LES INDIGÈNES
à l'odeur d’eau de cale, aux terribles cancrelats de votre cabine.
Nous suivons toujours et de très près la côte,
de plus en plus accidentée, mais couverte de broussailles, habitée par des sauvages qui, d’après les relations de voyageurs confirmées par des actes officiels, offrent le type le plus bas du genre humain. Les aborigènes de Queensland sont des nomades dont les mœurs sont les plus barbares, des cannibales qui ignorent l’agriculture et ne connaissent aucune loi. Cependant l'extraordinaire développement de leur langue semblerait justifier la théorie des savants qui soutiennent que cette race, après avoir atteint un haut degré de civilisation relative, est redescendue peu à peu avant d'en arriver à l'état de dégradation complète où elle se trouve. Des planteurs en nombre croissant, accompagnés de leurs femmes et de leurs enfants, assez téméraires pour débarquer sur ces plages maudites, ont osé y
apporter leurs pénates. Derrière leur case, construite en forme de blockhaus, commence la forêt, et dans la forût, ils le savent bien, le sauvage les guette. Aussi ne sortent-ils jamais qu'avec la bèche à la main, le revolver à la
ceinture, le fusil sur l'épaule. Ils tuent ou ils sont tués. Le plus souvent ce sont eux qui tuent. Les actes d’atrocités commis de part et d'autre, mais surtout par les blancs, font dresser les cheveux. Espérons que les échos qui en arrivent constamment à Brisbane, à Sydney, à Melbourne sont exagérés. C’est de cette façon que se fait la conquête du monde sauvage.
Plus on avance vers le nord, plus augmente le danger. Plus on pénètre dans l’intérieur, habité par des peuplades affaiblies par la famine, plus il diminue.
Nous avons à bord un négociant établi à Normanton, petite ville naissante au fond du golfe de Carpentaria, habitée par quatre cents blancs. Au reste, pas d'église, pas de médecin, pas de pharmacie, seulement des banques et des auberges. Cependant c'est ce qu’on appelle une ville qui a de l'avenir, « rising place. On l’espère du moins à cause des stations pour l'élève des moutons, qui commencent à se créer dans ces régions éloignées. Je demandais à la femme du marchand qu'il est venu chercher à Towns-
ville et à sa belle-sœur si elles n'étaient pas effrayées de s’exiler dans ces lieux solitaires. Elles répondaient non ; elles ne craignaïent que les noirs. Il y a de quoi. Le mari raconte que sur les bords du golfe de Carpentaria les abori-
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COOKTOWN. 353
gènes meurent de faim. Ils envoient à la chasse des escouades d’üne vingtaine d'hommes. Quand les jeunes gens chargés de cette besogne ne rapportent pas assez de gibier, et il n’y en.a pas beaucoup dans ces forèts d’eucalyptus, l’homme qui rentre le dernier est tué et mangé. M... a beaucoup vécu avec les sauvages. Selon lui, ils ont peur des blanes et ne les attaquent qu'à bonnes enseignes, la nuit pendant leur sommeil. Ils sont passés maîtres dans l’art de s'approcher de vous en rampant à travers les broussailles, sans faire le moindre bruit.
Cooktown, qui porte le nom du grand navigateur, est en pleine décadence. Née avec la découverte d’or dans le voisinage, elle dépérit depuis l’abandon des mines. Beaucoup de maisons sont vides et tombent en ruine.
La chaleur augmente et nous allons au-devant de l'été, et nous approchons de plus en plus de l'Équateur ! Le capitaine, qui a beaucoup nawvigué dans les mers de l'Inde, m'assure qu'avec la mer Rouge et le golfe Persique les parages de l'Australie orientale forment la région la plus chaude du globe.
La navigation aussi, au milieu de ces bancs 1 — 93
de corail et d'ilots qui dépassent à peine le niveau de la mer, est des plus périlleuses. Depuis quatre jours et quatre nuits, le capitaine n’a pas quitté la passerelle. Ses officiers l’entourent, consultent les cartes, échangent leurs observations, dirigent l’homme au gouvernail.
Grâce à la pleine lune, la Duranda à osé pénétrer dans le détroit de Torres pendant la nuit. Ce matin (18 décembre) elle mouille à quelques brasses de l'ile de Jeudi, Thursday Island.
A Sydney, à Brisbane, à Melbourne, on m'a parlé avec enthousiasme de cette île enchanteresse. Il est vrai que ceux qui m'en décrivaient les charmes poétiques ne l'avaient pas visitée. Mais quel mécompte! C'est une sorte de Sund enfermé par des îles et îlots bas et rocailleux, les uns couverts d'eucalyptus, les autres de broussailles, tous privés de sources.
La ville (!) de l’île de Thursday occupe une basse langue de terre qui se projette dans la mer. Le bush commence derrière de misérables bicoques dont les façades se baïgnent dans l’eau. Sur l'extrémité de ce promontoire de sable terminé par un petit mamelon se trouve la mai-