‹ A travers l'Empire britannique (1883-1884) [microforme]Chapitre 21 sur 175 · Un peu plus de deux millions de francs · texte numérisé non relu

Un peu plus de deux millions de francs

rime. de l'Ahmedabad moderne. Si quelque chose peut

uriez 4 servir à constater la décadence des arts dans 4 l'Inde, c’est ce temple construit dans une ville re de célèbre par ses monuments, où les grands motion, dèles abondent, où s’est formée une école d’archies en tectes et de sculpteurs renommés à juste titre, et r'eaux où le goût et le culte de l'art se sont, en déclioit le nant il est vrai, perpétués à travers Îles siècles. »n du Le sculpteur sur bois à mieux conservé que le

re, de

ARCHITECTURE ET SCULPTURE. 43 L'en- Fe impuissante à masquer, caractérisent cette gloire | |] | | | sculpteur sur pierre les anciennes, les bonnes |

ou à traditions de son art. Nous avons visité les principaux ateliers. Ces artistes copient très exacte- |

plus ment les fenêtres ornées des mosquées et des plutôt tombeaux, et les calquent sur le bois, qu'ils tra- | riches vaillent ensuite à l’aide d’un seul instrument. nsé un L'exécution ne laisse rien à désirer, mais on ne à Ais- fait que copier, on n'invente plus. Un spéculaéloge. À teur américain, venu ici à plusieurs reprises, à rrand, | fait de grandes commandes pour New-York. On

mes- 4 fait des meubles de toutes sortes. J'ai vu des

gros- î garde-manger et des buffets ornés de sculptures

sence + quon a copiées sur les tombeaux des sultans de

que la ‘ la dynastie de Guzerat !

»s est À quelque distance de la ville se trouve Shah- -Bagh, le Jardin du Roi, un joli petit palais bàti en 1622 pour le vice-roi, maintenant occupé

par le juge et sa famille. Cette maison, comme

hh BOMBAY.

lant d'autres que j'ai vues, se distingue par une particularité digne de remarque. Tout le monde sait que les matériaux exercent une influence très grande ou plutôt déterminante sur le développement des styles. On bâtit autrement avec la pierre de taille, autrement avec la maçonnerie, autrement surtout avec le bois. Or ici plusieurs édifices bâtis en pierre conservent les allures de la construction en bois. C'est que les gens riches dédaignaient le bois, ne füt-ce que parce que la pierre fait défaut dans le pays. Ils chargèrent done leurs architectes hindous de bâtir en pierre. Les architectes obéirent, mais sans abandonner le style traditionnel des constructions en bois. L'effet est bizarre. C'est comme si vous rencontriez sur la grand'route une vieille connaissance sous un déguisement. Vous la reconnaissez aussitôt et vous vous demandez : pourquoi ce déguisement? Je crois avoir donné la réponse.

Les singes jouent un grand rôle à Ahmedabad.

J'en ai vu partout : dans les arbres des mosquées, hors de la ville, le long de la rivière, où ces êtres incommodes viennent s'abreuver, enfin dans les rues les plus fréquentées. Assis sur les toits des maisons, ils vous regardent d'un air

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moqueur. La nuit dernière, je fus réveillé en sursaut par un bruit infernal. Checco, tout affolé de peur, se précipita dans ma chambre et, de sa voix sonore de Romain, il se mit à hurler : « A l'assassin! » Des assassins au milieu du camp! Cela me parut de la dernière invraisemblance. Aussi n'élaient-ce pas des assassins : c’étaient des singes qui s'amusaient à découvrir le toit. C'est dans leurs mœurs. Il n'est pas dans les mœurs des habitants d'exterminer ces bêtes malfaisantes. C'est tout au plus si vos convictions religieuses vous permettent de les rouer de coups

de bâton.

C'est la saison des mariages. A en juger par le bruit des tambours et le son des flûtes qui, pendant que nous rentrons au camp, s'échappent de bien des habitations, soit riches, soit pauvres, on dirait que la ville tout entière est en noce, Un des principaux notables, le membre le plus éminent de la communauté jaïnite, Rao Bahadour Premathai Hemathaï, marie sa fille.

Ce soir et demain soir, pendant toute la nuit, la splendide habitation de Premathai sera ouverte aux amis qui viendront apporter leurs félieitations. |

Nous trouvons la cour et la facade éclairées à giorno, Le père de la fiancée étant malade, ce sont ses fils qui nous » ‘ent et nous mènent dans une salle longue et euroite, éclairée par des lampes qui répandent une douce lumière sur l'assemblée, composée uniquement d'hommes.

Les hôtes arrivent, saluent, s'asseyent sur des

chaises rangées en doubles lignes le long des

murs, causent à demi-voix, jouissent de la mu-

sique et de la danse des nautchnies, et se reti-

rent après avoir salué les maitres de la maison,

qui, selon l'usage, leur mettent, en les congédiant, un collier de fler autour du cou. C’est un va-et-vient continues.

Les deux jeunes frères, de beaux types du seigneur hindou, ont les traits réguliers, le teint légèrement bronzé; ils sont grands et sveltes, et ils font les honneurs avec un mélange de grâce et de dignité.

La mariée est une très jolie enfant de douze ans à peine, Une écharpe de soie ponceau enveloppe sa tête et ses épaules; une jupe de même couleur lui serre la taille. Autour de ses bras et de ses chevilles, à ses doigts, à ses orteils et dans les ailes de ses narines, brillent des pierres précieuses d’une grande valeur. Son aplomb est d’un comique irrésistible. Aucun des indigènes ne fait

la moindre attention à elle. Mais peu importe.

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Elle sait parfaitement qui elle est et que c'est pour elle que tout ce monde est venu. Ces sortes de mariages ne s'accomplissent réellement qu’au bout de quelques années. Si la jeune épousée, qui parfois n'a que cinq ou six ans, perd son mari dans l'intervalle, on la considère comme veuve; elle devient la Cendrillon de la famille du défunt; on lui coupe les cheveux et on la traite comme une esclave. Très souvent ces pauvres créatures se révoltent, S'enfuient et échangent leur captivité contre l'existence plus libre, plus variée, et, hélas ! plus misérable de Ta bayadère. La coutume des mariages de cette espèce constitue, pour bien des raisons, une des plaies sociales de l'Inde. Espérons que cette petite sera heureuse ! Elle est debout près de mon siège, lient mes deux mains dans les siennes, et me regarde de ses beaux yeux ronds d'enfant qui ne disent rien encore, si ce n'est la joie de vivre. Si j'avais encouragé ses privautés, ce dont je m'abstenais par égard pour le futur, à qui les lois de la bienséance interdisent d'assister à sa propre noce, la petite espiègle se serait assise sur mes genoux.

Dans l’espace fort étroit laissé libre entre les doubles rangées de chaises, dansaient et chantaient trois bayadères. Derrière elles, et si rapprochés qu'ils leur marchaient presque sur les

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talons, se tenaient les joueurs de flûte et de cymbales. Les nautchnies, qui n'étaient ni jolies ni laides, mais fort gracieuses, portaient le costume de leur profession : les seins couverts d'un tissu d'or et soie, pantalon et tablier de la même étoffe; les bras et les hanches nus, les cheveux lisses et noirs séparés sur le milieu de

la tôte; des bijoux aux mains, aux pieds, au cou,

au nez, Ces Elssler, ces Taglioni — car tout dans cette maison est de premier choix — ne

dansent pas à proprement parler; elles marchent, avancent, reculent, où plutôt elles dansent, non des pieds, mais des mains, des bras, des épaules, de la taille et surtout des veux, loujours avec une extrème décence. La plus jeune, elle ne pouvait guère avoir plus de douze ans, ne nous quittait pas du regard. Sévère el provocante à la fois, elle nous adressait des paroles caressantes, des reproches, des prières, el tout cela sans jamais sourire. Le sourire, je l'ai déjà dit, est rare dans l'Inde. Aucun rayon de soleil n'illumine ces sombres visages. Sur la physionomie de la ballerine, si jeune en-

core, se peignent déjà une mélancolie précoce et

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une connaissance trop parfaite de la vie, de ses illusions, de ses misères. Le chant, si l'on peut appeler chant la répétition incessante de la même note, complète et facilite l'entente des pas. Mais,

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même sans ce commentaire, on comprendrait les dépits amoureux, les querelles et les réconciliations, les nouvelles brouilles et les nouveaux racecommodements. Cela s’est vu, cela se voit et se verra toujours et partout. Depuis la création du monde, les jeux de l'amour se répètent. L’étonnant, c’est de voir ces jeunes filles changer de gamme à l'infini pour exprimer ce qui restera éternellement la même chose.

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RAJPOUTANA

Du 19 au 29 février IS84.

Aperçu historique, — Le chemin de Mont-Abou. — Mont-Abou. — Le climat, — Les temples, — Les tigres, — Sunset el Seandal-Point, — A travers le désert, — Le palais du résident, — Le fort de Jodhpour. — Visite chez le mabaraja, — La diplomalie du vice-roi. — L'élang. — Encore des singes, — Les lombeaux de Mondore., — Kaïlana, — Voyage à Jeypour, — La ville de Jeypour. — Le palais du maharaja. — Amélioralions dues au dernier prince, — Amber, — Les institutions du Rajistan.

Rajistan”, le € pays des chefs » ou, selon la

terminologie officielle anglaise, Rajpoutana, est

moralement, politiquement, physiquement, une des parties les plus intéressantes de l'Inde.

1. Je m'appuie dans ce court exposé sur un essai de Sir NS Alfred Lyall, gouverneur des provinces du Nord-Ouest, reproduit dans son livre : Asiatie Studies, 1884: sur les informations que ce haut fonctionnaire a bien voulu me donner de vive voix lors de mon séjour à Allahabad, et sur les

renseignements que je dois au major Loch, agent assistant dans plusieurs Etats rajpouts. Quelques données historiques et autres sont empruntées à Rajistan par James Tod (1829) et à l'Imperial Gazetteer of India.

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Moralement : chacun des dix-neuf États dont il se compose forme une grande famille, un clan. L'attachement qui nait de la communauté du sang unit le prince à ses sujets, ou plutôt le père de famille à ses enfants, le frère aîné aux frères cadets, car il n'est à l'égard des nobles que princeps inter parcs.

Politiquement, parce qu'en dépit des envahisseurs mahométans qui les ont pu vaincre, refouler, déposséder de leurs propres conquêtes, mais jamais les subjuguer complètement sur le territoire qu'ils occupent encore, les Rajpouts ont conservé jusqu'à ce jour les institutions dont l'origine se perd dans la nuit des temps.

Enfin, physiquement, Rajpoutana s'étend de l'ouest à l'est, des frontières du Sind aux portes d'Agra, du nord au sud, et à l’est, des bords du Sutledge aux Etats mahrattes du Gaikwar, du Holkar et de Sindia. Le territoire est divisé en dix-neuf Etats, dont les plus importants sont Oudipour ou Mevar, Jodhpour ou Marvar et Jeypour”". Les Aravalis, chaine de montagnes entrecoupée de vallées, et qui court du nordest au sud-ouest, séparent le pays en deux parties

L. Marvar Jodhpour, : étendue, 37 000 milles carrés; population, 2 millions d'habitants.

Mevar (Oudipour) : 12670 milles carrés,

Jeypour : 14882 milles carrés et 135000 habitants,

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inégales. La plus grande, celle qui s'étend vers l’ouest, est un immense désert sillonné, par lignes parallèles, de monticules de grès, bas et allonsés, toujours isolés. Leurs crètes constamment balayées et partiellement émiettées par les vents d'ouest affectent des contours de lames, et donnent à cette plaine l'aspect d'une mer houleuse. Le sable et les fougères y alternent. Dans les oasis, la culture répond à la quantité d’eau rarement suffisante qui s'y trouve. Et cependant quel est le pinceau capable de rendre la sévère beauté de ces solitudes!

Les districts situés à l’est des monts Aravalis sont plus favorisés. Là des coteaux et des vallées boisés alternent avec des plateaux couverts d’une riche culture. On ne peut comprendre ce pays, pas même sa physionomie extérieure, si l’on ne se rappelle son histoire et ses institutions. I ne convient pas de comparer ses institutions avec les conslitutions féodales des pays germaniques. Il v à plus de contrastes que de ressemblance. Pour ne donner qu'un exemple : Chez nous, charges, droits, honneurs, privilèges politiques se rattachaient à la terre. Le propriétaire en prenait le nom. lei tout se rapporte au sang, et l’état n'est pas nécessairement attaché à la glèbe. Avec le elan il peut changer de place. C'est entré dans les mœurs. On en voit encore

des traces. Ainsi, encore aujourd’hui, quand le sable du désert a envahi les étangs, quand les pluies ont manqué de les remplir, on voit Îles habitants abandonner leur village et porter ailleurs leurs pénates. Dans l'Europe féodale, c'est le noble qui prend le nom de la terre qu'il a acquise. [ei c’est le noble qui donne son nom à la terre, L'Etat prend le nom de la capitale qui est la résidence et le château fort du chef, et la capitale prend le nom du chef qui la fondée, Mais y a un trait que le rajpout avait et a encore en commun avec nos anciens chevaliers : c’est le culte de laventure. Jadis, quand un raja ne pouvait pourvoir tous ses enfants, il donnait à lun d'eux un cheval, des armes et quelques compagnons. Le jeune homme quittait le foyer paternel et cherchait fortune ailleurs. Cela explique comment et pourquoi cette race s’est répandue sur de si vastes régions de la péninsule. Par suite de leur constitution, de la stérilité du sol, de leurs dispositions guerrières et de leur goût pour les aventures, les Rajpouts tiennent du nomade et du chevalier errant,

Au commencement du siècle, pendant que des hordes de flibustiers connus sous le nom de Pin-

darris et les princes de la puissante confédéralion mahratte menaçaient Rajistan d’une double invasion, les chefs des deux États les plus impor-

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tants du pays, les princes de Jodhpour et de Jeypour, se disputaient la main de la princesse d'Oudipour. Croyant leur honneur engagé et dominés tous deux par une passion romanesque, ils se firent, en présence de l'ennemi commun, une guerre fratricide. Leur ruine semblait imminente, lorsque, au dernier moment, ils acceptèrent un accommodement jugé par eux hono- ‘able, La cause de leurs dissentiments, qui était en même temps l’objet de leur amour, disparut. La princesse mourut empoisonnée. Je cite ce fait aussi tragique que bizarre, et dont l’authenticité est constatée, parce qu'il peint la tournure d’esprit et les notions sur l'honneur propres à cette race.

Pendant cette période critique, les chefs secondaires demandèrent à l'Angleterre de protéger et de garantir leurs territoires. Après la destruction de l'empire Mahratte et l’anéantissement des Pindarris, des traités conclus en 1818 mirent fin aux guerres intestines des Rajpouts et aux dangers d'invasion qui les avaient constamment menacés du dehors. Les princes sacrifièrent leur indépendance et obtinrent en échange les bienfaits de la paix britannique. Les gouverneurs généraux de l'Inde qui se sont succédé depuis Lord Hastings ont toujours usé de leurs nouveaux pouvoirs avec une extrême cirecon-

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spection, Ils ont surtout évité de toucher aux institutions, qui, sans l'intervention anglaise, auraient, en même temps que les États, disparu dans une conflagration générale, Aussi la tribu, qui forme l'essence et la base des institutions du pays, et, avec la tribu, l’organisation militaire qui en est le corollaire, sont-elles encore ce qu'elles ont été de temps immémorial.

Les forces armées de chaque prince se composent, en dehors de ses propres hommes, des contingents que les nobles sont obligés de lui fournir en cas de guerre, Ceux-ci demeurerit dans leurs châteaux forts, entourés de gens armés prêts au premier appel à se joindre aux bandes du prince. C’est la guerre organisée en permanence. Mais d'un autre côté le système trouva autrefois sa justification dans les invasions fréquentes des conquérants mahométans, et, plus récemment, dans les attaques des Pindarris et des Mahrattes. Aujourd'hui la paix est solidement établie. Cependant aucune modification n'a été apportée à l’organisation militaire. Les traditions, les coutumes, le génie de la race, des intérêts matériels de premier ordre s'y opposent. On ne peut réformer l'organisation militaire sans détruire les tribus, et l'on ne peut détruire les tribus qu’en les remplaçant par une

multitude d'atomes gouvernés par un maitre

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dont le pouvoir despotique ne serait limité que par le contrôle incessant de la puissance tutélaire. Ce serait assimiler les États rajpouts aux autres États feudataires. « Or, dit un des plus éminents parmi les hommes d’État anglo-indiens, nos protégés autocrates qui règnent sur les États indigènes n'ont pas jusqu'ici assez réussi pour que la nation anglaise puisse se féliciter de les avoir produits sur la scène politique!. » D'ailleurs un désarmement priverait de leur moyen d'existence un grand nombre de gens qui vivent du métier des armes, et grossirait les bandes de voleurs qui, tout en ménageant soigneusement les Européens, infestent encore certaines régions du désert,

Les Rajpouts pur sang ne forment pas la majovité de la population. Il y a les brahmes, les charans, les castes mereantiles qui pour la plupart appartiennent à la secte jaïnite et revendiquent l'honneur de descendre de familles rajpoutes. Enfin les tribus des cultivateurs, qui sont des métis de Rajpouts et de Bhils. Les Bhils et autres peuplades aborigènes habitent les parties les plus reculées des montagnes Aravalis, où personne ne vient les déranger. Presque indépendants, ils reconnaissent l'autorité de leurs

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