‹ Á travers l'Empire britanniqueChapitre 87 sur 145 · L'ILE TONGA · texte numérisé non relu

L'ILE TONGA

vingt-douze ans, règne, tandis que le missionnaire et premier ministre Baker gouverne toujours à Tonga, et cet archipel a atteint un degré de prospérité et de civilisation relatives qu'on ne rencontre dans aucun autre groupe indépendant de l'Océanie.

Dès 1835 deux missionnaires wesleyens, hardis pionniers de la civilisation, avaient pénétré aux Fiji. Ils y trouvèrent un état de choses affreux. Les guerres, les massacres, les festins de chair humaine y étaient à l'ordre du jour. Mais ils y trouvèrent aussi une certaine organisation, une sorte de droit coutumier, quatorze roitelets, des hommes d'État, des politiciens et des gens dont le métier était de colporter de tribu en tribu les nouvelles du jour. Otez la couleur locale et vous verrez les passions, les intrigues, les aspirations, quelques-unes des vertus et beaucoup des vices (pas tous) des sociétés policées. En Europe, un ministre disgracié passait naguère de sa résidence officielle à son palais en ville ou à son château à la campagne; aujourd'hui, sous le régime parlementaire, il passe d'une banquette à une autre. Ici on l'abattait autrefois d'un coup de massue et on le mangeait. La différence du procédé estnotable. Mais si l'on examine les moyens employés pour amener sa chute, on découvre une grande analogie. Ces sauvages

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sont très rusés, très dissimulés et passés maîtres dans l'art de mentir. Ceux des politiciens du Vieux Monde qui suivent les sombres voies de l'intrigue trouveraient ici matière à s'instruire. Parmi les grands chefs de l'archipel fijien, Takumbau1 occupait le premier rang, grâce à son intelligence, à son énergie et à l'étendue de ses territoires. Pour plus de sûreté, il résidait de sa personne dans la petite île de Mboa. Il parvint même à se faire proclamer roi de Fiji par un certain nombre de grands chefs. Mais une tentative qu'il fit pour subjuguer les autres tribus devint la cause de sa ruine. Dès l'âge de six ans il avait fait ses premières armes en tuant à coups de massue un prisonnier de guerre. A son avènement (1852) il commit un acte atroce pour se conformer, il est vrai, aux dispositions testamentaires de son père. Il fit étrangler en sa présence, en mettant lui-même la main à l'œuvre, les cinq veuves du roi défunt et, parmi elles, sa propre mère. Pendant la première partie de son règne ce fut un abominable tyran. On raconte que le maréchal Narvaez, en mourant, répondit à son confesseur, qui l'exhortait à pardonner à ses ennemis : « Je n'en ai pas :

1. D'après l'orthographe inventée par les missionnaires, Cakobau, qui ne répond pas au son du mot.

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je les ai fait fusiller tous ». Takumbau mangeait ses ennemis. Même après sa conversion il lui arriva parfois, dans dos moments d'abandon, de raconter avec complaisance qu'il avait consommé vingt mille langues, toutes provenant d'ennemis lues pendant ou après la bataille. Il trouvait que la chair des blancs ressemblait au fruit mûr du bananier. Mais, à la fin, l'heure de la grâce sonna pour lui. Les missionnaires avaient vainement taché de le convertir. Ce fut le roi de Tonga qui accomplit cette œuvre. Takumbau, menacé par une formidable coalition de chefs fijiens, avait appelé à son secours George Ier. Celui-ci arriva à la tète d'une force imposante, délivra son ami, alors assiégé dans l'île de Mbao, rétablit son autorité et lui enjoignit d'embrasser la foi des blancs. Les autres chefs suivirent son exemple. C'est de cette façon que la religion chrétienne a été introduite dans l'archipel (1837). La seconde partie du règne de Takumbau fut, en ce qui le concerne personnellement, une alternative de hauts et de bas; en ce qui concerne le pays, une ère de progrès, en ce sens que les mœurs des habitants allaient s'adoucissant et que le cannibalisme disparaissait graduellement. C'était, comme on l'a vu, en grande partie le mérite des missionnaires, devenus des personnages fort influents en matière de politique, et grâce au

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consulat anglais, récemment établi à Levuka. Mais les guerres continuaient et le prestige du roi palissait. Suivant alors les conseils de ses amis blancs, il tâcha de conjurer les dangers qui l'entouraient en dotant ses sujets d'une constitution semblable à celle que les missionnaires américains ont introduite aux îles Sandwich. Mais il paraît que les bons Fijiens n'étaient pas encore mûrs pour ces bienfaits. La situation du roi empirait de plus en plus et devenait, à la fin, décidément intenable. Une seule issue lui restait : céder son royaume à la couronne d'Angleterre (1874). Dans les dernières années de son règne il avait pour principaux conseillers sa fille, la princesse Andiquilla, et un résident anglais. M. Thurston avait quitté l'Angleterre fort jeune, et s'était, comme tant d'autres, rendu en Australie pour chercher fortune. Il avait ensuite navigué dans les mers de l'Océanie et acquis, chose fort rare à cette époque, une parfaite connaissance des langues et des mœurs des insulaires. Lorsqu'un consulat anglais fut établi pour ces îles, le gouvernement l'y attacha comme chancelier, et le nomma bientôt après consul. Devenu plus tard premier ministre de Takumbau, il lui servait d'intermédiaire avec Sir Hercules Robinson, le haut commissaire britannique, lors des négociations qui aboutirent à l'annexion.

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Aujourd'hui il occupe le poste élevé de secrétaire colonial pour les Fiji.

Depuis son abdication jusqu'à sa mort, en 1882, Takumbau, vivant retiré au sein de sa nombreuse famille, dans son ancienne capitale de Mbao, entretenait les meilleurs rapports avec les autorités anglaises et leur faisait même quelquefois parvenir d'utiles conseils. Le roi tyran et parricide, l'ancien anthropophage a emporté dans la tombe les regrets de ses tribus et la considération sympathique des nouveaux maîtres de son royaume.

A peu de distance de Y Espiègle se dessinent les gracieux contours du Dart, yacht de la marine de guerre, capitaine Moor. Depuis cinq ans cet officier est occupé à lever des cartes marines dans cette partie du Pacifique. Quelques grands voiliers anglais et allemands sont à l'ancre dans le port, ou plutôt dans la lagune, vaste nappe d'eau séparée de l'océan par des récifs de corail qui sont à la fois le boulevard naturel des terres et l'épouvantail du navigateur. Cette muraille, construite par des insectes microscopiques, dépasse rarement le niveau de la mer; elle s'impose à la vue par la ligne blanche des

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brisants, à l'oreille par le bruit sourd du ressac, cette musique incessante qui varie de mesure et change de gamme selon la disposition des éléments. Au delà de la ceinture blanche, au sudouest, une île aux contours effilés. Par le beau temps, quand lèvent souffle de l'est, c'est à peine si on la devine. Quand l'atmosphère est humide, vous la touchez de la main.

Devant vous la ville de Suva, de récente création. Les maisons, toutes neuves, en bois, avec des toitures de fer plissé, s'adossent à de basses collines revêtues d'une épaisse végétation tropicale. Seulement la tige élégante et l'éventail du cocotier y font défaut, ou n'apparaissent que rarement. A l'est, sur une hauteur, et isolées de toute habitation, se détachent sur le ciel les basses constructions de l'hôtel du gouverneur. L'ensemble du paysage vous produit l'effet d'une idylle. Rien de saisissant, rien qui parle à l'imagination, rien même qui soit pittoresque, mais tout est paisible, gracieux, étrange, tout porte à la rêverie sinon au sommeil. Mais tournez les regards vers l'ouest, et vous découvrez tout un dédale de dômes et de crêtes qui, malgré leur peu d'élévation l, comme contraste avec les coteaux bas qui sont devant vous, rappellent les

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