‹ A travers l'Empire britannique (1883-1884) [microforme] (volume 2)Chapitre 61 sur 97 · L'ÉMIGRATION · texte numérisé non relu

L'ÉMIGRATION

grande partie de ces jeunes filles appartiennent aux couches inférieures des classes moyennes, mais on rencontre aussi parmi elles des bonnes, des gouvernantes et autres jeunes personnes qui ont reçu une certaine éducation. Une réputation intacte et des mœurs irréprochables font la première condition de l'admission. Pendant la traversée, ces jeunes émigrantes, placées sous la surveillance d’une « matrone » et de deux « sous-matrones », se conduisent bien. Elles sont soumises à un régime sévère, doivent se lever au premier coup de sonnette, s'habiller dans un temps fixé et faire leurs cabines, que la matrone visite après le déjeuner. Elles sont divisées en chambrées de dix personnes, qui prennent leurs repas en commun. La plus âgée ou la plus sage préside avec le titre de capitaine(!). Les cabines de l'arrière qu'elles occupent sont hermétiquement fermées du côté des autres parties du bàtiment. Sur le pont, un double garde-fou les sépare des passagers de première classe, auxquels il est interdit de leur adresser la parole par-dessus cette barrière. Mème leurs père, mère ou frères ne peuvent les voir que deux fois par semaine.

Dans les colonies naissantes, comme Queens-

land, le crescite et multiplicamini forme une condition de développement et d'avenir de pre-

mière importance. Cela explique les largesses u du gouvernement local et son désir de s’appro- 0 visionner incessamment d'un article aussi pré- ul cieux que fragile qui, grâce au bon emballage, l arrive toujours en bonne condition. € Nous avons à bord une « matrone » qui en d est à son troisième voyage. C'est une demoiselle d

australienne d'une trentaine d'années, fort bien élevée et qui a les manières d’une dame. Le gouvernement de Brisbane emploie cinq ou six « matrones » à cette tâche. Elles sont défrayées

pendant les traversées et les séjours à Londres, l et touchent 50 livres sterling d'honoraires pour il chaque voyage. a Les autres émigrants sont divisés en deux ca- C tégories : couples mariés et garcons. Ils occupent d des emplacements séparés au centre et à l'avant du bâtiment. r Le personnel du service et les matelots sont C tous des lascars, natifs des environs de Calcutta, n au nombre de cent environ. Le capitaine, les | a officiers et les quartiers-maitres, én tout vingt f: hommes, sont Anglais, à quoiil faut ajouter une c douzaine de passagers. Mauvaises proportions l: entre blancs et noirs, quand on considère les i difficultés de la navigation dans ces mers, et la v nature des rivages inhabités ou habités par des b

anthropophages. Mais on me dit que s'il y

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une conspiration, les domestiques lascars des officiers en préviendraient leurs maîtres en temps utile. C'est ce qu'on me dit partout où une poignée d’Anglais vivent dans un milieu noir. C'est toujours sur le domestique fidèle, le Vendredi de Crusoé, que l’on compte à l'heure du danger.

La Duranda longe la côte par:un temps superbe, La mer, qui en réalité n’est ici qu’un lac immense, ressemble à une glace, La côte est assez pittoresque. Des promontoires qui avancent, qui se succèdent, qui se ressemblent. Peu d'arbres.

La ville de Rockhampton, située dans l’intérieur des terres, exactement sous le tropique du Capricorne, se cache derrière. une chaîne de montagnes qui ont le tort de la rendre invisible au navigateur et de la priver des brises bienfaisantes de la mer. Pendant que notre steamer charge une quantité prodigieusé de balles de laine, le bon capitaine me mène, à bord d’un pe: tit launch, à Rockhampton. Distance par la rivière : cinquante milles. Plus nous avançons, plus l'air s'embrase. Dans une petite anse, un grand alligator, à moitié caché dans la vase, dort

paisiblement, et personne ne songe à le déranger. C'est une bonne et ancienne connaissance des bateliers de la rivière, qui, cependant, s'abstiennent d’y prendre des bains.

Rockhampton est une fournaise. Un M. Feez, Bavarois, le pionnier par excellence et l’un des fondateurs de la ville (1857), nous en fait les honneurs. Une rue, la principale je crois, sinon la seule, s'étend le long de la rivière, dont les bords viennent d'être reliés par un pont monumental, Sur une hauteur on voit une école monumentale; sur une autre colline, un hôpital également monumental. Tout autour on a abattu les arbres, ce qui donne à cette ville un caractère de nudité et de tristesse indescriptible, Mais si Rockhampton ne brille pas encore par ses agréments, elle a déjà acquis, comme centre d'exportation, une très grande importance.

Le lendemain, la Duranda touche à Macquai, le plus grand entrepôt, après Rockhampton, de peaux de mouton fournies par les stations de l'intérieur.

Un jour nous rencontrimes le bateau de la mème compagnie, qui avait quitté Londres il y a près de deux mois. Il était comble d'émigrants. Entassés sur le pont, ils nous saluaient ‘avec enthousiasme. Ces braves gens semblaient enchantés de toucher à la fin d'une si longue tra-

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versée et de fouler bientôt le sol de leur nouvelle patrie.

On m'a beaucoup parlé des charmes pittoresques du canal de la Pentecôte, Whitsunday Channel. Il rappelle, sans en atteindre l’incomparable beauté, la mer intérieure du Japon.

Toute cette côte est aujourd’hui admirablement éclairée par un grand nombre de phares construits aux frais de la colonie. Un cutter du gouvernement de Queensland, stationné à l'île de Thursday, apporte périodiquement aux gardiens les provisions d'huile et de vivres nécessaires. Comme ce littoral est habité par des peuplades hostiles, on a choisi, autant que possible, des îles d’un accès difficile aux canots des sauvages pour y bâtir ces tours entourées d’une fortification et confiées à quatre hommes qui y vivent avec leurs familles. Quelle existence !

Townsville, ainsi nommée du nom de son fon-" dateur, qui s'appelait Town, compte, grâce à ses mines aurifères, plus de six mille habitants. Cette jeune ville est devenue aussi le grand dépôt

et le centre d'exportation pour les peaux de mouton fournies par les stations de l’intérieur. De temps à autre, les squatters viennent ici faire

leurs provisions et se régaler dans une excellente auberge, pendant quelques jours, des jouissances matérielles de la vie civilisée. Cet hôtel passe pour le premier de l’Australie. Il doit sa réputation à l'intelligence de la propriétaire et à l’art d'un cuisinier chinois, payé cinq livres sterling par semaine. Townsville escalade les premiers gradins d’une montagne aride, et surpasse les autres villes australiennes, auxquelles elle ressemble, d'ailleurs, par le nombre de ses petits jardins. La nature inculte commence où finit la ville et semble mère y pénétrer un peu, à en juger par les buissons de la forêt, tout fleuris dans cette saison, qui poussent librement aux coins des rues ou dans d’autres endroits, au fait partout où cela leur convient. Cette intimité entre la sauvagerie et la civilisation a je ne sais quoi de poétique. Dans les jardins, la Pontiana regia, importée de l'Inde, maintenant toute couverte de fleurs jaunes et pourpres, donne un peu d'ombre et fait oublier la monotonie des constructions. C’est un dimanche, et un buggy nous traîne péniblement vers l'église catholique à travers les sables ensoleillés de la plage. Dans l’aprèsmidi, nous visitons les environs. La chaleur est vraiment accablante. Un char à banes nous transporte le long du chemin de fer qui mène aux mines. Nous n'avons pas plutôt quitté la

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plage, que nous nous trouvons en pleine forêt. Après quelques minutes, les dernières habitations sont restées derrière nous, et nous voilà dans la solitude. Le bush est moins laid que dans le sud du continent. C'est toujours l’eucalyptus, mais ses feuilles me semblent plus vertes et les. diverses espèces plus nombreuses. Des peupliers de la mème famille, que les Anglais appellent poplar gum tree, reconnaissables à leur écorce blanche, et le pandanus ou palmier tire-bouchon, l'arbre de la fougère, mettent quelque variété dans la monotonie habituelle des forêts australiennes. Comme c'est dimanche, nous rencontrons quelques buggies chargés de monde et une charrette remplie de fils de l'empire du Milieu. Ces derniers s'en vont vers quelque maison de jeu ou vers une de ces cavernes où les fumeurs d'opium se donnent rendez-vous les jours de fête. Ici, le nombre des Chinois va toujours eroissant. Comme laboureurs on les préfère aux Kanaks des îles Sandwich et aux Singalais de- Ceylan. Mais on ne peut se passer ni des uns ni des autres, le elimat tropical ne comportant pas le travail blanc.

Le but de notre promenade est la vallée d'Acacia, C'est ainsi que deux hommes entreprenants, établis ici depuis un an seulement, ont appelé leur jardin planté au milieu de la forêt

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qu'ils ont défrichée en si peu de temps. Un agent qu'ils entretiennent dans la Nouvelle-Guinée leur envoie des plantes rares, peu ou pas connues, et surtout de nouvelles espèces d’orchidées. Ils commencent déjà à en exporter aux Indes, en Californie et en Angleterre. Le Cassuarius Johnsonti, grand oiseau au plumage brun, aux pieds grossiers et à la démarche lourde, qui à une certaine affinité avec l’autruche, est fort à sa place au milieu de ce feuillage exotique, multicolore, luisant au soleil. Sur la branche d’un arbre, nous surprenons une grenouille, trecfrog, au moment où l'attaque une fourmi géante. Une grenouille qui vit sur les arbres! C'est de ces choses qu'on ne voit qu'en Australie.

En revenant, nous découvrons, campée dans le bush, une famille d'aborigènes, composée du chef, homme d'environ quaranté ans, qui brille par sa laideur repoussante, de ses deux femmes et d’une fille malade. Deux soldats de la gendar--

merie indigène leur tiennent compagnie. Les

femmes nous tournent le dos, mais ne parviennent pas à se cacher. Tout ce monde semble jeté dans le même moule. Physionomie bestiale, regard féroce, stature basse et rabougrie. L'homme nous fait admirer son habileté à lancer le boumerang, une arme t-vrible, et ce n’est pourtant qu'un morceau de bois en forme de faux. Elle

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s'envole, s'élève à une hauteur prodigieuse, décrit des zigzags, et en redescendant finit par revenir près de son point de départ. Quand il s'agit d'une attaque, elle est lancée de façon à toucher le sol, et c'est en rebondissant qu’elle atteint sa viclime. Trouver le point d'attaque par le calcul serait un problème contre lequel échouerait l’art du géomètre, mais que le sauvage résout grâce à son instinct et à une pratique traditionnelle.

Notre bateau, après avoir quitté Townsville, contourne l'île Magnétique dont les roches ferrugineuses désorientaient les boussoles de Cook. On vient de construire sur la plage de cette île inhabitée quelques hangars destinés à la quarantaine.

A mesure qu'on s'approche de l'équateur, l'air, jusqu'ici excessivement sec, devient de plus en plus humide. Hélas! tout n'est pas rose dans ces longues navigations sous les latitudes de la zone torride. Ainsi, par malheur, le capilaine de la Duranda n'a pas eu le temps, avant de quitter Brisbane, de faire retirer de la cale l'eau accumulée depuis le départ d'Angleterre et dont l'odeur pestilentielle infecte les cabines.

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Ajoutez d'innombrables cancrelats d’une grosseur monstrueuse. C'est avec les charbons qu'on charge ces terribles bêtes, qui ne mordent pas, mais qui rognent les cheveux et les ongles, et dont l'odeur dégoûtante, jointe à des terreurs imaginaires, trouble le sommeil du voyageur.

La nourriture aussi, composée de viandes et de légumes de conserve, et la chaleur humide, de plus en plus insupportable, énervent et découragent la plupart des voyageurs. Je les vois étendus dans leurs fauteuils. La somnolence et la tristesse, les précurseurs des maladies, les gagnent. Le vieux touriste tâche de faire bonne mine à mauvais jeu. En se traînant péniblement sur le pont, pauvre simulacre d’une promenade de santé, en regardant ses compagnons d'infortune profondément assoupis, il pense au quatrième acte de Robert le Diable. Mais ici pas de baguette magique, personne ne: réveillera ces dormeurs. Les nuits surtout sont effrayantes. J'en passe toujours une partie dans le fauteuil-lit dont le bon capitaine veut bien se priver pour moi. C’est sur l’avant-pont. Là il fait délicieux. La brise tiède du bateau vous caresse les joues. Mais ce n’est qu'une illusion. On n’en souffre pas moins et l’on n'oscrait pas y rester toute la nuit. L'extrème humidité, qui donne la fièvre, vous oblige de retourner à la chaleur étouffante,

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