LE DURBAR DU NIZAM
l'Inde. Au centre s'élève un petit fort, le Zwing- Uri de Hyderabad.
Ce matin le nizam est venu à Bolaram rendre visite au vice-roi. Le durbar fut tenu dans une salle de la résidence qui donne sur le perron devant lequel s'arrêtent les voitures. A l’heure indiquée, le prince arriva dans un carrosse anglais jaune, à quatre chevaux, avec harnais de la même couleur, qui est celle de la famille régnante. Sa suite se composait de plusieurs nobles, parmi eux les membres de la régence, qui tous les quatre briguent la place de premier ministre. Ils portaient un uniforme brodé. Leur coiffure seule rappelait l'Orient.
Le vice-roi, en toilette du matin, mais décoré de son ordre, reçut son hôte sur le seuil de la porte, se mit sur une chaise argentée et ornée de dorures et fit asseoir le nizam à sa droite sur un siège plus bas que le sien, également argenté, mais sans or. Les nobles prirent place à la droite de leur prince; M. Durand, ministre pour les affaires indiennes (étrangères), les commandants de la force subsidiaire et du contingent de Hyderabad, les officiers et secrétaires, à la gauche de Lord Ripon. |
Le nizam a dix-sept ans et demi et est déjà père d’un fils et de deux filles. Il a le teint foncé, les traits réguliers, une expression qui ne dit rien encore. Ses cheveux noirs très longs lui tombent sur lanuque en se repliant naturellement par le bout. Une conversation banale à haute voix entre le vice-roi et le prince ne dura que quelques minutes. A tout ce que Lord Ripon disait, le nizam répondit par un simple oui. C'est un bon commencement dans l'intérêt des deux partis ; il fera bien de continuer ainsi. Les nobles et gentilshommes de sa suite furent ensuite présentés. Ils défilèrent devant le siège du vice-roi en s’inclinant, les vieux profondément, les jeunes légèrement, tous en lui présentant la poignée de leur épée que, selon l’usage du pays, il toucha des doigts. On leur servit alors l’attar et le pdn, eau de rose et poivre, et la séance fut levée.
Enfin le grand jour, le 5 février, arriva. C’était une rude tâche pour Lord William Beresford, secrétaire militaire et, pour ce voyage, maréchal de cour du vice-roi, d'organiser le cortège qui devait se rendre solennellement à la cité de Hyderabad. Aux yeux des Orientaux la moindre infraction aux règles de l'étiquette est consi-
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dérée comme un manque d’égards, sinon comme une offense. Mais tout se passa à merveille.
A neuf heures du matin le vice-roi avec toute sa suite quitta Bolaram. Les généraux et le gouverneur de Madras le précédèrent dans des carrosses de gala, suivis des voitures de leurs secrétaires et aides de camp.
Le durbar se tint au palais dans une immense salle à double nef transversale. Les troupes du nizam, échelonnées dans le jardin et visibles à travers les nombreuses portes cintrées qui y mènent, offraient un spectacle vraiment magnifique. Derrière le jardin, une grande mosquée et d'autres constructions mauresques formaient le fond du tableau. On m'avait dit que Hyderabad était le type de la ville indienne, et j'ai retrouvé ici le Caire. Aussi, malgré la beauté du spectacle, j’éprouvai un petit désappointement. Pas même d’éléphants! Et cependant le prince en possède un grandnombre ; mais en Europe on n’en voit que dans les ménageries, et non aux fêtes et revues, et ici, sans aimer l'Europe, on la copie. En effet ce n’était pas l’Inde, c’était plutôt l'Égypte et le khédive en voie de transformation d’après des modèles européens imparfaitement compris. Je dois en dire autant de l'apparence des nobles. Au fond de la salle, devant une sorte d’alcôve, on voyait, assis à côté l’un de l’autre,
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le vice-roi en grand uniforme et le nizam couvert de pierreries. Parmi les grands dignitaires, le jeune Salar Jung occupait déjà la première place. Ses compétiteurs ne purent dissimuler leur dépit. Le vice-roi, avec le prince et toute l'assemblée, se leva et, au milieu d’un profond silence, lut un long exposé qui à plus d’un point de vue m'a paru remarquable. C'était le souverain qui parlait à son vassal, le père à son fils. Le nizam avait l’air nerveux. Il pensait probablement moins aux paroles qu’il entendait qu’à celles qu’il devait prononcer lui-même. Il parla d’une voix basse. Le papier tremblait dans ses mains. Mais peu à peu il se rassura et parut fort content lorsqu'il fut arrivé à la fin de son discours vierge. M. Durand lut ensuite une traduction persane de la harangue de Lord Ripon, que les nabobs écoutèrent avec une attention visible.
La lecture terminée, le vice-roi remit un sabre d'honneur au prince et le lui ceignit de ses propres mains ; il en remit aussi au jeune Premier, au Peshkar et à Shamsul-Umara. On servit ensuite l’attar et le pän, et le durbar, qui avait grand air, prit fin. Il avait duré environ une heure.
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Le soir, seconde visite à Hyderabab. Cette fois-ci, c’est pour assister au banquet du nizam et voir la grande illumination, qui coûte je ne sais combien de lakhs. Le chiffre qu’on m’a donné m'a paru fabuleux. Je n’essayerai pas de dépeindre cette fête. Le duc de Wellington répondit à quelqu'un qui lui demandait des matériaux pour la description d'une de ses batailles : « On ne décrit pas une bataille, pas plus qu’un bal »; et j'ajouterai, pas plus qu’une illumination qui s'étend sur une dizaine de milles carrés. Le spectacle qui se déroula devant nous lorsque notre voiture eut franchi, du côté de la capitale, les dernières maisons de Sikhanderabad, nous transporta dans un monde féerique. Des lampions
semblables à des lanternes vénitiennes le long de
la chaussée, sur la rivière Musi, sur les étangs, devant nous, à côté de nous, partout. La pleine lune faisait vainement concurrence à cette mer de feu aux mille couleurs. En dehors de la ville, la foule formait une masse compacte. Dans l’intérieur, sauf les personnes placées aux fenêtres et sur les toits, les rues étaient complètement vides. Sur les places et près de Char-Minar, dont les quatre tours élégantes et sveltes s’élançaient comme des gerbes flamboyantes vers le ciel nocturne, les spectateurs étaient refoulés derrière des barrières. Cette mesure de précaution avait
été jugée nécessaire par la police du nizam, dont | la capitale attire des malfaiteurs de toutes les
parties de l'Inde. En beaucoup d’endroits c'était
donc une fète populaire, moins le peuple. La
volonté du maître avait allumé tous ces lam-
pions, sa volonté en a interdit la vue à ses
sujets. On reconnait là l'Orient des Mille et
une Nuits.
Le palais n’: pu être décoré que par Aladin, et ce n’est pas pour lui faire un compliment que je déclare en conscience n'avoir jamais rien vu de semblable. Les Stuwer de Vienne, les arran-
seurs des fêtes du Trocadéro à Paris, du Crystal- Palace à Londres, s’inclineraient avec respect devant sa lampe merveilleuse. Quelle richesse
d'invention à côté de tant de simplicité! Quel goût et quel sentiment exquis du coloris! Re- i gardez cette pièce d’eau entourée de balustrades
de marbre, des plates-bandes de fleurs, et ces grands arbres du jardin, cette façade du palais percée d’arcades mauresques! Aladin y a ré-
pandu des teintes d’une blancheur nacrée. Arbres, fleurs, palais, tout, mème la foule bariolée d’Européens, de nabobs, d'officiers et des domestiques du prince, paraît ciselé en argent. Par suite du contraste, malgré la lumière de la pleine lune, la voûte du ciel est noire. Montez sur ces gradins qui mènent à la salle du durbar, et vous
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it | verrez ce graffito magique, argent et crêpe noir, À
S reproduit par l'étang. Dans une autre cour, R
L au centre du palais, des feux multicolores vous |
a éblouissent. Dans une troisième, vous pouvez |
“ jouir à cœur joie de fusées et de parachutes qui | rappellent un peu trop l’Europe. Mais l’ensemble à
m'a paru un rêve. La preuve, c’est qu'on enten- |
dait de vieux Anglo-Indiens, blasés sur de sem- |
blables merveilles, jeter de petits cris d’admira-
> tion. |
| Le banquet eut lieu dans une longue galerie.
x | Trois cents personnes prirent place autour de
trois longues tables. Parmi les convives il y avait
plusieurs dames anglaises et un grand nombre
de nabobs et de grands dignitaires de Hyder-
abad. J'aurais préféré voir ces seigneurs en vrais
musulinans, manger avec leurs doigts dans de ‘=