‹ A travers l'Empire britannique (1883-1884) [microforme] (volume 2)Chapitre 36 sur 97 · OXFORD · texte numérisé non relu

OXFORD

Le temps affreux. A six heures en voiture. A huit heures, nous avons atteint la lisière de la grande forèt qui sépare le lac Rotorua des bords du Waiïikatou. Nous la traversons à cheval et, malgré une pluie battante qui pénètre nos caoutchoucs, malgré les troncs d'arbres dont les ouvriers occupés à la construction d’une route carrossable ont obstrué ce sentier, j'ai rarement mieux joui d’une excursion à travers une forêt vierge. A la sortie du bois, du haut d’un mamelon, un panorama immense se déroule devant les voyageurs. C’est un plateau déchiré par de profonds ravins, couvert de broussailles, tacheté de petits quinconces de kauri que la hache du défricheur n’a pas encore atteints, sillonné au loin par des chaînes de coteaux d’un bleu dont les tons varient avec les distances. Nous sommes sortis de la réserve et entrons dans la ville d'Oxford, qui se compose de deux maisons. Dans l’une d'elles, l'hôtel fréquenté par des casseurs de pierres et des bücherons, tous blancs, nous trouvons le Æf’eekly Freeman, de Dublin et l’Zmitation de Jésus-Christ. Peu après, nous entrons dans la vallée dû Waiïkatou. Cette noble rivière, l’émissaire du grand lac Taupo, situé au centre de l’île, roule ses eaux un peu bourbeuses à nos pieds, au fond d’une déchirure du plateau. Cette dernière partie de notre route

entre Oxford et Cambridge m'a paru particulièrement belle. Ce n’est pas l’avis de tout le monde. Ceux qui apprécient la campagne de Rome seront de mon avis.

A six heures du soir nous arrivämes à Cambridge. La pluie avait duré toute la journée et ne cessa qu’au moment où nous descendions de cheval. C'était jouer de malheur, et cependant cette journée a été une des plus agréables de ce voyage.

Des maisons et des jardins, disséminés sur le plateau dont le Waiïkatou baigne le pied, constituent la ville de Cambridge, le centre d’une contrée de pâturages où tout le monde élève des bestiaux. Un tronçon la relie, à Hamilton, avec la grande ligne partiellement achevée entre Wellington et Auckland. Pays, ville, habitants, tout présente un caractère bucolique. Comme c’est dimanche, nous sommes obligés de passer la journée ici, le sabbat ne comportant pas la circulation des trains.

Suit une journée de chemin de fer. Vers le soir, retour à la capitale du Nord.

Traversée d' Auckland à Sydney. Du 12 au 17 octobre. — Le jour de mon départ, une des tempêtes les plusterribles dont j'aie connaissance s’est abattue sur les baies et la ville d’Auckland. Le Clubhouse tremblait jusque dans ses fondations. La Zealandia, un des quatre grands steamers qui font le service mensuel entre San-

Francisco et Sydney, attendu depuis quelques

jours, n’était pas encore signalé. On commençait à s’en alarmer, lorsque, au milieu du jour, malgré la fureur des éléments, elle parut en rade. Vers le soir les vents faisaient mine de tomber. À minuit, accompagné de Sir George Grey, qui voulait assister à mon embarquement, je me rendis à bord. Les premières personnes que j'y rencontrai furent Lord et Lady Rosebery. Retrouver, quand on s'y attend le moins, d’agréables connaissances, est toujours une bonne fortune. Dans les circonstances présentes, c'était de bon augure. Peu après minuit, quoique le temps fût toujours détestable, la Zealandia prit le large.

Parmi les peuplades sauvages que leur mauvaise fortune a mises en contact avec l’homme blanc, les Maoris ont plus que toutes autres

attiré l'attention et la curiosité, je dirai même l'intérêt bienveillant de l’Europe. On vantait leur beauté, leur amour de l'indépendance, leur bravoure dont ils avaient donné tant de preuves dans des combats sanglants livrés aux envahisseurs, Aussi se souvient-on des cris de détresse qui partirent des rangs des colons lorsque les dernières troupes anglaises quittèrent la Nouvelle-Zélande. En les rappelant, le gouvernement de la Reine ne faisait qu'’appliquer à ces îles le principe récemment proclamé, à savoir que les colonies à gouvernement responsable auraient dorénavant à pourvoir elles-mêmes à leur sécurité. Ici la tâche parut au-dessus des forces de ces jeunes et peu nombreuses communautés. Cependant le problème fut résolu. Les indigènes se calmèrent peu à peu, et aujourd’hui ils ont presque cessé d’être une cause d’inquiétude. Refoulés dans les réserves et dans ce qu’on appelle le pays du Roi, situés dans l’île du Nord que la civilisation envahit de plus en plus, les anciens maîtres du sol commencent à se résigner à leur sort qui est, ils le savent ou ils le sentent, l'extinction prochaine de leur race.

D'avrès une tradition, fort répandue parmi les Maoris, leurs ancètres, quittant vers le comm cement du quinzième siècle les îles de awu (Sandwich), d’après d’autres l’une des Samoa,

seraient venus aborder dans la Nouvelle-Zélande, alors complètement inhabitée. Comme ni les vents alizés ni les courants ne peuvent avoir poussé leurs canots vers le sud, cette légende semble sujette à caution. D'un autre côté, l’origine polynésienne de ce peuple saute aux yeux. Sir George Grey, qui passe pour un de ceux qui connaissent le mieux la langue et les mœurs des Maoris, voit en eux les descendants dégénérés d’une race jadis arrivée à un remarquable degré de civilisation.

Des missionnaires wesleyens, venus en 1835, ont commencé l’œuvre de la conversion, et plusieurs tribus semblent avoir embrassé la religion chrétienne. Cependant, à en croire ce que tout le monde me disait avec une rare unanimité, cet apostolat n'aurait produit que des résultats fort incomplets. Les indigènes, qui oublient les enseignements des ministres ou prédicateurs dès qu'ils leur tournent le dos, ont cependant conservé quelques notions vagues de l'Ancien Testament, et c’est à l’aide de ces souvenirs confus que quelques-uns des chefs de tribu s'occupent en ce moment à composer une nouvelle religion. D'ailleurs le nombre des missionnaires a considérablement diminué. Les sociétés n’en envoient presque plus depuis qu’elles ont concentré leur activité dans les archipels de l’Océa-

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nie. M# Luke, évèque catholique d'Auckland, se loue beaucoup de ses petites chrétientés placées sous l'influence et la direction continue de leurs pasteurs. Mais le manque de prètres l’'empèche de donner plus d'extension à son œuvre. Inutile d'ajouter que le petit nombre d'indigènes catholiques se perd au milieu des masses qui flottent entre leurs superstitions traditionnelles et les dogmes chrétiens, mais qui au moins ont cessé d’être anthropophages. C’est certes un grand résultat quand on considère qu'encore en 1840 le cannibalisme était généralement pratiqué. Le musée de Christchurch possède un instrument assez compliqué et qui témoigne d’un certain raffinement. Cet outil servait à ouvrir le crâne des victimes et en extraire la cervelle.

Tout le monde s'accorde à reconnaître que les Maoris sont doués, et, jusqu’à une certaine limite qu'ils ne dépassent jamais, fort intelligents. Dans les rues d’Auckland, on me présenta un monsieur mis comme un gentleman. C'était le chef de la tribu d'Ohinemoutou. Il avait le teint fort clair, le visage couvert d’un tatouage superbe, l'œil vif et spirituel. Grâce à mon compagnon qui nous servit d'interprète, j'ai pu causer avec lui. Après quelques instants j’oubliais que mon interlocuteur était un sauvage ;

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il me semblait me trouver en présence d’un

Européen.

Les Maoris passent surtout pour de fins observateurs. Lors de mon excursion aux lacs chauds, le major Swindley entendait nos bateliers dire de nous : « Quelle différence entre ces seigneurs et la foule des blancs qui viennent en été! Ceux-ci font du bruit, se querellent, perdent leur temps à manger et à boire et ne voient presque rien de ce qu'ils voulaient voir. lei c’est tout autre chose. Voilà ce que nous appelons voyager. » Ils sont portés à l'ironie. « Vous nous parlez de Dieu, disait un chef de tribu à un missionnaire, vous nous ordonnez de lever les yeux au ciel, et pendant que nous vous obéissons, vous volez nos terres. » Allusion au temps des premières compagnies, alors que les acquisitions de grands terrains au moyen de perles de verroterie et de pipes étaient à l’ordre du jour.

J'ai déjà parlé du soi-disant roi et de son royaume en Âingsland. On suppose au gouvernement colonial l'intention de mettre fin par des moyens indirects à l'indépendance de cette enclave fort incommode qui forme une barrière aux communications directes entre Wellington et Auckland. L'établissement d’un camp occupé par cent trente constables dans le port de Kawhia est, comme on a vu, le premier pas

dans cette voie. Loin de moi l’idée de juger cette politique, qu'il serait peut-être difficile de justifier au point de vue du droit. La force des choses crée parfois des nécessités impérieuses et irrésistibles. Si les Maoris prennent les armes une fois de plus et, très probablement, alors pour la dernière fois, ce sera dans Kingsland que la levée de boucliers aura lieu. A ce sujet un officier supérieur, d’une expérience et d'une autorité incontestables en pareille matière, m'a dit : « Une insurection n’est nullement impossible. Mais nou: ne serons pas pris au dépourvu. Les Maoris ne sont pas des traîtres. Des friendlies, des affectionnés, viendront nous avertir quand il y aura du danger ou quand on sera résolu à nous attaquer. C'est leur manière d'agir. Mais, l’avertissement loyalement donné, ils font tout ce qu'ils peuvent pour nous détruire et n'ont aucun scrupule à employer toutes sortes de ruses de guerre. Un Maori de vos amis, voyant que vous ne pouvez échapper à des indigènes hostiles, vous tuera pour vous épargner une mort cruelle et la honte d’être tué par un ennemi, c'est-à-dire de mourir de la mort du vaincu. Maintenant les Maoris se tiennent tranquilles parce qu'ils savent que nous sommes en mesure de les repousser. Il faut qu'ils sachent que nous sommes sur le qui-vive. C’est un moyen

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sûr de leur ôter l’envie de se révolter. La présence à Kawhia de cent trente gendarmes sous un brave et intelligent officier, suffira pour assurer le maintien de la paix. Nos hommes, quoique entourés d'indigènes, n'ont rien à craindre. »

Ces derniers mots résument la situation. Le blanc n’a plus rien à craindre du Maori, le Maori n’a jamais eu rien à espérer du blanc. Il n'y a plus de question maori.

Mais il y a une autre question, question actuelle, brûlante et qui domine toutes les autres. Dans ces îles le pouvoir suprème se déplace de plus en plus, si le fait n’est déjà accompli. La Nouvelle-Zélande change de maitres. « Les premiers colons, m'’a-t-on dit, appartenaient presque tous à l'aristocratie ou à la gentry anglaise. Survint la découverte de l’or en Otago.

Dès ce jour commença l'immigration en masse de gens de la petite bourgeoisie et du peuple. Le niveau social s’abaissa constamment. Aujourd'hui c’est la démocratie qui a le haut du pavé. Les ministres, les fonctionnaires, les membres des deux chambres appartiennent presque tous aux couches inférieures des classes moyennes,

quand ils ne sortent pas des rangs du peuple. Ajoutez que les enfants des premiers colons nés ici, quoique beaucoup d'entre eux aient fait leur éducation en Angleterre, adoptent les idées, les mœurs, les manières du nouveau milieu, si différent de celui de leurs pères. »

On le voit, c’est une révolution politique et sociale qui s’accomplit doucement, sans violence, et qui est, à ce qu'il semble, irrésistible. Ce que mon interlocuteur me disait à propos de la différence qu'il y a entre père et fils dans la manière de penser, de sentir, de parler, m'a frappé dès les premiers jours de mon voyage dans cette colonie. Mais c’est une conséquence naturelle du déplacement du pouvoir, dont je ne m'’exagère pas l'importance. Dans la famille ce sont les parents, dans l’État les maîtres, les puissants qui, à la longue, donnent le ton. Ici les maitres sont des gens du peuple, le m0b, comme disent les dépossédés du pouvoir. Dans mes causeries avec ces derniers je les entends constamment distinguer entre le mob, la populace, et les gentlemen. Mais au point de vue des manières, il me semble qu'aux antipodes le mob monte en grade et que le gentleman né ici a la complaisance de descendre, C’est de cette façon qu’on se rencontrera à mi-chemin. Évidemment une nation zélandaise est en voie de formation. La race

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anglo-saxonne prédominera, mais elle englobera les éléments d’autres nationalités, surtout l'élément allemand, et ce peuple nouveau portera l'empreinte de la démocratie.

L'homme du peuple se croit et se sent le maître. La Nouvelle-Zélande est le paradis de l’homme qui travaille avec ses mains. De là le mot : huit heures de travail, huit heures de récréation, huit heures de sommeil et huit shillings. Les gages sont énormes quand on les compare au prix des vivres et des articles de première nécessité. Dans l'île du Sud, il y a sept ou huit ans, le laboureur des champs recevait de quatre shillings à quatre shillings et six pence. Aujourd'hui il en gagne de sept à huit, sur la côte occidentale jusqu’à dix shillings. La vie est à bon marché. La viande se paye moins du tiers, la farine un peu moins de la moitié de ce qu'elles coûtent dans la mère patrie. Quoique les vêtements importés d'Angleterre subissent une augmentation de cinq pour cent, on s'habille à meilleur marché dans un pays où le luxe est inconnu et où la douceur du climat vous dispense d'acheter des vêtements d'hiver.

C'est, je l'ai dit, l'Eldorado de l'homme qui travaille, Mais sur son ciel si brillant il y a deux points noirs qui l’inquiètent. Il y a d'abord ses semblables, qui ne cessent d'arriver du veux

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