilleur et le plus affectueux souvenir. Chose curieuse, bien qu'il ait depuis longtemps rompu avec la vie civilisée, son premier soin est de s’enquérir de l'opinion qu'ont eue de lui ses compatriotes, au récit de ses aventures, depuis longtemps publiées dans les livres ou les revues de l’Europe et des colonies. Sa joie ne connaît plus de bornes, quand il apprend qu'il est l’objet d’une relation particulière, conservée au Bibliothecal-Hall de Melbourne et de Sydney.
La vue de l'emblème qu’il avait donné vingt-deux ans auparavant au docteur en souvenir de lui, et que celui-ci m'avait confié en partant, comme suprême ressource en cas de péril, émeut profondément le digne patriarche.
Le village se compose d'au moins trois cents cases spacieuses, capricieusement élevées au gré des propriétaires. Elles sont construites en branches solides, plantées dans le sol par la base et reliées au sommet par des fibres végètales d’une extrême solidité. Les interstices sont bouchés avec de la terre battue, recouverte d’écorces préparées ; disposition ingénieuse, qui les rend imperméables au vent et à la pluie. l'entrée, invariablement tournée vers le soleil levant, est simplement fermée par un r:deau d'écorce ou une peau de kanguroo. D’odorantes couches de bruyères sèches, recouvertes de cuirs conservés avec. la fourrure, constituent un lit aussi sain que moelleux. Enfin, chose merveilleuse et à peu près unique sur le continent austral, plusieurs hectares de terrain sont défrichés, et des champs entiers de nardous, d’ignames, de patates, et de nombreuses racines dont nous ignorons les noms, mettent à l’abri de la famine tout ce clan dont notre ami est le landlord. Chacun éprouve une vive satisfaction, en voyant qu’un rudiment de civilisation a pénétré dans ce lieu désert. L'énergie d’un blanc alliée à la plus grande douceur, ainsi que l'exemple du travail, ont opéré sur ces déshérités un commencement de réhabilitation. Ce sont bien des hommes, ces infortunés, que les Anglais traquent et fusillent comme des fauves, au lieu d'améliorer leur sort et de les faire participer aux bienfaits de l’industrie européenne.
Une preuve d’exquise délicatesse, qu'ils nous donnent le jour même de notre arrivée, achève de confirmer cette bonne opinion que nous avons conçue d’eux d'abord, Une députation, composée des notables, tous un peu plus vêtus que les aborigènes rencontrés jusqu'alors, s’en vient, dans un recueillement piofénd, nous chercher pour nous
corduire à trois cents mètres du village. Après avoir gravi lentement un tertre de gazon, nos yeux ravis contemplent une minuscule vallée, dont le sol disparaît littéralement sous une folle profusion de fleurs. Les plus admirables échantillons de la flore australienne, dont la richesse n’a pas de rivale, se mélangent, se croisent, s'échevèlent en ce lieu, qui ressemble à un bouquet de 200 mètres de large. C’est le lieu de sépulture des Nga-Ko- Tko. Ils ont renoncé à leur ancienne coutume, consistant à exposer leurs morts à l'air, pour les enterrer à la façon des Européens ; mais ne pouvant perpétuer leur souvenir par le bronze et le marbre, sur lequel s’étalent les formules. hélas ! trop souvent mensongères de regrets posthumes, ces fils naïfs du soleil et de la forêt ont constellé la dernière demeure de leurs amis ou de leurs proches, de fleurs sans cesse renaissantes, Ils ont paré des plus chatoyantes couleurs la lugubre demeure des trépassés, et fait du champ de la mort un splendide parterre. Ah! qu'il y à loin de cet humble cimetière australien, où chantent les oiseaux, où s'épanouissent les fleurs, à ces lugubres enclos des nations civilisées, assombris de cyprès noirs, et où la place de ceux qui ne sont plus, parcimonieusement mesurée par les vivants, n’est marquée que par une pierre qui se dégrade, deux bras de fer qui se rouillent ou un morceau de bois qui pourrit.
C’est 1à que repose en paix celui dont nous ignorons la vie, et qui a chèrement expié, par une existence d’abnégation, l’acte de violence dont il se rendit coupabie envers la société, dans un néfaste moment d’oubli. Le désespoir des enfants est navrant. Ils ont accompli le long et pénible voyage, soutenus par l'espoir de retrouver ce père qu'ils chérissaient, en dépit des formules de la vindicte sociale ; qu'importe l’opulente fortune qu'il leur laisse ? Peut-elle entrer en ligne de compte avec un haiser ou un sourire de Lui ? . ,. . . . . . . . .
© I n'est pas “besoin d'user des précautions indiquées
dans la lettre du testateur. Les preuves de l'identité des légataires abondent, et, après une semaine entière consacrée à un repos dont chacun ressent l’impérieux besoin. l’'Opossum-Rouge, en exécuteur consciencieux, se met en devoir de remettre aux enfants de son ami le patrimoine de leur père.
La quantité d’or, recueillie par l’ancien convict aidé de ses noirs, est véritablement colossale. La première cachette qui est ouverte contient approximativement la somme énorme de quatre millions, au dire des bushmen qui tous ont été plus ou moins chercheurs d’or. Ce sont des pépites de choix, presque toutes de la grosseur de l'œuf d’une poule. Elles sont au nombre d'environ deux cent cinquante. Il est impossible d'établir leur valeur absolue, car nous manquons de poids et de balances.
Ces richesses tiennent bien peu de place, je vous assure, eu égard à la densité de l'or, qui est 19 fois 28 centièmes supérieure à celle de l’eau ; celle du plomb n'étant que de 14,25, on pourra juger de la petitesse du volume de cetrésor. À la vue de ces pépites d’un jaune pâle et terreux. je ne sais quelle triviale image s'offre tout à coup à mon esprit, mais il me semble apercevoir trois ou qua: tre boisseaux de pommes de terre fraichement lavées. C’est la seule impression que produise sur moi ce petit tas d’or qui servirait de rançon à un roi.
La seconde cachette renferme vingt admirables morceaux d'or pur, pouvant valoir ensemble plus d’un million et demi. Ils sont ondulés et striés, comme s'ils s’étaient refroidis lentement et en quelque sorte couche par couche.
Dans une troisième se trouvent symétriquement rangés une quarantaine de petits tonnelets, formés avec des entre-nœuds de gros bambous. Tous sont remplis jusqu'aux bords de grains d’or variant entre la grosseur du doigt et celle d’une balle de fort calibre. Impossible d'estimer ce que renferme ce féerique silo ; mais sa vue
impressionne agréablement ceux qui en sont les possesscurs, quelque désintéressés qu'ils soient des choses matérielles. Une pareille aubaine ne tombe pas impunément, sans produire quelques éclats de joie.
Enfin la quatrième et dernière fouille fait resplendir au soleil deux blocs énormes d’un volume et d’une valeur uniques, et tels que le muséum de Melbourne serait fier d'en posséder. Jamais plus de richesses n'ont été entassées dans un si petit espace situé dans un lieu si désert.
La plupart de nos compagnons sont positivement enfiévrés, à la vue de cette réalisation d'un conte quasi fantastique. |
Si, comme l’indiquent toutes les probabilités, la valeur de ce fahuleux trésor s'élève à une dizaine de millions, le poids total de la masse d’or sera de plus de trois mille trois cent kilogrummes. |
Il est impossible de faire traîner aux chevaux cette charge énorme, qui, ajoutée au poids du chariot de fer, nécessiterait un attelage d'au moins dix bêtes de trait toutes fraîches et habitués au collier. IL’/effort de la traction est en effet près de cinq fois supérieur sur le sable ou le ga zon à celui que nécessiterait une route en bon état.
Mais puisque notre véhicule est désormais inutile comme char, il peut redevenir bateau. Les rivières étant des “ chemins qui marchent ”, nous trouverons bien un cours d’eau qui descendra tout doucement et sans encombre ce trésor au golfe de Carpentaria.
Nous sommes tout près d'Harbert-Creeck, qui, par bonheur, coule à pleins bords. La carte, confiée aux soins de Francis, a été retrouvée un peu froissée après la méprise des noirs, mais telle qu’elle est elle nous fournit d’utiles indications, permet de trouver le point géographique du lieu où nous sommes, et de tracer la route à suivre.
Les Nga-Ko-Tko sont véritablement d’utiles et précieux auxiliaires. Après avoir divisé le monceau d’or en cent
cinquante petits ballots, pesant en moyenne de 24 à 27 kilogrammes, ils ont renfermé les pépites, grosses ou petites, dans des lambeaux d’écorce flexibles et tenaces tout à la fois. Ils ont ensuite entouré de lianes finementtressées, formant une enveloppe extérieure d’une solidité à toute épreuve, ces masses fort lourdes, eu égard à la petitesse de leur volume. A deux des extrémités du paquet, ils ont laissé dépasser les fibres végétales, qu’ils ont tordues et jointes ensemble, de façon à former une sorte d’anse, permettant de porter le ballot à la main ou de l'accrocher à l'épaule,
Je vous laisse à penser ce qu'eût pu faire notre civilisation européenne, en présence de pareilles difficultés.
Ces soins préparatoires sont terminés en moins de trois jours. L’arrimage sera facile, en raison du morcellement de la cargaison, qui n’est guère encombrante comme volume.
Mais avant de penser au départ définitif, et de nous arracher à la cordiale hospitalité de ces braves gens qui nous ont fait 1evenir de nos préventions contre la gent australienne, il est urgent de tenir conseil, et de discuter dans ses moindres détails l’importante question du retour. Il avait été en principe décidé que nous reviendrions par le chemin, mais ce projet était subordonné à la réussite complète de la première partie du voyage. Or, maintenant que nous n'avons plus ni chevaux, ni voitures, ni provisions, il est indispensable de prendre une autre voie,
L'avis unanime est de pousser jusqu’au golfe de Carpentaria. Le bateau sera conduit demain à Harbert- Creeck ; comme nous ne manquons pas de bras, et que nos auxiliaires sont pleins de bonne volonté, il sera faci! le de transporter en même temps à dos d'hommes tous les ballots dont le poids maximum n'excède pas 55 à 68 livres Une fois l’arrimage terminé, il y aura encore une large place pour les jeunes filles et les provisions, car
l'embarcation, on se le rappelle, jauge huit tonneaux. Un homme à la barre et deux aux avirons suffiront à le dirier.
Harbert-C'reeck se jette dans Shanon-River, qui se perd lui-même dans Gregory-River, affluent considérable du fleuve Nicholson, dont la large embouchure déverse toutes les eaux de ces divers affluents dans ie golfe de Carpentaria, par 170 degrés et demi de latitude sud, et 187 degrés de longitude ouest.
— Ce projet, messieurs, approuve le major qui pointait la route sur la carte, est en tous points excellents, mais quand nous serons arrivés au bord de Ia mer, avec ce trésor, fruit de tant de fatigues, que ferons-nous ? Attendrons-nous la venue fort problématique d'un vaisseau, venant à passer dans ce point qu’ils ne fréquentent que
bien rarement ?
— Sir Harwey, que Votre Excellence me permette de
lui exposer un plan que j'ai médité depuis plusieurs jours, et dont l'exécution est aussi facile que certaine. Je crois que c’est le seul qui puisse nous sauver.
— Parlez, meinherr Scheæffer.
Le grand Frussien, depuis qu'il a pu se repaître de lu vue des monceaux d’or,paraît tout préoccupé.Ces fulgurations semblent l'avoir fasciné. Je me défie toujours de cette figure de Teuton amateur de pendules et avide de milliards. Enfin, puisqu'il a un plan, écoutons le plan ; j'ai tant connu de gens qui en avaient, de ces plans.
— Deux mots suffisent, messieurs. (Connaissez-vous la distance qui nous sépare du télégraphe transaustralien
— Mais. quatre ou cinq degrés.
— Trois seulement. Soixante-quinze lieues. Je viens de relever la distance. Les chevaux sont reposés et vaillants comme au départ. Ils peuvent fournir cette course en cinq jours au plus, quatre peut-être ; ils tomberont, mais leurs cavaliers seront arrivés à la station télégraphique de Barrow-Creeck.
— C’est parfait ; nous comprenons. Le messager sera en rapport'avec tous les points civilisés.
— Veuillez continuer, je vous prie, meinherr Schæffer.
— De Barrow-Creeck, il est facile de correspondre en quelques minutes avec South-Port et Port-Dennison. Je prends ces deux points, parce que ce sont les plus rapprochés de l'embouchure du fleuve Nicholson. Les na- ‘ vires abondent à Port-Dennison. Il suffit de s'entendre, par voie télégraphique, avec le capitaine d'un vapeur qui peut, en quelques jours, venir croiser, en nous attendant, en vue de la côte qui borde le golfe de Carpentaria. Une fois à bord, nous revenons à Melhouïne par la route de l’ouest, car les passes du détroit de Torrès sont à peu près impraticables. Pensez-vous, sir Reed, que mon idée soit acceptable ? |
— En tous points, meinherr Schæffer. Mais quel est l’homme que je pourrais bien charger de cette mission ?
Le Prussien semble réfléchir quelques instants.
— Moi, si Votre Excellence daigne m'y autoriser.
— Gueux d’hypocrite, va! grogne à voix basse mon bourru de Cyrille dont l’animosité n’a fait que s’accroi.
tre.
— Vous partirez demain avec quatre de vos compa-
gnons. Crevez les chevaux s'il le faut. Vous en achè. terez à Barrow-Creeck pour le retour. Ne ménagez pas l'argent. Le temps seul est précieux.
Le lendemain matin, l'Allemand partait, muni des pleins pouvoirs du squatter, qui lui avait en outre remis un portefeuille bien bourré de bank-notes, qu’en homme de précaution sir Reed portait toujours avec lui. Meinherr Schæffer s'était adjoint les trois Allemands, dont un Hanovrien, qu’il semblait dominer de toute la hauteur de sa morgue prussienne, et un pauvre diable de bush man, un peu simple d'esprit, qui lui était fort dévoué.
— À bientôt et bonne chance !
—. À bientôt ! dit-il en saluant militairement.
Le transport de l'or ne devant s'effectuer qu'après le retour du messager, chacun de nous s’arrangea pour passer son temps d’une façon en rapport avec ses goûts et ses aptitudes. Les promenades en forêt, la pêche, la chasse surtout, charmaient nos loisirs. Je ne puis me rappeler sans un singulier mélange de plaisir et de regret les courses que je fis avec les noirs qui, joyeux et naïfscomme de grands enfants, s’ingéniaient à nous rendre agréable le peu de temps que nous avions a rester parmi eux. Cette semaine,hélas ! comme les jours de bonheur, s’écoula biem vite ; le messager n'arrivait pas. Bien qu’un retard de
deux jours ne pût nous alarmer outre mesure, la ponctualité de l'Allemand était trop connue pour que la prolon-
gation de son voyage ne fit pas appréhender un rnalheur.
Enfin, au moment où l'inquiétude se compliquait d’angoisse, deux cavaliers débouchent au pas dans la clairière qui s'étend devant le village. Ils sont montés chacun sur un grand cheval pie, de belles formes, mais paraissant fourbu. Les voici à portée de la voix. Ce sont meinherr Schæffer et le Hanovrien. Leurs vêtements sont en lambeaux, leurs traits fatigués et leurs visages lugubres ; des plaies saignent aux flancs de leurs che- . vaux ; le Hanovrien a un bandeau au front.
— Etles autres ? s’écrie sir Reed d’une voix étranglée par l'émotion.
— Morts!
— Les pauvres gens ! suffoque miss Mary, qui éclate en sanglots. (C’est pour nous qu’ils ont perdu la vie.
Nous sommes dans la consternation. Il faut avoir fait campagne ensemble, couru ensemble les mêmes dangers, dormi côte à côte en plein airfet partagé son dernier morceau de pain, pour savoir quel attachement vous lie à des compagnons d'aventure. Deux de ceux-là appartenaient à une nation ennemie ; malgré le peu de sympathie que nous autres Français avions pour eux, je sentis
<omme un vide en moi. Après tout, ils avaient fait leur devoir avec nous, et collaboré à notre œuvre.
Après être arrivé sans accident à la station de Barrow- Creeck, meinherr Schæffer avait, séance tenante, entamé avec le commandant d’un navire à vapeur des négociaations qui avaient été couronnées d’un plein succès. Le nom de sir Reed aplanit toutes les difficultés ; le capitaine répondit aussitôt qu’il partait sur l’instant.Le temps de se procurer des chevaux, les cinq hommes quittaient Je télégraphe et revenaient chez les Nga-Ko-Tko, quand une troupe de sauvages se jetant sur eux à l’improviste pendant la sieste avaient égorgé sans défense nos trois pauvres compagnons. Seuls les deux survivants avaient pu sauter en selle et se dérober par la fuite, après avoir vu l’égorgement des autres,
— Notre vie ne nous appartenait pas, termina le narrateur avec dignité, sans quoi nous en eussions fait le sa- Crifice pour essayer de sauver la leur. Mais il fallait à tout prix arriver ici. La consigne avant tout. Ils sont morts en faisant leur devoir. |
Les derniers préparatifs de départ furent accomplis au milieu d’une tristesse profonde. Le regret de la mort de ces pauvres gens, l'heure cruelle de la séparation qui allait bientôt sonner, et la certitude de ne jamais revoir les braves noirs auxquels nous nous étions attachés bien vite, toutes ces causes multiples contribuaient à nous assombrir. j
Enfin, ce dernier moment écoulé, après un adieu attendri au cimetière fleuri,les Nga-Ko-Tko désertent en foule leurs cases. Les hommes se chargent de tous les ballots, les femmes et les enfants nous accompagnent, et nous partons pour Harbert-Creeck, sur lequel se balance notre bateau confié à la garde d’une troupe commandée par le fils de l’Opossum-Rouge, et renforcée de quatre bushmen.
L'arrimage de la cargaison'est bien vite terminé. Cette
opération n'offre aucune difficulté, puisqu'il suffit de déposer les masses d'or sur le bord plat, en ayant toutefois le soin d’en opérer régulièrement la répartition, afin de conserver son assiette à l’'embarcation.
L’Opossum-Rouge, après avoir congédié une partie de son monde, g'arde avec lui ses deux fils et une vingtaine de ses meïlleurs guerriers. Le brave homme, ne pouvant se résoudre à nous quitter, veut nous accompagner le plus loin possible et être notre pourvoyeur de vivres dans les pays inconnus que nous allons traverser.
Nous distribuons à ceux qui retournent au village nos haches, nos couteaux, des vêtements et tous les bibelots qui nous restent, rares épaves de notre richesse passée. La possession de ces objets leur cause un indicible plaisir, surtout cells d’une demi-douzaine de petits miroirs de poche qui ravissent quelques jeunes filles auxquelles nous en faisons cadeau.
Miss Mary et Kelly sont commodément installées sous la petite voile tendue en guise de banne au-dessus du bateau. Edwards prend la barre, Francis et Cyrille chacun un aviron, et, le courant aidant à la manœuvre, la coque de fer glisse légèrement sur les eaux claires du Creeck.
Les paysages que nous contemplons sont toujours aussi merveilleux ; mais la prochaine perspective du retour à la civilisation nous préoccupe désormais trop vivement pour que nous nous attardions à ces splendeurs. Malgré la fatigue et la chaleur,les marches de nuit sont tellement accélérées qu’au bout de neuf jours nous atteignons sans encombre le confluent du Gregory-River et du fleuve Nicholson. ;
Le douloureux moment de la séparation est arrivé. Joé retourne chez ses compatriotes d'adoption. L’excellent homme est désolé ; nous partageons sa douleur, car cette rude nature, si bonne et si dévouée, nous a inspiré dès le premier abord une profonde sympathie. Les adieux
qu'il échange avec les enfants de son ami sont on ne peut plus touchants. Le vieux sauvage européen pleure comme un enfant, Edwards, Richard et leur seur ont les yeux pleins de larmes.
— Joé, mon bon Joé, dit sir Reed en lui serrant les deux mains, nous reviendrons, je vous le jure ! Je veux vous aider dans l’œuvre civilisatrice que vous avez entreprise. Ces enfants me comprennent. Lis sont riches maintenant, grâce à votre dévouement pour leur père ; ils ne vous oublieront pas, ni vous niles vôtres. Avant un an, nous vous amènerons des troupeaux de bœufs et de moutons, des chevaux, des instruments aratoires pour cultiver votre sol, bien que l’esprit nomade des noirs les empêche de s'attacher à la terre, Guidés et éclairés par vous, aidés par nous, j'espère qu'ils pourront à l’avenir braver le fléau de la famine et vivre désormais à l’abri des besoins matériels qui empêchent l'essor de leur civilisation, Non pas adieu, Joé, mais au revoir !
Longtemps la silhouette de l’Opossum-Rouge et de ses hommes se détacha sur le bleu du ciel. Nous les vimes pendant une demi-heure immobiles à la place que nous venions de quitter, Jusqu'à ce qu'un tournant du fleuve les dérobât à nos regards.
Deux jours après, nous foulions des terrains d’alluvion bordant l'embouchure du fleuve Nicholson ; d’âcres émanations salines nous annonçaient la proximité de la mer, Le golfe de Carpentaria s'étend devant nous à perte de vue. Nous avons traversé l'Australie du sud au nord !
Un cri de joie s'échappe de toutes les poitrines, à la vue d’un joli navire à vapeur à l’ancre dans une crique naturelle, à moïins de quatre encâblures du rivage. Meinherr Nchoeffer est homme de parole. La possibilité de ramener en pays civilisé les dix millions du convict n’est pas illusoire. La réussite va donc enfin couronner tant d'efforts !
Notre troupe est à peine en vue qu’une embarcation
est mise à la mer et accoste en quelques coups d’aviron. Les matelots qui la montent nous accueillent avec un hourra retentissant, Un homme de haute taille, à la phy-
sionomie rude et hâlée, à l’œil vif, une bonne figure de marin, saute lestement à terre et se présente à nous. C’est le capitaine du William, tel est le nom du vaisseau qui doit nous rapatrier. Il s’est rigoureusement conformé aux instructions de la dépêche envoyée de Barrow- Creeck à Port-Dennison, et, après être parti sur son lest pour faire la plus grande diligence possible, il est arrivé quatre jours avant nous au rendez-vous assigné par l’Allemand.
Une cordiale invitation de passer à son bord pour réler les conditions de l’e :*=rquement est aussitôt acceptée, et sir Reed, le major, Edwards, Crowley, Robarts et moi, l'état-major enfin, sommes bientôt sur le pont du Williwm. Le capitaine nous fait les honneurs avec une grâce parfaite, et le marché est bientôt conclu avec le squatter qui paie sans marchander.
Après un excellent déjeuner, arrosé de vins exquis, et absorbé du meilleur appétit, nous visitons de fond en comble le navire, à bord duquel règne un ordre extrême et une excessive propreté, chose assez surprenante sur un bâtiment qui fait habituellement les transports entre l'Australie, Java, Ningapoure et la Chine. Le capitaine ne nous fait grâce d'aucun détail, et notre visite se termine par l'examen d’une jolie pièce de canon de 16 centimètres, se chargeant par la culasse, dont la présence nous rassure contre les possibilités d’une rencontre avec les p'rates que l’on pourrait trouver sur la route,
Tout est donc pour le mieux, et nous revenons au rivage enchantés de ce que nous avons vu. C'est la dernière nuit que nous passons à terre, je vous laisse à penser si on peut fermer l'œil !
Le lendemain matin, la chaloupe accoste de nouveau, et l'embarquement du trésor s'opère méthodiquement.
Mcoinherr Schoeffer est à bord, surveillant l’arrivée des ballots, et comme l’équipage est assez nombreux, ( vingt hommes sans compter ceux de la machine }, la manœuvre marche avec une incroyable célérité. Six voyages suffisent pour emporter les trois mille et quelques centaines de kilogrammes d’or. Comme il y aura double ration après la besogne terminée, cette perspective est un puissant stimulant pour les loups de mer. Notre pauvre petit dray, délesté de son précieux fardeau, danse sur les vagues courtes qui viennent mourir sur lerivage. Il est tiré sur le sable et abandonné avec son gréement complet, après avoir été retourné la quille en l'air, pour que la pluie ne le détériore pas. C’est une philanthropique pensée dusquatter, qui espère que le cas échéant il pourrait servir à des naufragés ou à des explorateurs. Il ne reste plus qu'à embarquer le personnel de l'expédition. Tout est ‘“ paré ” à bord du navire. La vapeur s’échappe en siffant des soupapes. Le temps de conduire à bord les dix-sept personnes composant la troupe, car, hélas ! trois cadavres blanchissent au soleil destropiques, et nous dirons adieu aux palétuviers du golfe de Carpentaria. |
Mais non ! c’est impossible ! Nous avons mal vu ! C’est à perdre la raison. La chaloupe est à bord avec le vaisseau, les six hommes qui la montent escaladent en un clin d'œil le bastingage, un coup de sifflet retentit, les chaînes des ancres s’arrachent des écubiers et tombent à l’eau avec un bruit sourd, l’hélice s’agite dans un tourbillon d’écume, le vaisseau bondit en avant sous la pres- Sion maximum de sa machine; il s'éloigne avec la vitesse d’un oiseau de mer, et nous restons là, impuissants, as- Sommés, pétrifiés, à la vue de cet acte monstrueux d’ignoble trahison.
Un cri de rage et de désespoir nous échappe ! Chacun saute sur son arme et fait feu sur les bandits qui, non
contents de nous voler indignement, nous abandonnent. Jâchement sans la moindre ressource sur cette plage inhospitalière. Peine inutile ! aucun des misérables n’appa-raît sur le pont, au-dessus duquel passent en siffant les. balles inutiles. Par une dernière et insolente bravade, le pavillon anglais qui flottait à l'arrière glisse sur sa dris-se, et à sa pihos un large lambeau d'’étoffe noire, aux plis. lugubres, monte lentemont à la corne d’artimon, appuyé d’un coup de canon. C'est le pavillon des pirates !
— Et Schæffer ?
— Il est à bord, le gredin !
Bien qu’il n’ait rien à redouter de nous, le vapeur accélère encore sa vitesse ; il s'éloigne en laissant à sa suite des torrents de fumée noire que vomit le tuyau de la machine. C’en est fait, tout est perdu !
Alors, pendant que s'opère cette terrible réaction qui suit les grandes catastrophes, et grâce à laquelle celui qui est vraiment fort commence à reprendre possession de: lui-même, un homme, livide, trébuchant comme s’il était ivre, les yeux hagards, se lèvre et s’avance vers sir Reed qui contemple froidement le désastre. C'est le Hanovrien.
— Tuez-moi ! râle-t-il d'une voix entrecoupée. Je suis un misérable indigne de pitié. Tuez-moi, de grâce, ou je me fais justice moi-même.
Il appuyait déjà son révolver sur son front, quand d’un brusque mouvement le major lui fait tomber l’arme de la main.
— Vous, Hermann ! dit le squatter d'une voix plus. triste qu'indignée, vous que j'ai comblé de bienfaits !
— Oui, moi, misérable et lâche que je suis, j'ai subi ce scélérat ! J'ai été son complice, grâce à la terreur qu’il m'inspirait, et aussi par mon avidité ! Vous voyez bien. que je mérite la mort, car je n'ai pas d’excuse.
— Hermann, vous avez trahi votre bienfaiteur, vous avez aidé à consommer la ruine de nos enfants ! vous.
mettez en périlnos existences, Hermann ! Je vous par donne ! puissent vos remords nous venger !
— Mais vous ne savez pas tout ! Schæffer, le complice, l’âme damnée de ce chef de pirates maudit, avait depuis longtemps combiné son projet. Vous rappelez-vous cette
absence qu’il fit lorsque nous étions près de Beltona ?
Il creva son cheval, en allant au télégraphe avertir son complice et combiner avec lui les moyens de vous dépouiller. Je le savais, et j'eus la lâcheté de me taire.
Je me rappelle alors les appréhensions qu'avait fait naître en moi cet incident, et l'envie folle que j'avais eue de casser la tête au gredin.
— Vous avez été bien coupable, Hermann.
— Dernièrement, continue le malheureux, quand vous l’envoyâtes à Barrow-Creeck, alors que l'expédition étan presque terminée, il fit signe au pirate d’accourir ; mais comme il craignait les révélations de ses compagnons, ou plutôt comme il voulait avoir une plus grosse part de vos dépouilles, il ne recula pas devant l'assassinat.
Un cri d'horreur et de réprobation s'échappe de nos gorges serrées.
— Oui, messieurs, poursuit le Hanovrien hors de lui, c’est lui qui égorgea lâchement les trois hommes pendant leur sommeil, et s’il m'épargna, c’est qu’il avait besoin de moi. Nous n'avons pas rencontré de noirs, et la blessure que je porte au front, c'est moi qui me la suis faite, pour donner plus de créance à notre mensonge. Vous voyez bien, vous que j'ai trahis, que je ne mérite pas de pardon !…
— Pour la dernière fois, Hermann, je vous le déclare, nous n’avons pas qualité pour être juges, et nous ne sommes pas des bourreaux.
— Eh bien ! puisqu'il en est ainsi, puisque vous m'accablez du poids de vos bienfaits, je ne survivrai pas à ma honte, je me ferai justice, car je ne suis pas digne de Vie vre parmi vous.
Et, d’un geste plus rapide que la pensée, il se plante jusqu’au manche son bowie-knife dans la poitrine.
Ii tombe raide mort, la face contre terre.
— Le malheureux ! prononça tristement le major, au milieu de la douloureuse stupéfaction de tous.
Ce fut sa seule oraison funèbre.
Le maître avait noblement pardonné.
Jamais aussi grande infortune ne fut plus vaillamment supportée. Ceux-là mêmes qui sont le plus directement frappés donnent un admirable exemple de fermeté. La perte matérielle subie par nos jeunes amis est immense etirréparable. (C’est la ruine complète d’espérances presque entièrement réalisées, c’est le naufrage au port.
Et pourtant les deux frères et la jeune miss semblent oublier leur propre malheur pour ne s'occuper que d’encourager les braves gens qui les ont suivis, et dont les fatigues vont encore être augmentées. Nous sommes arrivés à bout de ressources au bord de la mer. Le sol que nous foulons est des plus insalubres. La malaria règne en souveraine maîtresse, dans ce has-fond chargé de végétaux en putréfaction. Des eflluves pestilentielles s’exhalent à la marée basse des énormes racines de palétuviers émergeant de la vase fétide alternativement baignée par l’eau douce et l’eau salée. Le soleil active la décomposion de ces détritus organiques, qui répandent une odeur fade et nauséeuse. Il ne faut pas songer à camper ce soir cn pareil lieu, car la nuit, les émanations gagnant encore en intensité, des accès de fièvre pernicieuse seraient à redouter
Heureusement que nous sommes tous des hommes de ressource.
Quelques coquillages formeront notre déjeuner,puis nous partirons aussitôt après,en obliquant vers l’ouest. À un degré du point où nous sommes se trouve sur le bord du golfe la station de Norman-Mouth, qui est la tête d’une
autre ligne télégraphique, et qui, coupant la base de la
presqu’ile d'York, en suivant à peu près la direction du 18e parallèle, correspond à Cardweil, dans la mer de Corail.
Vingt-cinq lieues, trois jours de marche; nous en avons vu bien d’autres.
Notre maigre déjeuner est bien triste, quoi que puissent faire nos jeunes amis et leur oncle pour opérer une diversion.
— Mes enfants, leur dit le squatter, j'aime à voir en vous cette fermeté d'âme que rien n’abat, et qui résiste à tous les coups du sort. La possession passagère de votre immense fortune vous a laissés froids, sa perte vous trouve calmes. C’est bien. Nous allons bientôt, je l'espère être rapatriés. Venez avec moi, ne nous quittons plus. Vous êtes mes enfants d'adoption, vous serez mes seuls héritiers. Vous êtes jeunes, pleins de force et d'activité, devenez squatters. L’habitation des Trois-Fontaines est vaste. Je vous offre de la partager.
Pendant que Richard et miss Mary se jettent avec effusion dans les bras de l'excellent homme, Edward, les yeux ardemment fixés sur la mer, semble ne pas l’écouter. Toutes ses facultés semblent concentrées dans l’examen de la nappe verdâtre qui se confond avec l'horizon. Non sourcil abaïssé, son front plissé, semblent encore donner plus d’acuité à son regard.
— Mon oncle, messieurs, dit d’une voix calme le jeune marin, je ne sais si je m'abuse, mais il me semble voir làbas sur la pleine mer une légère colonne de fumée, Le ciel est pur, il est impossible que ce soit un nuage.
C’est en vain que nos prunelles avides se rident à la
ligne séparant le ciel de la mer, nul ne peut apercevoir ce qui chez Edward n’est peut-être qu’une illusion. . Et pourtant tous les cœurs se reprennent à espérer. Quelque faible que soit l'espoir bien hasardeux de voir ainsi arriver à point un vaisseau, chacun se cramponne opiniâtrément à cette idée.
— Par ma foi ! s’écrie Robarts qui, après avoir méthodiquement tiré de son étui sa lorgnette, l'avait braquée sur l’espace infini, je crois, mon cher Edward, que vous avez raison. Voyez plutôt vous-même.
— J'en suis sûr maintenant ! Un navire passe sur notre horizon. Vite des signaux ! allumez du feu à pleines brassées, du bois vert ! Il faut de la fumée. Tom, grimpe en haut de cet arbre, accroche notre pavillon à la branche la plus élevée. Faisons vite ! messieurs ; il y va de notre salut, peut-être de notre vengeance !
— La vengeance, ça me va, murmure Cyrille qui est absolument réfractaire au précepte de l'Evangile.
— Mais pourquoi le pavillon là-haut ?
— Afin que ceux qui sont à hord ne prennent pas notre feu pour un brasier de cannibales. Voyant flotter l'Union-Jack à côté d’une colonne de fumée, le capitaine saura que nous sommes des naufragés anglais.
— C'est vrai ; à l’œuvre !
Il n’est pas besoin de stimulant, en quelques minutes, un énorme monteau de branches crépites, une épaisse colonne de fumée, sans cesse alimentée par de l'herbe mouillée, monte lentement vers le ciel.
Non, ce n’est pas une illusion. Nous apercevons à notre tour les flocons noirâtres qui s'élèvent au-dessus des flots. La mâture d’un bâtiment apparaît en même temps ; la coque est bientôt visible ; c'est celle d’une grande frégate cuirassée appartenant à la marine anglaise.
Edward, qui a repris la lorgnette, distingue tous les détails du bâtiment qui force de vapeur dans notre direction.
Malgré tout son flegme britannique, le jeune homme laisse apercevoir sur ses traits une vive et rapide émotion. Il a reconnu la frégate à ses formes, à son gréement, à ce je ne sais quoi d’ins.isissable, qui forme l’ensemble de la physionomie particulière à chaque vaisseau et qu'un marin peut seul percevoir.
— Major, dit-il d'une voix légèrement altérée, c'est la Victoria Queen.
— La Victoria ! réplique en tressaillant le vieil officier.
— Elle-même ! commandée par le capitaine Harwey, votre frère !
-- Eh bien ! cette fois, nous allons rire ! s’écrie le major d’une voix terrible. Ah ! messieurs les pirates, tenezvous bien ! Il y a de la poudre et du charbon dans les soutes de la Victoria, et le brave officier qui la commande n’est pas tendre pour les écumeurs de mer.
Et pour la seconde fois en vingt-quatre heures se produit dans ce lieu désert le même fait inusité d'une chaloupe qui accoste au rivage. Nous montons tous les dixsept dans cette grande embarcation et, au moment où les avirons vont nous éloigner pour jamais du rivage maudit, Robarts apercevant notre pavillon qui flotte au haut de l'arbre :
— Messieurs, dit-il, nous commettons un impardonnable oubli. Eh quoi ! nous abandonnons notre drapeau ! Allons ! Tom, descends vite notre emblème national. Puisque c’est la seule chose qui nous reste, nous pouvons dire comme les français :
“ Tout est perdu, fors l'honneur ! ”
Le capitaine vient en personne nous recevoir au moment où nous mettons le pied sur son navire ; puis, reconnaissant son frère :
— Tiens, c’est vous, Henry ? Que diable faites-vous ici? Je suis bien heureux de vous voir.
Les deux frères échangent une cordiale étreinte, à la suite de laquelle le major, après avoir procédé en détail à l’importante formalité de la présentation, met rapidement le commandant de la frégate au courant de la situation.
Pendant ce temps, Edward est reconnu par plusieurs deses camarades, et fêté chaleureusement par tout l’état-
major. Nous sommes "tous reçus avec la plus cordiale bienveillance et bientôt installés dans des cabines spacieuses, organisées avec tout le confort si cher à nos voisins d’outre-manche.
— Vous dites Henry, que c’est le William ?.. C’est un des plus rapides marcheurs que je connaisse.
— C’est fâcheux. d
— De plus, le drôle qui le commande, un nommé Bob Davidson, est un excellent marin.
— Il]ne manquait plus que cela.
— Mon frère, soyez sans crainte. Nous prendrons le William, son équipage sera tout entier accroché aux vergues de ma frégate et le trésor rendu à qui de droit.
— Puissiez-vous dire vrai !
— J'en suis sûr. Il y a longtemps que j'ai l'œil sur lui. Cette fois-ci sera la dernière. Le flagrant délit de piraterie existe : nous aurons bientôt bonne et prompte justice.
Ce n'est pas le hasard qui à amenf 1rés e dans le golfe de Carpentaria. Le capitaine ;' rwe:, chargé de ravitailler la station de Norman-Mouth, devait en outre faire le relevé de cette partie de la côte où nous étions abandonnés. C’est en suivant rigoureusement son itinéraire qu’il aperçut notre signal. Ces deux missions une fois terminées, il doit conduire à la station de la pointe d’York vingt-cinq soldats du Royal-Marine, pour remplacer la petite garnison qui garde depuis deux ans la passe détroit de Torrès.
Et maintenant, en chasse ! car le temps passe.
Le William a environ sept heures d'avance sur nous. Il faut qu'avant vingt heures il soit en vue. Heureusement que nous avons sur lui l'avantage de connaître sa présence, tandis qu’il ignore la nôtre. De plus, le capitaine connaît, dans les récifs de corail qui s'étendent audelà de la pointe d’York, certain repaire inaccessible aux vaisseaux de haut bord, où se réfugient les pirates. Selon
toute probabilité, c'est là que Bob Davidson conduit son butin.
‘La vitesse du navire augmente bientôt dans une pro-
portion rassuratite pour le résultat final de l'expédition.
A bord, le bruit s'est répandu que l’on donne la chasse à un pirate. Cette nouvelle fait la joie de l'équipage, en rompant la monotonie de l'existence : les oétasions de distraction sont si rares én mer !
Quel que soit riotre désir d’avoir une solution rapide, il nous faut attendre! au moins au lendemaïn avant de savoir exactement à quoi nous en tenir. Maïntenant que. nous sommes cértains d'échapper aux effroyables misères qui nous menaçaient tout d’abord, nous n'avons plus qu’une pensée :: rejoindre les pirates et leur faire expier leur abominable trahison. : Tout concourt d’ailleurs à corroborer ‘notre espoir. Indépendamment des' quatre: canons de 16 centimètres qu’elle porte dans sa batterie, la frégate est arrnéé de deux pièces de 24 centimètres, d’une portée de 10 kilomètres et placées sur le pont dans des tourelles blindées. Les formidables engins de destruction peuvent évoluer dans tous les sens et énvoyer dans un rayon de 10, 000 mêtres leurs rapides messagers de mort. L'équipage, bien aguerri, rompu de eue date à toutes les manœuv res, ET 4 composé des meilleurs éléments que l’on puisse trouver dâns la marine anglaise. Enfin le commandant du bord est un de ces hommes doués d’une implacable volonté mise au service d'uneintelligence d'élite, et qui, une fois leur résolution bien arrêtée, vont de l'avant j jusqu au bout, sans regarder en arrière.
Brave sans témérité, prudent sans faiblesse, et de plus marin consommé, ;, le commandant de da. Victoria Queen est par excellence l'homme de la situation. |
Les fournanx de la machine, sont: ‘bourrés, de charbon. La vitesse de la frégate | angmente de plus en.plus,; son taille-mer éventre la lame. qui disparaît sous ses flancs
<omme la banquette irlandaise sous le ventre d’un cheval de course, pendant.que les trépidations des çoups de piston se répercutent jusqu'aux pont.
Le.cap est mis.sur le détroit. de Torrès, distant +4 près : de, 7 degrés, . Nous l'atteindrons avant trente heures; et alors, gare au mécréant que nous espérons OVER le lendemain, sur votre horizon.
La première partie de la nuit, s'éc An us agréables conversations dont le récit, de nos.aventures font presque tous les, frais; puis, à; nne,, heure. plus ;avancée, nous éprouvons, l'inexprimable, volupté. de, nous étendre dans up vrai lit, ouplutôt, dans un, cadre, avec des draps;et des:couvertures.; Ceux qui ont longtemps çampé sur la terre nue-comprendront.ce bonheur...
Un.bruit insolite nous, éveille, dès, la, première Leure. Nos.oreilles, habituées, au caquet; assourdissant, des oiseaux jaseurs, des, forêts australiennes, perçoivent avec étonnement les motes. belliquenses du branle de combat. Lamémoire revient, . rapide. comme untrait. de lumière, avec, la; perception. exacte, et DIRÉARIARÉE ds is: Di d'hier, "sal
Le. pirate !.. !
Une toilette s sommaire. est terminée en un tour der main, et nous nous retrouvons aussitôt sur le pont, interrogeant les. flots. Rien € encore ! Le commandant, malgré l'heure matina e, ! se promène gravement, sur .la dunette et nous présente, un cordial -bonjopr. :
Un aspirant, suivi d’un quartier maître timonier qui porte une lunette. marine en bandoulière, escalade lentement les haubans de tribord du grand mât, et s'installe dans la grande hune. Un gabier, accroché aux barres de perroquet, est déjà en observation et braque aussi une lunette sur l'horizon sans fin.
Quelques matélots se tiennent dans PTT parties de la mâture, ouvrant l’&il ct cherchant le fugitif, car, indépetidamment du désir partagé par chacun de le trouver au plus tôt, l'éppât d'une forté prime offerte au pre-
:mier qui l’apercevra stimule encore le zèle de l'équipage.
Les heures passent, longues et énervantes. Nul n’éprouve le besoin de manger. Un silencé absolu, troublé seulement par les ronfléments de : Ta machine, règne sur de pont de la frégate. L anxiété ‘est télle que chaédn se tait.
Midi. et rien encore ! |
Si le commandant fe s'est pas trompé dans sés prévisionsssi la route sui vie est la bôonné,le pirate est un terrible marcheur, Cette poursuite enragée dure depuis près de vingt heures. ‘Plus de cent lieuës ônt été parcourues, et mul point me vient se dessinèr Sur l'infiexiblé ligne ou se confondent le ciel et là mér.' |
Un formidable éclat de ‘cette: voix rauqué et comine enrhumée, particulière aux marins angl dis, nous “fait dresser latête., a
— Navire à l'avant ! s'éériè l'homme perché sur les barres des perroquéts. |
—.Navire à vapeur : | :
Et, dégringolant de son poste aérien avec l’agilité d’un de ces yirtuoses de la corde et du tremplin appelés clowns par ses compatriotes, le matelot s'en vient expliquer qu’il a nettement aperçu, dans Ja direction de la frégate, le haut des mâts d’un bâtiment qu'empanache un léger flo- <on de fumée.
Plus de doute, c'est lui! Officiers et matelots sortent rapidement des capots et se répandent de tous côtés : mais le navire n’est visible que pour ceux-là seuls qui gagnent le haut de la mâture. La vigie de la hune ne voit rien encore. |
Les cris enrhumés recommencent de plus belle, Une vingtaine, d'hommes l'aperçoivent et le signalent à à leur Hour.
Le commandant fait venir Tingénieur.
-— Vous avez votre maximum de pression ! 2
— Qui.commandant. ne .. — Chargez les soupapes. à quatre atmosphères !
Un américain n’eût pas mieux, fait sur un Steamer dw Mississipi ou de l’Amazone, pour “ brûler ” un bâtiment appartenant à une compagnie rivale.
Des tonnes de charbons s engouffrent dans les fourneaux dont les grilles chauffées à blanc se tordent. La membrure toute entière craque, “hélice tourbillonne et fait rage, pendant que des torrents. de fumée noire
s’'échappent des cheminées trop étroites.
La frégate gagne, mais si peu ! Il est indubitable que: l’autre nous ait aperçus ; il chauffe aussi, ets “l ne réussit pas à maintenir la distance qui le séparait d'abord, il fait d'énergiques efforts pour échapper.
On peut enfin l’apercevoir au bout de deuxheures. II file, il file comme un oiseau de mer, mais la frégate s'élance avec l'irrésistible puissance d’un cétacé.
À cinq heures après-midi, il n’est plus guère qu’à dix kilomètres de nous ; c’est énorme eu égard à notre vitesse. Quelle HUE machine a-t-il donc dans le véntre, pour tenir en échec, depuis près de vingt-six heures, un des plus rapides croiseurs de la marine britinnique.
Le commandant, de plus en plus calme, rassure les intéressés sur l'issue de la poursuite.
— Chargez les soupapes à six atmosphères.
— Ce diable d'homme va nous faire sauter, nous dit tout bas Robarts.
— À pas peur ! réplique Cyrille qui mordiHle avec rage sa moustache fauve.
La vapeur siffle, souffle, renâcle, rugit, près de désarti culer sous sa formidable pression les tubes de fér qui l’environnent. Nous marchons sur un volcan près d’éclater.
Ah! ah!le commandant a uné idée.
Le petit équipage de la chaloupe est prêt., Les palans pour la mettre à l’eau sont en place ; un chauffeur met le feu au fourneau de sa chaudière; elle chauffe entre les
drômes sur son chantier ; dans une demi-heure, tout sera paré, elle prendra lamer.
Le commandant n’espére pourtant pas atteindre, avec cette coquille de noix, le pirate qui tient presque en échec sa frégate ? Enfin, puisqu'il à une idée, attendons.
Une forte détonation éclate à notre bord. ‘C’est un
coup de canon à poudre, pour ordonner au navire en vue de hisser son pavillon.
Il semble ne pas ténir compte de Vaveitisretiront. Un second coup retentit, accompagné du râle strident de l’obus se vissant dans les couches d’air. Le projectile fracasse la vergue de misaine et va se perdre dans la mer hors de la portée de la vue.
Le flanc du fugitif sempanache à son tour d’un flocon de vapeur blanche; avant que nous ayons entendu la détonation, son obus vient s’écraser sur la muraille de fer de l'avant, et son sinistre lambeau noir monte à la corne d’artimon. insolemment appuyé par le coup de canon dont le bruit nous parvient en même temps.
— Le gredin ! reprit le major, comme il est sûr de l'impunité ! Ah ! s’il n'avait pas à son bord la fortune de ces enfants, avec quatre obus dans la coque, quel régal pour les requins du golfe.
— Patience, mon frère ! répond flegmatiquement le commandant ; vous allez voir.
— Plutôt que de le voir s'échapper, il vaut encore mieux le eouler, dit sir Reed pâle et les dents serrées.
— Soyez tranquille ; avant une heure, que dis-je ? dans une demi-heure, tout sera fini.
—— Puissiez-vous dire vrai, commandant !
—- Je vous en donne ma parole d'honneur.
Depuis quelqnes minutes, le William semble ralentir sa marche. Il n’est pas à plus de deux mille mètres ; il ne nous canonne pas et pour cause ; la frégate est henreusement invulnérable.
Son mouvement est inrité par la Victoria, Quatre hom-
mes sé tiennent à l'avant et jettent la sonde sans mn tion. ‘T1 faut dorénavant avancer âvee d’infinies précautions, car le fond’ hausse sensiblément: : Nous sommes. près des récifs de corail.
La chaloupe est sous pression, l'équipage à son poste: n'attend plus que le signal.
La figure calme du commandant s élit a un léser: sourire,
——|Ça vahbien, grogne un vieux mhtellot JouAsenpé je: n'ai pas vu rire souvent le commandant, mais pour sûril doit leur ménager un bien bon tour,
Les écueils sont tout près du William, à moins de mille: mètres par tribord, Il s'arrête quelques secondes, puis: tout à coup, virant de bord presque sur place, il s'engage à toute vapeur, avec une folle témérité, dans un étroit chenal, où il est impossible que la frégate puisse désormais l’atteindre.
Un cri de rage et de désespoir jaillit de toutes les bouches !
Jetimonier doit admirablement connaitre la passe, car le bâtiment évolue dans ses sinuosités avec une parfaite assurance. |
Le Victuriw Queen arrive à son tour en face du chenal par:où le bandit s'est dérobé. |
Il est indispensable d’arrêter en ce lieu. La mer n’a pas plus de 20 brasses de profondeur. Cent mètres plus loin, la frégate s'échouerait.
—— Mais il s'échappe crie t-on de toutes ati:
— Stop ! ordonne la voix du capitaine:
Le croiseur s'arrête, pendant que le pirate qui est déjà à plus de huit cents métres, s'engage de plus en plus aw milieu des récifs à fleur d'eau.
Le commandant. impassible, déeraitéc sa carten avec une minutieuse attention. Il souligne d’un coup; d’ongle ur point inconnu et semble: se parler à lui-même.
— C'est là, dit-il à voix basse.
Ïl relève la tête et sourit tout à fait.
Ce phénomène est tellement inusité que l'équipage stupéfait semble oublier la poursuite.
— Et maintenant, mes enfants, crie-t-il d’une voix de tonnerre, à votre aise ! cassez-lui les jambes, brisez-Iui les ailes, trouèz-lui le ventre, il est à nous. Feu de bordée, à couler bas ! |
La frégate présente le travers au chenal. L’axe du William est par conséquent perpendiculaire au sien. Malgré les récifs qui encombrent sa voie, il force de va-. peur. An moment où le capitaine Harwey commande: le feu, une sinuosité du passage le met dans la ligne parallèle à la nôtre. Les deux pièces de 16, qui allongent leur gueule d’acier par les sabords de tribord. commen-cent la danse. Les deux coups n’en font qu'un! Un: énorme éclat de la muraille de bàbord du pirate vole en: éclats, et sa cheminée coupée au ras du pont pirouette: comme une quille et s’abat avec un grand bruit de ferraille. Le tirage des fourneaux s'arrête, la fumée se répand de tous côtés.
Les gredins ne perdent pas la tête Leur machine fonctionne mal, mais, en moins de temps qu'il n’en faut pour le dire, la misaine, le petit hunier, la grande voile, le grand hunier et la brigantine, largués comme par enchantement, s’arrondissent sous la poussée de la brise, Alors les deux grandes pièces de 24 font entendre leur voix formidable, Le grand mât, coupé à deux mètres dû plancher, oscille d'avant en arrière, et, rompant les haübans et les étais, s'écroule avec fracas sur le pont qu’il encombre de toile. Une indescriptible confusion règne sur le William aux trois quarts ÉAOMDAL ES dont la marche s’arrête. Non équipage fait rage et s'escrime avec la hache. pour le débarrasser des débris qui l'empêchent d'avancer.
Pendant ce temps, nos canonniers tectifient leut poin-tage et abaissent leur mire de deux degrés. Les quatre:
pièces tonnent ensemble. Quatuor terrible, qui ébranle violemment les couches d'air et nous assourdit. Une ouverture irrégulière, de la largeur d’une porte cochère, s'ouvre dans le flanc du. bandit, à la, flottaison, comme sous la poussée d’une mine. Les flots S'y, engouffrent aussitôt ; le navire alourdi s'arrête, tangue violemment, pivote, titube, roule comme un homme ivre et s'enfonce progressivement.
-— Mais, mon frère, que faites-vous ? s’écrie le major revenu de sa stupeur, après les résultats inespérés de cette canonnade qui a duré seulement quelques minutes.
— Je le coule.
— Parbleu ! je le vois bien ; mais 6 trésor ?
— Ils'en va dans un lieu où il défie les voleurs.
— Mais il est perdu ! Il s’en va au fond de la mer !
— Sans doute, c'est ce que je voulais. Il est en sûreté, Vingt brasses d’eau salée valent mieux que tous les vof. fres-forts.
— Je ne comprends plus.
— Vous comprendrez tout à l'heure.
Pendant ce rapide colloque, le Willium s'est enfoncé de plus en plus. La pression exercée par son poids sur l'air que renferment ses cavités envahies par l’eau le fait éclater comme si la sainte-barbe sautait
Il coule à pic au milieu des ilots couverts de ses débris. Nes bastingages disparaissent, et bientôt, sa coque reposant sur le fond, nous voyons émerger, immobiles comme des arbres morts, ses mâts de misaine et d’artimon dont le quart est caché sous la mer.
— Et maintenant ? reprend le major voyant l'œuvre de dévastation accomplie.
— Attendez, mon frère. Il nous reste trois choses à faire. Cela ne sera pas long. D'abord couler ce canot que j'espérais voir s’engloutir dans le tourbillon formé par le navire submergé.
Aussitôt fait que dit. Une boite à mitraille balaie le
frêle esquif, et le roule comme un lièvre qui capuchonne sous, le plomb du chasseur.
— Voilà qui est bien, continue le capit:ine impassible,. mais qui semble s'amuser prodigieusement. Quant aux drôles qui ont pu s'échapper à la nage, nous les laisserons sur les récifs, où ils trouveront une fin digne de léur vie, à moins qu'ils ne se rendent à merci.
— Grâce pour eux ! s’écrie miss Mary en proie à une émotion bien naturelle à la vue de cette terrible exécution.
— Je crains qu'il ne soit bien tard, miss ! Enfin nous ferons pour le mieux ; vos désirs sont des ordres.
— Ah ! merci, monsieur ! Que vous êtes bon !
— Non, miss, je ne suis pas bon ; c’est vous qui êtes parfaite,
‘“ La seconde chose, mon cher Henri, dit-il en se tournant vers le major, c’est de mettre à la mer cette chaloupe à vapeur qui, tout à l'heure, va pénétrer où nous ne pourons aller.
— À la mer, la chaloupe !
L’embarcation, chargée de son équipage, glisse sur ses énormes palans, et s'élance entre les récifs. A bord, c’est lourd comme un phoque sur le sable ; maïs à la mer cela devient léger et gracieux comme un oiseau de mer.
— Lieutenant, vous amènerez prisonniers ceux qui vivent encore.
— Oui, capitaine, répond l'officier commandant la chaloupe, et qui a reçu de son chef des instructions secrètes.
L’embarcation revient au bout d'une demi-heure, après avoir évolué en tous sens autour du lieu où est englouti le pirate, et opéré, de minutieuses recherches. Les matelots ont fait de nombreux sondages, et l'enseigne a tracé, pendant ce temps, un croquis du fond de la mer, avec celui de l'épave, et mesuré la hauteur des flots à l' endroit où elle est i immergée,
— C'est bien, je vous remercie, dit le capitaine. C'est tout,
— Il ya un prisonnier. capitaine. el luteitagians sont morts, |
—- Ah! ah! voyons-le ?
Quatre matelots apportent un homme sans connaïissance qui vient d'être hissé à bord. Le chirurgien lui prodigue des soins qui le ramènent à la vie.
O vengeance inespérée de la destinée ! C’est Schæffer !
Na rage est inexprimable lorsque, sortant de son évanouissement, il nous aperçoit rangés autour de lui.
— Vous avez la vie sauve quant à présenf ; rémerciez cette enfant qui vous fait grâce, lui dit avec dignité le capitaine Harwey. Vous serez consigné jusqu'à notre retour à Melbourne. Vous appartenez à la justice anglaise, qui prononcera votre sentence. Puissiez-vous vous repentir !
— Je ne veux pas de votre pardon, hurle le bandit. Je vous hais tous ! Vous entendez ? je vous hais et je me yenge, ke
Il plonge rapidement la main dans sa poche. en tire un revolver et le braque sur sir Reed stupéfait, qui se trouve à deux pas.
—— Tenez, à vous, mon bienfaiteur ! crie-t-il en grinçant des dents. |
La détonation éclate ! Prompt comme la pensée, Francis relève d’une main l’arme, dont la balle s’en va se perdre dans les airs, pendant que de l’autre il terrasse le misérable qui écume et le mord.
Mais les cinq doigts du Canadien sont un fièr bäillon. Le visage de Schœfter bleuit, il cesse de se débattre.
.. On entraine les jeunes filles dans leur cabine, pendant que de la vergue de misaine glisse sur une poulig une corde avec un nœud coulant,
Quinze secondes après, le corps du traître se balance à 10 mètres de hauteur.
-— Prussien, va ! fit Cyrille avec dégoût.
Ce fut sa seule oraison funèbre.
Et voilà comment meinherr Scheæffer fut pendu.
Pendant ce temps, Crowley semble se livrer à un tt rieux calcul.
—- À quoi pensez-vous donc ? lui dit le major.
— Un coup de canon de. 16 coûte 200 francs, Il y en a six de:tirés ; total : 1,200 francs. ‘La gargousse de 24 revient à 8320 francs ; quatré coups . valent denc 1,480 francs. Total : 2,480 fr. déboursés pour reconquérir un trésor de 10 millions, Je trouve que c'est de l'argent
bien placé.
-— Vous dites pour recouvrer les 10 millions ?
-- Qui, mon bon ; j'ai saisi le plan dn capitaine. Vous allez voir tout à l'heure. |
Il y a à bord plusieurs appareils à plongeurs, d’'excellents scaphandres système Cabyrolle, Une équipe de scaphandriers opère le sauvetage du trésor, qui est retrouvé intact dans la cale du Williann.
Les pépites sont, après tant de pérégrinations, définittvement installées dans la cabine du capitaine. Jà elles
sont en sûreté.
Nous avons compris à notre tour le plan du comman-
dant Harwey quand il ordonna le feu.
Deux heures après, la Victoria Queen prenait la route de Melbourne par la voie de l’ouest. Elle contourna, toute cette immense partie du continént austral qui s’6tend depuis le 140e degré de longitude ouest jusqu'au 1116 ; elle traversa la méer de Timor et l'océan Indien, et s’en vint, au bout de trois sémainés, jeter l'ancre dans la baie de Port-Philipp, rapatriant ceux qui avaient pris part à l'expédition et pd à 4 ae millions se Done sum-=Rougr." "1!