‹ A travers l'Empire britannique (1883-1884) [microforme] (volume 2)Chapitre 45 sur 97 · AR PEN AP · texte numérisé non relu

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gants à travers cette foule aux mains calleuses qui, toute démocrate qu'elle est, semble heureuse de contempler un grand seigneur de la vieille Angleterre.

J'erre dans le jardin botanique. Grâce à l’eau fournie par le Yarra-Yarra, il a gardé sa fraicheur. Le dimanche a peuplé les sentiers et parsemé les gazons de promeneurs. Des femmes et quelques hommes de l’armée du salut chantent et prêchent devant un auditoire groupé autour d'eux sur la pelouse. On rit et on leur décoche des mots grossiers. Parmi ces mauvais plaisants se distinguent les /arikins, cette engeance de lutins qui infestent les grandes villes australiennes. Les soldats de l’âärmée du salut, surtout les femmes, avaient une apparence fort ordinaire. Leurs chansons me rappelaient les mélodies de nos aveugles sur les ponts. De temps à autre, une de ces dévotes se mit à prècher : « Quand mourrez-vous? Vous ne le savez pas. Peut-être à deux heures, peut-être à trois, peut-être ce soir, peut-être demain. Le Sauveur vous tend les bras. Repentez-vous. »

Elle répéta ces paroles à satiété, du ton d’une petite pensionnaire qui récite sa leçon avec ac-

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es compagnement de gestes d’automate. Nouveaux u- rires du public, et nouveaux propos injurieux la hurlés par les larikins. Un homme qui tenait du prêtre et du ménétrier dirigeait la représentation. Rien de moins édifiant. Cependant, n'est-ce pas là une protestation, grotesque si on veut, contre le grand mouvement qui tend à au déchristianiser le monde?

raiet dneeieipeintes mes an Je me plais dans mon club. J'habite une celupé lule ; je couche sur un petit lit de moine. Une ou leur deux chaises de paille, mais un lavabo et un tub vais princiers. C'est tout ce qu'il me faut. Les repas en- sont bons et bien servis dans une belle salle à illes manger; et, dans la bibliothèque aux grandes lut, fenètres ouvertes qui laissent entrer l'air et le fort soleil, on peut se prélasser dans de bons fauteuils. les À côté des gazettes australiennes, qui n'ont De d'intérêt que pour ceux qui cherchent de l'or ou it à veulent acheter ou vendre des terres, des moue le tons ou des bestiaux, on y trouve les journaux et re à les dernières publications de Londres. Le service . Le est à l'avenant. C’est un club modèle. S'il n’y a S. » pas de difficulté à être admis aux matinées et aux "une bals du gouverneur, il n’est pas aisé de se faire ac-

recevoir au Melbourne Club. Les sortis de la

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démocratie deviennent facilement des aristocrates. L’exclusivisme qui semble profondément enraciné dans le cœur humain se moque bien des lois égalitaires. L'histoire le prouve. Mes voyages autour du monde me le confirment.

L'université, un bel édifice entouré de jardins, est, dans tous les sens du mot, un berceau de la science. On me dit beaucoup de bien et des professeurs et des étudiants. Le grand ennemi de la science dans un pays nouveau est et restera encore longtemps le désir qui aiguillonne tout le monde de faire fortune le plus promptement possible. La science n’est pas l’objet des aspirations du jeune étudiant australien; c’est un moyen par lequel il espère parvenir plus vite au but qu'il vise, et ce but, c’est de gagner de l'argent. Ceux qui font exception, et il y en a, doivent ètre des âmes d'élite. S'ils y joignent les dons de la nature, ils deviendront des lumières de la science.

IL m'a pris fantaisie, pour la première fois dans cette circumnavigation, d'aller au spectacle. Je flâne dans Bourke Street, une des

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grandes rues parallèles à Collin Street, et je pénètre, par un vestibule splendidement éclairé à . la lumière électrique, dans une salle presque obscure et à moitié vide. Je me trouve dans l'Opera-house. Le nom est plus élégant que la scène et le public. On donne Barbe bleue d'Offenbach, arrangé pour ce théâtre. La pièce, dans la forme qu’on lui a donnée, la troupe, la mise en scène, l'orchestre, la salle et le public formaient un ensemble peu attrayant. Hàâtons-nous d'ajouter que je suis singulièrement mal tombé en choisissant ce théâtre, et n'oublions pas qu’à Londres et à Paris il y a des lieux publics qui ne le cèdent en rien à cette caverne décorée du nom pompeux d'Opéra.

De jeunes membres de mon club à qui j'avais raconté ma mésaventure, fiers de leur ville et désireux d'effacer cette mauvaise impression, ont bien voulu me conduire au théâtre Bijou qui, salle et public, a très bon air et où j'ai assisté avec plaisir à une bonne représentation. On m'assure qu’on trouve quelquefois en Australie d'excellentes troupes anglaises, mais rarement ou plutôt jamais des artistes de premier ordre, par la raison que l’Australien à Melbourne comme à Sydney, comme à Adélaïde, ne paye que quatre shillings pour la stalle et dans les grandes occasions cinq. Il ne va pas au delà.

Cela ne fait pas le compte des Patti, des Nilsson * et autres sommités de l’art. La Ristori, cette princesse de la tragédie, s'est, il y a de longues années, aventurée dans ces régions antarctiques; mais, si ce qu’on m'a dit est vrai, c'est la moisson faite dans les deux Amériques, où l’on prodigue l'or aux gloires de l’art dramatique, qui a dû combler le déficit de son expédition australienne. Cet exemple n'est pas encourageant pour les virtuoses de nos scènes d'Europe.

Peut-on en vouloir aux Australiens? Pour ma part je les approuve. L'immense majorité d’entre eux est occupée à gagner de l'argent. Ceux qui ont atteint ce but sont peu nombreux. On ne veut pas tirer des lettres de change sur un avenir incertain, et on en reste aux quatre shillings la stalle; en quoi on fait bien.

En sortant du spectacle, je me croyais au n boulevard des Italiens. La foule se pressait dans te Brook Street. Beaucoup de gens du peuple, mais ù aussi des dames et des messieurs en toilette du le soir. Des boutiques étalaient leurs marchandises, st des restaurants, éclairés au gaz et à la lumière ti électrique, des homards, des huîtres, des fruits, il des friandises de toute espèce. Les soupeurs en- c traient et sortaient. Je me retrouvais à Paris.

L'illusion était complète, mais elle ne fut pas }

de longue durée. Toute cette animation se con-

centre dans un espace fort restreint. Encore quelques pas, et vous tombez dans l'obscurité et la solitude.

J'ai déjà parlé des mines aurifères et des déceptions de l’immense majorité des mineurs. Un très petit nombre d’entre eux seulement s’est enrichi. La grande source des grandes fortunes qui se sont faites, et qui se font encore à Victoria, il faut la chercher dans l’achat et la vente des

terrains. Il y a des gens qui en font métier et qui parfois amassent des richesses colossales. Ils achètent des runs (des pâturages), les afferment

et, après y avoir placé des moutons, les revendent toujours avec de grands bénéfices. Ils en forment d’autres et les vendent encore. Après un certain nombre d'années, considérant leur tâche comme terminée, ils réalisent le vœu de leur vie : ils rentrent en Angleterre. C’est ainsi que se forme la classe des nouveaux riches. Mais les véritables squatters, ceux qui s'occupent non de spéculations, mais de l'élève des moutons, perdent leur importance et descendent lentement l'échelle sociale.

On m'assure que l'immigration, si considérable depuis la découverte de l’or, a presque complètement cessé dans les dernières années. Le

*, gouvernement, composé de représentants où d'amis des classes inférieures, opposées à l’immigration, n'accorde plus de subventions. Naguère, une partie de la dépense du voyage des arrivants était défrayée par la colonie. Ces secours ont été supprimés. « Les gens du peuple, me dit-on, devenus nos maitres, grâce à la loi électorale, ne manquent pas d'intelligence. Seulement leur horizon est borné. Mais ils savent ce qu'ils veulént et ils connaissent leurs intérèts, c'est-à-dire les intérêts de leur classe, qui ne sont pas toujours ceux du pays. Ils se trouvent en possession d'un immense territoire. Que ce territoire soit plus ou moins cultivé, peu leur importe. Ils veulent le posséder à eux seuls et l’exploiter à leur profit exclusif, et ce qu'ils redou- I tent par-dessus tout, c'est un abaissement des | ( prix de la main-d'œuvre. Donc, pas de concurs rents! Voilà leur mot d'ordre. Ils veulent bien partager le gâteau entre eux, ils ne veulent pas le partager avec de nouveaux arrivés. » « Regardez, m'a dit un charmant vieillard, les gens qui, depuis neuf heures du matin, se groupent Q devant les buvettes et qui gagnent leur vie | comme portefaix ou par d’autres occupations de ce genre. Ce sont nos maîtres. Chacun d'eux est électeur. Ils fixent la durée du travail à huit heures, ils demandent des droits exclusifs et ils

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ont arrêté l'immigration. Ils ne comprennent pas que ce système est la ruine financière et économique du pays. » Pour le moment, ils sont gais, comparativement prospères, contents, mais ils vivent sur leur capital.

Les gens d'un milieu plus élevé ont été chassés de presque tous les emplois. Se sentant vaincus, ils sub’ssent leur sort en silence avec la résignation que donne le sentiment de l'impuissance, surtout quand, selon toute probabilité, il faut renoncer à tout espoir d'un retour de fortune. Ces nouveaux maîtres me semblentun peu comme des enfants qui, ayant pénétré dans une salle à manger, en ferment les portes pour manger à eux seuls le diner servi pour cent personnes. Ils n'y réussiront pas, mais ils se donneront des indigestions, et les restes du repas seront perdus.

Dans mon cercle j'entends constamment discuter les hommes et les choses de la colonie. En ce qui concerne les hommes, les avis sont partagés ; mais quant aux choses, il n’y a qu'une voix : Victoria, à tous les points de vue, est le meilleur des mondes. Ce ne sont pas seulement des jeunes gens, ce sont des hommes âgés, comparativement haut placés, établis ici depuis qua-

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rante ans, les pionniers de Melbourne, qui se complaisent à débiter ces panégyriques. C'est ce qu’on appelle blowing, sonner la trompette. Ils la sonnent bien et toujours à grand renfort de poumons, et je ne les en blâme pas. Après tout, ce n’est que l'expression candide d’une conviction profonde et naïve. Et puis, c’est si agréable de voir des gens parfaitement satisfaits! Je n’en ai pas rencontré en Europe.

Si le pays qui s'étend autour de Melbourne n'est pas pittoresque, il y a dans les environs bien des jolis endroits. Saint-Kilda ou Brightonbeach, par exemple, ne manquent pas d’une certaine poésie avec leurs petits jardins, leurs petites maisons parfaitement tenues, mais plus ou moins bâties par entreprises sur le mème modèle, avec la plage et la brise de mer et les montagnes bleues à l'horizon, et avec les gens aimables, accueillants, bons enfants que vous y trouvez.

Comme pittoresque, on cite dans les montagnes un endroit de la forêt, appelé Black spur. C'est là que l’on trouve les plus grands arbres du monde. Naguère les célèbres big trees, les Wellingtonians de Californie, étaient les souve-

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