SU VA
chaînes des Alpes, des Pyrénées, du Caucase. Un pic (rime forme bizarre est intitulé par les
marins le Pouce. Le nom n'est pas poétique, mais il rend bien l'idée de la chose. C'est là terre inhospitalière et inaccessible qui montre le poing aux navigateurs. Quand le ciel, comme à l'heure où j'écris, est chargé de gros nuages et l'air transparent, ce panorama alpestre se présente comme un immense gr'qffito, selon la distance, gris sur gris, noir sur noir. Par un temps serein et avec le vent d'est, ce sont des nuages bleu clair vus à travers un prisme. L'ensemble du dessin fantastique et du coloris magique retient l'œil, excite la curiosité, vous fascine, vous enlève insensiblement aux réalités de la vie, déroule devant vous les horizons nouveaux d'un monde idéal.
Tous les jours, le matin et le soir, le capitaine Bridge et moi, nous allons à terre. L'Espiègle est et sera notre hôtel pendant tout le voyage. Xous avions espéré faire ici des provisions fraîches, et plus d'une fois nous nous sommes amusés à composer des menus exquis et à savourer d'avance les excellents dîners que nous devrions aux marchés de cette capitale.
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Cruelle déception ! les indigènes vivent de yarh (patate sucrée) et de bananes ; les résidents européens, de ce qu'ils peuvent se procurer, et c'est à peine s'ils arrivent à pourvoir à leurs besoins. C'est donc avec difficulté que le chef du capitaine a pu se procurer quelques poulets et quelques œufs. Cependant en mer, comme à l'ancre, dans les repas qu'il fournit, il sait toujours atteindre aux limites du possible et combler par l'art les lacunes de la nature.
L'année dernière, la petite ville se composait de quelques cabanes, aujourd'hui elle possède une ou deux églises, de belles maisons, des écoles et plusieurs hôtels qui ont fort bon air. Je préfère cet assemblage d'habitations à la physionomie plus prétentieuse des villes naissantes de l'Australie. Suva brille par la modestie. Ses rues ne sont ni larges ni droites, mais elles sont flanquées de trottoirs en bois, et dans les magasins on trouve accumulés tous les produits de l'industrie européenne. Il n'y a que les vivres qu'il soit difficile de se procurer. Nous entrons dans quelques boutiques tenues par des Australiens. C'est principalement avec de l'argent fourni par Sydney qu'on fait les affaires. Mais Melbourne tient le haut du pavé. Melbourne fournit les hommes, l'esprit d'entreprise, le go ahead. J'ai rencontré aussi plusieurs Allemands. Ici, comme
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dans toutes les parties du globe où ils s'établissent, ils prospèrent. On vante leur activité, leur intelligence, leur esprit d'économie et leur sobriété. Pas de luxe et pas d'excès d'aucun genre. Pendant que les blancs travaillent dans leurs comptoirs ou dans leurs boutiques, les indigènes, hommes et femmes, flânent dans les rues, bavardent et rient à gorge déployée. Le Fijien est ordinairement de taille moyenne ; il a les épaules carrées, le buste et les membres fortement constitués. Ses traits manquent de régularité, et les lèvres charnues de sa grosse bouche armée de longues dents effilées vous rappellent vaguement l'anthropophage émérite. Et cependant il a l'air ouvert, gai et bon enfant. Selon la proportion de sang polynésien qui coule dans ses veines, son teint varie du noir au brun bourbeux ou à la couleur d'olive. Dans ce dernier cas il est fils ou petit-fils de Tongien. Ce qui frappe surtout le nouveau débarqué, c'est la coiffure des hommes. Ils peignent en blanc avec de la chaux de corail leur riche chevelure qui est noire et crépue. Au moyen d'ablutions, la chaux disparait après quelques jours, et les cheveux produisent alors l'effet d'être ciselés dans du bronze d'un clair jaunâtre. Le premier aspect de ces sauvages ne vous prévient pas en leur faveur ; mais peut-être faut-il s'habituer à les
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voir. Le fait est que les résidents les trouvent beaux. Il paraît que le Fijien gagne à être regardé. Il gagne aussi, me dit-on, à être connu. Il est bon, intelligent et, sans être obséquieux, naturellement poli. Sa toilette est des plus simples : un pagne en coton ou en écorce d'arbre autour des reins, une fleur dans les cheveux. Les femmes, dont quelques-unes m'ont paru jolies, portent ou la chemise longue que les missionnaires leur ont octroyée, ou bien une jupe et sur les épaules une sorte de pinafore ou tablier qui couvre le sein et le dos.
Nous pouvons les comparer avec les travailleurs importés par des planteurs européens des îles Salomon, des Nouvelles-Hébrides, de la Nouvelle-Bretagne et autres groupes de la Mélanésie, tous plus ou moins anthropophages soumis ici à un régime d'abstinence, à une sorte de carême prolongé pendant la durée de leur engagement. J'ai de la peine à les distinguer des Fijiens, mais le capitaine Bridge, qui a beaucoup navigué dans les mers de la Mélanésie, devine facilement d'où ils viennent.
Nous avons quitté la ville pour gagner les hauteurs, d'où l'on jouit d'une belle vue et de la brise de la mer. Ces terrains passent pour particulièrement salubres et on les paye des prix exorbitants. Les riches boutiquiers, dédaignant de
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demeurer au-dessus de leurs magasins, y ont bâti de petites villas entourées de jardins très bien tenus. La dernière de ces habitations touche à la foret, à la solitude, au monde sauvage.
Yn chemin qui longe la mer mène au Government-house, situé à un mille de distance à l'est de la ville. Arrivés près dune petite jetée, l'embarcadère du gouverneur, nous tournons à gauche et nous pénétrons par un guichet dans un jardin planté d'arbres. Dans quelques années ce sera un parc magnifique. Ni portier, ni planton; la porte grande ouverte. Quel témoignage de sécurité! Un chemin sablonneux remonte doucement vers un groupe de maisons en bois, reliées par des galeries couvertes. Pas de luxe, pas de prétentions à l'architecture, mais une construction adaptée au climat chaud et humide, avec des appartements bien meublés et surtout bien ventilés. Les maisons de ce genre se fabriquent à Auckland (Nouvelle-Zélande) et sont expédiées au Queensland, et, depuis quelques années, à la Nouvelle-Calédonie et aux Fiji. J'ai à regretter l'absence du gouverneur, Sir Williams de Voeux. Nous sommes reçus par son remplaçant intérimaire, M. Thurston, autrefois, comme on l'a vu, l'ami de Takumbau, aujourd'hui secrétaire colonial. De la véranda le regard se perd dans un chaos lumineux. Les terres, la mer, le
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ciel se confondent. Je m'apprête à risquer un croquis. Des nuées de mouches et de bourdons m'empêchent de tenter l'impossible.
A peu de distance du palais se trouvent les baraques occupées par un petit détachement de troupes indigènes. En partant, nous passons devant une sentinelle. C'est un homme superbe. Son uniforme consiste en un pagne qui enveloppe sa taille et descend à mi-cuisse. Il présente les armes et nous lance en dessous des regards d'anthropophage .
Le cannibalisme revient souvent dans les causeries des Européens. On se demande s'il a réellement disparu ici, et les réponses à cette question varient beaucoup. Sur ce sujet on peut diviser les blancs en deux catégories : les uns adorent le Fijien, les autres l'exècrent. Il y a des enthousiastes qui ne peuvent se persuader que leurs chers noirs se soient jamais dévorés les uns les autres. Ceux-là déclarent hardiment que le cannibalisme n'a jamais existé, que c'est un mythe. Les autres répondent que, si la pratique a disparu, la disposition subsiste toujours, et ils allèguent des faits à l'appui de leur assertion. Ainsi, par exemple, dernièrement, un mis-