L'ARMÉE DE L'INDÉ
Le vent agite les branches,.et le temple rustique s'entoure d’une auréole mouvante d'ombre et de lumière,
J'avoue que le spectacle militaire de ce matin m'a ému. On est toujours ému quand on voit, de ses veux, réalisée et devenue pour ainsi dire chair et os, une grande idée qu’on n’a connue jusque-là que par la lecture ou par ouï-dire. J’ai vu des troupes composées des enfants de deux races que des abimes séparent, réunies et manœæuvrant sur le même terrain, rangées sous le même drapeau et appelées à servir la même cause, qui est certainement celle de l'ordre et de la civilisation, mais qui est aussi, qui ne peut ne pas être avant tout celle du maintien de la domination anglaise. Or enrôler les vaincus au service des vainqueurs, quand les vainqueurs, numériquement, forment une minorité à peine perceptible, c’est certainement une des pensées les plus hardies que l'esprit humain ait jamais conçues. C'est de la témérité aux yeux de ceux qui doutent de la solidité de l'empire Indien. Pour ma part, je pense que deux arguments, dont l'un me paraît irréfragable, parlent en faveur du système en vigueur. D'abord une longue et bril-
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lante expérience, confirmée plutôt que démentie par la rébellion de 1857, réprimée en peu de temps avec l’aide des troupes indigènes. Le second argument, celui que j'appelle irréfragable, est fourni par l'impossibilité matérielle où se trouve la mère patrie de remplacer par ses fils les soldats indigènes qui, aux Indes, forment la majorité de son armée. La vérité saute aux yeux. On n’a pas le choix, ou plutôt on n'aurait que le choix entre le maintien du système et l'abandon de l'Inde.
Il faut donc continuer à suivre l'ornière qu’on a toujours suivie. Oxenstiern disait : Pauca sapientia regitur mundus. ei un monde est gouverné, dirigé, contenu à la baguette. Mais derrière la force matérielle, qui, si on la compare à la tàche à accomplir, est minime, se trouve la force morale, qui peut ne pas connaître de limites : derrière la baguette, le prestige.
Mais qu'est-ce que le prestige ? Tout le monde m'en parle et personne n'a pu m'en donner une définition satisfaisante. Je n’essayerai pas d’en trouver une. Je me bornerai à expliquer ce que c'est que le prestige comme je l'entends. Je pense que si vous parvenez à créer en moi l'idée que vous êtes plus fort que moi, vous exercez sur moi du prestige. Moins cette conviction est raisonnée, plus elle est profonde. Si elle s'élève à la
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hauteur d’un article de foi, le prestige sera complet. Les dictionnaires appellent le prestige une illusion. Il me semble que cette définition est erronée. Aussi longtemps qu'il s'appuie sur une supériorité réelle, le prestige n’a rien d'illusoire. Il devient illusion quand les réalités ont cessé de répondre aux apparences. Il a deux ennemis à redouter : l'insuccès, n'importe en quel lieu, eu quel temps, n'importe contre qui, et la discussion. La foi ne comporte pas la discussion. L’insuccès détruit le prestige rapidement, mais pas toujours complètement ; la discussion le détruit sourdement, lentement, foncièrement. Comme le soleil ne se couche jamais sur l'empire Britannique, les autorités impériales de la péninsule Gan-
gétique ne suffisent pas à sauvegarder le prestige
anglais dans l'Inde. Il peut ètre défendu, comproinis, perdu sur tous les points du globe.
Les lunchs et les diners se succèdent, tout le monde est en verve. Le camp va être levé, et les hautes autorités militaires considèrent la concentration comme un succès. Je rencontre tous les jours, et plus d’une fois par jour, Sir Donald Stewart, le commandant en chef. Beau et grand lype du gentleman militaire, avec un regard
bienveillant mais résolu, une physionomie ouverte mais imposante, des moustaches et des favoris blanchis par quarante ans de service sous le ciel de l'Inde. Sir Frederic Roberts, qui commande l’armée de Madras, et par suite le camp, en fait les honneurs de la manière la plus aimable. Le héros de l'Afghanistan, célèbre surtout par la marche de Kaboul à Kandahar, me rappelle par sa taille et par sa tournure nos officiers de hussards. Son œil vif et spirituel, l'expression de bravoure et de fermeté qui ennoblit ses traits, expliquent sa brillante carrière et les espérances qui se rattachent à son nom.
Un soir, vers le coucher du soleil qu'on ne craint pas ici comme dans les pays fiévreux de l'Europe, fort agréable promenade à Lel-Begh. C’est un jardin public créé par le gouvernement de l’Inde pendant l'administration anglaise de ce qui était alors la « province » de Mysore. Ce lieu de plaisance comme aussi les « édifices publics » qui contiennent les bureaux de l’État sont devenus la propriété du maharaja. Lel-Begh rappelle
la villa Borghèse à Rome et certaines parties de
la villa Panfili, non par la végétation, qui est indienne et tropicale, mais par le dessin et l’aspect