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CONJEVERAM. 455
de fer. Plus loin des coteaux bas donnent un peu de variété à ce paysage triste et monotone. Partout des chèvres qui broutent. Cet ennemi redoutable des pépinières est une des causes du. manque d'arbres, qui est devenu une calamité publique. Aussi le gouverneur de Madras a-t-il conçu le projet de boiser les coteaux en réservant aux chèvres certains pâturages. Des jeunes gens ont été envoyés d'Angleterre à la célèbre école forestière de Nancy. Leurs études terminées, ils viendront ici pour commencer l’œuvre du reboisement. ;
A Cingleput je suis reçu par le collecteur. Il me dit que le peuple est heureux et content quand la récolte de riz est bonne. Aussi une tranquillité profonde règne dans ces contrées où, sous le gouvernement tyrannique des princes mahométans Haïder-Ali et Tipou-Sahib, les exactions, les pillages, les rébellions, les massacres étaient à l’ordre du jour. A la guerre de tous contre tous ont succédé les bienfaits de la pax britannica.
Arrivée à Conjeveram à dix heures du matin.
Le collecteur ou magistrat, prévenu de ma visite, crut devoir me faire une réception solennelle. Ce fonctionnaire, un natif du pays, appartient à la caste des Soudras ; il a étudié au collège de Madras et parle l'anglais assez correctement, mais avec un accent qui le rend presque inintel-
ligible. Il est marié, père d’un enfant et porte le costume indien. A côté de lui se tiennent le chef de la ville et le collecteur d’un tullog voisin. Ce dernier, un brahme qui parle fort bien l'anglais, a l’air astucieux et épris de lui-même. Les deux raies blanches tracées verticalement du haut du nez jusqu’à la naissance des cheveux prouvent, si j'ai bien compris, qu'il appartient à la secte de Vichnou.
La scène à la gare est fort animée. Des brahmes attachés aux deux grandes pagodes me mettent autour du cou des guirlandes de fleurs jaunes ou violettes, et à la main un perroquet en carton orné de petites fleurs jaunes. D’autres ne présentent des fruits, que, selon l’usage, je me borne à toucher du doigt. Toutes ces politesses sont échangées sous un soleil accablant. Conjeveram, situé dans "in terrain bas, passe pour un des endroits les plus chauds de l’Inde du sud, et, comme je ne voulais pas y pusser la nuit, je fus obligé de lui consacrer les heures du milieu du jour. Aussi par moments je me sentais défaillir. Enfin on se met en mouvement. Un homme à cheval qui bat la grosse caisse ouvre la marche. Des joueurs de flûte l’accompagnent. Des nautchnies (bayadères) précèdent, en dansant et en chantant, le véhicule attelé de bœufs où je prends place avec le collecteur. Les autorités de la ville
suivent dans des chars semblables. Parmi la foule qui se presse sur notre parcours, je vois un
nombre prodigieux de brahmes, tous ayant le front marqué de lignes blanches perpendiculaires ou horizontales, selon la secte à laquelle ils appartiennent. Plusieurs d’entre eux sont presque complètement nus, d’autres enveloppés d'oripeaux. Mais tous ont l’air fier et plutôt malveillant. Le cortège avance très lentement, et nous mettons vingt minutes pour arriver au temple de Siva. Ce sanctuaire, plus riche en pierreries précieuses qu’en argent, est fort délabré, on pourrait même dire qu'il menace ruine.
De là à Petit-Conjeveram, où se trouve la grande et célèbre pagode de Vichnou, la distance est considérable, et nous la parcourons au pas de nos petits bœufs. Horriblement cahoté dans une vieille patache sans ressorts, accablé par la chaleur et abasourdi par la musique, étouffé par la poussière, qui laisse à peine entrevoir les têtes des nautchnies toujours dansant et chantant, je remercie Vichnou d'arriver enfin au seuil de son sanctuaire. Ce dieu, plus riche que son rival, pourvoit lui-même aux besoins de sa maison, ou, dans un langage moins mythologique, le temple possède des biens-fonds qui rendent quinze mille roupies par an; il faut y ajouter les dons très considérables des fidèles. Les deux goprums
(portails) mitrés s'élèvent à une hauteur de trois cent vingt pieds. L'architecture autant que la sculpture, au fond barbare, me rappelle vaguement les temples de l'Égypte. Mais on y trouve aussi des motifs qui semblent empruntés à la renaissance italienne. On dit, mais sans pouvoir en fournir les preuves, que ces temples ont été construits au treizième siècle. D’après ce qu’un amateur de l’art sud-indien m’assure, il y aurait dans les environs de cette ville sainte de petites pagodes encore debout qui remonteraient au septième siècle. Une inscription dernièrement découverte près de Bombay constate la conquête de Conjeveram par un roi de Satara qui à régné à cette époque sur une partie de l'Inde du sud. La beauté des pagodes désarma le conquérant, décidé d’abord à füire raser la ville. Non seulement il épargna la cité, mais il fit couvrir d’or un de ces édifices sacrés. Haïder-Ali était moins accessible aux séductions de l’art : en vrai musulman, il ordonna de mutiler les sculptures des parois et des pilastres, dont la partie supérieure est seule restée intaete parce que ces vanlales n’y purent atteindre. Avec l’aide de mon brahme, un ennemi acharné de Haïder-Ali, j'ai pu examiner en détail les bas-reliefs, qui représentent les incarnations de Vichnou. C’est un travail grossier, mais qui frappe par le grotesque
même de la composition et par l’expression fine et animée de la physionomie du dieu.
Ici, comme dans tous les temples de l’Inde méridionale, très différents de ceux du nord de la péninsule, on observe trois éléments distincts : le goprum (le portail), le hall avec le sanctuaire, enfin l'étang sacré.
Les goprums. Il y a ordinairement deux grands portails pratiqués dans le mur d'enceinte et s'élevant toujours à une grande hauteur; ils attirent de loin les regards des visiteurs. Dans les cours se trouvent parfois de petits goprums isolés, des portes qui ne mènent à rien et dont je ne comprends pas l’ustge. Les goprums sont toujours couverts de bas-reliefs et de statuettes, étagés les uns sur les autres.
Le hall, dont la toiture est supportée par des pilastres sculptés qui se croisent en rectangle, entoure le sanctuaire, dont l'accès est interdit aux Européens. On m'a conduit jusqu'au seuil, que, selon mon brahme, le gouverneur même n'oserait franchir. La porte était ouverte, mais, malgré des flambeaux qu'on y avait allumés, l'obscurité ne me permit pas de distinguer les traits de Vichnou, assis au fond de la chapelle. A côté du hall se trouvent remisées les statues colossales du lion, de l'oiseau, de l’escargot, etc., toutes de cuivre doré. Leur aspect est fait pour
inspirer aux fidèles une terreur salutaire. Ils
. m'ont, je l'avoue, fasciné. J'avais de la peine à détacher mon regard de ces idoles qui font à la fois trembler et rire. En dehors du temple se trouvent les chars dont se servent les dieux dans leurs promenades solennelles à travers la ville. Le trésor, très riche de gros cabochons de rubis, d’émeraudes, de saphirs, de diamants et deperles, s'accroît constamment des dons des fidèles. Depuis des temps immémoriaux, ces pierres sont montées à Conjeveram, mais, en comparant les anciens bijoux avec les modernes, on ne peut s'empêcher de constater une grande décadence dans l’art de l'orfèvre-joaillier.
L'étang sacré. Il est quelquefois entouré de balustrades. Des marches en pierre facilitent aux fidèles la descente vers l’eau sacrée pour y faire leurs ablutions. Des arbres magnifiques manquent rarement de prodiguer leur ombre aux baigneurs. L’étang est la partie la plus poétique ; le hall avec ses colonnades, la plus mystérieuse ; les goprums, la plus imposante des temples dravidiques.
Pendant qu’on étalait les trésors devant le fauteuil que j’occupais, pendant que les infatigables nautchnies, malgré mes protestations, dansaient et chantaient toujours autour de moi, je pouvais étudier à mon aise la physionomie de la
foule. Je me trouvais en face des marches qui
mènent à un petit goprum rempli de brahmes de tout âge. Le peuple, exposé au soleil, était refoulé vers le centre de la cour, mais eux, les privilégiés, se prélassaient sur les gradins à l'ombre du portail, et ne cessaient de fixer sur l'étranger des regards froids, fiers, malveillants. La plupart d’entre eux ne portaient pour tout costume qu’un lambeau d’étoffe blanche noué autour de la taille. Le silence et l’immobilité du groupe des brahmes dans le goprum, du peuple dans la cour, l’aspect bizarre des grandes idoles que le clair-obseur des colonnades enveloppait de voiles transparents, le jeu des ombres et de la lumière directe et réfléchie, les rayons du soleil glissant et se brisant sur les bas-reliefs des parois, tout cela formait un ensemble d’un charme indescriptible.
Les brahmes, pour la plupart très pauvres, sont dans ce pays-ci ou des cultivateurs ou des employés des temples. La ville en est remplie. Divisés en deux sectes, les vichnouïtes et les sivaïites, et subdivisés entre eux en factions, ces saints hommes ne cessent de s'attaquer dans l’enceinte même du sanctuaire, qui devient souvent le théâtre de rixes sanglantes.
En sortant, le chef du temple distribua aux nautchnies la poignée de roupies que je lui avais
LES TEMPLES DE CONJEVERAM. ne”
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