Abord de l'Espiègle. Etanover-Harbour New-Hebride
•27 avril 1883, Bluo liooks.
jours d'excellents fusils de chasse. La poudre est devenue un moyen d'échange et sert de monnaie courante. L'habitude prise par les sauvages de se servir d'armes à feu et l'importation en grandes quantités de fusils de précision parmi eux produisent des résultats funestes. Il est devenu plus difficile que par le passé de punir les crimes commis par les sauvages ; chaque entreprise de cette nature, toujours sur des terrains difficiles et inconnus, oblige à des préparatifs sérieux et à des pertes graves. Désormais, pour châtier quelques sauvages qui ont tiré sur des blancs, il faut organiser une petite campagne. Comme les guerres entre tribus n'ont guère cessé, l'arme de précision est aujourd'hui l'article le plus recherché. Pour s'en procurer, les chefs offrent au recruteur les hommes et les femmes de leur tribu. Enfin les guerres entre insulaires sont devenues plus meurtrières. »
Écoutons aussi des témoins qui ne sont pas anglais, mais dont les dépositions ne font que confirmer ce qu'on vient de lire.
Le capitaine Karcher, commandant d'un bâtiment de guerre allemand, écrit dans un rapport adressé au chef de l'amirauté à Berlin1 : « Une
1. En date de Batavia, 6 juillet 1883. Annexe au Report of the Western Pacific royal commission.
cause perpétuelle de danger, c'est que les insulaires ne savent pas distinguer entre les différentes nationalités et cherchent à se venger des dommages causés par un blanc sur le premier blanc venu. Au dire de tout le monde, la faute en est à la conduite des recruteurs. Certes on ne peut attacher une foi absolue aux récits des planteurs, mais, si une partie seulement de ce que le consul m'a dit et de ce que d'autres affirment est vraie, le recrutement des travailleurs est simplement une traite d'esclaves. S'il faut en croire ces assertions, non seulement les capitaines achètent des jeunes gens en échange d'armes à feu, même de fusils à culasse et de munitions ; mais encore, sous prétexte de trafiquer avec eux, les attirent à bord et ensuite les y retiennent malgré eux. D'autres, qu'ils rencontrent en mer dans leurs canots, sont simplement enlevés. » Le capitaine allemand, presque dans des termes identiques à ceux du rapport du capitaine Moor, ajoute : « Si les agents du gouvernement suivaient leurs instructions, la plupart des bâtiments recruteurs rentreraient sans recrues. Ils ferment donc les yeux, laissent faire le capitaine et se contentent de l'assurance qu'il leur donne que rien d'irrégulier n'a été fait. Les interprètes servent d'appeau. 11 s'ensuit des rencontres sanglantes. » Tel est, selon les témoignages les plus authen-
tiques et les plus autorisés, tous conformes aux observations que j'ai pu faire personnellement, l'état des choses dans ce qu'on est convenu d'appeler le Pacifique occidental.
Quelles sont les nations européennes les plus intéressées au maintien île l'ordre public dans ces parages lointains, et par conséquent les plus rigoureusement tenues d'y pourvoir?
C'est avant tout l'Angleterre, en y comprenant aussi les colonies australiennes : le Queensland, obligé par des intérêts vitaux de se procurer des bras et n'en trouvant pas parmi les aborigènes du continent australien, les représentants du type le plus bas de toutes les races sauvages du globe; la Nouvelle-Galles, qui avance les fonds aux traders des archipels; Victoria, qui donne les hommes : les planteurs et surtout les négociants.
En second lieu, l'Allemagne; les États-Unis dans une bien moindre proportion; enfin" la France. Les relations avec le Mexique et les républiques sud-américaines sont nulles. Ces États restent donc en dehors de la question.
L'Angleterre. Le nombre des Anglais qui exploitent les îles est peut-être moindre que celui des Australiens, mais c'est de l'Angleterre que viennent les capitaux, ou directement, ou par l'intermédiaire des banques australiennes;
elle possède le grand archipel des Fiji, et c'esr aussi elle qui, par l'intermédiaire de son haut commissaire, assisté de deux sous-commissaires (deputy commis sioner s) et avec la coopération dos bâtiments de guerre de la station d'Australie, s'efforce de maintenir l'ordre dans les eaux el les îles des archipels. Et ici je me permettrai de constater, ce que personne n'oserait contester parmi ceux qui ont étudié la question sur les lieux, à savoir que le gouvernement britannique, servi avec zèle et intelligence, s'acquitte de cette tâche fort dispendieuse avec une assiduité, une énergie et une persévérance dignes de meilleurs résultats.
L'élément le plus important, mais un élément inquiet, remuant, envahissant, est fourni par les colonies australiennes. Poussé par le besoin de se procurer des travailleurs, le gouvernement du Queensland s'est, il y a deux ans, de sa propre autorité, annexé la Nouvelle-Guinée. Lorsque le gouvernement anglais, pour de graves motifs, déclara cet acte nul et non avenu, l'opinion publique des colonies s'enflamma en faveur d'une politique d'annexion qui, à l'heure qu'il .est, passionne encore les esprits. L'opinion la plus exaltée ne tend à rien moins qu'à faire du Pacifique un lac australien. Le premier motif, peu sérieux il me semble, et que j'appellerais plutôt le pré-
texte de cette agitation, a été produit par le projet, depuis abandonné, du gouvernement français de donner une plus grande étendue à son établissement pénitentiaire de la Nouvelle-Calédonie1.
Les intérêts allemands sont principalement représentés par trois maisons bambourgeoises, dont la plus importante est la Deutsche Han~ dels und Plantagen Gesellschaft . Leurs transactions embrassent les groupes de Samoa, Tonga, Gilbert, Marsbal, les Carolines, presque toutes les îles de la Mélanésie, comme les Nouvelles-Hébrides, les Salomon, la Nouvelle- Bretagne et la Nouvelle-Irlande avec l'île de York. A Upolu et Savaï (Samoa) et sur d'au-
1. Le tableau suivant Report of Western Pacific royal m, h mission), montrant le nombre des bâtiments britanniques dans les parages de ces îles, mérite d'être pris en considération :
Colonie. Année.
Queensland 1865
La Nouvelle-Galles. . 1880 La Nouvelle-Zélande. 1865
L'exportation de la Nouvelle-lralles seule aux îles du Pacifique occidental pendant les années 1875-1880 monte au chiffre de 1 603 589 livres sterling; l'importation de ces îles pendant la même époque, à celui de 1 158 613 livres sterling.
Nombre
des bâtiments.
Tonnage.
1res îles elles possèdent de grandes plantations. Elles seules entretiennent des communications directes avec l'Europe (Hambourg), par des bâtiments fins voiliers qui sont leur propriété ou qu'elles nolisent et qui naviguent sous pavillon allemand. Elles occupent plus de cent agents [traders), la plupart Allemands. Mais les marchandises et provisions importées sont, en général, d'origine anglaise ou américaine. L'importance des maisons allemandes qui priment à Samoa, dans l'archipel de la Nouvelle-Bretagne, à l'île de York, aux Garolines est généralement reconnue, témoin les correspondances officielles communiquées au Parlement anglais.
Aux États-Unis l'opinion publique a depuis longtemps cessé de favoriser les entreprises à l'étranger. Jalouse de sa prépondérance exclusive sur le continent américain, cette république se montre peu favorable aux expéditions lointaines, à l'acquisition de nouveaux territoires, à tout ce qui pourrait entraver le développement des ressources de son sol, qui fait l'essence de sa prospérité nationale. Les bâtiments sous pavillon américain, et surtout les baleiniers, ceux-ci à cause de la récente concurrence des huiles minérales, deviennent de plus en plus rares dans les mers australes.
La France y est à titre de puissance maritime
de premier ordre. La grande île de la Nouvelle- Calédonie, sa seule possession dans l'Ouest Pacifique, n'est qu'un pénitencier. Elle est représentée par des missionnaires, des officiers, des marins, des employés et des déportés, mais peu ou point par des colons. Les archipels de la partie orientale du Pacifique placés sous sa domination directe ou sous son protectorat ont plus d'importance, et le pavillon de guerre français se montre dans toutes les eaux de ce vaste océan.
En embrassant d'un seul regard l'état de choses que je viens d'analyser, on ne tardera pas à. reconnaître dans le besoin de trouver des bras l'élément principal de ce qui, dans un avenir fort rapproché, deviendra la question du Pacifique.
Oui, des bras! On ne peut s'en passer. On les prend où on les trouve, et, comme on est peu scrupuleux sur les moyens, on en prend tant, que bientôt l'on n'en trouvera plus. Ce ne sont pas les îles que l'on convoite, ce sont les insulaires. On m'a donné des chiffres énormes à l'égard de la mortalité des travailleurs de couleur au Queensland. Je m'abstiens de les inscrire dans ces notes, parce que j'aime à croire qu'ils sont exagérés. Mais le fait est qu'il devient de plus en plus difficile de se procurer des hommes ; que les Nouvelles-Hébrides, à la suite de ce
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drainage constant, n'en fournissent presque plus: que les îles Salomon aussi commencent à se dépeupler; que partout, avec des exceptions insignifiantes, la population décroît à vue d'œil. Et pourtant dans bien des archipels, depuis l'arrivée des missionnaires et l'apparition fréquente des croisières anglaises, les mœurs se sont adoucies, des guerres intestines sont quelquefois arrêtées, abrégées ou empêchées, le cannibalisme a disparu aux Fiji et dans d'autres îles ; mais, malgré ces améliorations incontestables, le nombre des habitants diminue constamment. Vne des causes principales de cette décroissance, tout le monde en convient ici, c'est le recrutement des travailleurs. Les jeunes gens s'en vont, et peu d'entre eux rentrent dans leurs foyers. On est en train de tuer la poule aux œufs d'or.
Je fais ici abstraction du coté philanthropique de la question, ou plutôt des considérations de charité chrétienne, qui cependant mériteraient qu'on en tint compte et qui, j'aime à le constater, entrent pour beaucoup dans l'intervention du gouvernement anglais. Je me place exclusivement au point de vue des intérêts matériels, européens et australiens, engagés dans cette partie de l'Océanie.
Ces intérêts sont très considérables. On y fait le commerce et l'on cultive le sol. La culture est
encore à l'état d'expérience. Les maisons allemandes, qui ont acquis de très grands terrains, n'en retirent jusqu'ici aucun profit. Les petits farmers anglais et australiens se plaignent du peu de rendement de leurs terres. Il y a quelques grands propriétaires qui prospèrent. Je n'ai pas vu de nouveaux riches en Océanie. Mais, que l'on prospère ou que l'on en soit seulement à l'espérance, on a besoin de bras, et la difficulté de s'en procurer augmente de jour en jour. Les maisons allemandes se plaignent de la concurrence anglaise et australienne sur le terrain du labour-trade et vice versa. Le fait est que, si le travailleur de couleur venait à manquer, les plantations devraient être abandonnées1. A défaut d'insulaires, elle aura la ressource du Chinois, mais le Chinois coûte plus cher et finit par évincer le blanc. Mille exemples dans différentes parties du globe le prouvent . La conservation de la race mélanésienne est donc une question de vie ou de mort pour le cultivateur blanc en Océanie.
Pour le commerce il est clair que les jours des grands profits de 700 à 800 pour 100 du
1. Les maisons allemandes, prévoyant la difficulté de se procurer des travailleurs par les moyens habituels et pour le terme de quelques années, ont l'intention de fonder des colonies de travailleurs.
capital engagé seront bientôt une chose du passé. Les insulaires apprennent rapidement à apprécier à leur juste valeur les articles qu'on leur offre en échange de leurs produits naturels. Et ee qu'ils demandent surtout, ce sont des fusils et des munitions; ce qu'ils donnent de leur côté, ce sont des hommes. Double manière de se détruire. Mais, je l'ai dit, la destruction des noirs est la ruine des blancs.
11 me semble qu'on tourne dans un cercle vicieux, d'où il ne sera possible de sortir qu'à condition" de trouver les moyens de protéger l'homme de couleur contre le blanc et contre lui-même. L'Angleterre l'a essayé, ainsi qu'on l'a vu, avec des résultats incomplets.
La commission d'enquête, que j'ai citée plusieurs fois, constate l'insuffisance des mesures décrétées à cet effet par Yorder incouncil. C'est qu'à moins de sortir des limites tracées par le droit des gens, l'action du haut commissaire et de ses organes ne peut s'étendre qu'aux sujets britanniques blancs et noirs et ne peut s'exercer à l'égard d'autres nationaux, et, en ce qui concerne les indigènes non sujets anglais, seulement dans des cas qualifiables d'actes de guerre. C'est contre cette restriction qu'échouent les efforts tentés par le gouvernement anglais. Je doute que les amendements qu'on propose d'ap-
porter à Yorder in council suffisent pour améliorer l'état de choses actuel. Le seul remède, je le vois dans un arrangement international dont les dispositions seraient applicables à tous les êtres humains, vivant ou voyageant dans les archipels ou parages du Pacifique occidental. Cette convention, reconnue par l'Europe et les Etats du continent américain, devrait être conclue entre les puissances les plus intéressées au maintien de la tranquillité publique et à la protection des indigènes. Ce serait à elles d'en surveiller la stricte observation. Ces puissances me semblent être, dans l'ordre des intérêts engagés, l'empire Britannique, l'Allemagne, les États- Unis et la France1.
Le Pacifique a cessé d'être une mer fabuleuse, visitée, à de longs intervalles, par de hardis navigateurs. L'âge des découvertes est près de se fermer à jamais. Aujourd'hui cet océan est devenu un champ d'activité ouvert à l'esprit d'entreprise de toutes les nations. Le temps est venu de le faire participer aux bienfaits et aux restrictions des lois qui régissent le monde civilisé.
1. Je n'ai pas besoin de rappeler au lecteur que lorsque j'écrivais ce journal, c'est-à-dire pendant mon voyage, l'Allemagne n'avait pas encore inauguré sa politique coloniale. Les négociations entamées depuis entre les cabinets de Berlin et de Londres tendent au but que j'indique.
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Dans l'histoire des îles de l'Océanie, qui esl encore à écrire, les missionnaires remplissenl une page importante.
C'est aux wesleyens ou méthodistes qu'appartient l'honneur d'être arrivés les premiers sur le terrain. Tenus aux constitutions de leur Église, qui n'admet ni centre, ni chef, ni hiérarchie, les missionnaires de la seete fondée par Wesley se trouvent placés, dans une certaine mesure, sous l'influence de la Société wesleyenne méthodiste d'Australie, à Sydney, dont l'œuvre embrasse la Nouvelle-Zélande, les Fiji, Rotuma, les îles Tonga, une partie des Samoa, la Nouvelle-Bretagne et la Nouvelle-Irlande1. C'est elle qui fournit les fonds, exerce sur les missionnaires une sorte de contrôle, leur demande et reçoit d'eux des rapports réguliers qui, publiés par ses soins, tiennent les associés au courant des vicissitudes de l'œuvre2.