UN SAYA
(lia leur étouffante, les parfums du feu nourri avec du bois odoriférant. Ouelle scène, bizarre, étrange, enivrante! Le sublime et le grotesque, un cauchemar, un conte d'Hoffmann, une vision de Dante! Au sortir de ce lieu, j'aperçois Checco, comme toujours en pareille occasion flanqué de deux matelots. Il est indigné et me dit : Questo c Vinferno. Io F ho veduto dipinto. Era taie quale1.
Et dire que les mêmes femmes qui se livrent, à peine vêtues, à ce genre de plaisirs, s'en vont le dimanche à leur église, enveloppées de la chemise réglementaire et portant à la main un gros livre d'hymnes ! Je comprends le découragement qui doit parfois assombrir la vie des missionnaires, condamnés au supplice des Danaïdes.
Tut ni la, du 2o au 29 juin. — Éole ne nous gâte pas. Pendant vingt-quatre heures des torrents de pluie, le vent debout, la mer houleuse. Mais ce matin tout nous sourit, le ciel, la mer, la terre. U Espiègle rase la haute ile de Tutuila,
1 . « C'est l'enfer, je l'ai vu en peinture. C'était absolument cela. »
double quelques promontoires à pic lavés par les vagues, entre par une passe étroite dans un bassin qui serpente entre des coteaux abrupts, et jette enfin l'ancre dans la baie de Pango-Pango. Je me croirais dans quelque fjord de Norvège, n'était la foret épaisse surmontée d'innombrables panaches de cocotiers, qui couvre les terres depuis la plage et des bords même de l'eau jusqu'au sommet des montagnes1.
Ici la baie est un lac. Pas d'horizon de mer, pas de requins. Libre à chacun de se baigner; aussi les indigènes, hommes et femmes, autant de tritons et de naïades, s'en donnent à cœur joie. Dès qu'ils aperçoivent le navire, ils arrivent en foule. Tout le monde crie, gesticule, saute du canot dans l'eau, passe par-dessous en plongeant et essaye d'escalader V Espiègle. Mais l'abordage ne leur réussit guère. Le capitaine, très rigide en pareille matière, trouve le costume des dames trop incomplet. On leur crie du pont : Captain Bridge not at home, et elles s'éloignent en riant pour revenir aussitôt sans plus de succès, mais aussi sans trahir le moindre dépit. Plus tard, dans la journée, le ciel nous envoie quelques ondées, et alors les hommes, toujours préoccupés de leur chevelure, se coiffent d'une immense