‹ A travers l'Empire britannique (1883-1884) [microforme] (volume 2)Chapitre 21 sur 97 · NOUVELLE-ZÉLANDE · texte numérisé non relu

NOUVELLE-ZÉLANDE

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De Cape-Town à Melbourne, du 15 septembre au 5 octobre 1883, De Melbourne aux Bluffs (Nouvelle-Zélande), du 10 au 15 octobre.

Charmes et inconvénients de la navigalion dans les mers australes. — Goélands. — Passagers. — Distances.

Le 13 septembre, à cinq heures du soir, le

John Elder, de la compagnie d'Orient, prend

la mer. Dès le second jour le chant monotone des matelots qui mettent les voiles prouve que nous avons atteint la région des vents alizés. Dans les latitudes plus élevées, où l'océan Indien se confond avec la mer antarctique, les vents d'ouest soufflent pendant toute l’année et les courants d'eau glacée descendus de la mer polaire prennent la même direction. C'est à l’aide de ces vents et de ces courants que les grands steamers peuvent parcourir, en dix-neuf ou vingt jours, les six mille milles qui séparent le cap de Bonne-Espérance de l'Australie. Sur tout cet énorme parcours, aucune terre, aucun port de

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refuge, aucune station de charbon. Il serait impossible de revenir par la même route, car en consumant la même quantité de charbon on n'atteindrait qu'une vitesse de six milles à l'heure tout au plus, ce qui porterait la durée du voyage à quarante et un jours et huit heures. Aucun bàtiment ne pourrait charger la quantité de combustible requise pour obtenir une plus grande vitesse. On revient donc d'Australie en Angleterre en passant par le détroit de Magellan, quand l'état de l’atmosphère permet d'en trouver l'entrée, ou le plus souvent en doublant le cap Horn. Si cette compagnie préfère la route plus longue d'Aden e! de la mer Rouge, c’est que les Australiens, qui fournissent la majorité des passagers, craignent les grands froids de l’extrémité méridionale de l'Amérique. Pendant la guerre d'Égypte de l’année dernière, deux bateaux de la ligne d'Orient ont fait le voyage d'Australie au Cap à travers l'océan Indien ; mais ils ont été obligés de descendre au trentième parallèle, de gagner les parages de Madagasear et de longer ensuite la côte orientale de l'Afrique. L'augmentation très considérable des frais empèche de suivre cette route dans Îles temps ordinaires.

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LES GOELANDS. 171

Plusieurs jours se sont écoulés depuis que le John Elder a quitté les eaux de l'Afrique. Le temps est beau, mais la mer houleuse. La nuit dernière mes malles se sont promenées dans ma cabine. L'air est délicieux : une atmosphère qui vous bronze, qui donne du ton, qui nettoie le cerveau, qui émoustille comme le vin de Champagne. On apprend à dormir malgré le roulis'et, ce qui est plus surprenant, malgré les cris des bébés. L'air est glacé, mais le froid à peine sensible. La brise du bateau étant neutralisée par les vents d'ouest, qui nous poussent, un calme plat règne sur le pont. Contraste singulier avec les vagues écumantes et avec les danses folâtres des oiseaux qui nous suivent : des albatros au regard stupide, au port majestueux, à l'envergure colossale, des goélands effarés, des poules du Cap, les clowns des airs, qui se complaisent dans les culbutes, des pigeons de mer, volant loujours par couples. Tout cela s'élève, s'abaisse, décrit des courbes elliptiques, écume les vagues du bout de ses ailes sans se mouiller les pattes, vient voltiger au-dessus de nos têtes. Dispersés sur l'Océan, ces oiseaux ne vont à terre qu'en été, pour y déposer leurs œufs. Dans cette saison les plages abandonnées d: l'Australie, les iles océaniques et, dans cette mer-ci, l’île déserte de Saint-Paul, que nous avons laissée à notre

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gauche, et celles de Kerguelen, qui sont restées à notre droite, se couvrent de millions d'œufs. Les oiseaux qui escortent notre vaisseau nous suivent depuis le Cap. Ce sont toujours les mêmes. Ils disparaissent avec le soleil. C'est l'heure de leur coucher. Ils dorment posés sur la vague. Les marins prétendent qu'aux premières lueurs de l'aurore ils s'élèvent assez haut pour apercevoir le bateau qu'ils ont quitté la veille. Il est certain qu'ils le rejoignent toujours deux ou trois heures après le lever du soleil. Quand on considère la rapidité de la marche des paquebots, on ne sait quoi le plus admirer, ou de l'horizon visuel de ces animaux, ou de la vitesse de leur vol, Mais tout n'est pas rose dans la vie de goéland, Aujourd'hui quelques centaines d'entre eux, posés en groupes sur la vague, semblaient échanger familièrement leucs idées. On aurait dit un salon mouvant rempli de femmes qui causent, lorsqu'un albatros de superbe prestance, qui se prélassait au centre de la compagnie, disparut soudainement sous l'eau. Et ses amis de seuvoier tous à la fois. C'était un sauve-qui-peut générel, Pauvre albatros ! un requin l'avait saisi.

Le John Elder est un excellent bateau de la

estées compagnie du Pacific, cédé: pour un certain œufs, temps, avec capitaine, officiers, équipage, à la nous à RU 7 0 M Met compagnie de l'Orient-line. Quoiqu'il n'y ait à à pas de bétail à bord, on nous fait faire très bonne Me: ch chère. Viande, poisson, légumes, enfermés dans , que une chambre froide, sont réduits à l’état de conif gélation. Le bœuf d'Australie qu'on nous sert a Me. été embarqué à Sydney en assez grande quantité quitté pour suffire aux besoins du voyage, aller etretour. ons C’est ce qu'on appelle le système réfrigérant. Il ù qu'on appelle le système réfrigérant.

er du réussit à merveille à bord de notre bâtiment. le la À de rares exceptions près, les passagers ap- | pr partiennent aux couches inférieures de la classe es moyenne anglaise, Les Écossais sont en majot pas 43, [lv a des planteurs, des petits négociants, quel- des artisans, presque tous hommes forts, por- Éd lant sur le front le cachet de l'énergie avec ni la conviction qu'ils feront fortune, Rien qu'à 04 voir l'expression déterminée des figures, la viba- gueur des bras et l'air de santé de ces futurs it au pionniers de la civilisation, on ne doute guère Le de leur succès, Les femmes sont à l'avenant, “ht et les bébés, à en juger par la puissance de leurs

petits poumons, autorisent les meilleures espérances. Î y a aussi bon nombre d'Austraïiens, qui reviennent d'une visite au vieux pays. Ils semblent appartenir au même milieu. Les dis-

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cussions entre ces hommes herculéens s’animent parfois singulièrement; mais les vivacités de langage ne troublent que passagèrement la bonne humeur de la compagnie. La plaisanterie aussi est poussée fort loin. Ces practical jokes, comme on les appelle, peuvent bien aboutir parfois à l'exercice du pugilat. On m'assure que c'est ordinairement celui qui a reçu les coups qui fait des excuses. Ces’ un hommage rendu à la supériorité de la force physique. Ajoutons que, si l’on ne parle pas précisément l'anglais de la Reine, on ne dit jamais un mot qui puisse faire rougir une honnète femme. Dans cette agglomération de rudes fils d’Albion, les jeunes filles ne courent aucun risque, mais tant pis pour l’homme qui déplait à la compagnie.

Sur ce fond populaire se détachent quelques gentlemen, et parmi eux un charmart jeune homme envoyé aux antipodes par les médecins.

Ah! les médecins ! ils ne savent pas ce ‘u'ils font en arrachant un malade aux soins de sa famille, au confort du foyer domestique, au commerce de ses amis, pour lui faire subir les ennuis d’une longue traversée, les insomnies causées par le roulis du bateau sur une mer toujours agitée, la nourriture médiocre des grands paquebots (le John Elder fait exception), enfin le découragement qui le saisit à son

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arrivée dans un pays lointain et les tristesses de la vie solitaire qu'il y mènera! Ce n’est pas sans un serrement de cœur que je vois ce beau jeune homme aux épaules étroites, à la poitrine plate, aux yeux luisants, aux traits nobles, à la toilette soignée, se mêler aux hommes vigoureux qui, tous les jours, quand l’état de la mer le permet, se livrent aux jeux athlétiques si populaires parmi les Anglais. Puis, brisé de fatigue, il s'affaisse sur lui-même et s'étend sur le pont. La sueur perle sur son front. Une brise glaciale la sèche, Ce n’est pas le traitement qu'il lui faudrait; et néanmoins, dans mes voyages, j'ai rencontré plusieurs malades condamnés à la déportation par des Esculapes qui, peut-être très forts en médecine, ne connaissent que par la lecture les voyages lointains à travers Îles océans,

Un jeune Yankee fait mon bonheur, Veut-il faire la connaissance de quelqu'un, il s'approche et lui demande : quel est votre nom ? Aussi l'appelle-t-on à bord ÆAat's your name. Dans le petit fumoir on peut le voir miraculeusement suspendu entre deux tables, le dos appuyé sur une banquette. C'est ou plutôt c'était un usage américain, qui commence à passer de mode et n'a rien de surprenant pour ceux qui ont voyagé aux États-Unis. Ce jeune homme, qui jouit d'une

grande popularité, a le visage ouvert, le nez retroussé, le regard hardi mais pas insolent. Il parle haut en nasillant, raconte des anecdotes mirobolantes, jamais graveleuses, souvent spirituelles, ne manque pas d'humour, et dans les rares intervalles où il ne parle pas, siffle toujours le même air. À proprement parler, il n’est pas vulgaire, il est même distingué dans son genre. C'est que le démocrate américain veut devenir l'égal de ses supérieurs en s’élevant sur l'échelle sociale ; le démocrate européen, en les faisant descendre à son niveau. L'un est aiguillonné par l'émulation, l’autre par l'envie.

Ma grande ressource est un ancien missionnaire écossais et, je crois, presbytérien, maintenant chargé de la cure des âmes dans une ville considérable de la Nouvelle-Galles. I me donne à lire un petit livre dont il est l’auteur. Le titre seul en dit plus que bien des volumes : Missions chrétiennes dans des endroits et parmi des peuplades où l’on ne devrait pas en envoyer, et confiées à des mains auxquelles on ne devrait pas en confier. Christian missions to wrong

places among wrong races and in wrong hands. C'est un travail fort eurieux. L'auteur

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s'applique à prouver, à l’aide de données officielles, qu’en dehors des races noires de l’Afrique et de l'Inde et des races jaunes de la Chine et du Japon, toutes les autres peuplades de couleur s'éteignent rapidement et auront complètement disparu dans le cours du vingtième siècle, Il en conclut qu'on doit renoncer à une tâche frappée de stérilité, en d’autres mots supprimer les missions qu’on entretient encore dans ces pays et les employer ailleurs.

J'ai assisté avec plusieurs personnes à une discussion entre deux passagers. Au sens de l’un d'eux, le partage des biens (en Angleterre) n’est plus qu'une question de temps. On laissera aux propriétaires actuels la jouissance de leurs terres. Les fils en seront réduits à la moitié, et les petits-fils complètement dépossédés. Les nihilistes sont dans le vrai. En ce qui concerne les assassinats qu'ils commettent, c’est une question délicate et complexe qui mérite d’être mise à l'étude. De tout temps il y a eu des gens qui ont tenu le même langage. Ce qui me semble nouveau, c'est d'entendre énoncer ces doctrines par un homme d'une certaine position, naïve-

ment, simplement, hautement, à bord d’un grand | — 12

paquebot anglais. 11 y a dix ans cela aurait été impossible. Le public n'aurait pas toléré un pareil langage. Et l’on dit que la vieille Angleterre ne fait pas de progrès! Mais elle avance à pas de géant. Seulement, ces hardis novateurs ne semblent pas compter avec le bon sens de la nation.

La monotonie de la traversée n’est pas égayée uniquement par des discussions un peu trop vives, ou par des rasades un peu trop fréquentes. Il paraît que l'air de la grande mer dispose aussi aux sentiments tendres. Et sur ce terrain l’Anglo- Saxon du milieu où je me trouve apporte une sincérité, une gravité, un sérieux qui me touchent. On a fait connaissance sur le pont, on se rencontre dans les couloirs. Peu de jours ont suffi pour allumer de chastes feux. Ces f/irtations se passent sous les yeux de tout le monde et ne choquent ni n'étonnent personne. On sait que la bénédiction nuptiale aura lieu le jour mème ou le lendemain du débarquement.

Cependant, s'agit-il de défendre la morale, au besoin chacun y prête la main. Un monsieur qu'on savait marié, s'étant avisé de faire la cour à une jeune fille des secondes et d'y pénétrer

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