H AJ PO UT AN A
Du 19 au 29 février 1884.
Aperçu historique. — Le chemin de Mont-AboU. — Mont-Abou.
— Le climat. — Les temples. — Les tigres. — Sunsët et Scandai-Point.— A travers le désert. — Le palais du résident. — Le fort de Jodhpour. — Visite chez le maharaja. — La diplomatie du vice-roi. — L'étang. — Encore des singes. — Les tombeaux de Mondore. — Kailana. — Voyage à Jeypour. — La .ville de Jej pour. — Le palais du maharaja. — Améliorations ducs au dernier prince. — Amber. — Les institutions du Rajistan.
Rajistan1, le « pays des chefs » ou, selon la terminologie officielle anglaise, Rajpoutana, est moralement, politiquement, physiquement, une des parties les plus intéressantes de l'Inde.
1. Je m'appuie dans ce court exposé sur un essai de Sir Alfred Lyall, gouverneur des provinces du Nord-Ouest, reproduit dans son livre : Asiatic Studtes, 1884; sur les informations que ce haut fonctionnaire a bien voulu me donner de vive voix lors de mon séjour à Allahabad, et sur les renseignements que je dois au major Loch, agent assistant dans plusieurs États rajpouts. Quelques données historiques et autres sont empruntées h Rajistan par James Tod (1829) et à Y Impérial Gazetteer of huila.
Moralement : chacun des dix-neuf Etals dont il se compose forme une grande famille, un clan. L'attachement qui naît de la communauté du sang unit le prince à ses sujets, ou plutôt le père de famille à ses enfants, le frère aine aux frères cadets, car il n'est à l'égard des nobles que pr biceps inter parcs.
Politiquement, parce qu'en dépit des envahisseurs mahométans qui les ont pu vaincre, refouler, déposséder de leurs propres conquêtes, mais jamais les subjuguer complètement sur le territoire qu'ils occupent encore, les Rajpouts ont conservé jusqu'à ce jour les institutions dont l'origine se perd dans la nuit des temps.
Enfin, physiquement, Rajpoutana s'étend de l'ouest à l'est, des frontières du Sind aux portes d'Agra, du nord au sud, et à l'est, des bords du Sutledge aux États mahrattes du Gaikwar, du Holkar et de Sindia. Le territoire est divisé en dix-neuf États, dont les plus importants sont Oudipour ou Mevar, Jodhpour ou Marvar et Jeypour1. Les Aravalis, chaîne de montagnes entrecoupée de vallées, et qui court du nordest au sud-ouest, séparent le pays en deux parties
1. Marvar Jodhpour) : étendue, 37 000 milles carrés; population, 2 millions d'habitants.
Mevar Oudipour : 12 670 milles carrés.
Jeypour : 14 882 milles carrés et 135 000 habitants.
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illégales. La plus grande, celle qui s'étend vers l'ouest, est un immense désert sillonné, par lignes parallèles, de monticules de grès, bas et allongés, toujours isolés. Leurs crêtes constamment balayées et partiellement endettées par les vents d'ouest affectent des contours de lames, et donnent à cette plaine l'aspect d'une mer houleuse. Le sable et les fougères y alternent. Dans les oasis, la culture répond à la quantité d'eau rarement suffisante qui s'y trouve. Et cependant quel est le pinceau capable de rendre la sévère beauté de ces solitudes!
Les districts situés à l'est des monts Aravalis sont plus favorisés. Là des coteaux et des vallées boisés alternent avec des plateaux couverts d'une riche culture. On ne peut comprendre ce pays, pas même sa physionomie extérieure, si l'on ne se rappelle son histoire et ses institutions. Il ne convient pas de comparer ses institutions avec les constitutions féodales des pays germaniques. Il y a plus de contrastes que de ressemblance. Pour ne donner qu'un exemple : Chez nous, charges, droits, honneurs, privilèges politiques se rattachaient à la terre. Le propriétaire en prenait le nom. Ici tout se rapporte au sang, et l'état n'est pas nécessairement attaché à la glèbe. Avec le clan il peut changer de place. C'est entré dans les mœurs. On en voit encore
des traces. Ainsi, encore aujourd'hui, quand le
sable du désert a envahi les étangs, quand les pluies ont manqué de les remplir, on voit les habitants abandonner leur village et porter ailleurs leurs pénates. Dans l'Europe féodale, c'esl le noble qui prend le nom de la terre qu'il a acquise. Ici c'est le noble qui donne son nom à la terre. L'État prend le nom de la capitale qui est la résidence et le château fort du chef, et la capitale prend le nom du chef qui l'a fondée. Mais il y a un trait que le rajpout avait et a encore en commun avec nos anciens chevaliers : c'est le culte de l'aventure. Jadis, quand un raja ne pouvait pourvoir tous ses enfants, il donnait à l'un d'eux un cheval, des armes et quelques compagnons. Le jeune homme quittait le foyer paternel et cherchait fortune ailleurs. Cela explique comment et pourquoi cette race s'est répandue sur de si vastes régions de la péninsule. Par suite de leur constitution, de la stérilité du sol, de leurs dispositions guerrières et de leur goût pour les aventures, les Rajpouts tiennent du nomade et du chevalier errant.
Au commencement du siècle, pendant que des hordes de flibustiers connus sous le nom de Pindarris et les princes de la puissante confédération mahratte menaçaient Rajistan d'une double invasion, les chefs des deux États les plus impor-
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tants du pays, les princes de Jodhpour et de Jeypour, se disputaient la main de la princesse d'Oudipour. Croyant leur honneur engagé et dominés tous deux par une passion romanesque, ils se firent, en présence de l'ennemi commun, une guerre fratricide. Leur ruine semblait imminente, lorsque, au dernier moment, ils acceptèrent un accommodement jugé par eux honorable. La cause de leurs dissentiments, qui était en même temps l'objet de leur amour, disparut. La princesse mourut empoisonnée. Je cite ce fait aussi tragique que bizarre, et dont l'authenticité est constatée, parce qu'il peint la tournure d'es^ prit et les notions sur l'honneur propres à cette race.
Pendant cette période critique, les chefs secondaires demandèrent à l'Angleterre de protéger et de garantir leurs territoires. Après la destruction de l'empire Mahratte et l'anéantissement des Pindarris, des traités conclus en 181 S mirent fin aux guerres intestines des Rajpouts et aux dangers d'invasion qui les avaient constamment menacés du dehors. Les princes sacrifièrent leur indépendance et obtinrent en échange les bienfaits de la paix britannique. Les gouverneurs généraux de l'Inde qui se sont succédé depuis Lord Hastings ont toujours usé de leurs nouveaux pouvoirs avec une extrême circon-
spection. Ils ont surtout évité de toucher aux institutions, qui, sans l'intervention anglaise, auraient, en même temps que les États, disparu dans une conflagration générale. Aussi la tribu, qui forme l'essence et la base des institutions du pays, et, avec la tribu, l'organisation militaire qui en est le corollaire, sont-elles encore ce qu'elles ont été de temps immémorial.
Les forces armées de chaque prince se composent, en dehors de ses propres hommes, des contingents que les nobles sont obligés de lui fournir en cas de guerre. Ceux-ci demeurent dans leurs châteaux forts, entourés de gens armés prêts au premier appel à se joindre aux bandes du prince. C'est la guerre organisée en permanence. Mais d'un autre côté le système trouva autrefois sa justification dans les invasions fréquentes des conquérants mahométans, et, plus récemment, dans les attaques des Pindarris et des Mahrattes. Aujourd'hui la paix est solidement établie. Cependant aucune modification n'a été apportée à l'organisation militaire. Les traditions, les coutumes, le génie de la race, des intérêts matériels de premier ordre s'y opposent. On ne peut réformer l'organisation militaire sans détruire les tribus, et l'on ne peut détruire les tribus qu'en les remplaçant par une multitude d'atomes gouvernés par un [maître
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dont le pouvoir despotique ne .serait limité que par le contrôle incessant de la puissance tutélaire. Ce serait assimiler les États rajpouts aux autres États feudataires. « Or, dit un des plus éminents parmi les hommes d'État anglo-indiens, nos protégés autocrates qui régnent sur les États indigènes n'ont pas jusqu'ici assez réussi pour que la nation anglaise puisse se féliciter de les avoir produits sur la scène politique1. » D'ailleurs un désarmement priverait de leur moyen d'existence un grand nombre de gens qui vivent du métier des armes, et grossirait les bandes de voleurs qui, tout en ménageant soigneusement les Européens, infestent encore certaines régions du désert.
Les Rajpouts pur sang ne forment pas la majorité de la population. Il y a les brahmes, les charans, les castes mercantiles qui pour la plupart appartiennent à la secte jaïnite et revendiquent l'honneur de descendre de familles rajpoutes. Enfin les tribus des cultivateurs, qui sont des métis de Rajpouts et de Bhils. Les Bhils et autres peuplades aborigènes habitent les parties les plus reculées des montagnes Aravalis . où personne ne vient les déranger. Presque indépendants, ils reconnaissent l'autorité de leurs