LES STATUES DES GRANDS HOMMES
quis Hastings, Bentinck, Auckland, Hardirige, Canriing, Ellenborough, Elgin, les frères Lawrence, et tant d'autres. Le culte que l'Anglo- Indien voue à la mémoire de ses grands hommes l'honore et donne un caractère tout particulier à la physionomie solennelle, imposante, magnifique et cependant essentiellement bureaucratique de la capitale de l'Inde1.
Calcutta, naguère si mal famé à cause de son climat meurtrier, grâce au dessèchement des marais qui l'environnaient et à l'abondance d'eau dont il jouit depuis quelques années, passe en langage officiel pour la ville la plus saine du monde. On en dit autant de Singapore et de Shanghai. Toutefois personne ne reste ici l'été, et pendant mon court séjour le choléra sévissait dans les quartiers indigènes.
Le Tibre, des Messageries maritimes, une ancienne connaissance, regorge de passagers. C'est toute une cargaison d'élégantes du haut commerce grec de Calcutta, et, comme contraste, de Sœurs de charité françaises. Les premières,
1. Calcutta compte, européens et indigènes, près de 800 000 habitants.
fuyant les chaleurs de l'Inde, vont s'amuser à Londres et à Paris; les Sœurs ont assisté à des cérémonies religieuses à Chandernagor et retournent à leur couvent de Pondichéry.
Il y a calme plat ; sous ce rapport le ciel nous est propice. Mais le Hougly nous tient captifs pendant une nuit entière. Ses eaux basses obligent le capitaine à attendre la marée haute. Les moustiques et les miasmes de la rivière ne rendent pas fort agréable ce séjour forcé. Heureusement personne ne prend la fièvre. A Madras la petite vérole règne à l'état d'épidémie, et le prudent capitaine n'a garde de communiquer avec la ville.
C'est avec un vif plaisir que je revois Pondichéry. Pays et ville, vus de la mer, rappellent Madras, mais la ville a un vernis français. Ce que vous apercevez est un rideau de verdure, à fleur d'eau, sur lequel se dessinent la cathédrale et l'hôtel du gouvernement. Quand vous avez débarqué, les rues vous frappent par leur propreté. La ville n'est pas grande. Bientôt votre pousse-pousse, une chaise posée sur deux roues et poussée par trois coulies, vous fait gagner des avenues ombreuses entre des rizières d'un vert éclatant, alternant avec des touffes de cocotiers dont les éventails légèrement agités vous promettent une fraîcheur qu'ils vous refusent.
PONDICHKRY. 231
Et quel monde se presse sous ces voûtes de feu illage ! Des hommes ou tout nus, sauf un pagne minuscule, ou habillés de rose ou de blanc. Des femmes en grand nombre. Personne ne semble affairé. Pourquoi le seraient-ils? C'est un peuple de promeneurs.
Le temple de Ventnore, petit bijou du genre sud-indien, mérite sa réputation. En revenant, je visite la fameuse Maison d'or, jadis palais d'un raja fort en faveur à la cour de France, aujourd'hui habité par des gens pauvres. Mais ce qui reste de l'ancienne splendeur vous récompense amplement de la peine d'être venu. La cour, Renaissance âge d'or, est en petit le cortile du palais Massimo délie Colonne. Dans les appartements, de belles boiseries sculptées dans le goût du pays et de magnifiques balustrades en fer envoyées de France. Le lit, richement orné, de même provenance, serait à sa place dans une certaine chambre de Pompéi.
J'ai passé les heures chaudes de la journée chez le gouverneur, M. Drouet, qui m'a comblé d'amabilités. Lui et les secrétaires sont de l'île de la Réunion, et l'atmosphère qu'on respire dans cette habitation officielle appartient à un autre monde, à un monde créole mais essentiellement français.
Enfin le Tibre jette l'ancre devant Colombo,
oùjai le plaisir de rencontrer le gouverneur, Sir Arthur Gordon, que j'avais manqué à ma première visite.
Suivent quatre jours passés à Colpetti dans une villa de M. Schultze, gérant du consulat d'Autriche. C'est bien l'île de Geylan. A droite et à gauche, à perte de vue, la falaise panachée de cocotiers et battue toute l'année par les vagues d'un océan qui ne connaît pas de terres d'ici aux glaces du pôle antarctique. Plût au ciel qu'elles eussent été plus rapprochées, ces glaces! Je n'ai jamais éprouvé une chaleur plus accablante.
Ici se termine mon voyage dans l'Inde. Le livre des Mille et une nuits se ferme pour moi. Restent les souvenirs.
Le 9 avril, le Shannon, de la compagnieP.O., arrive d'Europe. Le même jour dans l'aprèsmidi, départ pour l'Australie1.
Personne n'attend de moi un exposé complet ou un examen approfondi des différentes questions indo-britanniques. Non seulement cette tâche dépasserait mes forces, mais elle me ferait sortir des limites que je me suis imposées en n'admet-
l. Voir Australie, t. I,"p. 268.
tant dans ces fêuilies que les comptes rendus de ce que j'ai vu et entendu dire sur les lieux. Sans doute je ne me suis pas mis en route sans m'ètre préparé pour le voyage. L'Inde, qui parle tant à l'imagination, m'a toujours fasciné, et je ne l'ai pas même perdue de vue au milieu des occupations sérieuses et des préoccupations parfois graves d'une longue vie officielle. Dans des moments de loisir je revins toujours avec plaisir à mes lectures indiennes, et toutes les fois qu'un heureux hasard m'a mis en contact avec des notabilités du service indo-anglais, avec des missionnaires catholiques ou protestants qui revenaient de la péninsule, je puisais avec avidité à ces sources précieuses d'information. Mais cela ne suffit pas pour que je puisse hasarder un jugement personnel. Tout ce que je puis faire, c'est de mettre en présence les opinions diverses qui partagent les gouvernants de l'Inde en deux camps, de résumer des informations prises dans des sphères non gouvernementales et de terminer par quelques réflexions qui m'appartiennent.
Deux préoccupations pèsent en ce moment sur l'esprit de l'Anglo-Indien : l'Afghanistan avec les questions de haute politique qui s'y rattachent, et les transformations à opérer ou à empêcher, selon les convictions de chacun, dans le monde indigène. Comme les décisions finales au sujet de
la marche à suivre par rapport à l'Afghanistan seront prises à Londres et non à Calcutta ou à Simla, je compte toucher cette matière à la fin de mon livre, lorsque je résumerai mes impressions au point de vue de la politique impériale de l'Angleterre. Ici je ne parlerai que de la situation intérieure de l'Inde.
Des différentes questions qui agitent en ce moment le monde indo-anglais, je citerai le développement à donner à l'autonomie des communes [local self-govcrnment), les règlements relatifs à l'instruction publique, l'admission des indigènes qui ont fait leurs études dans les collèges de l'État à un plus grand nombre d'emplois publics et à des emplois d'un grade plus élevé, les excès de la presse indigène et une innovation importante à introduire dans la procédure criminelle.
En ce qui concerne l'autonomie des communes, une résolution prise en conseil du vice-roi dit expressément que la nouvelle mesure a pour but de servir de moyen à l'éducation politique du peuple. Or il existait jadis en certaines parties de la péninsule, dans les communes rurales, une sorte de conseils de village autonomes dont la sphère d'activité était d'ailleurs assez limitée. Ce régime est tombé en désuétude ou a été éliminé par les Anglais. Les institutions que fait
entrevoir la résolution de Lord Ripon sont plus et autre chose que n'avaient été les anciennes communes. Quant au principe de l'élection, l'Hindou, m'assure-t-on de tous côtés, ne le connaît pas. Il refuse d'être élu par ses pairs. Il veut être choisi par ses supérieurs, et ses supérieurs c'est la bureaucratie anglaise, pour lui personnellement, l'officier du district, le magistrat?. Dans les provinces du nord-ouest, cette opposition a été si accentuée, que le gouvernement central a dû se résigner à donner au gouverneur de ces provinces la faculté de composer les municipalités. On voit, et je pourrais multiplier les preuves, quelles difficultés on a à vaincre à chaque pas qu'on fait, et combien peu, dans le cours d'un siècle, on est arrivé à façonner l'esprit hindou aux idées anglo-saxonnes.
Peu de temps après la grande rébellion de 1 857, une proclamation de la Reine ouvrait, d'une manière limitée, les carrières de l'État aux sujets britanniques indigènes. Depuis lors un grand nombre d'Hindous et de mahométans ont occupé et occupent des emplois publics, surtout dans l'ordre judiciaire. On dit que parmi eux les gens bien doués et instruits ne font pas absolument défaut, et qu'on y rencontre même des hommes hors ligne, capables de s'approprier dans une certaine mesure les idées de l'Occident. Mais ce
sont de rares exceptions. Maintenant il s'agit d'admettre des indigènes à un plus grand nombre d'emplois et à des fonctions plus élevées que ce n'était le cas jusqu'à présent. Ajoutons que les jeunes lettrés, surtout les babous du Bengale, et la presse indigène réclament cette innovation comme un droit, en se fondant sur le principe de l'égalité des races.
C'est la question de l'instruction publique qui, au fond, domine toutes les autres. Dès 1823 Mountstuart Elphinstone, alors gouverneur de Bombay, appela l'attention du gouvernement central sur la nécessité de pourvoir à l'instruction supérieure des indigènes, mais le premier pas décisif dans cette voie ne fat fait qu'en 1835 à Calcutta. A cette époque, un comité, présidé par le célèbre historien (Lord) Macaulay, fut institué avec mission d'élaborer un projet relatif à la création de collèges et d'universités à l'usage de la jeunesse indigène de la présidence du Bengale. Deux fractions en nombre égal s'y trouvaient en présence. Les orientalistes demandaient, en dehors des cours de littérature orientale, renseignement des langues hindoustane, persane et arabe. Les anglais proposaient l'enseignement de la langue et de la littérature anglaises. Le vote du président, motivé dans un rapport remarquable, détermina le gouverneur
général, Lord Bentinck, à adopter pour le Bengale les conclusions de la fraction anglaise. Dans cet exposé, Macaulay dit : « Comment pourrions-nous laisser répandre, aux frais de l'État, des doctrines chirurgicales qui feraient rougir un maréchal ferrant anglais, un système d'astronomie qui provoquerait les rires de nos jeunes pensionnaires, des récits historiques de rois hauts de trente pieds et qui ont régné pendant trente mille ans, de lacs de mélasse et d'étangs de beurre fondu? » Si mon jeune ami mahométan de Bombay avait fait partie de ce comité, il aurait probablement répondu à l'illustre président : Ce qui vous choque tant n'est qu'un symbole qui veut dire que, parmi nos princes, il y avait de grands rois qui, pendant des règnes très longs, ont su mériter la vénération et la reconnaissance de leurs peuples. Vos sarcasmes prouvent seulement votre ignorance du génie des nations orientales, que vous comprenez aussi peu que nous comprendrons vos auteurs classiques qu'on nous fera étudier dans vos futurs collèges1.
Les mêmes principes furent par la suite appli-
1. Les œuvres de Bacon et de Shakespeare se trouvent parmi les auteurs anglais dont Macaulay a recommandé l'étude aux élèves des collèees indigènes.
qués à tous les établissements scolaires de l'empire.
Dans l'Inde, la société européenne se divise en deux camps : le camp conservateur et le camp libéral. Les conservateurs veulent conserver l'Inde dans l'état où elle se trouve. Beaucoup d'entre eux préféreraient même l'Inde telle qu'elle était il y a un demi-siècle. Mais, faisant leur deuil des grandes transformations accomplies, surtout depuis la rébellion de 1857, trop éclairés pour se flatter de pouvoir revenir sur leurs pas, ils se résignent à accepter le statu quo. Mais chaque pas en avant sur ce qu'ils considèrent comme un plan incliné serait, à leurs yeux, un pas vers la ruine de la puissance britannique et en même temps vers la ruine de l'Inde.
« Cet empire, disent-ils, est fondé sur la conquête. Des pays conquis ne peuvent être gouvernés que par un pouvoir autoritaire. Aussi notre gouvernement dans l'Inde a-t-il été de tout temps un gouvernement absolu, s'appuyant d'un côté sur la force armée et de l'autre sur l'adhésion plus ou moins chaleureuse, plus ou moins tiède, mais, à certaines exceptions près, universelle des populations. C'était l'opinion de nos plus grands hommes d'État, même de ceux qui inclinaient vers les doctrines libérales. Ils
comprenaient que les idées de leur école étaient inapplicables à l'Inde. La preuve, c'est que beaucoup de nos jeunes gens qui arment ici pour entrer dans le service et qui apportent souvent des notions fort avancées, après quelques années de séjour renoncent à leurs idées préconçues et deviennent conservateurs. La résolution (citée plus haut) de Lord Ripon est un événement, car elle tend à changer la situation du tout au tout. Elle n'a aucun sens ou elle veut dire : Le gouvernement prévoit le moment où il devra rendre l'Inde à elle-même. Cela se fera le jour où, grâce à l'éducation politique que nous allons leur donner, les Indiens seront devenus capables de se gouverner eux-mêmes. En attendant il faut les préparer pour la vie publique, leur donner des institutions représentatives. C'est ainsi que l'entend la presse indigène. Ces paroles, tombées de si haut, portent le trouble dans les esprits, encouragent parmi les lettrés des espérances folles, compromettent enfin le prestige dont les organes du gouvernement ont joui au sein des populations.
« Vous voulez remettre aux communes la direction de leurs affaires, jusqu'ici confiées aux officiers (civils) de district qui, tout le monde l'avoue, ont certainement bien mérité de ce pays. Dorénavant, sauf une sorte de contrôle qu'on
leur laissera, ils seront remplacés par des paysans ignorants et qui ne s'occupent que de leurs propres affaires, et par des journalistes et des avocats indigènes.
« Malgré les remaniements importants qu'a subis notre code criminel dans le cours du temps, on y a toujours maintenu le principe que la juridiction relative aux sujets britanniques européens doit être réservée à des juges et magistrats qui sont eux-mêmes des sujets anglais européens. Et l'on a toujours reconnu dans ce principe la seule garantie efficace possible en faveur des Européens, qui vivent dans les campagnes, contre le parjure et les faux témoignages, si fréquents parmi les populations rurales. Or c'est ce principe fondamental qu'on veut écarter de notre législation. De là les cris d'indignation et d'alarme qui résonnent d'un bout à l'autre de l'Inde contre le fameux Ilbert-bill \
« En ce qui concerne l'instruction publique, nous admettons qu'il y a, parmi les professeurs, des hommes érudits et distingués sous tous les
1 . Voir le discours remarquable prononcé par Lord Lytton, comme vice-roi prédécesseur de Lord Ripon. à la Chambre des Pairs en avril 1883. On ne saurait mieux résumer les doléances des Anglo-Indiens au sujet des innovations introduites ou à introduire dans l'administration des districts et dans la procédure criminelle.
rapports, mais l'instruction que nous donnons aux indigènes est superficielle. En général, le système est mauvais, le résultat déplorable. »
Ce jugement peu favorable m'a été confirmé de divers côtés. « Les élèves indigènes qui sortent de nos collèges, m'a-t-on dit, y laissent toute notion, toute base morale. Nous leur avons ôté leurs croyances religieuses, et nous ne leur avons rien donné qui pût les remplacer. Nous les avons privés de la faculté de croire. Nous les avons convertis en nihilistes, en mécontents, et nous en avons fait des ennemis de l'Angleterre. »
Les membres du clergé catholique aussi bien que plusieurs ministres protestants que j'ai vus abondent dans ce sens.
« Vous voulez, disent les conservateurs, changer l'Inde de fond en comble. Vous êtes des utopistes. Vous voulez détruire ce qui est, dans l'espoir de réaliser ce qui n'est qu'une chimère. Vous voulez former une nation indienne. Mais il n'y en a jamais eu. Pour y arriver, il faudrait faire disparaître des différences de sang, de langues, de croyances religieuses, de castes, de tribus, et faire tomber des barrières que le temps a élevées dans le cours d'une longue série de siècles. Vous tendez à l'impossible. »
A ceci les libéraux répondent : « Vous êtes des égoïstes. Nous sommes ici la nation privilégiée.
Vous voulez conserver cette situation. Vous craignez pour vos places et vos émoluments. Vous voulez prolonger un régime qui assure une existence honorable sinon somptueuse aux cadets de famille de l'aristocratie et de la gentry anglaises, et à quelques jeunes gens, appartenant à d'autres couches, qui ont passé certains examens. Vous répudiez ce que nous affirmons, à savoir, que l'Inde est faite pour les enfants de son sol et non pour être exploitée par des conquérants étrangers.
« L'Angleterre, selon nous, en régnant directement ou indirectement sur une vaste portion du genre humain, est responsable non seulement du bien-être matériel, mais aussi de l'état moral et intellectuel de ses administrés. Elle a la mission d'améliorer leur sort sous tous les rapports. Voici sa tâche : élever l'indigène, l'habituer à se gouverner lui-même dans sa commune, l'introduire dans les tribunaux, le préparer graduellement à des fonctions administratives de plus en plus élevées, et le rendre ainsi un jour capable de prendre une part considérable à la direction des grandes affaires de son pays. Sans doute, nous ne le contestons pas, nous l'admettons même, cette voie peut mener à l'affranchissement de l'Inde. Mais des considérations de ce genre ne doivent pas mettre obstacle à l'accom-
plissement de notre mission. D'ailleurs cette éventualité est loin de nous. De toute façon il est impossible de nous arrêter à Mi-chemin sur la route que nous suivons en tâtonnant depuis un demi-siècle, et d'une manière plus ou moins déterminée, depuis près de trente ans. » 11 faut donc, disent-ils, continuer dans la même direction, selon les modérés doucement et prudemment, selon ceux qu'on appelle radicaux résolument et d'un pas aussi accéléré que possible. Il faut avant tout et surtout former une nation indienne. « Oui, il nous faut une nation, la même nation du cap Cormorin au pied de l'Himalaya. Les castes sont un obstacle, mais cet obstacle disparaîtra à mesure que se répandra l'instruction que nous donnons au peuple. On en voit déjà des symptômes parmi ceux qui ont été élevés dans nos collèges. Il faut donc travailler au relâchement des liens de caste ; il faut (selon les plus avancés) briser les castes ; il faut effacer les distinctions provenant de la différence des sectes religieuses; en un mot, il faut réduire en atomes cette antique société si bariolée, si divisée en classes, en castes, en sectes, et si hostile aux innovations. Et, après l'avoir réduite en atomes, il faut souder ensemble (wcld) ces mêmes atomes et en faire une nation.
« Pour arriver à ce but, il faut préparer le
lettré indigène pour les grandes fonctions de l'État en l'admettant dès à présent à des emplois pins élevés, et il faut faire l'éducation politique du paysan au sein et par le moyen de la commune autonome. »
Voilà en quoi se résume le programme libéral. Écoutons à son appui quelques voix autorisées en pareille matière.
Un homme fort initié dans les affaires administratives de ce pays, où il réside depuis sa jeunesse, m'a dit :
« J'avoue que je suis partisan de la politique de Lord Ripon. Je dis cela surtout par rapport A la question brûlante du jour relative au gouvernement local et autonome. Depuis un demisiècle nous nous efforçons à élever les indigènes. Deux générations ont passé par nos écoles. Nous avons des universités et des collèges de haute instruction. Cependant l'administration du pays, depuis les communautés de village jusqu'aux fonctions les plus importantes, se trouve encore entre les mains de la classe dominante, c'està-dire d'étrangers. La situation est-elle tenable à la longue? Je ne le pense pas. Je vais plus loin : je dis que c'est moralement, logiquement, presque physiquement impossible. Avons-nous bien fait d'adopter ce système d'éducation ? C'est ce que j'ignore, et d'ailleurs ce n'est plus une
question pratique. Les résultais de ce système
sont un fait acquis. Nous le devons accepter comme tel. Nous ne pouvons pas revenir sur nos pas. Nous ne pouvons pas supprimer l'éducation des indigènes. Nous ne pouvons pas détruire dans leurs tètes les idées que nous y implantons depuis cinquante ans. Nous devons donc continuer dans cette voie . Quels seront les résultats ? J'admets qu'il y a un danger réel. Mais nous ne pouvons le conjurer qu'en tâchant de ralentir le développement des idées qui germent dans les classes élevées. Cela ne se pourra qu'en leur donnant des satisfactions qui les contenteront pendant quelque temps, et, ensuite, en les calmant au prix de nouvelles concessions. La pression qu'à l'aide du journalisme indigène les lettrés (ceux qui sont sortis des universités et collèges de l'État) exercent sur nous est irrésistible. On fera donc bien, et Lord Ripon fait bien de céder. Mais il faut céder lentement : leur confier d'abord les affaires administratives, celles de police, les places de juges et de magistrats, d'abord dans les districts et ensuite dans les divisions. Sans doute — répondant à une observation que je lui faisais — c'est une voie qui mènera loin, qui pourra mener à une complète émancipation. Que deviendra la domination anglaise? Je l'ignore, ou plutôt je prévois
de grands dangers et de grands revirements. Mais, je le répète, nous sommes désarmés. Nous pouvons arrêter pendant quelque temps, c'està-dire ralentir les progrès du mal, — si mal il y a (ici perce l'école radicale) — mais nous ne pouvons pas le combattre avec la moindre chance de succès. Cependant nous avons pour auxiliaires un grand nombre de gens du pays de toutes les castes qui veulent le maintien de notre domination, qui tiennent à la paix britannique, qu'ils nous doivent, et qui reculent avec horreur devant l'idée de nous voir abandonner l'Inde. »
C'est, je l'ai dit, un homme fort distingué sous plusieurs rapports qui parle ainsi. Cependant, dans ma longue vie, j'ai pu constater plus d'une fois qu'en suivant la politique qu'il recommande, on est sûr de tomber dans le fossé, tout en voulant l'éviter ; on n'est pas sûr de retarder la chute .
Mais les jeunes lettrés sortis des collèges britanniques sont-ils réellement si irrésistibles? Écoutons un autre témoin qui appartient aussi à l'école libérale et dont le jugement a pour moi une très haute valeur.
« Les populations de l'Inde, avant notre arrivée et pendant les premières décades de notre domination, étaient un corps inerte, divisé à l'infini et constamment en proie aux paniques et
aux maux, suites d'invasions et de guerres intestines. Nous avons donné à l'Inde les bienfaits d'une paix profonde; mais, en la pacifiant, nous lui avons inoculé le germe d'un mouvement qui commence seulement à se faire sentir et dont la fin échappe à toutes les prévisions. Grâce à nous, ce colosse commence à se mouvoir lentement, lourdement, comparable à un grand vaisseau qui, sous l'action de la vapeur, se dispose à quitter son mouillage.
« Ce mouvement, il est vrai, n'a pas encore gagné les masses. Les masses sont restées inertes. Mais nous avons répandu parmi la jeunesse élevée dans nos collèges des idées dont ils n'avaient pas la moindre notion. L'étude de notre langue, la lecture de nos auteurs font naître des idées dans leurs esprits, des désirs vifs sinon violents dans leurs cœurs. Ils rêvent la liberté nationale, quoique, à vrai dire, la nation indienne soit encore à créer; ils ne se contentent plus des bienfaits que répand dans le pays une administration juste et bien ordonnée, ils demandent deux choses : l'égalité politique et une large part dans la direction des affaires du pays.
« Ce sont des faits importants, certainement incontestables, avec lesquels nous ne pouvons pas ne pas compter, d'autant plus que ces faits sont notre œuvre. Avons-nous bien fait, avons-nous
mal fait? Je l'ignore, mais j'incline à penser que nous n'avons guère pu faire autrement. Cependant celui qui vous dit que le gouvernement est désarmé vis-à-vis de cette jeunesse ardente, ardente surtout à obtenir des emplois bien rétribués, celui-là se trompe. Le gouvernement possède amplement les moyens nécessaires pour arrêter tout court l'action des progressistes indigènes. Ils ne pourraient devenir dangereux qu'à la suite de grandes complications européennes et de grands revers militaires de l'Angleterre. « On agite maintenant beaucoup la question de l'admission, dans une plus grande proportion, des indigènes lettrés aux fonctions de l'État. Il est, non physiquement, mais moralement et logiquement impossible de répondre aux prétentions des babous par une fin de non-recevoir. Mais il faut prendre son parti sur la mesure des concessions qu'on pourra faire sans danger réel. Nous avons, comme base de notre organisation administrative, le district, dirigé par un magistrat ou collecteur. Six districts forment une division, administrée par un commissaire, et toutes les divisions composent la province, à laquelle préside le gouverneur1. Or je pense
1. Le vice-roi, ainsi appelé depuis la dissolution de la Compagnie des Indes, et gouverneur général de l'Inde, a sous
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qu'on pourrait, à titre d'essai, confier à «les indigènes les affaires administratives d'un district. Mais il faudra s'en tenir là. »
« Et à qui, demandai-je, remettrez-vous l'administration des districts? Aux principaux propriétaires de la localité? Mais, s'il ne s'en trouve pas de capables, ou, comme c'est très probable, s'ils déclinent la charge, ne serez-vous pas obligé de faire appel à la soi-disant intelligence, aux babous lettrés? S'il en est ainsi, et cela me semble inévitable, vous semez le vent et vous récolterez la tempête. »
« C'est vrai, il vaudrait infiniment mieux placer à la tète des districts des hommes qui, par leur position sociale et par leurs propriétés foncières, donneraient certaines garanties. Nous n'avons d'ailleurs aucun motif de craindre d'être entraînés, malgré nous, au delà de ce que nous voulons concéder. Car, s'il y a dans l'Inde une opinion publique qui mérite ce nom, elle est décidément conservatrice et contraire à toute sorte d'innovation. Les riches zemindars dans
ses ordres : 1° les gouverneurs des provinces de Madras et de Bombay, nommés par la Reine; 2U les lieutenants-gouverneurs du Bengale, des provinces du Nord-Ouest et du Penjab: enfin le haut commissaire des provinces centrales, nommés par lui. C'est aussi le vice-roi qui nomme aux postes diplomatiques, c'est-à-dire aux agences ou résidences dans les Etats feudataires.
les campagnes, les banquiers aisés dans les villes, forment cette opinion et la professent hautement. »
En ce qui concerne l'instruction publique, mon interlocuteur soutient que le gouvernement d'un pays essentiellement religieux, mais divisé en sectes, doit se placer sur le terrain d'une neutralité absolue en matière de religion. « Le gouvernement actuel suit la bonne direction, et il s'agit seulement de ne pas avancer trop vite. Peut-être ferait-on même bien d'enrayer.
« Au reste les sinistres prévisions des conservateurs me semblent mal fondées. Si nous continuons à porter haut notre drapeau, si nous déclarons à qui veut l'entendre que notre pouvoir dans l'Inde est fondé sur des titres légitimes et que nous sommes résolus à nous maintenir sur ce terrain, nous n'aurons rien à craindre des aspirations puériles de la jeunesse indigène élevée dans nos collèges. »
Pour compléter cet exposé de l'opinion libérale, je donne encore la parole à un autre homme d'État d'un grand mérite :
« Il y a cinquante ans qu'on a inauguré le système d'instruction publique actuellement en vigueur. Je n'examinerai pas s'il est bon ou mauvais. J'en admets les inconvénients et les dangers. Mais, si en 1835 j'avais siégé dans le
comité de Macaulay, j'aurais donné mon assentiment. Au reste aujourd'hui il s'agit d'un fait accompli. Les gouverneurs et les autres fonctionnaires ne sont pas appelés à rebrousser chemin, ils doivent appliquer les lois en vigueur de la meilleure manière possible. On dit que l'instruction que nous donnons à la jeunesse indigène crée des mécontents, évoque des aspirations dangereuses, compromet, en l'affaiblissant, la domination anglaise. La vérité est que notre pouvoir est aujourd'hui plus solidement établi qu'il ne l'était il y a cinquante ans quand nous avons organisé l'instruction publique des indigènes. »
Je l'interromps : « Est-ce parce que ou quoique ? »
« Peut-être quoique nous ayons adopté ce système. Je l'admets ou plutôt je ne l'admets pas, et voici pourquoi. Plus l'éducation sera répandue, plus on répandra parmi les indigènes la conviction que la domination anglaise est un bienfait pour l'Inde. Je vous citerai deux faits à l'appui de ce que j'avance. Un Hindou de Bénarès, homme très considérable dans son pays, qui notoirement ne nous aime pas, a dit dernièrement à un ami : — Savez-vous ce qui arriverait si les Anglais abandonnaient l'Inde? Supposez que nous descendions dans nos parcs et que nous
ouvrions les cages de nos bêtes féroces. En peu de minutes elles nous auront dévorés, elles se seront dévorées entre elles, et il ne restera debout qu'un tigre, la gueule et les griffes ensanglantées, et ce tigre sera mahométan.
« Autre fait. La scène se passe dans l'extrême sud. Deux Hindous de liante caste causent ensemble. L'un d'eux dit : — Les Anglais sont encore une nécessité, mais à mesure que l'éducation se répandra parmi nous, nous deviendrons aussi forts qu'eux, et quand nous serons devenus leurs égaux, nous pourrons nous passer des Anglais et prendre en main le gouvernement de notre pays. — Vous vous trompez, répond son ami. C'est comme si vous disiez : Mon frère a deux ans de plus que moi. Donc en trois ans je serai son aîné.
« Le danger n'existe pas dans l'instruction, mais dans la direction qu'on lui donne. Au lieu de faire des lettrés qui ne visent qu'à être employés, on devrait former des spécialités techniques : des ingénieurs, des forestiers, de bons cultivateurs. On fait déjà d'eux d'excellents avocats.
« On dit que le sentiment national des indigènes est blessé par le seul fait d'une domination étrangère. Mais ceux qui soutiennent cette thèse oublient que la plus grande partie de l'Inde a
toujours été soumise a des maîtres étrangers, et qu'il n'y a pas de nation indienne, mais plusieurs nations distinctes de races, de croyances, de traditions et de mœurs, et n'ayant de commun que la haine des unes contre les autres. »
La presse indigène, aujourd'hui parfaitement libre, n'est qu'un effet et un corollaire du régime adopté en matière d'instruction publique. Macaulay trouvait qu'elle fait plus de bien que de mal. Telle n'est pas l'opinion des fonctionnaires même les plus libéraux que j'ai entendus parler de cette matière. Il est évident qu'une presse libre suppose une opinion publique, qui n'existe pas dans la péninsule, laquelle opinion, quoiqu'en partie formée par la presse, soit capable de la contrôler et de la contenir. De plus une presse libre est une anomalie dans un pays dépourvu d'institutions parlementaires et gouverné par une bureaucratie responsable à ses chefs et non au pays. En général on dit peu de bien des journaux indigènes. L'intempérance du langage, une grande confusion dans les idées, jointe à une extrême ignorance des matières qu'il traite, caractérisent, avec de rares exceptions, le journalisme indigène. On l'accuse aussi de gagner de l'argent par voie d'intimidation. Le hush—money extorqué à de riches zemindars qui ont des peccadilles sur la conscience ou
en sont injustement accusés, formerait le plus net du produit des gazettes populaires. L'opinion universelle dans le monde anglo-indien est tellement défavorable qu'on aurait depuis longtemps mis fin à ces scandales, n'était l'aversion innée chez l'Anglais contre la censure préalable et, en ce qui concerne les libéraux, leur attachement aux principes de leur école, parmi lesquels la liberté de la presse occupe une des premières places. Lord Lytton dès son début, moyennant une disposition légale prise en conseil, avait mis un frein aux excès de la presse. Lord Ripon s'est empressé d'abroger la loi de son prédécesseur.
En somme, tout le monde s'accorde à dire que la presse, même au point de vue politique, exerce une mauvaise influence sur ceux qui savent lire. C'est surtout le cas au Bengale et dans les provinces du Nord-Ouest. Mais nulle part elle n'atteint les masses. Dans le sud elle n'a aucune importance. On reconnaît aux indigènes, d'ailleurs très diversement doués selon la race à laquelle ils appartiennent, des talents et des qualités remarquables, surtout de la mémoire, une grande facilité à imiter, le don d'analyser et de résumer des matières compliquées. Mais ils auraient l'esprit superficiel et ils manqueraient complètement d'initiative et d'ori-
ginalité. Il est certain qu'ils font des hommes de loi très subtils, très fins, très avocassiers, ce qui s'explique par le naturel essentiellement litigieux de l'Hindou. On reproche même au gouvernement et aux universités d'encourager cette tendance, souvent funeste, en prodiguant à l'excès aux indigènes les grades nécessaires pour être admis au barreau, en d'autres termes en augmentant le nombre des avocats et par conséquent celui des procès qui font à la fois le bonheur et la ruine des villageois.
Quelles sont les dispositions des indigènes à l'égard des maîtres anglais? J'ai entendu discuter cette question dans les résidences officielles, sous la tente de mes nouveaux amis militaires, dans le bungalow du planteur de thé, dans le modeste presbytère du missionnaire.
Pour répondre à cette question, m'a-t-on dit, il faut distinguer entre les Hindous et les Mahométans, et aussi entre le nord et le sud de la péninsule.
Les Mahométans, règle générale, fréquentent peu les collèges et les universités'; néanmoins ils gagnent lentement mais constamment du ter-
1. Je cite un exemple : le Madrasa ou collège mahométan, à Calcutta, fondé en 1781, comptait, il est vrai, en 1873, 528 élèves. Mais, du nombre total des enfants et jeunes gens qui fréquentent les écoles primaires de la présidence du Ben-
rain \ L'Hindou qui embrasse l'islamisme perd sa caste, mais en revanche il est accepté par les Mahométans sur le pied d'une parfaite égalité. La mosquée lui est ouverte. Il y déroule son petit tapis là où cela lui plaît, et il fait ses prières à côté des plus gros personnages. C'est le charme de l'égalité qui entre pour beaucoup dans les conversions à l'islamisme.
Le Mahométan a la conscience d'appartenir à une immense communauté qui se répand du fond de l'Inde aux Dardanelles et dont les membres épars se rencontrent à Pékin et au centre de l'Afrique, qui embrasse donc diverses nationalités toutes réunies dans le souvenir d'un grand et glorieux passé. Les Hindous se divisent et se subdivisent en tribus, en castes, en sectes, toutes entre elles en état d'hostilité permanente et traditionnelle. Les dogmes des Mahométans se résument en deux mots : Il y a un Dieu et Mahomet est son prophète. L'Olympe des Hindous offre un chaos de dieux, de sous-dieux, de saints, d'idoles, d'incarnations, de transmigra-
gale, 47,7 p. 100 sont hindous, 13.5 p. 100 chrétiens et seulement 2,6 p. 100 musulmans. Le reste appartient à d'autres .sectes. Au collège de Madras les Mahométans brillent par leur absence.
1. Gomme on a vu, le contraire serait le cas de Delhi. Mais, •s'il en est ainsi, c'est une exception.
lions, de fables puériles, tout cela se groupant autour d'une pensée de panthéisme qui fait le fond des croyances hindoues. « Ne pensez pas, m'a dit un fin observateur qui a fait de ces matières le sujet d'une étude approfondie, ne pensez pas que c'est nous qui implantons le panthéisme dans l'esprit des Hindous. L'Hindou est né et meurt panthéiste, le commun du peuple sans le savoir, l'homme qui a reçu une certaine instruction, en s'en rendant parfaitement compte.
« Les musulmans, du moins dans le Penjab et l'Hindoustan propre, ne nous aiment pas parce que nous avons détruit l'empire mongol. Mais en ceci ils se trompent. Ceux qui ont renversé la dynastie de Timour, ce n'est pas nous, ce sont les Mahrattes et les Sikhs. Nous n'avons fait qu'enterrer un corps inanimé et prendre possession de l'héritage.
«En ce qui concerne les Hindous, les Mahrattes ne nous aiment pas parce que nous avons brisé et anéanti leur confédération et dépossédé le Peshwa, qui en était le chef et le principal membre. Toutes les autres populations hindoues dans l'Hindoustan autant qu'au Dekhan sont à notre égard ou indifférentes ou bien disposées. »
Telle est l'Inde peinte par ceux qui la gouvernent. La diversité des jugements répond aux points de vue divers des témoins dont nous avons
entendu les dépositions. J'ajouterai que les conservateurs forment la très grande majorité des fonctionnaires, juges et employés, et la totalité des résidents non officiels, des planteurs et commerçants anglais de la péninsule. Mais, si les libéraux ne composent qu'une fort petite minorité, ils comptent dans leur sein le vice-roi Lord Ripon et quelques-uns des fonctionnaires les plus haut placés et les plus distingués par l'esprit et le savoir, par la routine des affaires et par des qualités morales que personne ne leur conteste. J'ai laissé parler, en dehors des conservateurs, des libéraux modérés ou avancés jusqu'à une certaine limite seulement. Mais il ne faut pas penser <pie les idées extrêmes manquent complètement de représentants. C'est, à ce qu'on m'assure, surtout dans le corps enseignant qu'il s'en trouve, à côté, il est vrai, d'hommes fort distingués en matière de sciences et politiquement conservateurs. J'ai moi-même rencontré quelquesuns de ces jeunes radicaux. A leur sens, l'idéal d'une bonne politique anglaise est le démembrement de l'empire Britannique, surtout l'abandon de l'Inde. Pour sauver l'Angleterre, il faut la détruire. Ces hommes, excellents jeunes gens, sincères, convaincus, tous nourris dans les idées d'une école qui aujourd'hui, en Angleterre, a beaucoup perdu de son importance, ne seraient
pas très dangereux. Ils ne le seraient pas même par leur contact avec les notables du pays, chez lesquels ils ne rencontrent que le sourire de l'incrédulité ou du dédain. Mais ce sont eux qui instruisent et élèvent la jeunesse, qui forment le babou, qui créent enfin la matière dont on compte pétrir les fonctionnaires de l'avenir, les indigènes qui gouverneront un jour l'Inde de concert avec leurs confrères anglais, sinon à eux seuls.
C'est un spectacle curieux et peut-être unique que celui d'une immense administration dirigée d'après des doctrines répudiées par la grande majorité de ceux qui la composent. C'est cependant en ce moment le cas de l'Inde. Il serait facile d'accumuler des allégations en faveur de l'une et de l'autre des deux parties contendantes. Mais, convaincu de mon incompétence, je me refuse à entrer dans un examen des arguments que, de part et d'autre, on fait valoir pour défendre des thèses opposées. Les uns veulent la stabilité, mais ils comprennent, du moins les plus éclairés d'entre eux, que c'est demander l'impossible, et comme ils partent de ce point de vue, que la nature humaine incline vers le mal, ils considèrent les libertés promises aux indigènes comme un danger et une calamité publics, et s'abandonnent aux plus noirs pressentiments. Leurs adversaires, sans se faire illusion sur les
dangers qu'ils ont évoqués eux-mêmes, et qui sont proches, ils le voient bien, ont foi dans la force irrésistible du bien et se montrent plutôt disposés à l'optimisme. Cette foi généreuse dans l'humanité fait l'éloge et constitue en même temps un des côtés faibles de l'école libérale.
Certes la critique a un libre champ, et ici elle est même très facile, si l'on ne veut pas se rendre compte de la situation que la force des choses a faite à l'Angleterre dans l'Inde.
La nation anglaise, nation de chrétiens et de philanthropes, plus qu'aucune autre disposée à propager les idées qu'elle croit utiles au genre humain, et pénétrée de la responsabilité que lui impose la domination sur deux cent cinquante millions d'êtres humains, pouvait-elle se borner à améliorer les conditions matérielles de ces populations et fermer les yeux sur leurs besoins moraux, sur les abus, les vices, les superstitions qu'elle trouvait profondément enracinés au sein de cette antique société? Évidemment cela était impossible.
Mais alors que faire? Ici commençaient les difficultés. D'autres nations chrétiennes, dans d'autres temps, comment se sont-elles conduites en pareilles circonstances? J'entends parler des Espagnols et des Portugais, les grands colonisateurs du seizième siècle.
A cette époque l'intérêt religieux primait tous les autres. Le prince chrétien se croyait responsable envers Dieu du salut des âmes de ses sujets. S'il comptait parmi eux des païens, il remplissait un devoir sacré en les ramenant, de gré ou de force, dans le giron de l'Église. Pendant les révolutions et les guerres de la Réforme, et jusqu'à la seconde moitié du seizième siècle, en pays catholique et protestant, un principe analogue fut appliqué aux coreligionnaires des différentes confessions chrétiennes. On l'exprimait par ces mots : Cujus rcgio, illius religio, c'està-dire le sujet suit la religion du souverain, sinon il doit quitter ses États.
Cela explique la politique espagnole et portugaise des temps passés dans les deux Amériques et dans l'Inde. Les gouverneurs faisaient baptiser les indigènes païens. Ils en firent des chrétiens, et à travers tant de vicissitudes ces peuples sont restés chrétiens jusqu'à ce jour. Et comme le christianisme renferme, nul ne le conteste, un germe fécond et, selon l'opinion de beaucoup de personnes , le germe le plu s fécond de civilisation, les populations ainsi christianisées, soit en Amérique, soit dans l'Inde, se distinguent encore aujourd'hui de leurs compatriotes non chrétiens par un plus haut degré de civilisation. Comparez, par exemple, les Goaiiais avec leurs
voisins les Mahrattes, les Indiens des anciennes colonies espagnoles avec les Peaux-Rouges des États-Unis, et vous serez frappé de l'abîme qui sépare les chrétiens des païens de la même race.
Mais il est évident que ce moyen de civilisation est refusé à l'État moderne qui ne connaît pas de religion nationale, qui ne voit pas dans la religion chrétienne le bien suprême de l'humanité et qui, par conséquent, est tenu à respecter la liberté de conscience de chacun. L'État moderne ne fait baptiser personne, mais il donne à tous l'instruction et l'éducation. L'instruction publique est devenue le bien suprême que vous avez le droit de lui demander et qu'il a le devoir de vous imposer si vous ne le lui demandez pas. Tout citoyen doit contribuer au maintien des écoles de l'État, qu'il en profite ou non, et dans les pays où l'instruction, en ce qui concerne les écoles primaires, est obligatoire, le père de famille, que cela lui plaise ou non, doit y envoyer ses enfants, s'il ne veut encourir les pénalités de la loi : Cujus rcgio, illius religio.
Je constate, je ne juge pas.
Ajoutons que dans l'État moderne, à moins que par une heureuse inconséquence on ne s'arrête à mi-chemin , l'école doit être undenominational : l'instruction religieuse doit être exclue. Le vice-roi de l'Inde ne peut pas par un ordre
en conseil prescrire un baptême général, et il le pourrait, qu'il serait fort embarrassé de faire un choix entre les différentes confessions chrétiennes, puisque l'État qu'il représente n'en professe plus aucune1. Ce qu'il peut faire, ce qu'il fait, ce que chacun de ses organes, des gouverneurs de province jusqu'aux magistrats et collecteurs, fait largement, impartialement, noblement, c'est de laisser le champ libre à l'apostolat des missionnaires de toutes les confessions chrétiennes. Je puis affirmer ce fait sur la foi de tous les évêques, vicaires apostoliques, curés et missionnaires catholiques que j'ai eu l'avantage de rencontrer dans presque toutes les parties du continent. Mais l'œuvre des missionnaires progresse lentement, et le nombre des nouveaux convertis disparait dans la masse des Hindous et des Mahométans.
Les écoles de l'État dans l'Inde sont donc undenominational. L'enseignement religieux en est exclu, quoiqu'il n'y ait pas au monde de races plus religieuses que celles qui habitent la
1. L' « Église d'Angleterre » a conservé dans l'État sa situation officielle, légale et, parlant, privilégiée parmi les confessions chrétiennes ; mais, par suite du développement naturel et logique du protestantisme fondé sur le libre arbitre de la raison individuelle, elle a depuis longtemps cessé de faire autorité en matière de foi et de doctrines.
péninsule du Gange. Comme on ne peut pas enseigner l'Évangile, on s'en tient dans les collèges à des généralités philosophiques, et, en dehors de ce qu'on appelle les connaissances utiles, on fait étudier les auteurs classiques anglais, on sait avec quel succès.
D'un autre côté, le programme des orientalistes pouvait-il être accepté? Peut-on s'imaginer des savants anglais organisant et dirigeant l'enseignement des écritures saintes des Veddas et de l'exégèse du Coran? Pouvaient-ils, sans se voir arrêtés au premier pas devant la barrière infranchissable de l'absurde, dégager la littérature de ces pays de l'élément religieux qui la constitue tout comme il pénètre et alimente la vie quotidienne de chaque individu; pouvaient-ils se faire les juges entre Vishnouïtes et Sivaïtes, entre Sunnites et Chiytes? La réponse n'est pas douteuse. On n'a donc pu faire que ce qu'on a fait, seulement il y a des personnes qui pensent qu'on aurait peut-être pu le faire autrement.
Y a-t-il une opinion publique? On prétend que non. Cependant on convient que les lettrés formés dans les collèges de l'État sont, dans les dernières années, devenus singulièrement exigeants, qu'ils commencent à avoir le verbe bien haut, et qu'ils se complaisent surtout dans une critique des actes du gouvernement, encouragée sinon
provoquée, ce qui me semble une faute, par ce même gouvernement. Ces babous et leurs journaux, me dit-on, ne deviendraient dangereux que dans des moments de crise. Et par crise on entend une guerre européenne malheureuse pour l'Angleterre. Mais la vie des nations comme celle des individus n'est d'ordinaire qu'une série de succès et de revers. Envisagé à ce point de vue, le babou n'est pas un être aussi insignifiant qu'on semble le croire.
Les hommes éclairés des classes élevées, en exceptant la partie ambitieuse et remuante de la jeunesse lettrée, reconnaissent les bienfaits matériels dus au gouvernement britannique. Les masses sont inertes, occupées seulement d'une tâche, celle de gagner leur vie. On distingue cependant entre les Mahométans et les Hindous. Les premiers gravitent vers un centre placé en dehors de l'Inde. Pour les Hindous, la péninsule est leur monde. Il en résulte des relations plus simples et plus faciles avec ces derniers qu'avec les Mahométans. Les uns et les autres sont ou affectionnés ou indifférents, à deux exceptions près cependant : les habitants de Delhi et autres villes de provinces du Nord qui faisaient partie de l'empire Mongol et, parmi les Hindous, les Mahrattes. La destruction de ces deux empires au profit de l'Angleterre est trop récente pour
être déjà oubliée. Elle le sera avec le temps. Entre Musulmans et Hindous il y a peu de sympathie. Ce que les Hindous craignent par-dessus tout, c'est le retour des Mahométans au pouvoir.
Les princes feudataires ne donnent plus aucun souci: les grands, parce qu'ils sont persuadés que le gouvernement de la Reine a sincèrement renoncé à la politique d'annexion ; les petits, parce qu'ils voient dans les Anglais leurs protecteursnés contre les velléités ambitieuses des grands.
J'entends beaucoup parler d'une future nation indienne que l'Angleterre a mission de former. En attendant, on ne voit qu'une agglomération de millions d'êtres humains séparés par la diversité de sang, de croyances religieuses, de castes, d'usages et de traditions qui remontent à la nuit des temps. Se formera-t-elle, cette nation, et quand? C'est une de ces questions dignes d'être approfondies par des moralistes et des philosophes, mais qui échappent à la prévision et à l'action de l'homme d'État appelé à s'occuper du présent et d'un avenir comparativement limité. Quand cette nation sera formée, ajoutet-on, le temps sera venu de lui remettre la direction de ses destinées. Ce langage, quand il est tenu en haut lieu, assez haut pour attirer l'attention de tout le monde, me semble constituer
un véritable danger. Les conséquences qu'en tirent les lettrés et les journaux indigènes du Bengale en fournissent une preuve. Selon eux, la nation indienne est faite. Les Anglais n'ont qu'à s'en aller.
Matériellement l'Inde n'a jamais été aussi prospère qu'elle l'est aujourd'hui. L'aspect des hommes, pour la plupart bien vêtus, de leurs villages et de leurs maisonnettes Lien tenus, de leurs champs bien cultivés, semble le prouver. Dans leur tenue, rien de servi le ; dans leurs rapports avec les maîtres anglais, une certaine franchise et l'attitude de gens qui se respectent, rien de la déférence abjecte qui frappe et choque les nouveaux arrivés dans d'autres pays orientaux. Je ne puis pas comparer l'indigène d'aujourd'hui avec celui des générations précédentes, mais j'ai pu comparer les populations directement soumises au sceptre de l'Impératrice avec les sujets des princes feudataires. Vous passez, par exemple, la frontière de Hyderabad. Le ciel, le sol, la race sont les mêmes, mais la différence entre les deux États est frappante et toute à l'avantage de la présidence de Madras ou de celle de Bombay que vous venez de quitter.
Les relations des officiers civils et militaires avec le peuple ne laissent rien à désirer. S'il fallait une preuve pour constater combien le prestige
moral de l'Anglais est profondément enraciné dans les populations, je citerais le fait que, dans toute la péninsule, l'indigène, en matière de procès civils et plus encore en matière criminelle, cherche à être jugé parmi magistrat anglais. Il serait impossible, il me semble, de rendre au régime britannique un témoignage plus flatteur.
Dans ce qui précède j'ai résumé fidèlement et consciencieusement les informations que j'ai pu puiser sur les lieux aux sources les plus directes et les plus dignes de foi. Je n'ai caché aucun côté faible de l'immense administration indoanglaise qui m'ait frappé, je n'ai passé sous silence aucune des accusations dirigées, à tort ou à raison, contre le gouvernement de l'Inde par des personnes respectables qui connaissent le pays. Mais, en se plaçant même au point de vue des pessimistes, qui n'est pas le mien, en faisant une large part aux infirmités et faiblesses inhérentes à la nature humaine, on ne pourra contester que l'Inde britannique de nos jours n'offre un spectacle unique et sans parallèle dans l'histoire du monde. Que voyons-nous? A la place de guerres périodiques sinon permanentes, une paix profonde solidement établie sur toute l'étendue de l'empire; à la place des exactions de chefs toujours avides d'argent et ne
reculant devant aucun acte de cruauté pour en extorquer, des impôts modiques bien inférieurs à ceux que perçoivent les princes feudataires; l'arbitraire remplacé par la justice, qui est la même pour tout le monde ; des tribunaux d'une vénalité proverbiale, par des juges intègres dont l'exemple commence déjà à agir sur le moral et les notions de droit des indigènes ; plus de pindarris, plus de bandes armées de voleurs ; sécurité entière dans les villes autant que dans les campagnes et sur les chemins grands et petits; les mœurs, naguère sanguinaires, adoucies, et, eu dehors de certaines restrictions exigées dans l'intérêt de la morale publique, les cultes religieux, les us et coutumes traditionnels strictement respectés ; matériellement, je l'ai dit, un élan sans exemple; même les effets désastreux des famines périodiques, qui affligent certaines parties de la péninsule, de plus en plus réduits par l'extension des chemins de fer qui facilitent le ravitaillement.
Et qui a opéré tous ces miracles? La sagesse et l'intrépidité de quelques hommes d'État dirigeants, la bravoure et la discipline d'une armée composée d'un petit nombre d'Anglais et d'un grand nombre d'indigènes, conduite par des héros; enfin, et je dirai presque principalement, le dévouement, l'intelligence, le courage, la
persévérance, l'habileté jointe à une intégrité à toute épreuve d'une poignée de fonctionnaires et de magistrats qui gouvernent et administrent l'empire de l'Inde.