FIN DU VOYAGE
matie européenne savent les services qu'il a rendus à son pays. Les générations futures les apprécieront.
Le 30 août. — J'ai quitté le chemin de fer à Ennis, et je me dirige vers les falaises de ia baie de Miltown. Il fait presque nuit. Le ciel est gris. Le vent du soir bruit dans les dernières touffes d'arbres échelonnées le long de la route qui mène vers l'Océan. Mon cocher arrête brusquement. Un gentleman et deux jeunes ladies sautent d’une voiture venue à ma rencontre... Un bon et doux moment! Le dernier de mon voyage à travers l'empire Britannique.
Dre mine à
Paris, janvier 1886.
Il y a seize mois que je suis revenu en Europe, et, pendant ce court espace de temps, des événements importants se sont ou préparés ou accomplis dans presque toutes les parties de l'empire Britannique : dans l'Inde, ou plutôt dans l'Afghanistan, des incidents qui ont un moment menacé sérieusement la paix entre la Grande-Bretagne et la Russie; à l’est de la péninsule Gangétique, la conquête d'un royaume qui étend la domination anglaise en Asie jusqu'aux confins de la Chine; en Afrique et en Océanie, des annexions considérables ; en Australie, l’idée nouvelle d’une confédération Zmpériale, répandue et germant parmi les masses ; au Canada, une rébellion formidable de métis français réprimée par les forces seules du Dominion. Je passe ici sous silence la campagne d'Égypte, motivée, en partie
seulement, par des considérations relatives à l'Inde.
Tous ces faits sont postérieurs à mon voyage et, par conséquent, n'entrent pas dans le cadre de mon livre. Mais, comme quelques-uns d'entre eux se relient intimement aux matières que j'v ai traitées, je demande au lecteur la permission d'ajouter, en terminant, quelques courtes réflexions.
Peu de mots seulement de l'Afrique australe.
A l’est, l'Angleterre a mis sous son protectorat la côte du Pondoland, la meilleure partie de la Cafrerie propre. Au nord, en prenant possession du Béchouanaland, elle a fait une étape de plus vers le centre du continent noir. Ces deux actes, loin d’appartenir à l'initiative du gouvernement présidé alors par M. Gladstone, lui ont été imposés, l’un, les annexions en Cafrerie, par la crainte de voir l'Allemagne s'emparer de ces territoires ; l’autre, l'expédition en Béchouanaland, par le besoin urgent de rétablir l’ordre matériel sur ses frontières nord-ouest et de tenir ouverte la seule ligne de communication qui reste aux colonies anglaises avec l’intérieur, depuis que l’Orange-Free-State et le Transvaal se
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sont constitués en républiques indépendantes, — l'un et l’autre par des nécessités touchant aux intérèts de la Grande-Bretagne en sa qualité de puissance coloniale.
Ces faits s'expliquent par eux-mêmes, On n'a pas besoin d'être prophète pour prévoir que l'Angleterre, tôt ou tard, se verra fatalement amenée à placer sous son autorité directe ou indirecte, mais probablement directe, toute la Cafrerie, le Basoutoland, le Zoulouland et le territoire situé sur les frontières du Transvaal et de la factorerie portugaise de Delagoa-bay", réalisant ainsi les prévisions d'un de ses serviteurs les plus perspicaces, les plus énergiques et les plus dévoués, feu Sir Bartle Frere. On conçoit les répugnances des ministres, partagées par l'opinion éclairée en Angleterre, contre une politique d'aventure et d’agrandissement qui pourrait bien entrainer de grands sacrifices et donner lieu à de grandes complications. A ce sujet on se trouve dans la situation d'un homme rangé qui hésite à ajouter de nouvelles constructions à sa maison, jugée par lui déjà trop spacieuse pour ses besoins. Il se demande en outre si ses
1. Des pétitions urgentes en ce sens ont été votées l'été dernier par le Parlement de Natal. L’anarchie qui règne au Zouloulans oisin incommode et dangereux, explique, sil ne ies justili , ces cris d'alarme.
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moyens lui permettront de la conserver en bon état et de l'habiter convenablement, Mais, dans la vie des nations comme dans celle des individus, il y a des fatalités, 11 y a des situations où l'on ne peut ni s'arrêter ni reculer, Done on avance. Mais quand et comment? La tâche du ministre des colonies est des plus difficiles et des plus compliquées. Il reçoit ses informations des deux gouverneurs, de l'agent général de la colonie du Cap à Londres; dans des moments de crise, des politiciens que le ministère du Cap et celui de Natal lui envoient «d Loc, des députations de colons, enfin des grandes maisons engagées dans le commerce avec cette partie du monde, C'est avec l'aide de ces renseignements, le plus souvent contradictoires, qu'il doit former un jugement et prendre une résolution, la résolution de s'abstenir ou d'intervenir, et, s'il se décide pour l’action, qu'il doit calculer d'avance les forces nécessaires et bien choisir le moment de l’intervention. Pas trop tôt, pas trop tard. Quand on mesure la distance énorme qui sépare le Co/ nial Office du théâtre de l’action projet quand on considère que les informons viennent de personnes placées sous l'influence d'intérêts divers, sinon opposés, on conçoit l'inmense difficulté de sa tâche. Aussi est-ce là une des raisons pour lesquelles le ministère des
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colonies incline par principe vers l'abstention, Mais l’abstention entraine parfois plus de risques et plus de dépenses que l'action. Voyons ce qui vient de se passer au Béchouanaland.
Dans ces vastes solitudes, situées à l'ouest du Transvaal et au nord de la colonie du Cap, des guerres entre des chefs de tribu ayant à leur service des flibustiers blancs, qu'ils payaient en donations de terrains, menacaient de troubler l’ordre public sur le territoire anglais. Sir Hereules Robinson proposa, il y a plus de deux ans, au gouvernement impérial d'établir, à poste fixe, sur les frontières un petit corps de soldats de police alors jugé suffisant pour étouffer le mal dans son germe. Le ministère, déclinant toute intervention dans ces affaires, répondit par un refus catégorique. Par suite de cette abstention, l'anarchie se propagea, et le commerce entre les colonies et l'intérieur du continent se trouva complètement interrompu. Ce fut alors que le ministère anglais se vit obligé d'entreprendre une campagne militaire, admirablement conduite par le général Sir Charles Warren, mais qui a coûté un million et demi de livres sterling.
À un autre point de vue aussi, cette question lu Béchouanaland mérite d'être examinée. La
mission du général n’était pas purement mili-
taire. Il se trouvait aussi muni des pouvoirs, mal définis, de commissaire spécial. En cette qualité, se considérant comme agent indépendant et non comme le subordonné du haut commissaire, il marqua sa gestion par des actes absolument contraires aux vues et aux instructions de ce dernier. Un conflit naquit entre ces deux fonctionnaires. Comment en pouvait-il être autrement ? L'un représentait exclusivement l’Empire ; l’autre, comme haut commissaire, se trouvait dans la même situation ; mais, par une anomalie qu'il est difficile de s'expliquer, le haut commissaire pour les affaires d'Afrique est en même temps gouverneur de la coloni® du Cap. En cette qualité, Sir Hercules devait sauvegarder les intérêts de la colonie ou, pour mieux dire, ménager les aspirations du parti au pouvoir, qui est le parti colonial. Le parti ainsi appelé rêve un empire autonome colonial qui doit s'étendre d’une mer à l’autre et du cap de Bonne-Espérance jusqu'aux rives du Zombèze,une sorte d'Australie, dont les colons blancs exploiteront les terrains. Le parti impérialiste rève une Inde africaine, et met en tète de son programme la protection du Noir.
L'antagonisme entre ces deux partis, encore peu sensible lors de mon passage, semble s'être singulièrement accentué dans les derniers temps. Ajoutons que le général Warren, avec une poi-
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gnée de soldats, se trouvait sur le théâtre de l’action, à plusieurs centaines de lieues de la capitale de la colonie, et que Sir Hercules Robinson respirait l'air de Cape-Town. En outre, des agents d’un rang inférieur séjournaient au Béchouanaland ou y furent envoyés. Chacun d'eux y apportait son point de vue, ou agissait d’après les instructions de son chef ou des chefs de son parti. M. Uppington, premier ministre de la colonie du Capet un des leaders du parti colonial, s'y était rendu en personne avant l’arrivée du général Warren. Sous l'empire de ces circonstances, les relations entre le haut commissaire et le commissaire spécial s’envenimèrent. Après un échange de lettres et de dépêches officielles empreintes d'une extrême et regrettable animosité, Sir Hercules Robinson annula toutes les dispositions prises par Sir Charles Warren, et le nouveau ministère de la Reine, tout en reconnaissant le mérite du généal comme pacilicateur de ces contrées lointaines, le rappela en Angleterre, Les dépèches de ces deux hauts fonctionnaires ont été publiées pour l'usage du Parlement anglais. Elles fournissent une lecture curieuse, mais elles ne pouvaient manquer de produire un effet fâcheux sur le public colonial et décourageant sur les
fonctionnaires soit des colonies, soit de l'Em-
pire. Elles contiennent aussi un commentaire éloquent des doléances que j'ai recueillies du- ‘ant mon voyage, et peuvent servir de pièces justificatives à l'appui du tableau que je me suis permis de tracer de l'Afrique australe.
Le lecteur connait les jugements portés par les Australiens sur leur nouvelle patrie‘. Il à entendu les pessimistes qui voient tout en noir, les satisfaits qui s’extasient sur leur œuvre. A première vue, les tableaux que les uns et les autres tracent d'eux-mêmes produisent l'effet de caricatures; mais, rapprochés et dégagés de toute exagération, ils se fondent, ce me semble, en un portrait de grande ressemblance.
J'ai souvent entendu discuter la nature des relations qui existent entre les diverses parties de ce grand continent, et ces débats, je l’avoue, m'ont toujours laissé la même impression : on s'occupe bien plus des intérêts qui divisent les colonies que de ceux qu'elles ont en commun et qui devraient les unir. Comme il a fait au Canada avec succès, sans réussir dans l’Afrique du Sud, le gouvernement impérial, en Australasie aussi,