‹ A travers l'Australie [microforme]Chapitre 5 sur 33 · CHAPITRE II · texte numérisé non relu

CHAPITRE II

L'Australie en 1875.— Types d’aborigènes.— Une rencontre aux antipodes.— La meute d’un veneur cosmopolite.— Un sauvage à la broche ayec sa garniture.— Un père d'Australie et ses mil lions.— T'ta-Oiya ou l’Opossum-Rouge, exécuteur testamentaire.

Ce n'était ni comme émigrant, ni comme marin, ni comme reporter de ces journaux opulents qui ne reculent devant aucun sacrifice pour offrir au lecteur la chronique des faits et gestes de l'univers entier, que j'avais pris passage à bord de la Tweet.

Sans être un savant, je possède assez de connaissances pour m'intéresser vivement aux productions de la nature. J'aime l'étude expérimentale, et mon unique désir est de voir pour apprendre. Bien que voyageant pour mon plaisir, mes pérégrinations ne sont jamais stériles. J'ai l'horreur des touristes de profession, qui un jour d’oisiveté spléenique se sentent travaillés d’un inexprimable besoin de locomotion et partent bêtement, une paire de molletières aux jambes, un bâton pointu à la main, dans le seul but d'avaler le plus possible de kilomètres.

Ces gens-là ne voient le monde qu’à travers le Guide Conti, ce petit bout de la lorgnette des voyageurs en chambre.

Après avoir parcouru les quatre parties du monde en naturaliste amateur et surtout en chasseur, je commençais à être blasé sur les pampas, les jungles et les savanes. En revanche, l'Australie, ce pays presque inconnu dans la vieille Europe, m'attirait, me fascinait. Désireux de contempler les merveilles décrites par les auteurs anglais,

je m'embarquai Glascow. Libre de ma personne, j'étais amplement pourvu du viatique indispensable au voyageur, c’est-à-dire que dans ma poche sommeillait un vaste portefeuille bourré des précieuses vignettes des Banques de France et d'Angleterre et de traites sur les premières maisons de Melbourne, Sydney, Perth, Adélaïde et Brisbane. Le voyage s’est accompli dans des conditions exceptionnelles. Pas la moindre tourmente dans ces mers inhospitalières qui faisaient l’épouvante des premiers navigateurs ; rien, sauf un grain au passage du tropique, et dont notre puissant vapeur sortit comme en se: jouant.

Je foulais enfin le sol australien.

Le commerce ‘ à outrance ”, dans ce pays neuf où ruisselle une sève exubérante, a improvisé en quelques années, de toutes pièces, des villes étonnantes, qui, bien qu’exclusivement commerciales, renferment tout ce qui peut assouvir les formidables appétits de gens traversant à la vapeur une existence enragée.

I] n’y à plus rien à dire sur Melbourne. Les descriptions réelles ou aprocryphes ont abondé. Je ne prétends pas en faire de nouvelles. Chacun connaît ses maisons de banque, ses cafés, ses casinos. Je n’ai pas besoin de mentionner le Aelbourne-'lub, la bibliothèque, le Polytechnical-Hall, le musée, les Chambres, les écoles, les hôpitaux, les sept usines à gaz, etc. Nes boulevards macadamisés sont plantés d’eucalyptus, ses pick-pockets ressemblent à ceux de la métropole, mais un coup de couteau leur coùte moins à donner. Peut-être chante-t-on plus faux à son théâtre que partout ailleurs, mais j'y retrouve des bayadères qui ne le cèdent en rien à celles du docteur Stephenson. Ce sont les êtres les plus endiablés de la création. Les gypsies, malgré leurs danses effrénées, ne sont plus, comparées à elles, que de prudes etlymphatiques Anglaises. Ses cinquante journaux élèvent le puffisme à la hauteur d’une institution sociale et philanthropique.

Enfin Melbourne, après avoir été folle pendant ra jeunesse, a pris avec la fortune et les annees un per plus de sérieux. C’est une ville “ arrivée ?

Tout cela était bel et bon, mais je n'avais pas fait une traversée de 6,000 lieues pour voir des Européens, et surtout des Anglais et des Allemands, piétiner l’asphalte, envahir les bars et courir les aventures. Il était bien permis, aux antipodes, d’avoir soif d'un peu d’exotisme et de désirer autre chose qu’une ville taillée sur le patron de celles d'Europe. J'en excepte toutefois son horrible quartier chinois, où piaulent et jacassent du matin au soir de vilains bonshommes jaunes comme des coings, ridicul]ement costumés à l’'européenne ; ce sont les ce/estial gentlemen, dont l'approche est signalée par une affreuse odeur de bouc et des criailleries assourdissantes. Les rares spécimens d’aborigènes que je voyais vaquer dans les rues ou dormir dans les squares, comme des porcs, me soulevaient le cœur. Quelque inférieurs que puissent être ces humains, les derniers dans l'échelle, je préférais les voir gambader en liberté dans leurs forêts plutôt qu’errer comme des chiens faméliques et retourner les tas d’ordures.

Rien de plus triste et de plus grotesque que ces malheureux, affublés par la pruderie anglaise de culottes en lambeaux dont le fond, depuis longtemps arraché, laisse passer des chemises fétides. Quelques-uns, de vrais gandins, se pavanent, la tête couverte de gibus éventrés, rebut des chiffonniers et affectant les formes minables d’accordéons poussifs.

Au bout de huit jours passés en fêtes simulant les divertissements quelque peu gargantuesques des villes de province, après deux visites aux mines d’or de Geelong,

et de Ballarat, exploitées maintenant en grand par des , Compagnies, ma curiosité fut amplement satisfaite. Déjà turé des plaisirs dont la “ Reine des mers du Sud ” eni-

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