SITUATION DES FUI
Les chefs des grandes tribus, les rokos, se réunissent une fois par an pour que chacun rende compte de l'état de sa tribu, en expose les besoins et, S'il y a lieu, recommande des améliorations. [ls sont, en outre, tenus d'adresser au gouverneur des rapports écrits. Ce conseil, indigène ou national, ce native council, s'appelle embozé. Les chefs des petites tribus, les bouli, administrent leurs districts et se réunissent, eux aussi, périodiquement. Dans ces assemblées, qu'on pourrait, par analogie, appeler parlement national et conseils généraux, on voil siéger, à côté les uns des autres, des hommes ou des fils d'hommes qui naguère passaient leur vie à s’entre-tuer et à se dévorer. Les transactions des embozés, publiées régulièrement dans les deux langues anglaise et fijienne, répandent des flots de lumière sur l’état moral et intellectuel des habitants, sur leurs mœurs et sur la tournure d'esprit des nouveaux parlementaires, qui, revêtus d'un certain pouvoir judiciaire, joignent aux fonctions administratives, que le gouvernement anglais leur a attribuées, l'autorité et le prestige dont, comme chefs de tribu, ils ont joui de temps immémorial.
Je renonce à donner dans ces notes un précis de droit public fijien. À en croire des personnes dont l’impartialité n'est pas suspecte, la consti-
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tution de Sir Arthur Gordon fonctionnerait assez bien ; car, si l'apparence en est bizarre, c’est précisément parce qu'elle s'adapte à des hommes et à des choses bizarres aussi. D'ailleurs, me diton, regardez ce peuple : quelle transformation! Et l'on me cite plusieurs faits incontestables et vraiment merveilleux. Je n'en mentionnerai qu'un seul. Autrefois, débarquer dans cet archipel, c'était exposer sa vie; pénétrer dans l'intérieur, c'était courir au-devant d’une mort presque certaine. Qu'on lise le livre très curieux du capilaine (amiral) Erskine', et l’on verra ce que les Fijiens étaient il y a quarante ans. Aujourd'hui c'est une petite troupe exclusivement composée d'indigènes qui veille sur la vie du gouverneur et de sa famille, de son état-major et des résidents blancs. A l'exception du jeune officier qui commande ces soldats improvisés, il n’y a pas un militaire anglais dans ces îles! Et notez bien ceci : les sujets de couleur de la Reine forment 98 pour 100 de la population entière de l'archipel.
Il y aurait encore d’autres miracles à enregistrer. Cependant, il faut en convenir, les jugements qu'on entend énoncer ici par les vieux
1. Publié en 1853 et intitulé : À cruise among the Islands of the Western Pacific.
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résidents, les plus à même de connaitre le pays, varient à l'infini, Les uns attribuent au gouvernement le mérite des avantages obtenus, d’autres au fonctionnement de la nouvelle constitulion, aux missionnaires, ou bien à l'influence des Européens. Mais il y a aussi des voix, non moins autorisées, si la longue résidence et le contact continuel avec les indigènes donnent de l'autorité, qui soutiennent sérieusement que les Fijiens, loin d’avoir été des sauvages, étaient arrivés, avant l'introduction du christianisme, à un haut degré de civilisation. Les uns révoquent en doute l'existence mème du cannibalisme ; les autres la nient formellement; d’autres en parlent comme d'une calomnie, ou encore n'en font pas même mention, A en croire ces témoignages, lœuvre des missionnaires, et surtout l'intervention des gouverneurs, le conact du blanc, en un mot, sont la ruine de ce peuple. D'autres, enfin, s'en prennent exelusivement aux gouverneurs, surtout à Sir Arthur Gordon. On les accuse de se montrer trop indulsents envers les indigènes, de manquer d'impartialité, de se laisser guider par des prédilections marquées pour les choses du passé, de rétablir des us et coutumes qui peuvent avoir été excellents sous l’ancien régime, mais qui sont impossibles dans un État policé.