‹ A travers l'Empire britannique (1883-1884) [microforme] (volume 2)Chapitre 35 sur 97 · AUCKLAND · texte numérisé non relu

AUCKLAND

guère des autres grands centres de l’Australasie.

La végétation exubérante vous rappelle la latitude où vous vous trouvez. Les habitants vantentnaturellement leur climat, mais des étrangers établis ici depuis de longues années m’assurent que, plus chaud, plus humide et plus variable que celui des zones tempérées de notre continent, il exerce une influence énervante, et que les fils nés dans la colonie ne valent pas, au point de vue physique, leurs pères venus d’Europe.

Ici, ce e à din, à Christchur à Wel- Ici, comme à Dunedin, à Christchurch, à Wel

lington, on me prodigue les amabilités. Ces Zé- O À O

landais, qui se vantent de tout, ne parlent jamais

d’une vertu qui les distingue au plus haut degré, de leur hospitalité, qui a le grand charme de venir du cœur.

Sir George Grey a quitté sa petite île pour venir passer quelques jours ici, et j'ai la bonne fortune de le voir souvent. La biographie de cet homme remarquable est bien connue en Angleterre et dans les colonies : Né en 1812, il a

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comme jeune officier exploré une portion de l'Australie occidentale et résidé ensuite comme magistrat à Albany, dans l'Australie de l'Ouest. Tour à tour gouverneur, administrateur, commandant en chef en Nouvelle-Zélande, deux fois gouverneur de la colonie du Cap et haut-commissaire en Afrique australe, il a laissé partout des traces durables de son activité. Depuis sa retraite du service, il vit en Nouvelle-Zélande, prend une part active aux affaires politiques de cette jeune colonie, se voit tantôt porté au pinacle de la faveur publique et tantôt précipité dans les profondeurs de la disgräce. Pendant sa longue carrière, l'indépendance de son jugement et de son caractère faisait de lui un fonctionnaire incommode pour ses supérieurs, mais un excellent chef soit pour une colonie, soit pour un parti. [ei, au parlement et ailleurs, on l’accuse d’avoir épousé la cause des fractions extrêmes du parti démocratique. Il ne m'appartient pas d'examiner jusqu'à quel point ces accusations sont fondées. Il faut se mettre en garde contre de fausses apparences et, aussi, contre les jugements que des politiciens portent sur des hommes d'État.

Personnellement, Sir George Grey est un charmant vieillard, aux yeux bleus, au teint coloré, aux cheveux blanes ; esprit cultivé et nourri

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par la lecture, grand bibliophile; fin causeur; en dépit des prédilections démocratiques qu’on lui prète à tort ou à raison, homme du grand monde, et, quoiqu'il ait passé sa vie aux antipodes, le type du gentleman anglais de la vieille roche. Lui et Sir Bartle Frere, malgré le peu d’affinité qui existe entre eux, sont les deux grandes figures de l'hémisphère austral.

Sir George me mène à sa petite île de Kawau, située au nord d’Auckland, dans le golfe d'Hauraki. La distance est de vingt-six milles et nous mettons trois heures et demie pour la parcourir. En l'honneur de la fête du prince de Galles, c’est un koliday. Les boutiques, les magasins, les ateliers sont fermés. En revanche, une multitude de vapeurs chargés d’excursionnistes endimanchés sillonnent la baie. Notre petit bateau est comble. On y voit beaucoup de femmes bien mises mais sans la moindre prétention à l'élégance.

L'ensemble à un caractère bourgeois. Rien de fast. H y a bien quelques couples honnêtement et naïvement amoureux. Mais honni soit qui mal y pense! En général, dans ces iles tout a l'air

honnète. On traite Sir George avec une certaine

déférence qui se reflète sur son compagnon. Le

capitaine refuse nos cinq shillings, prix du pas-

sage aller et retour, en disant qu'il est honoré

de nous avoir à bord. Le temps est superbe.

Juste assez de vent d’arrière pour paralyser la brise du bateau. Nous glissons doucement sur cette glace entre de petits rochers escarpés, de petits promontoires couronnés de bosquets. Enfin nous voilà à Kawau. Le steamer double une petite pointe, s'engage dans une baie qui ouvre dans une anse au fond de laquelle s'élève, ombragée d'arbres magnifiques, la maison de mon amphitryon. C’est une belle construction en béton. On y voit des objets d'art, des curiosités et une bibliothèque riche en livres rares et précieux. Aujourd'hui, pour fêter l'héritier de la couronne, appartements, pleasure-grounds et parc sont ouverts aux excursionnistes, qui, après avoir admiré les trésors de la maison, s’établissent sur le gazon et dans le petit bois qui gravit le coteau derrière la maison. Toute lile n’est qu'un parc, une suite de collines couvertes d'arbres et de plantes importés de toutes les parties du monde. On y voit le vénérable kauri (le damara austral), d'autres arbres et arbustes indigènes, toutes sortes de conifères et plusieurs espèces de chènes de Californie, le pin noble et un peu guindé de File de Norfolk, de superbes spécimens de la flore du Sud et du Nord Pacific, diverses espèces d’eucalyptus de l'Australie, le magnifique Arawzæa, des conifères du Japon, des saules pleureurs de Chine,

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des pins de l’île de Ténériffe, des plantes fi-

breuses du Pérou et du Chili, presque tous les , £ A

arbres de l'Afrique australe, même un ou deux

arbres argentés (silver-tree), l'arbre de cam-

phre et le laurier cinnamomum de l'archipel

malaisien, enfin mille espèces de la flore européenne. Des kangurous sautillent gauchement dans les sentiers ; une autruche colossale s’y promène d’un air dédaigneux. Des faisans de Chine‘ au collier blane s’envolent à chaque pas que vous faites dans ce dédale chaotique de verdure, si varié de teintes, qui représente la végétation du globe. Ce n'est pas un jardin des plantes; ce n'est pas une forèt vierge : c’est le paradis terrestre avant la chute.

Aux lacs chauds. Du 29 octobre au 5 novembre. — W y a, pour le voyageur curieux et consciencieux, des devoirs sacrés à remplir. On ne va pas à Rome sans voir le pape. On ne va pas en Nouvelle-Zélande sans visiter, ou du moins sans annoncer l'intention de visiter les lacs chauds. Pour épargner à mon fidèle serviteur

1. Les faisans de Chine se sont multipliés et répandus sur toute la Nouvelle-Zélande,

les émotions et les malaises de la mer, je le laisse” à Auckland et je me mets en route tout seul. La mer est affreuse. Le golfe de Tauranga ressemble à un bassin rempli d’eau bouillante. Le très petit steamer, à peine sorti du port, se met à danser une sarabande échevelée. La pluie tombe à torrents, et pénètre jusque dans le misérable fumoir où, le souper servi, le cuisinier du bord vient charmer mes loisirs. Il y a encore un autre monsieur de sinistre apparence ; mais, dans les colonies, nous sommes tous frères et compagnons. Jack vaut son maitre, comme on dit dans la Norxelic-Zélande. Le cuisinier m'amuse et m'intéresse, C’est, ou ç’a été évidemment un homme de bonne compagnie, et Dieu sait par quelles péripéties il est arrivé à choisir le métier qu'il exerce. À en juger par le repas qu'il nous à fourni, il n’est pas né cuisinier. Rien de moins extraordinaire que de voir des fils de famille, après avoir gaspillé leurs fonds, devenir les domestiques de leurs anciens serviteurs qui, plus avisés où plus heureux, se sont élevés sur léchelle sociale. Un homme qui occupe une position officielle considérable et qui par sa naissance appartient lui-même à l'aristocratie, n'a dit : « Les cadets de famille arrivés avec de l'argent le perdent ou parce qu'ils ne s'entendent pas aux affaires, ou parce que, soudainement entrés dans

une sphère qui leur est antipathique, ils se découragent. L’ennui, la tristesse les saisit. À défaut d’autres distractions, ils s’adonnent à la boisson. On ne saurait se faire idée des transformations par lesquelles ils passent, des hauts et des bas de leur existence. Moi-même j'en suis un exemple.

J'ai été officier dans un régiment fort élégant aux Indes. A la suite d’une querelle avec mon colonel, j'ai vendu mon brevet et me suis rendu dans la Nouvelle-Zélande. J’y ai perdu tout ce que je possédais. Me voyant sans le sou, j'ai exercé pendant plusieurs mois les fonctions de conducteur en chef de troupeaux de moutons (.eaddriver). C'est une existence rude, mais qui, d’après les idées du pays, ne fait pas déroger.

Cependant je l’ai échangée contre l'occupation de mineur. Avec trois associés, je me rendis aux mines du lac de Wakatipou. Pendant plusieurs mois, nous y avons travaillé seize heures par jour. Je me demande encore comment ma santé a pu résister, attendu que mes compagnons, qui étaient des gens du peuple, ont succombé à la peine. J'ai ramassé un peu d’or, que j'ai perdu aussitôt (il ne m'a pas dit comment), et je m’apprètais à revenir à mes moutons, lorsque, grâce à l'intervention d'amis influents en Angleterre, je fus placé dans la position officielle où vous me voyez. »

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L'autre monsieur, l’homme à la mine refrognée et à la mise plus que négligée, un drôle, d’après ce que mon nouvel ami le cuisinier me confie à l'oreille, se mêle à la conversation. Il voit les choses fort en noir, déplore l’immoralité des ministres et la vénalité des députés. Cet homme vertueux sous les dehors d’un chenapan ne quitte pas la parole. Il est tard lorsque je me retire dans ma cabine, dont l’atmosphère infecte jointe au roulis du bateau me fait passer une nuit blanche.

Le lendemain à dix heures du matin, par une pluie battante, le Glenelg arrive devant Tauranga, et le major Swindley vient me chercher à bord et me conduire à un charmant petit hôtel : bonne cuisine, bon petit salon, et dans la cheminée un feu de propriétaire. Le major est le chef de la gendarmerie de ce district et sera mon compagnon de voyage dans cette excursion.

Vers midi le temps se lève, et un petit buggy, sorte de char à bancs importé de Californie, nous mène au Gate-Pah de triste mémoire. Distance : deux mille et demi. C’est ici qu’en 1864, après avoir par erreur tiré les uns sur les autres, les soldats anglais, soudainement saisis d’une pa-

nique, prirent la fuite en abandonnant leurs officiers, qui continuèrent le combat jusqu'au matin. Au lever du soleil, on trouva le Pah abandonné. Ce combat nocturne et les pertes terribles essuyées par les Anglais rappellent la triste noche de Cortès.

Le Pah, comme toutes les places de combat des Maoris, planté sur un petit mamelon, commande une vue étendue sur la plaine, qui est fort accidentée, et sur des collines basses toutes couvertes d’arbousiers. Les tons rougeàtres de la fougère indigène se marient mélancoliquement au vert gris des autres arbustes. Ce sont d’ailleurs ces deux couleurs, le vert et le rouge, qui dominent dans cette partie de l’île du Nord.

Les officiers tués au Gate-Pah ont été enterrés dans le cimetière de Tauranga. Un simple monument rappelle les noms et la mort de ces braves.

Cette ville est un petit groupe de maisons de bois. Les arbres qui les entourent ont tous été plantés par les Européens. On voit des saules pleureurs, des pins de Norfolk, des peupliers. Il y a quelques plantations naissantes dans les environs. De partout on a vue sur la baie, qu’aucune voile, aucune barque n’anime. Un rocher isolé qui s'élève de huit cents pieds au-dessus

de ce vaste bassin silencieux, guide les rares

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bâtiments qui viennent visiter ces parages solitaires.

Des missionnaires anglais ont importé ici l’églantier odoriférant. Cette plante, ainsi que l'ajonc anglais, en envahissant les deux îles,

est devenue un obstacle sérieux au défrichement

du sol. et l

Tauranga et ses deux hôtels, établis il y a deux ‘règn ou trois ans, doivent leur existence aux lacs auss chauds et aux geysers qui commencent à être ARS

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fréquentés, de novembre à avril, par des personnes affectées de goutte ou de rhumatisme.

Départ de Tauranga à huit heures du matin Mao dans un buggy attelé de quatre bons chevaux. nos Nous traversons un dédale de ravins et de Nou coteaux entremèlés de petites plaines. Sur l’ho- Tau rizon apparait le cratère, tout boisé, du volcan la s d'Edgecomb. A part cette montagne, les lignes un | horizontales prédominent. Nous traversons quel- soli ques rares plantations, et, après avoir passé un C pont, nous entrons dans la réserve des Maoris. enc On entend par ce mot un territoire appartenant d'u aux indigènes avec défense aux blancs de s’y de établir sans leur consentement. Le gouverne- ave

ment y exerce cependant une certaine influence,

fait construire des routes et a établi des écoles pour les enfants des indigènes.

C'est un pays plus ou moins inculte, La fougère indigène rouge pâle, le toutou d'un vert éclatant, une plante venimeuse fatale au bétail, diverses espèces de manouka aux fleurs blanches et l'arbre du Ti, qui est de la famille du lis, ‘règnent ici en maitres absolus. On voit bien aussi, çà et là, des touffes de toussock, mais plus rarement que dans l’île du Sud et d'une teinte tirant sur le blanc qui fait l'effet de la neige et donne au paysage un aspect particulier. En certains endroits l'illusion est complète. On se demande comment des taches de neige résistent à un soleil presque tropical. Des groupes de Maoris, hommes, femmes et enfants, effrayent nos chevaux par leurs cris qui sont des saluts. Nous laissons à notre droite la route directe de Tauranga à Ohinemoutou, rendue impraticable à la suite des dernières pluies, et nous parcourons un pays qui conserve partout le même caractère solitaire et grandiose dans sa sauvagerie.

On nous permet de pénétrer dans quelques enclos de Maoris. Les maisons en bois couvertes d’une lourde toiture, flanquées aux deux coins de pilastres joliment sculptés et représentant, avec le symbole de la création, les premiers ancètres des deux sexes de la famille, toujours

peints en rouge, sont les indices d'une culture bien supérieure à celle que j'ai trouvée dans d’autres pays sauvages ou semi-barbares. Rien ne donne une meilleure idée de l'architecture des Maoris que la salle d’ancêtres que M. von Haals a fait placer dans le musée de Christchurch. Les dessins sont fort curieux et rappellent vaguement les décorations des monuments d'Égypte. Les sculpteurs travaillent sans modèle en se servant à la fois des deux mains et de deux burins.

Après avoir côtoyé un joli étang appelé Rotoiti (lac petit), nous atteignons les bords du grand lac Rotorua (roto, lac; rua, trou). Les épaisses colonnes de vapeur qui s'élèvent sur le rivage opposé proviennent des célèbres geysers, une des merveilles de la Nouvelle-Zélande et l’on peut ajouter, sans sonner la trompette, une des merveilles du monde.

A cinq heures du soir, nous mettons pied à terre devant l'hôtel du Lac. Distance de Tauranga : cinquante-cinq milles.

Ohinemoutou est un petit village maori, bâti sur une langue de terre qui avance dans le lac. Chaque maison est entourée de palissades. Les habitants n’ont jamais pris part aux guerres contre les Anglais. Ce sont des loyalists. Ils viennent de construire dans le style du pays une maiso1 destinée aux réunions des chefs de famille.

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Au centre de la salle on a placé un piédestal où le buste de la reine Victoria sera solennellement placé en présence du gouverneur, dont on attend la visite.

Il y a deux ans, on ne voyait pas un blanc ici : aujourd'hui, grâce aux lacs chauds et aux médecins d'Auckland, quelques magasins et deux hôtels qui, pendant la saison, s’emplissent de baigneurs, ont été construits sur ce sol troué par

d'innombrables petits geysers et parsemé de pe-

tites mares d’eau bouillante qui rendent la circulation difficile dans les rues pendant le jour et dangereuse la nuit. Quelques Européens, en état d'ivresse, y ont péri misérablement. Ce soir nous partageons l'établissement avec le propriétaire, le fondateur de la ville de Grahamstown dans le district aurifère de la Tamise. C'est un personnage grave et solennel, mais qui ne manque pas d’affabilité et daigne répondre aux questions que je lui adresse.

Ce matin, pris un bain dans de l'eau chaude fournie par un petit geyser qui gémit et bouillonne et fume à deux pas de l'hôtel. Un peu plus loin, une femme maori cuit son pain dans une mare. En marchant sur ce terrain miné par le

feu, on est constamment hanté de la peur de mourir de la mort du homard.

Les grands geysers de Wakarewarewa, à deux ou trois milles d'ici, offrent bien le spectacle le plus infernal que l'imagination d’un Dante puisse créer. La vapeur vous aveugle, la chaleur vous étouffe, le bruit vous assourdit. Cramponné au bras d’un Maori, vous plongez du regard dans ce gouffre béant à vos pieds et tout prèt à vous engloutir. Le pays, une plaine accidentée, sillonnée de ravins, toute couverte de fougères, n’a rien d’attrayant. A l’est, la ligne noire de la forèt; au nord, le lac dont la vaste superficie rapetisse les collines qui l’encadrent. Mais les geysers forment un des spectacles les plus saïsissants que j'aie jamais rencontrés.

Le village de Wakarewarewa, avec ses maisons couvertes de toussock, nous reporte dans les temps préhistoriques des Maoris. Rien ne rappelle l’Europe, si ce n’est la croix, inclinée par le vent, que vous apercevez sur le toit d’une hutte un peu plus spacieuse que les autres. C’est l’église, bâtie à ses frais et en partie de ses mains par un Écossais, le Père Mac Donald, bon et vénérable pasteur qui passe sa vie au milieu de ses ouailles.

Un peu plus loin, nous traversons une belle forêt. On y rencontre le pin noir, le pin rouge,

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surtout le noble kauri (Damara australis), qui n'existe que dans l’île du Nord. Hors de l'Europe, le kauri, le wellingtoniana, le pin de l’île de Norfolk, le cèdre du Liban sont les rois de la forêt. Ici nous voyons de magnifiques spécimens du damara austral, mais, hélas! beaucoup

de ces arbres semblent atteints de maladies mortelles. Ils le sont à degrés divers : les uns à peine entamés, d’autres dépouillés de leurs feuilles, quelques-uns de leurs branches même. On voit beaucoup de troncs droits d’un blanc cadavéreux. L'ennemi, c’est une plante appelée ratu. Elle monte le long du tronc, l’entortille comme un boa constrictor, le tue lentement mais infailliblement. Vu de loin, le rata ressemble à un càble. Les Maoris prétendent que cette plante est née dans la tête d’une chenille. Cette légende ne manque pas de poésie. Il est vrai qu'il y a des chenilles qui se font remarquer par une excroissance sur la tète ressemblant en petit au rata. L'aubergiste d'Ohinemoutou nous en a fait voir plusieurs exemplaires. Les kauri, comme beaucoup d’autres conifères, s'élèvent à une hauteur considérable ; la nature les plante à une certaine distance les uns des autres. Leurs branches sont trop courtes pour se rencontrer et s'enchevètrer avec celles des voisins. Mais les broussailles qui embrassent leur pied forment

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une masse compacte et impénétrable. Le vert éclatant des arbrisseaux, en se détachant sur le fond vert-bleu du kauri, rompt la monotonie d’une seule couleur. La grande beauté du kauri est dans le tronc, puissant, élancé, lisse, luisant au soleil, se couvrant à l’ombre de teintes chaudes d’un brun clair. Tous ces arbres conservent toujours leurs feuilles, ou plutôt ils les renouvellent insensiblement. C’est la fraicheur et la grâce qui manquent. En général, aucune ressemblance avec les régions sylvestres d'Europe, ni avec les forêts vierges des tropiques. Le bush

‘ de cette île est unique de son espèce. Il vous

attire, il vous émotionne, il vous attriste. C’est comme une personne qui vous intéresse et qui porte sur ses traits l'expression d’une mort prochaine. J'avoue que les Maoris produisent sur moi un effet analogue. La nature inanimée comme les hommes semblent destinés à céder la place aux nouveaux venus.

Après avoir, à mon grand regret, quitté le bois, le chemin longe le lac Tikitapou (lac bleu), qui mérite son nom, et gagne les bords de celui de Rotokakhi. Vers quatre heures, nous arrivons dans le village maori Wairoa. Distance d'Ohinemoutou : onze milles. Nous voici au centre du Maoriland. À part un ou deux missionnaires, les seuls Européens établis dans cette

contrée sont les propriétaires d’un joli petit hôtel qui ferait honneur à l’île de Wight. La biographie des pionniers menque rarement d'intérêt. L'aubergiste a débuté comme berger. Sa femme gagnait sa vie comme gardeuse de cochons. C’est à Auckland, où plus tard elle servait comme bonne d'enfants, qu’elle a fait elle-même son éducation, et aujourd’hui c’est certainement une femme charmante, jolie, jeune, très proprement mise et tenant parfaitement son établissement.

Nous passons devant l’école au moment où la jeunesse en sort. C’est un des établissements scolaires créés et entretenus aux frais du gouvernement colonial, appartenant à la classe des écoles d'où l'instruction religieuse est exclue et qu’on appelle en Angleterre urdenominational. Mon compagnon me dit : « Dans cette maison les enfants n’entendent pas même prononcer le nom de Dieu ». À ce moment, un des écoliers tatoués s'approche de moi d'un air insolent et me demande de l'argent. Comme je passe outre sans

répondre, il se sauve en criant : « God... you! » Évidemment on ne laisse pas ignorer le nom de Dieu à ces charmants enfants.

Nous nous sommes levés avec le soleil, qui est

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splendide, et nous descendons par un sentier escarpé dans une gorge profonde qui $’ouvre sur la plage du beau et comparativement vaste lac de Tarawera. Un bateau monté pat quatre Maoris et la célèbre Kate nous y attendent. Kate est une Maoridemi-sang, se trouve entre les deux âges et conserve encore quelques traces de beauté. Elle a sauvé la vie à un vieux touriste qui, dédaignant ses conseils, s'était laissé glisser dans un petit geyser. Aussi porte-t-elle sur la poitrine une médaille du gouvernement colonial.

Cette femme supérieure, au teint basané, à la figure richement tatouée, à l'air modeste et à la mise décente, tient le timon; les canotiers manient leurs rames avec vigueur et nous glissons rapidement sur ce large miroir qui reflète, avec un ciel sans nuages, sa ceinture de végétation surmontée de montagnes peu élevées et tout inondées des teintes rosées de la fougère. Arrivés au milieu du lac, nous apercevons au-dessus de sa rive orientale, qui ressemble iei à une basse et longue digue verte, les flancs abrupts et le cône du mont Edgecomb. Bientôt après, le bateau met le cap au sud, prend près d'un petit village de pêcheurs des provisions de poissons et de crevettes, et nous débarque à l'embouchure de la petite rivière Kaïwaka, l’émissaire du célèbre lac chaud : Roto-Mahana. De ce point à celui

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«LES LACS CHAUDS. d41 es- où nous nous sommes embarqués, on compte ur septmilles. Nous remontons à pied la rive gaulac che du petit cours d’eau, passons dans un canot ris sur l’autre tive et tâchons d’escalader une petite ine hauteur. 1i n’y a pas de sentier, mais on se fraye s et passage comme on peut, à travers la fougère, à lle | travers le toussock, à travers des touffes de malai- nouka aux grosses fleurs blanches doucement un agitées en ce moment. Enfin, nous voilà en vue ine et tout près du lac chaud. En face de nous, à une petite distance, s’étagent, toutes fumantes, \ la les célèbres terrasses blanches. Un mouvement à la de terrain dérobe les terrasses roses situées sur ma- la rive gauche. De modeste dimension, entouré ons de coteaux que la fougère a teints en rose, et vec dont le pied se revêt de feuillage vert, le lac tion Roto-Mahana n'est pas beau dans l’acception orout dinaire du mot. On le dit mème laid. Pour ma rri- part, je le trouve d'une beauté incomparable. SSUS Ici, la nature, cette grande artiste, dédaigne les sse effets produits sur l'œil par la richesse du cotle l loris et par un dessin qui frappe l'imagination, ba- Elle se contente de quelques traits de crayon et tit sa palette de quelques tons pâles. En abaiïssant set les bords du lac, qui ne sont que l'accessoire, Lure elle relève les terrasses, ces merveilles du élè- monde qui sont l'essentiel du tableau, et ce taelui bleau se distingue par une simplicité et une

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grandeur que je tàcherais vainement de rendre avec des paroles. C'est un de ces moments où je sens l'insuffisance des langues humaines, plus aptes à peindre le travail de l'esprit et les mouvements du cœur qu'à donner les impressions qui nous arrivent du dehors par l'intermédiaire des sens.

Nous sommes arrivés au pied des terrasses blanches’, mais qui en réalité sont d’un coloris tendre, d’un blanc mat voisin de la nacre de perle. Un étang, visible seulement quand on est arrivé près de ses bords, en occupe la sommité. C’est le cratère. L'eau bouillante qui en sort inonde les terrasses et, en diminuant de chaleur au fur et à mesure qu’elle descend les larges gradins, s’engouffre dans de petites vasques semblables à des coquilles d’albâtre. Ce sont des baignoires naturelles d’une profondeur de trois à quatre pieds. L’eau des vasques est d’un bleu d'azur opale. On n’a pas pu m'en expliquer la cause. De petites trouées pratiquées par la nature dans les larges marches des terrasses émettent des nuages blancs en dessus, bleu d’outremer en dessous. Est-ce le reflet de l’eau contenue dans ces baignoires? De ces mèmes

1. On m'a dit qu’elles s'élèvent à une hauteur de plus de cent pieds et sont larges de cent cinquante à deux cents pieds.

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1vé "est nde fur ins, bles bai- | 1S à bleu r la na- ASSeS ’ouconèmes

lus de pieds:

vasques s'élèvent de temps à autre de petites colonnes d’eau en forme de fontaines : des bouquets de fusées d’un feu d'artifice. Arrivés près du cratère du sommet, la chaleur de l’eau et de la vapeur vous en chasse après quelques instants. Les bords de marches charment l'œil par la beauté du dessin et la finesse de ciselure des pendentifs dont l’eau pétrifiée les a ornés dans le cours des siècles. Guidé par l’incompa-

rable Kate, les pieds dans des chaussures

épaisses et munies d’une semelle qui empêche de glisser, nous marchons pendant plus d’une heure dans l’eau qui convertit en pierre les objets qu’on y a laissés. Il y a quelques années, une dame anglaise y a perdu un soulier dont l'exiguité donne envie d'admirer le pied qu'il a chaussé. Il se trouve encore à la même place où il a été abandonné. IL est tabou, sacré, et les Maoris, Kate en tête, feraient un mauvais parti à quiconque toucherait à cette relique.

Un canot d'indigènes nous a transportés au rivage opposé : la terrasse rose, qui n'est pas rose, mais d’un ton rosàâtre mat (pour voir des rochers roses, et pourpres, et écarlates, il faut visiter l'Arabie Pétrée), la terrasse rose est moins haute et moins large que la terrasse blanche, mais les marches en sont moins dégradées, et l’on y sent mieux la main de l'architecte. Des

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niais y ont inscrit leurs noms au crayon, et, hélas! scripta manent. Impossible de les effacer.

Je me suis baigné dans une des petites vasques creusées par la nature. A la sortie, j'avais une centaine de pas à faire pour trouver mes vètements, mais malgré un vent aigre le passage de l’eau chaude à l'air frais m'a semblé fort agréable et ne m'a fait aucun mal.

Après le bain, déjeuner non sur l'herbe, car il n’y en a pas, mais sur des pierres ponces, à l'ombre d’un groupe de manoukas fleuris, en compagnie de Kate et de quelques pêcheurs maoris. Ils nous transportèrent dans leur canot à l’endroit où nous avions laissé notre bateau. Le Kaïwaka, ce petit cours d’eau tiède qui n’est qu'une suite de rapides, rampe comme une couleuvre entre deux rideaux de végétation : des manoukas devenus ici arbrisseaux, des toutous aux feuilles vénéneuses, une bordure épaisse de lin indigène. A certains endroits étroits, les arbres forment une voûte sous laquelle le canot s'enfuit avec une vitesse vertigineuse.

Reprenant la route par laquelle nous étions venus, nous rentràmes vers le soir à Ohinemoutou, ayant parcouru à pied, en bateau et en voiture plus de trente milles.

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