J'ai cité ce passage dans ma Promenade autour du monde
nestes aux adorateurs fidèles et constants du veau d’or, se transforment en une bénédiction du ciel pour ceux qui, désabusés par de cruelles déceptions, leur tournent le dos résolument. Ils ne tardent pas à découvrir à la portée de leurs mains les trésors plus solides, plus réels et toujours renaissants de ce sol vierge où ils n'auraient jamais mis le pied si les séductions du métal ne les y avaient attirés. C'est l’histoire de tous les pays à mines d’or.
Melbourne, 5 au 10 octobre 1883.— Je jouis du repos, de relations agréables, enfin d’une hospitalité aimable et bien entendue. Dans les premières heures de la matinée, je me promène dans les grounds, devant le palais du gouverneur, puis, à l’aide d’une petite clef, je pénètre dans le jardin botanique. Quelle jolie mise en scène! Les eucalyptus qui dans ce pays-ci vous rappellent à chaque pas que le diamètre du globe vous sépare de l'Europe, sont remplacés par des arbres importés de loin. Les conifères
prédominent, et, parmi les conifères, le pin de l'île de Norfolk occupe naturellement le premier rang. Par des sentiers bien tracés vous descendez doucement la pente qui mène au lac.
es
Quelques superbes cygnes blancs, d'autres d’un noir foncé et velouté, glissent majestueusement sur l'eau. Les arbres géants des rivages et les plantes exotiques de quelques îlots s’y reflètent. Du point culminant le regard embrasse le vaste panorama de Melbourne. Cette ville, avec ses faubourgs, s'étale sur deux coteaux bas, monte, descend, s’éparpille sur d’autres collines. De quelque côté que vous jetiez les yeux, vous n'apercevez que maisons et jardins, et sur l'horizon, semblables à des nuages d’un coloris tendre qui varie avec les dispositions de l’atmosphère, les contours peu accentués d’une chaîne de montagnes. Le jardin botanique avec ses bosquets et ses pavillons, ses ruisseaux et ses pièces d’eau, ayant à côté le palais du gouverneur, qui est imposant et qui serait joli sans la tour qui ne l’est guère, mérite sa réputation et me semble unique dans son genre. Sa verdure, aussi fraîche que variée, contraste agréablement avec les masses rose gris des maisons et des flèches de la ville qui forment l'arrière-plan du tableau. Le Yarra-Yarra vous sépare du quartier principal de la ville. Le reste s’évapore dans le lointain, et ce n’est que par la dégradation de la lumière que vous pouvez juger des dimensions de l'espace énorme que couvre cette jeune métropole.
| fi if.
| Îl
a A A ne A lle à à ot at A 6 nécadtl ice Èt 0 us :
J'ai beaucoup fläné dans les rues, non que je leur trouve un caractère particulier, mais il y a de l'animation malgré l’état des affaires, qui languissent ici comme partout ailleurs. Au milieu du jour, les femmes, toutes bien mises, sont en majorité. Ce n'est qu'aux heures matinales et vers le soir, après la clôture des boutiques et comptoirs, que la population mâle devient visible. Les hommes ont tous un air de famille. Ils cherchent de l'or, seulement ils ne le cherchent pas dans les mines. Tout le monde vise au même but. De là une certaine expression qui se retrouve dans toutes les physionomies. C’est une sorte d’uniforme moral que tout le monde a endossé. Les femmes ont un air moins préoccupé et plus avenant. Vers quatre heures, les ladies se pressent dans les rues où se trouvent les boutiques élégantes. On voit alors de jolis équipages avec un cocher en livrée, mais sans domestique. Il n’y a point de domestiques mâles. Ceux de Lord Normanby ont été amenés par lui d'Angleterre. Naguère ils l’auraient abandonné pour courir aux mines d'or : aujourd'hui ils n'ont garde de déserter.
Deux classes d’édifices attirent mes regards : les banques, par une magnificence un peu prétentieuse ; les églises, par la variété du style où le gothique prédomine. Dans les rues ies plus élé-
gantes, il y a des lacunes qui frappent l'œil désagréablement; ce sont des terrains qui attendent des acquéreurs. Inutile d'ajouter que les rues se croisent en angle droit et s’allongent à perte de vue. Là où elles ont à escalader une hauteur abrupte, elles semblent toucher au ciel. Cela fait penser à San Francisco. En général Melbourne rappelle l'Amérique plus que l’Angleterre; mais les hommes et les femmes ont conservé le type britannique. Les rues ou les parties de rues où il n’y a pas de boutiques, sont plantées d’arbres. Mais dans les quartiers commerçants l'arbre est proscrit. La municipalité, composée en partie de boutiquiers, trouve que le rideau de feuillage empèche les étalages d'attirer les acheteurs.
Il y a beaucoup d’édifices construits avec goût, et ce qui me frappe, c’est que les architectes qui les ont bâtis ont fait des études sérieuses à Rome, en France, en Angleterre. Il est aisé de reconnaître le modèle qu'ils ont copié ou qui les a inspirés. L'hôtel qui contient les bureaux des ministères, joli spécimen de la Renaissance, la belle cathédrale catholique de style gothique, plusieurs autres églises sont vraiment des œuvres d'art. Sans doute, avec de l'or, et l’or ne fait pas défaut, on peut construire des monuments. Mais ici on les construit bien. C’est un mérite plus
rare qu'on ne pense et qu’il est juste de constater.
Les habitants sont fiers de leur ville, et il y a de quoi. Quand on pense qu'il y a un peu plus de quarante ans que c'était une plage déserte habitée par des sauvages et des kangurous, on croit rêver.
Government-house qui, comme je l'ai dit, couronne une hauteur en dehors de la ville sur la rive gauche du Yarra-Yarra, bâti il y a quelques années aux frais de la colonie, a coûté cent mille livres sterling! On y trouve une salle de bal dont la longueur dépasse de dix-huit pieds celle de la grande salle du palais de Buckingham, résidence de la Reine à Londres. C’est que les Victoriens veulent en tout surpasser tout le monde. On les en bläme; on en rit; mais il me semble qu'on a tort. Les gens qui ne doutent de rien, qui entreprennent tout, ne reculent devant aucun obstacle, ces gens-là ont de l’étoffe et peuvent aller loin. Ce n’est pas seulement de l’ostentation, c’est une preuve de force et d’audace. Or, la force et l’audace mènent au succès quand elles ne mènent pas à la ruine.
Pour les gouverneurs, les dimensions de l’édifice et surtout de l'appartement de réception augmentent la dépense et deviennent, socialement, une cause d’embarras. Chaque Victorien
a droit de paraître au bal du gouverneur, dont l'hospitalité ne connaît d’autres limites que celles du local. Aïnsi plus l'appartement est vaste, plus la compagnie est mêlée, ce qui d’ailleurs ne choque personne, excepté ceux qui ne comprennent pas ou ne veulent pas comprendre la situation.
Mon amphitryon me fait faire une promenade dans les Suburbs, les faubourgs, et au village de Kew. C'était une course d'environ quinze milles à travers un terrain onduleux, sillonné d’excellentes routes qui sont autant de rues fort larges et qui paraissent plus larges qu'elles ne sont à cause du peu d’élévation des maisons. Je devrais dire plutôt maisonnettes ou cottages bâtis avec goût, couverts de fer plissé, entourés sur trois côtés de vérandas et plantés au milieu de jardinets, ou tout au moins précédés d’une pelouse mignonne qui vous charme en ce moment par sa fraicheur, mais qui pendant les trois quarts de l’année disparait sous une couche de poussière. Ce ne sont pas seulement les familles aisées
ou riches de Melbourne qui demeurent ici, il y a aussi des quartiers tout entiers habités par de très petites gens. En y passant au grand trot, j'ai pourtant eu le temps d'examiner le lustre
da lue bte dE, hand EL et AO: Lies pdf 11) na és
des vitres et la blancheur des rideaux, et d’entrevoir l'ordre ct la propreté qui règnent dans ces modestes intérieurs. Le Yarra-Yarra met un peu de variété dans la monotonie des maisonnettes et des jardinets. Entre la verdure des saules pleureurs qu'on a plantés sur ses bords il rampe et serpente et revient sur ses pas. En certains endroits, pas beaucoup, on le dirait même pittoresque.
Dans cette saison, la transition de l'hiver au printemps, les pluies et le soleil, les coups de vent et le calme se succèdent avec une grande rapidité. Le ciel a l’air renfrogné, et même quand il vous sourit par moments, c’est d'un air maussade. De gros nuages projettent au loin leurs ombres noires et transparentes. Des rafales les chassent et les ramènent. Le soleil vous accable, le vent vous glace.
La bibliothèque publique est ouverte à tout le monde de dix heures du matin à dix heures du soir. Chacun cherche lui-même et replace sur son rayon le livre dont il a besoin. J'y ai trouvé un nombre assez considérable de lecteurs, mais la plupart d’entre eux, assez mal vêtus, ne semblaient être venus que par désœuvrement. Ils
nou
n’appartenaient certainement pas à l’élite de la population. L’élite de la population travaille : elle n'a pas le temps de lire.
Ce soir, charmant petit diner à Governmenthouse. y a parmi les convives une jeune ct jolie Australienne qui partira demain pour Londres avec ses enfants. Le mari, un grand squatter, suivra de près. Ce jeune couple parlait de ce voyage comme on parle d'une excursion de Londres à Brighton. La femme part le matin, le mari prendra un train du soir. C’est qu'aux antipodes vous perdez le sentiment des distances et cessez de songer aux accidents de mer.
Quand on habite un troisième étage, on monte et on descend, sans s’en apercevoir, les interminables escaliers. Les visiteurs, ceux surtout qui viennent rarement, arrivent tout essoufflés au dernier palier. Les montagnards marchent, sans la moindre émotion, le long de précpices dans des sentiers dont l’aspect seul fait dresser les cheveux aux habitants de la plaine. C'est affaire d'habitude. ;
Melbourne, du 27 avril au 5 mai 1884.
— C'est mon second séjour dans cette ville, et nous voilà arrivés à l'entrée de l'hiver. Ce sont
les derniers jours de l’automne, un temps de saphir, comme on dirait en Turquie : le soleil rayonnant; le ciel, qu'aucun nuage ne dépare, d'un bleu clair un peu opaque, le bleu de la porcelaine de Sèvres, l’air élastique, émoustillant; le pays brûlé par les grandes chaleurs de l'été; les gazons transformés en poussière ; le feuillage vert, mais de ce vert morne et triste des arbres à feuilles persistantes qui, en dépit du changement des saisons, portent la même livrée pendant toute l’année; en dehors du jardin botanique et des belles plantations dans le haut de la ville, des eucalyptus, rien que des eucalyptus aux feuilles pendantes, aux branches convulsivement contournées, qui sem-
blent vous dire : Ne venez pas chercher l'ombre, P je n’en ai pas à vous offrir. Mais je me soucie mn peu de ce qui se passe sur terre, je lève mes C regards vers le ciel, je respire cet air délicieux c et je m'imagine, après le mouvement et les . Z agitations des derniers mois, de jouir dans un d paradis terrestre du repos des bienheureux. #
Lord et Lady Normanby sont partis. Le pa- d villon de la Reine ne flotte plus sur la tour 4 de Government-house, dont les portes et les * fenêtres, hermétiquement fermées, indiquent n l'absence du représentant de la couronne. Tout V
le monde me parle du dernier gouverneur. n
Ra
Quand il était là, on parlait moins de lui. Cela fait son éloge. Dans les temps calmes, un haut fonctionnaire n’a pas besoin defigurer constamment sur la scène. Il lui suffit de faire marcher le rouage, d'y mettre, quand il le faut, une goutte d'huile, de faire autour de sa personne le moins de bruit possible et jamais d'éclat. C’est le moyen de répandre la confiance dans la stabilité de la chose publique. Sans cette confiance, pas de travail; sans le travail, pas de prospérité publique. C’est ainsi que l’entendent les hommes, la plupart personnages importants, que je rencontre au Melbourne Club où je suis descendu. L'ancien gouverneur, fils du marquis de Normanby qui a été mon collègue à Paris pendant la seconde République et le coup d’État, membre actif du parti whig à la Chambre des Communes, a pu pendant sa longue carrière, comme gouverneur à Halifax, dans la Nouvelle- Zélande, à Victoria, tirer parti de l’expérience acquise au Parlement anglais. C’est le type qu’on rencontre encore en Angleterre de l’homme d'État greffé sur le gentleman du turf. Si l’étiquette coloniale ne lui permet pas de rendre des visites, ni de se montrer dans les rues autrement qu'avec un écuyer à la portière de sa voiture, une fois hors de la ville, il conduit lui-
mème avec virtuosité ses quatre chevaux frin- 1— 19
Lx Æ