‹ Á travers l'Empire britanniqueChapitre 68 sur 145 · ASPECT DE BENARÈS · texte numérisé non relu

ASPECT DE BENARÈS

de bambou. Le carrosse de mon amphitryon n'avance guère. Mais je ne me plains pas de ces petites misères ; au contraire, je m'en félicite, car elles me laissent le temps de contempler la ville sainte. Elle s'étage devant moi, sur la rive gauche du fleuve : des temples, des palais de presque tous les princes de l'Inde, y compris celui de Népal qui se distingue par son architecture chinoise à la fois gracieuse et bizarre, tous édifices à cinq ou six étages ; au milieu d'eux, le plus élevé de tous, la mosquée d'Aurangzeb, dont les deux minarets s'élancent vers le ciel. Ces constructions occupent le haut d'une falaise qui se précipite dans le Gange. De larges et raicles gradins, les célèbres ghats, facilitent aux fidèles la descente aux bords de la rivière. Heureux celui auquel il est permis de se plonger souvent dans les ondes sacrées, et triplement heureux ceux qui peuvent finir leur vie dans la ville sainte ! Aussi les malades et les mourants se font-ils transporter ici de fort loin. Leurs corps seront brûlés au pied d'un de ces ghats, et l'âme du trépassé, dans la série des vies futures, peut compter sur de bonnes etheureuses transformations. A l'heure où je traverse le pont, au milieu du jour, tout absorbé dans cette vision, la façade de la ville, privée d'ombre, se présente comme une silhouette d'or mat se détachant à peine sur un ciel poussière d'or.

La voiture, après avoir finalement passé le pont, après avoir, par une rampe des plus raides, gagné le haut de la berge, contourne la ville et arrive enfin dans le cantonnement où se trouvent les baraques et les compounds des Européens.

Déjà vue de loin, la maison de M. le commissaire me fait l'effet d'une oasis : de beaux vieux arbres l'ombragent, des terrasses de fleurs jettent au loin leurs parfums, et, sur le seuil de la maison, M. et Mme Lumsden me font cet accueil cordial qui est le charme de l'hospitalité indoanglaise.

Mon nouvel ami hindou d'Allahabad, qui a son domicile à Bénarès, ne tarde pas à faire son apparition. C'est un des grands propriétaires fonciers de ce pays-ci. Il a été membre du conseil à Calcutta et inspecteur de l'instruction publique, et ce sont ces hautes fonctions qui lui ont valu le titre de raja. C'est aussi, à ce qu'on m'assure, un homme de caractère, qui plus d'une fois a sacrifié sa popularité à ses convictions.

M. Lumsden veut bien me donner son temps pendant ma visite, et le raja nous tiendra compagnie dans nos promenades. Il s'exprime, je l'ai dit, fort bien en anglais, mais la tournure de son esprit est restée indienne. J'aime à en-

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tendre expliquer l'Inde par un Hindou. Que] dommage de ne pouvoir coucher sur le papier tout ce qu'il me raconte! Pour le fond et pour la forme, cela en vaudrait la peine. Mais le jour n'a que vingt-quatre heures.

Je le plaisante un peu sur le tempérament jaloux et despotique des maris hindous. Mais il se récrie. « C'est une erreur, me dit-il, de prétendre que la femme hindoue soit une esclave. Si elle sort fort peu de la maison, c'est qu'elle ne veut pas sortir. Elle est naturellement timide, ce que les Anglais appellent shy. Si un mari proposait à sa femme de l'accompagner dans une voiture ouverte, elle le croirait fou; elle lui dirait probablement qu'elle préférerait se jeter dans un puits. Cela n'empêche pas qu'elle ne soit la maîtresse dans la famille et dans la maison, bien plus que le mari n'y est le maître. »

Il est quatre heures de l'après-midi et nous sommes au début de la saison chaude. Il faut une sorte d'héroïsme pour se mettre en route. Nous visitons d'abord les édifices publics anglais situés hors la ville, l'hôpital du prince de Galles, le collège, l'école normale où sont formés les maîtres d'école. On me fait aussi admirer l'hôtel de ville, le town-hall. C'est un somptueux édifice; mais, ce qui m'y frappe le plus, c'est un

tigre énorme qui, il y a dix ans, est venu se faire tuer dans les rues de Bénarès.

Nous pénétrons dans la ville hindoue. Les objets étalés dans les bazars et les boutiques, surtout des bronzes et des étoffes brodées, jouissent d'une grande réputation. C'est certainement riche, c'est parfait comme travail, mais le dessin en est bizarre, barbare et souvent remarquable par l'absence de goût.

Le croirait-on, la cité hindoue est en train de se haussmanniser. Heureusement on procède avec mesure. On démolit peu, juste ce qu'il faut pour faciliter la circulation. De plus les constructions nouvelles conservent le style hindou du pays. Dans certains quartiers les maisons, des tours plutôt que des maisons, ont atteint une hauteur prodigieuse. On me donne comme explication que tout le monde désire demeurer dans le voisinage des grands sanctuaires et des ghats qui mènent au Gange. Ici aussi, les étages supérieurs s'avancent sur la rue et semblent toucher ceux d'en face. Parfois de petits ponts établissent des communications aériennes entre les deux côtés de la rue. Pour se préserver contre la chaleur, on se contente de petits vasistas qui tiennent lieu de fenêtres. Sur presque tous les murs, des peintures aux couleurs éclatantes représentent des scènes mythologiques. On n'ou-

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blie pas un instant la sanctitas loci. Des temples

partout. Il y a aussi des mosquées, mais, sauf colle d' Aurangzeb , elles ne s'imposent guère à la vue '. Aux éclipses et à certaines fêtes le nombre des pèlerins qui arrivent de toutes les parties de la péninsule, même de l'extrême sud, atteint ou dépasse le chiffre de cent mille.

Comme ces idoles grotesques, bizarres et toujours hideuses plaquées sur les murs vous regardent de leurs yeux stupides et endormis ! Cependant les portes de bronze des sanctuaires développent des merveilles de sculpture. Mais le sujet est toujours emprunté à l'Olympe hindou. On prodigue l'art pour reproduire des monstres. Une foule bigarrée : des brahmes, des nautchnies, des dévots de la ville, des pèlerins qui viennent de loin, assiègent les abords des temples et remplissent les ruelles tortueuses qui y mènent. C'est là qu'on vend, dans de toutes petites boutiques, des brimborions en similor, en pierre, en stuc, en carton, destinés à servir d'exvoto. On vous offre aussi des images d'idoles exécutées en pierre noire, en marbre ou en plâtre. Dans de petits ateliers ouverts sur la rue on fabrique de véritables dieux. Les pan-

1. Il y a dans Be'narès 1454 temples brahmaniques et 272 mosquées.

dits n'admettent pas le fait, mais le peuple ne doute guère de la divinité réelle de ces produits de l'industrie brahmanique. Quoique le soleil n'y pénètre jamais, une atmosphère de feu règne dans ce dédale de ruelles entourées de hautes maisons. Une foule compacte s'y presse. Quatre soldats de police ont de la peine à nous frayer passage.

Je ne m'appesantirai pas sur la malpropreté et sur les odeurs méphitiques d'un temple dont la cour sert de résidence aux vaches sacrées. Aussi ne croyons-nous pas leur manquer de respect en nous retirant avec précipitation.

A quelques pas de là se trouve Bishesvar, le temple d'or, ainsi appelé parce que la coupole et les deux pyramides au-dessus du sanctuaire sont couvertes de lames de cuivre doré. C'est Ranjit-Smg qui, au moment de mourir, a ordonné à son successeur de couvrir ce célèbre sanctuaire d'une toiture en or massif. Ce dernier se tira d'affaire en employant du cuivre doré. Cette économie, qui déplaît peut-être aux divinités de la localité, ne diminue pas du moins l'effet, riche et sobre à la fois, produit par le contraste entre la dorure et les tons rouge noirâtre de la pierre.

Une foule de femmes remplit l'intérieur du sanctuaire. Elles apportent leurs offrandes, des

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fleurs, s'inclinent, prient, bavardent. A chaque instant une grosse cloche suspendue dans la cour mêle ses sons rauques au bruit confus des voix humaines.

Derrière le temple se trouve le puits sacré, formé, m'assure-t-on, de la sueur de Yichnou. Une foule d'hommes et de femmes y jettent des fleurs. L'odeur fétide de cette eau stagnante et des matières végétales en décomposition nous fait chercher une porte qui donne accès à un petit carrefour. Gomme couleur locale, rien de plus saisissant, de plus pittoresque que cette petite place irrégulière entourée d'édifices sacrés que dominent la coupole et les pyramides du temple d'or. Au milieu, sur un socle fort bas, s'élève, formée d'un seul bloc, la statue colossale d'une vache. A quelques pas de là, un groupe de fakirs, assis sur leurs jambes croisées, entoure le « feu éternel ». Pendant quarante jours consécutifs, jour et nuit, ces hommes y resteront accroupis sans bouger. La chaleur du feu, jointe à celle du soleil pendant le jour, n'a aucune prise sur ces hommes qui ne paraissent plus de ce monde. Presque nus, le visage couvert d'une sorte de masque de cendres pétries avec leur sueur, les cheveux hérissés, des cheveux qui n'ont jamais vu de peigne, ils ressemblent à des idoles plutôt qu'à des êtres

humains. Un d'eux fixe sur moi son regard éteint. C'est un tout jeune homme. Une crinière abondante, des mèches raidies et comme collées les unes aux autres, se dressent sur son front bas, sillonné de rides avant le temps. Son immobilité est complète. Je me demande s'il y a un souffle de vie dans ce paquet d'os décharnés, de membres rabougris, dans ce corps nu dont la vie semble s'être retirée. Que se passe-t-il dans la tête de ces saints du peuple hindou ? Que se passe-t-il dans leur cœur ? On nous dit : Ce sont des hypocrites ou des fanatiques. Mais ces explications faciles n'expliquent rien. Pour moi ce sont des énigmes vivantes. Je cherche, je ne trouve pas le sphinx qui puisse ou veuille m'en dire le mot.

Mais figurez-vous cette scène : Il fait presque nuit, pas tout à fait. Le ciel rosé du crépuscule de l'Inde, court mais lumineux, se reflète sur les dorures du temple, répand des tons chauds sur les sanctuaires qui entourent le carrefour, sur la vache de pierre qui le remplit et semble grossir sous les ombres de la nuit qui approche. Et devant vous, aussi immobiles que la grande idole, vivement éclairé par les flammes qui menacent de les embraser, le groupe des fakirs.

Jey-Sing, le Louis XIV de Jeypoure dont nous avons fait la connaissance dans sa capitale et

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que nous avons retrouvé dans son observatoire à Delhi, a construit aussi à Bénarès1 et dans une autre ville dont j'ai oublié le nom, un édifice destiné à mesurer la marche des corps célestes. Nous nous y sommes rendus. On nous expliqua comment on s'y prenait alors pour observer les astres. J'avoue que le reflet des étoiles dans le Gange me donnait des distractions.

Au sud de la ville se trouve un célèbre temple desservi par des singes sacrés. Assez peu édifié de mes relations avec leurs confrères de Gujerat et de Rajpoutana, je me suis abstenu de présenter mes hommages aux acolytes de Dourga- Kand.

Chose digne d'être notée : aucun des quatorze cents temples de Bénarès, aucun des palais de maharajas qu'on y voit ne remonte à une époque antérieure au seizième siècle. Plusieurs de ces édifices appartiennent au nôtre. C'est que les conquérants mahométans, en inondant la péninsule, surtout le nord, ont beaucoup détruit. Ils ont aussi obligé une partie des populations à embrasser l'islamisme, mais ils n'ont pu extirper l'esprit hindou, qui existe toujours. Il a résisté aux envahissements sanglants du croissant, il

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