TIRSO DE MOLINA
Gabriel Tellez. — Ses qualités littéraires. — Ses principales comédies. — Don Jaan. — La paysanne de Valleoas.
Le grand poète connu sous le nom de Tirso de Molina avait pour nom véritable G-abriel Tellez. On croit qu'il naquit à Madrid vers l'année 15*70. Il passa sa jeunesse à l'Université d'Alcala d'Hénarès qui était alors célèbre dans toute l'Europe, et qui comptait plus de dix mille étudiants.
Il apprit la théologie et la philosophie, et quand il eut pris ses degrés il revint à Madrid pour tenter la fortune du théâtre. Mais il ne fut pas un de ces heureux auquels la fortune sourit dès le début ; la carrière dramatique lui apporta de nombreux déboires. L'une de ses pièces intitulée : Le timide à la Cour fut mal accueillie par le public, et lui attira des critiques amères. On suppose que le découragement s'empara alors de lui, et qu'il renonça à la carrière dramatique et aux luttes qu'elle lui imposait. Car il se réfugia au couvent de la Merci à Tolède vers 1613.
Il est probable qu'il cessa alors de travailler pour le théâtre ; mais il ne publia ses drames et comédies que postérieurement. Il prétend lui-même avoir composé
trois cents pièces, tontes en vers ; mais on n'en connait que soixante-dix-sept..
Quelques lettrés assignent le second rang à Tirso de Molina parmi les anciens dramatistes de l'Espagne ; mais la plupart des critiques placent au-dessus de lui Lope de Véga et Oalderon. Ce qui est certain c*est qu'il est original, et que son génie est essentiellement national. Il n'a imité personne, mais il a été imité et même plagié par des poètes dont la réputation a dépassé la sienne. C'est ainsi que Calderon lui a emprunté le sujet du Jaloux prudent dans son drame A outrage secret vengeance secrète. Molière lui a pris Don Juan, Moreto a plagié la Paysanne de Vallecas. Montalvan et Fragoso l'ont aussi plus ou moins copié.
Tirso de Molina s'est essayé dans tous les genres, depuis le drame sacré jusqu'au simple intermède.
Il est à la fois tragique, lyrique et comique ; peu de poètes ont plus de verve et plus d'esprit.
Son style, " dit M. Alphonse Royer," est peut-être son plus beau titre de gloire, nerveux, enjoué, rapide, varié selon les circonstances, et toujours d'une irréprochable pureté. Sa phrase poétique est aussi étincelante que celle de Lope ; mais tous les critiques se plaisent à reconnaître qu'elle est plus correcte. Les rimes ont une ampleur et une abondance rares. Il a enrichi la langue espagnole d'une foule d'expressions nouvelles et de tours de phrases inconnus avant lui. Beaucoup de ses vers sont devenus des proverbes."
M. Philarète Chasles l'a appelé un Beaumarchais en soutane ; et il est certain qu'il a des points de contact
Dana ViolanU,
(Lui offnuit un moroeau qu'elle a eoupé)
Prenez.
Don Juan,
Vous ne le coupez pas avec les dents ?
Dona Violante.
De ma bourrique ? Voulez-vous aussi que je vous le mâche ? Arri ! Vous vous moquez.
Don Juan.
Du pain mordu par votre jolie bouche est une saine nourriture i)our l'amour. Vous savez bien que je vous
adore.
Dona Violante,
Je sais que vous voulez rire de moi. Oelui qui a des truites à la ville ne pèche pas des grenouilles dans une mare.
Don Juan.
Vous vous trompez ; les meilleurs mets sont aux champs : le lapin dans la fouillée, le lièvre dans la plaine, et sur le sable fin la perdrix et la colombe. Près des sources claires on tend des filets aux oiseaux, et les alguazils de leur plume les arrêtent avec des baguettes engluées de sorte qu'il n'y a pas de régal sur la table d'un gourmand qui ne soit produit par les champs. Vous vivez aux champs, je suis chasseur, les oiseaux carnassiers m'importunent^ et je chasse les perdrix dans les champs.
Dona Violante.
Pardieu ! vo\jis avez bien trouvé ; les oiseaux de Madrid sont des perroquets, belles plumes et chair dure. Qui ne les voit se pavanant, foulant aux pieds leur taffetas, portant plus de joyaux qu'une relique, et plus de tentures qu'une église ! A pied, c'est de la neige sous du linge, la honte de la peinture ; elles marchent dans I9 boue avec des chaussures d'argent. En carrosse, elles ont quatre roues et la fortune sur Tune d'elles, parcequ'elles sont trois fois plus inconstantes que la fortune. Déplumez-les, et vous verrez comme le curé a peu profité quand il les a salées à l'église, pour mieux les conserver. Ceux qui les mangent ont coutume de dire que les perdrix et les femmes se servent ainsi.
Don Juan,
Â-t-on plus de grâce ? Donnez-moi cette main.
Dona Violante.
Qu'en voulez-vous faire ?
Don Juan.
La neige de sa blancheur apaisera peut-être le feu qui me brûle.
Ma main est-elle une main de Judas avec laquelle on éteint les cierges à l'église ?
Don Juan.
Donnez-la lïioi ; ne soyez pas cruelle
Dona Violante,
Eh bien, placez-lui un écriteau sur le dos, ou donnez un réal au crieur, il la trouvera, fût-elle mince comme une aiguille ; et, après, vous lui mettrez les entraves pour qu'elle ne se sauve plus.
Don Juan.
Je crains qu'une gitana qui vint hier ne me l'ait
dérobée.
Dona Violante,
Les gitanas sont méchantes.
Don Juan, Et si c'était vous ?
Dona .Violante,
Eh ! arri, parlez avec mesure ; j'entends peu aux lignes' et ne suis pas sorcière.
Don Juan.
C'est votre beauté qui l'est, et vous êtes la gitana qui pouvez me dire ma bonne aventure.
Dona Violante.
Je serais bien sotte de vous la dire ; comment pourais-je vous prédire du bonheur, moi qui n'en ai pas?.
Don Jtmn, Vous êtes charmante.
Dona Violante.
Va-t-on descendre pour le pain ?
Don Juan^
Est-il blanc ?
Tioifia Violante,
Comme du sucre.
Don Juan, Est-il savoureux ?
Dorya Violante,
Gomme des noix.
Don Juan,
Frais?
Dona Violante,
Il fume encore.
Don Juan,
Tout ce que vous portez brûle.
Dona Violante,
Je serais la fièvre ?
L'avez-vous pétri vous-même ?
Dona Viciante,
Non, c'est lé curé !
jyon Juan,
Coupez-le pour voir s'il est blanc.
Dona Violante,
C'est un caprice.
D(yn Juan,
Sans doute.
avec TauteuT du Barbier de Séville. Sa verve, son esprit brillant, sa liberté d'allures qui pousse quelquefois la plaisanterie jusqu'à la licence, le font ressembler au dramaturge français. Mais il a le fond sérieux d'un penseur.
Il faut reconnaître que le langage galant qu'il prête à ses i)ersonnages amoureux est souvent maniéré et excessif. Mais il a de l'originalité et de la saveur.
Tirso n'a pas inventé la légende de Don Juan, mais il est le premier qui l'ait transportée de la chronique au théâtre ; et la forme saisissante qu'il lui a donnée ont rendu son héros célèbre dans toute l'Europe. Molière et Thomas Corneille s'en sont emparé, et l'on sait que Mozart en a fait le plus beau des opéras. *Le Don Juan espagnol que Tirso appelle le Séducteur de Séville est un grand débauché, mais il n'est pas un impie. Malgré ses fautes, et au milieu même de ses désordres^ il reste croyant. Son dernier mot, quand la statue du Commandeur Tentraine en enfer, est celui-ci : " laisse moi appeler un prêtre qui me confesse et m'absolve." La statue lui répond : " tu y songes trop tard."
Suivant une autre tradition qui a cours en Espagne, Don Juan dont on fait un personnage historique se serait converti, et il aurait fondé la Caridad, grand hospice de charité que j'ai visité à Séville.
Le drame de Tirso est l'un des plus décousus de tout son théâtre, mais il contient des scènes magnifiques.
La plus charmante comédie qu'il ait écrite peut-être, est la Paysanne de Vallecas que l'on joue encore en Espagne avec quelques modifications.
Pour donner une idée de cette pièce et du style de l'auteur, je ne crois pas pouvoir mieux faire que d'en reproduire toute une scène :
Don Juan^ Dona Violante
Dégaisée en fille de boulanger et portant du pain.
Don Juan.
Vous êtes bienvenue comme la pluie en mai, comme le soleil en janvier, comme la lune dans son croissant qui réjouit le voyageur, lui montre son chemin et lui fait éviter les périls. ,
Dona Violante.
Votre Q-râce était là ? Vous vous êtes donc levé bien
matin ?
Don Juan.
Le corps oui, mais Tàme depuis hier, est à votre
recherche.
Vous avez une âme chercheuse !
Don Juan.
Et si elle trouve ce que je désire, je me flatte qu'elle •era bien récompensée.
Dona Violante.
Qu'avez-vous perdu ?
Don Juan.
Des choses précieuses: la liberté qui s'en est allée de ma maison, et qui, comme un petit enfant, pleure sans retrouver son chemin.
Dona Violante, Ne vous en occupez pas, elle a son maître,
Don Juan.
Vraiment ?
Dona Violante.
Ne vous ai-je pas dit que quelqu'un a des droits sur elle ?
Don Juan.
Des droits ! vous aimez ?
Dona Violante.
Un peu.
Don Juan.
D'amour ?
Une pointe.
Don Juan.
Etes-vous mariée ?
Dovui Violante.
Je m'y dispose.
Don Juan, Vous êtes donc une demoiselle ?
Dona Violante.
En mue.
Ikm Juan.
Vous êtes promise ?
Dona Violante.
Je l'étais.
Don Juan.
Et maintenant ?
Dona Violante.
J'ai des scrupules.
Don Juan.
Qn'attendez-vons ?
Dona Violante.
Qu'on me les enlève.
Don Juan.
Qui?
Dona Violante.
Un prêtre.
Pour vous marier ?
Plus tard.
Don Juan.
Qui vous en empêche ?
Dona Violante.
Ma destinée.
Don Juan.
Vous êtes jalouse ?
Dona Violante.
Immensément.
, Don Juan.
Vous avez des motifs ?
Dona Violante.
Très justes.
Don Juan.
Je vous vengerai !
Dona Violante.
Le pouvez-vous ?
Don Juan.
Pourquoi pas ?