LOPE DE VÉGA
nfance.—Sa vie aventureuse.—$Ses deux mariages.—$Ses enfants.—Jours
’épreuves.—Deux sonnets.- Son théâtre. —Comédies et drames.
C’est dans un vallon des Asturies que Lope de Véga paraît être né, le 25 novembre 1562. Son père était noble, mais pauvre, et il se livrait au culte des Muses, qui ne lui apportèrent ni la fortune ni la célébrité.
Le fils fut plus heureux, et la gloire couronnases travaux. Enfant prodige, comme Pic de la Mirandole, il comprenait le latin et faisait des vers espagnols à l’âge de cing ans. À douze ans il avait fait de petites comédies en quatre actes.
“ Je savais à peine parler, écrit-il lui-même dans une épitre, quand, inspiré par les Muses sœurs d’Apollon, j'essayai ma plume, et gazouillai des vers dans mon nid.”
À quinze ans, il s’éprit du métier des armes, fit quelques campagnes, se montra très brave, mais revint dégouté de l’art militaire.
Sa jeunesse fut orageuse, et l’histoire de ses nombreuses amours est racontée dans une de ses comédies intitulée : “ Dorothée.” Quand il aimait, il en arrivait à un degré d’exaltation voisin de la folie.
Un jour que Dorothée, toute en larmes vient lui dire adieu et s'évanouit, il s’écrie : “ Je suis mort, ma vie est terminée. Ah! Señora! Oh! ma Dorothée, oh ! mon dernier espoir! Amour, tes flèches se brisent ; soleil, ta lumière s’éclipse ; printemps, tes fleurs se flétrissent ; le monde est dans l’obscurité. ”
Et quand Dorothée est partie, il dit à son ami Julio, resté près de lui: ‘“ ferme toutes les fenêtres; que la lumière ne frappe pas mes yeux, puisqu'ils viennent de voir partir celle qui fut la lumière de mon âme. Ote cette dague d'auprès de moi ; car l'intimité est un démon, l'habitude un enfer, et l'amour une folie, qui tous me conseillent de m'en servir pour ane tuer...”
Mais la réclusion n’est pas de longue durée. L'amoureux veut bientôt revoir au moins la maison de celle qu’il adore. Il va le soir errer à sa porte, espérant qu'elle l’invitera à entrer; et quand Julio lui dit: “Je ne vois que des ombres qui passent d’un côté à l’autre de la fenêtre, ” l’amoureux reprend : “ ce doit être mon | bonheur qui passe ; il n’a jamais été qu’une ombre dans cette maison. ”
Et pendant ce temps-là il fait des élégies, des idylles, des sonnets et des ballades. ‘“ Aimer et faire des vers, c’est tout un, dit-il... et toutes les perfections de Dorothée m'ont coûté plus de deux mille vers. ”
Et que de larmes il répand! “ Ne pouvant couvrir ses mains de diamants je les baignais de larmes ; et elle les recevait comme si elles eussent été des pierres précieuses plus belles que toutes celles qu’elle avait ven-
dues et dédaignées. ” Dans son désespoir de l'avoir
quittée, il est allé un jour aux bords des flots et il dit à la mer: ‘“ Je voudrais te boire pour pouvoir recommencer à pleurer ! ”
O folle jeunesse !
En 1584, l'amour qui n'avait été jusque-là qu’une débauche pour notre poète, fut remplacé par un sentiment sérieux et honorable, et Lope épousa Isabelle, fille de don Diego d'Urbino, attaché à la cour en qualité de roi d'armes.
Mais ce mariage lui occasionna des épreuves de diverse nature; la chose arrivait déjà dans ce temps-là.
Par suite de ses folles équipées de jeunesse, il eut un duel, fut emprisonné, puis exilé de Madrid. On retrouve dans une de ses élégies les adieux touchants qu'il fit alors à sa femme et, à sa patrie:
“ Oh! ma douce et tendre épouse, le voilà donc arrivé le jour amer de notre séparation déjà tant pleurée ; je livre aux vents ma voile et mes espérances ; je me sépare de vous... mais je reste près de vous si je puis partir en vous laissant mon âme.
“ Adieu douce et chère Espagne, marâtre de tes enfants véritables, et mère tendre et hospitalière des étrangers ! L’envie me chasse de ton sein. Hélas toute patrie est donc ingrate ?......”
Valence où il se retira se montra hospitalière et généreuse pour l’exilé. Sa femme était allée l'y rejoindre lorsqu'elle mourut.
Il y avait alors comme aujourd’hui des veufs inconsolables : Lope de Véga fut de ceux-là, et dans l'espoir de se consoler il rentra dans la carrière militaire.
Philippe II préparait alors sa fameuse expédition contre l'Angleterre ; Lope voulut y prendre part et il s'embarqua sur l'invincible Armada. On sait le dénoûment de
cette funeste entreprise.
À son retour il voyagea en Italie, comme secrétaire de certains grands seigneurs espagnols.
Puis, il revint à Madrid, et comme il était toujours inconsolable il convola en secondes noces. Il n'avait alors que trente aus, et il entra dans la carrière dramatique, la seule carrière littéraire qui rapportât quelque argent.
Le goût du théâtre était alors très répandu en Espagne, où l’on comptait quarante troupes de comédiens. Les comédies ne se vendaiïent pas cher, et Lope de Véga en vendit lui-même pour 200 francs; mais le célèbre auteur pouvait faire une pièce en vingt-quatre heures. Le succès qu'il obtint fut énorme.
Cervantès, son contemporain et son émule dans les lettres, cn parle avec enthousiasme. ‘“ Alors, dit-il, parut le prodige de la nature, le grand Lope de Véga qui s’'empara du sceptre de la monarchie comique, assujettit et réduisit sous sa domination tous les comédiens, : et remplit le monde de comédies heureuses, convenables, bien conduites, et en si grand nombre qu’elles ne sont pas contenues dans dix mille feuilles.”
Sa renommée devint universelle, et ses pièces furent jouées à Naples, à Milan, à Constantinople, à Vienne, à Bruxelles et jusqu'en Amérique.
À ses succès littéraires se joignit un bonheur domestique très rare, et qui dura vingt ans.
Mais alors vinrent les épreuves qui finissent toujours par atteindre même les plus heureux de ce monde. Il perdit d’abord son fils qu’il aimait éperdûment, puis sa femme, et ses chagrins réveillèrent ses premières velléités de vocation religieuse. T1 avait quarante-sept ans quand il fut ordonné prêtre.
On serait porté à croire qu’il abandonna dès lors la carrière du théâtre. Mais non. Il continua de faire des comédies, des poèmes épiques et d’autres poésies. On a calculé qu'il a fait environ vingt-et-un millions cinq cent mille vers. C’est une fécondité qui laisse bien loin derrière elle celle de tous les poètes connus.
Tout en travaillant pour le théâtre, avec des succès constants, Lope vivait loin du monde et dans un intérieur paisible. Il écrivait alors :
“ Avec deux fleurs dans mon jardin, six tableaux et quelques livres, je vis sans désir, sans crainte et sans espérance, vainqueur de la mauvaise fortune, désabusé de la grandeur, vivant dans la retraite aumilieu même de la foule, gai dans la médiocrité, et, tout incertain que je suis de l’heure de ma mort, ne m'’effrayant pas de ce qu’elle est certaine. ”
Outre ses deux fleurs dans son jardin, il avait encore deux enfants qu’il adorait, un fils et une fille
Mais ses épreuves n'étaient pas finies. Son fils, qui s'était fait soldat, périt sur mer dans une expédition contre les Turcs, et sa fille entra dans un monastère. Il a raconté lui-même la prise de voile de sa fille, et nous extrayons de son récit quelques passages :
“ Un soir ma fille mé nomma celui qu'elle désirait pour époux...
“ Cet époux est beau, il est riche, il est sage et d’une illustre naissance, et son père n’est pas moins que toutpuissant.
“ Je vous jure que, du côté de sa mère, il est du sang royal, et qu’elle est si bonne qu’il n’y a pas d’attraits ni de vertus qui ne soient en elle.
‘“ C’est une inère pleine de tant de grâces, que c’est par ses mains que Dieu les dispense au monde. Elle est à la fois rose et lys, cyprès et palmier...
Puis il raconte la cérémonie des fiançailles en présence des grandes dames et des seigneurs de la cour, et il ajoute :
“ Le ciel fermait la porte à mon cœur plein d'amour paternel ; il m’enlevait la meilleure part de mon âme ; et j'étais le seul à plaindre dans cette foule de specta-
“ Nous retournâmes à l’église ; la fiancée avait quitté ses habits de fêtes et ses bijoux pour revêtir la’bure grossière. La chevelure fut coupée ; car, ainsi que les
autres vierges dont le chœur était rempli, elle ne devait plus avoir pour être belle que sa seule beauté.
“ Et celle que j'aimais si tendrement qu'un amanten eût été jaloux, celle que je couvrais de soie et d’or, courba son front comme une rose pâlie, et effeuilla, ce : soir là même, la couronne de ses pétales pourprés.
“ Elle dormait sur ia paille froide et dure ; elle marchaït les pieds nus; son corps était caché sous un vêtement de pauvre ; ses yeux seuls exprimaient son âme!
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‘“ Quand elle fut prosternée sur le pavé du temple, on chanta la dernière prière des morts, et le monde était aussi triste que le ciel était joyeux.
“Toutes l’embrassèrent l’une après l’autre, puis l’accompagnèrent vers son époux, et la firent asseoir à la table de l'enfant divin.
‘ Et maintenant Marcelle vit là... et loin de ce monde insensé, loin de ses vaines illusions elle suit la voie du ciel.
“ Obienheureux désenchantement des choses de la terre ! cette vierge si belle, si chaste et si pure, a consacré à Dieu ses dix-sept ans ! ”
À dater de ce jour, la vie du grand poète s’assombrit.
Il n’est plus le temps où il chantait l'amour dans des sonnets charmants comme celui-ci :
Parfois l'enfant naïf, étourdi sans cervelle, Qui tient un jeune oiseau par la patte attaché,
Laisse filer la corde ; et, se croyant lâché, L'oiseau va dans les airs essayer sa jeune aile ;
Mais au plus beau moment de ce jeu, la ficelle Se casse, et le géôlier, tout surpris et fâché, Voit au loin dans les bois s'échapper le rebelle, Et, les larmes aux yeux, le regarde perché.
Ainsi fis-je avec toi, cher amour ! Ma folie A laissé s'envoler le bonheur de ma vie, Suspendu par un fil aussi fin qu’un cheveu ;
Puis l’amour envolé, qui ne veut plus descendre, Me laisse un bout de corde à la main. C’est bien peu, Mais cependant asses encore pour me pendre.
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Non, ce n’est plus sur ce ton que le poète chante. Il est devenu vieux, il est resté seul au monde, et enfin il Ecoutez cette voix grave et plaintive:
est prêtre.
Quand mes coupables mains vous portent, 6 Seigneur,
Quand je lève à l’autel l’innocente victime,
De ma témérité je me ferais un crime,
Et m'étonne de voir votre insigne douceur,
Parfois mon âme tremble et frissonne de peur, Parfois je m’abandonne à votre amour sublime,
Et plein de repentir, au bord de cet abîme,
Je flotte entre l'espoir, la crainte et la douleur.
Seigneur, tournez vers moi vos youx pleins de tendresse l
Car, hélas ! trop souvent le monde et son ivresse
M'ont déjà de l’erreur fait suivre les chemins.
Seigneur, quels maux seraient comparables aux nôtres.
Si quand nous vous portons dans nos indignes mains,
Vous nous laissiez tomber en écartant les vôtres ?
Je reproduis ce sonnet en espagnol pour que le lecteur puisse admirer la richesse de la rime et l'harmonie de
la langue :
sw
‘é Cuando en mis manos. rev eterno, os miro,
Y la candida victime ievanto.
De mi atrevida indignidad me espanto,
Y la piedad de vuestra pecho admiro.
Tal vez el alma con tenor retiro, | Tal vez la doy al amoroso Ilanto ; |
Que arrepentido de ofenderos tanto,
Con ansias temo, y con dolor"auspiro.
Volved los ojos à mirarme hermanos Que por las sendas de mi error siniestras Me despeïÿaron pensamientos vanos,
No sean tantas las miserins nuestras Que à quien os tuvo en sus indignas manos
Vos le dejeis de las divinas vuestras.
C’est ainsi qu'après sa vie orageuse l’autel est devenu le refuge de Lope, et sa consolation. Mais la poésie resta son occupation favorite, et sa fécondité fut inépuisable. Poèmes épiques, poésies lyriques, pastorales, sonnets et chansons, il a cultivé tous les genres, et le nombre de ses pièces de théâtre s'élèy au chiffre fabuleux de quinze cents !
Quel que fut son génie merveilleux, on comprend facilement qu’il n'a pu accomplir une œuvre aussi colossale sans négliger la forme et sans fouler aux pieds les règles de l’art. Il le reconnait lui-même, et voici comment il s’en excuse :
‘ Les étrangers sauront qu’en Espagne les comédies ne suivent pas les règles de l’art. Je les ai faites comme je les ai trouvées ; autrement elles n'auraient pas été comprises. Ce n’est pas, grâce à Dieu, que j'ignore.les préceptes de l’art; mais celui qui les s'ivrait serait sûr de mourir sans gloire et sans profit. J'ai parfois écrit selon l’art, que fort peu connaissent ; mais quand d'autre part, je vois les monstruosités où courent le vulgaire et les femmes, je me fais barbare pour leur usage... En conséquence lorsque je dois écrire une comédie, j'enferme les règles sous six clefs, et je mets dehors Plaute et
Térence, afin que leur voix ne s'élève pas contre moi. Je compose pour le public, et puisqu'il paye, il est juste de lui parler la langue des sots qui lui plaît. ” )
Comme on ie voit, Lope de Vega tenait au succès avant tout, et il ne dédaignait pas l'argent. Sans doute, il avait tort; mais qui Jui jettera à ce sujet la première pierre ? Sera-ce le dramaturge contemporain, ou l’homme politique de nos jours ?
Malgré toute l'imperfection de la forme et les négligences du style, il faut lui reconnaître d’ailleurs des qualités éminentes et nombreuses.
Aucun poète n’a reçu du ciel, à un plus haut degré, la faculté créatrice. Il inventait toute une comédie dans un instant ; il imaginait les intrigues dramatiques et les dénouait en se jouant.
Ses pièces sont généralement remarquables par l’action, le mouvement et la vie. Mais il excelle surtout dans les peintures de mœurs et de caractères. Avec cela des pensées souvent élevées, de la verve, et de l'esprit. C'était assez pour réussir.
Mais on se lasse de tout, même du succès, et l’on finit souvent par se dégouter des choses mêmes qui ont fait sa gloire. C’est ce qui arriva au grand poète. Un jour il fut pris de lassitude et de dégout, et comme son second fils allait choisir un état il lui dédia une pastorale, et dans sa dédicace il lui dit : “ Si le malheur ou vos dispositions naturelles voulaient que vous fissiez des vers (ce dont Dieu vous préserve !) que du moins la poésie ne soit pas votre unique occupation... La gloire, ditesvous, me dédommagera! Ne le croyez point ; rappelez-
[2 vous cet emblême adopté par un savant de notre temps, et consistant en un miroir suspendu à un arbre, contre lequel -des enfants lancent des pierres : periculosum splendor ! ..…...Je me suis attiré des ennemis, des censures, des jalousies, du blâme et des soucis; j'ai perdu uu temps précieux, et j'ai atteint la vieillesse sans pouvoir vous laisser autre chose que ces avis inutiles...”
Ces avis attristés dénotaient la vieillesse ; mais les vieillards de ce temps-là avaient encore autant de sève que les jeunes gens d'aujourd'hui; et pour vous le prouver, je veux vous citer un tour de force que fit encore Lope de Vega à l’âge de 70 ans.
Il voulut faire une dernière comédie, qui serait ses adieux au théâtre, en collaboration avec son jeune élève Montalvan. Le premier jour ils firent chacun un acte, et comme la pièce devait avoir trois actes, ils convinrent qu'ils feraient le lendemain chacun une moitié du troisième acte. Montalvan voulut devancer son vieux maitre ; il se leva à deux heures du matin, et à dix heures il courut chez lui pour lui annoncer qu'il avait fini. Ille trouva dans son jardin émondant ses arbres.
“ Eh! bien, dit Montalvan tout triomphant, j'ai fini. —Et moi aussi dit le vieux poète: je me suis levé à cinq heures, j'ai fait mon demi-acte et comme il était encore de bonne heure, j'ai écrit une épitre en cinquante tercets,; puis j'ai déjeuné de friture, et je suis venu arroser mon jardin. ”
Je connais des journalistes de trente et quarante ans qui n’en feraient pas plus dans toute une semaine, ce qui ne les empêche pas de diriger l'opinion publique et la politique.
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Pour vous donner une idée de son théâtre, il est nécessaÿrc de vous en citer quelque chose. Voici d’abord comment s'ouvre une de ses meilleures comédies intitulée “ Le meilleur alcade est le roi ;” c’est une pastorale charmante quoique le style en soit un peu précieux.
Un berger est seul au bord d’un ruisseau qui serpente dans une vallée. Il aime une bergère, nommée Elvire, et il confie son amour aux flots qui murmurent, aux fleurs qui embaument, aux oiseaux qui gazouillent, Puis il s'adresse à sa bien-aimée comme si elle était devant lui :
“ Hier, tandis que sous tes pieds de lis tu foulais le sable sur lequel coule ce ruisseau, les grains s’en changeaient en perles... Le linge que tu lavais te causait une peine inutile, car dans tes mains il paraissait n’avoir jamais de blancheur...
Elvire survient, et le surprend contemplant le ruisseau où il l’a vue la veille: —Que viens-tu donc chercher dans le cristal de ce ruisseau ? Sont-ce les coraux que j'ai perdus sur ses bords ?
—Non pas, je me cherche moi-même, car hier je me perdis en ce lieu. Mais je me retrouve enfin puisque je te vois et que je vis tout en toi.
—Je croyais que tu venais m'aider à chercher mes coraux.
—.…ÆEh! bien donne-moi ma récompense, je les ai trouvés.
—Où cela ?
—Sur ta bouche, où ils servent de cadre à des perles. Je t'ai dit hier tout ce qu'il y a dans mon cœur, et tu ne m'as pas répondu.
—Est-ce que mon silence ne répondait pas pour moi ? Nous autres femmes, nous parlons en nous taisant, et nous accordons en refusant. Il faut toujours croire le contraire de‘ce que l’on fait paraître.
Comme vous voyez, ce langage est du dernier galant. Les bergers et les bergères d'aujourd'hui ne diraient pas mieux. et ils feraient pir
Une autre comédie plus agréable encore a pour titre: “oh! si les femmes ne voyaient pas!” Ce titre ne signifie pas que le poète voudrait voir les femmes aveugles ; et les hommes seraient les premiers à se plaindre si les femmes n'avaient pas d'yeux. Mais il est d'avis qu'elles sont trop curieuses, et qu’elles font souvent un mauvais usage de leurs yeux.
Isabelle, fille du duc Octavio, vit avec son père dans un château entouré de forêts. Frédéric, favori de l’em-
pereur Othon, l'aime et en est aimé. Il vient souvent la voir, mais il a soin de ne révéler à personne la soli-
tude qu’elle habite.
Un jour, l’empereur décide qu'il ira faire la chasse dans la forêt, et Frédéric a peur qu’il ne découvre son
trésor caché. Il va en prévenir Isabelle, et la prie de se tenir renfermée.
Il la trouve portant un chapeau à plumes et un fusil à la main, prête à partir elle-même pour la chasse. En
lé voyant venir elle se cache derrière un arbre, puis se montrant soudain elle lui crie :
Rendez-vous tous !
FRÉDÉRIC A qui ? déesse !
ISABELLE A l’amour
moi ? FRÉDÉRIC.
it, et O Vénus traîtresso | re le Si tu prétends au voyageur
Dérober son or et son cœur, Pourquoi te donner tant de peine ?
lant. Qu’as-tu besoin d’être inhumaine ?
t pas Retiens, retiens pour tes beaux yeux, Ce feu qui leur convient bion mieux ; Désarme-toi je t’en supplie,
tre: Je t’ai déjà donné ma vie, *e ne 4 Veux-tu faire deux fois mourir iveu- Celui que rien ne peut guérir ? | indre Quand le bandit est en vedette, l'avis | Et laisse voir son escopette, s it un } Le passant demande humblement La vie en donnant son argent.
Charmant bandit, moi je te donne dans Aussi mon âme et ma personne ; l’em- | Mais je veux vivre, accorde moi La vie, elle est toute pour ti.
vent ; Je tiens à mes bras pour te prendre, soli- A mes orcilles pour t’entendre, A mes deux yeux pour t’admirer, hasse A tout mon cœur pour t’adorer.
ROR ‘| Othon, notre grand empereur L e de 1 Chasse aujourd’hui dans ce parage, Et logera dans ce village.
faeil Je crains qu’il ne vous voie ici ; En Je veux dérober votre vue is se É A toute rencontre imprévue. Î
Cachez vous ! mon amour a peur Que ce tout puissant empereur Ne vous voie !... Il a l'humeur tendre
Et le cœur si facilo à prendre !
Vou êtes si jeune et si belle,
Que je tremble, chère Isabelle !
Cachez-vous donc à tous les yeux ; Quand la femme aime bien, le mieux C’est de ne pas donner entrée
A la jalousie effnrée ;
Fermez la porte, à double tour,
À l’ennemi de notre amour ! ??
Ce Frédéric est un naïf, et quaud il est parti, Flora, sa
suivante, reste avec Isabelle.
FLORA
Tu réfléchis.
ISABELLE
J'ai senti naître...
FLORA
Certain désir ?
ISABELLE
Oui.
FLORA
Mais de quoi ?
ISABELLE
De ce que tu sais mieux que moi.
FLORA
C’est de voir l’empereur, peut-être ?
ISABELLE
Flora, qui n'aurait ce désir 1 Voir ce César incomparable
Quand l’occasion vient s’oftrir | FLURA.
Sot de Frédéric !
ISABELLE
Le coupable,
C’est lui ; car je n’y pensais pas ;
Mais je sens un remords de faire,
Flora, ce qui peut lui déplaire.
FLORA
Pourquoi fait-il tant d’embarras, Quand la chose est si naturelle ?
La question n’est pas nouvelle, Au reste... elle nous vient d'Adam,
Et notre désobéissance
Vient de la première défense
Que Dieu fit à l’homme en naissant.
Voyez un peu quel grand outrage Tu pourrais faire à ce jaloux,
Qui n’est pas même ton époux,
En allant voir, à son passage,
Le plus puissant héros du jour ?
Il peut, parce qu’il est aimable, Prendre pour nous un peu d’amour..…….
Oh ! ruse...
ISABELLE
J! est déraisonnable !
Il a mon cœur qui vaut bien mieux,
Mais qu’il me laisse au moins les yeux !
Est-il une femme qui puisse,
Avec un mari qui plus est,
Consentir un tel sacrifice...
De ne pas voir quand il lui plait !
L’aveugle voit par la pensée
Et moi, j’ai mes deux yeux... J'irai
Voir cet empereur...
FLORA
Chose aisée !
ISABELLE
Pourtant je me déguiserai ;
FLORA
On vient.
ISABELLE
Plutôt n’être pas femme, Que d’être femme et ne pas voir !
Mon père vit dans un manoir ; Jamais on n’y rencontre une âme, Toujours ces bois et ce ruisseau, Qui plus loin dans la mer dévale !
Et quand, par un hazard nouveau, Je puis voir l’aigle impériule, Avec son bec en diamant, Frédéric veut que je me cache !
L'ordre est au moins d’un ignorant !
Il n’est de femme que je sache, Qui pour le seul plaisir de voir, Ne voudrait voir la fin du monde !
Isabelle, vêtue en paysanne, s’en va donc errer dans la forêt pour apercevoir l’empereur défendu, et probablement aussi pour être vue par lui.
Il va sans dire qu’elle le rencontre, et qu’il en résulte une série de tribulations et de peines de jalousie pour
ce pauvre Frédéric. Non seulement l’empereur, mais
un grand seigneur de sa suite, font un peu la cour à Isabelle ; et voici comment ce grand seigneur raconte
à Frédéric lui-même son entrevue avec Isabelle ;
Près de ce ruisseau, je la vis un soir Un moment s’asseoir Sur le gazon vert de la rive ; Sa douce présence éveilla les fleurs, Qui voulant lutter avec ses couleurs, Prirent une teinte plus vive.
Avec la ligne qu’elle avait, De quelque pêcheur empruntée, Chaque poisson qu'elle prenait Semblait une étoile argentée, Mais toujours 8e débattait !
J'osai lui dire alors: Madame,
Vous ne pêchez que des ingrats :
Si ces poissons avaient une âme
Bien vite ils seraient dans vos bras...
Fort heureusement pour Frédéric toutes ses craintes sont chimériques. Isabelle lui reste fidèle, l’empereur
ne fait que s'amuser d’une manière fort innocente, et
quand Frédéric se décide enfin à lui avouer son amour,
le gracieux souverain met sa maïn dans la main de la
charmante Isabelle.
Suivant la coutume du théâtre d'alors, la comédie se
termine par quelques mots adressés à l'auditoire. C’est
un des personnages de la pièce qui vient dire sur le
devant de la scène :
“ Ecoutez, mesdames, bien que l’auteur ait donné à
notre pièce le titre de: “ Ah! si les femmes ne voyaient
pas ! il souhaite que beaucoup d’entre vous viennent la
voir et la revoir; et qu’en outre elles voient tout ce qui
se passe dans le monde: beaucoup de fêtes, beaucoup
de noces, de combats de taureaux, de jeux de cannes et
de roseaux, les filles beaucoup d'amoureux, les femmes
mariées beaucoup de fils. toutes beaucoup de santé, de
joie et d'années, enfin tout ce qu’elles aiment, et voilà la fin de notre comédie.”
Il ne faudrait pas s’imaginer que le grand poète traite toujours des sujets aussi légèrs. Il en aborde souvent
d’une grande élévation. C’est ainsi qu'il a tiré une très
belle comédie d'un des plus grands événements de l’histoire d’'Espagne—la découverte du Nouveau Monde.
Je ne puis qu’en résumer une scène qui me paraît d’une grande beauté.
Christophe Colomb a touché la terre d’un nouveau monde. Il l’embrasse, et se faisant apporter une croix il la plante au sommet d’une colline afin qu’elle serve, dit-il, de phare au nouveau continent. Sur son ordre tous ses marins tombent à genoux sur le rivage où va croître cette plante sacrée, et chacun adresse à la croix une invocation :
—C'’est à moi, dit Colomb, de parler le premier : Illustre et sainte couche sur laquelle Dieu est mort étendu. Tu es la noble bannière qu'il leva contre le péché, et je crois voir sur ton bois la trace de son sang glorieux.
— Frère Buyl: Indestructible mât du vaisseau de l'Eglise qui montes jusqu’au ciel comme l'échelle mystérieuse de Jacob, tu as pour voile le linceul qui enveloppa la dépouille de Dieu fait homme, et nul pilote n'égala jamais le grand prêtre qui te conduit.
— Barthélemy Colomb: Verge divine de Moïse qui partageas la mer Rouge; phare lumineux et brillant qui guides l’homme dans sa marche, je te plante sur cette terre qui ne connaît pas le vrai Dieu, mais qui deviendra une nouvelle terre promise.
—Pinzon: Verdoyant laurier de victoire sur lequel se posa la tête du Christ, purifie ce pays des souillures de l’idolâtrie, puisque le sang dont tu es teint a coulé pour tous les hommes; croîs en ce lieu où t'a planté notre audace chrétienne.
— Arana : Harpe mélodieuse de David, sur laquelle fut fixé douloureusement celui dont tu as prophétisé la
venue. convertis à la foi par tes accents tout ce pôle barbare.
— Terrazas : Navire sur lequel la vie a traversé la mer de la mort. linceul encore rougi du sang innocent. linceul glorieux et vénéré, sois notre gu.de et notre bannière parmi les peuples siuvages.
Cette scène qui devait être d’un grand effet au théàtre, a un pendant non moins admirable à la fin de la pièce.
Les Indiens se sont battus contre les compagnons de Colomb; ils en ont tué un grand nombre, et en poursuivant les fuyards ils sont arrivés au pied de la croix.
Dulcan, le chef, ordonne de l’arracher et de la jeter à la mer. Mais à peine la croix a-t-elle été renversée, qu’au son d’une musique mélodieuse une autre croix surgit du sol et va peu à peu grandissant.
—-Le tronc a repoussé, s’écrie le chef, c'est un arbre divin.
— Voyez comme il s'élève et grandit, dit un indien.
—C'est prodigieux. dit un autre; d'aujourd'hui je commence à trembler.
—Bois sacré, dit un troisième, dès aujourd’hui tu dois régner sur ces contrées.
Au milieu de ces tableaux grandioses, le poète dramatique ne néglige pas les peintures de mœurs, et les fines critiques.
Ainsi, il n'oublie pas de faire voir que les deux grandes fautes des compagnons de Colomb, et des autres Espagnols qui vinrent dans le nouveau monde, furent l'amour de l'or et la volupté.
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De même il se moque aussi de l'engoûment des ses compatriotes pour les titres de noblesse, À une femme indienne qui l'interroge sur son nom, un Espagnol répond : Je me nomme Rodrigue.
— Es-tu noble ?
—Tous les Espagnols le sont.
Nous avons dit que Lope de Vega avait tenté tous les genres. Citons quelques pages d'une de ses comédies
champêtres intitulée ‘ Le campagnard dans son coin. ” C’est Jean le laboureur qui parle :
Seigneur, si je bénis votre bonté divine,
Ce n’est pas pour les biens dont vous seul me combles ; Ni pour m’avoir donné cette ronde colline
Que couvrent mos troupeaux, mes vignes et mes blés ;
Ni pour avoir rempli mes jarres par douzaines,
De l’huile recueillie aux oliviers des plaines,
Pour baigner à loisir mes fromages épais ;
Sans compter, Dieu merci ! tant d’autres qui sont pleines, Grâce aux vieux oliviers plantés sur les sommets.
Ce n’est pas quand je vois de mes ruches fécondes
Les innombrables nids où tant d’oiselets nains
De leur miel savoureux versent les gouttes blondes
Qu'ils dérobent aux fleurs sous vos regards sereine ; Ni quand je vois ployer les solives serrées
De mes greniers nombreux, où votre puissant bras, Ecartant de mes champs l'orage et les frimas, Entasse de mes blés les montagnes dorées ;
Car, vous soul vous comptez les grains de nos moissons, Seigneur, et je n’en suis que l’humble mnjordome ; Mais malgré tous ces biens dont nous vous bénissons, Je reste toujours simple et toujours économe
Et ce n’est pas non plus en voyant maint pressoir Regorgor jusqu’au bord de grapes écumouses
Ni mes tonneaux rangés et prêts à recevoir
Ce qu’octobre abandonne aux brunes vendangeuses ;
Non plus quand je vois paître aux flancs de nos côteaux
Mes gras troupeaux pareils nux roches immobiles,
Et dont le nombre est tel que lorsqu'ils vont par files
Aux approches du soir, s’abreuver aux ruisseaux,
Après eux, mes bergers avec leurs chiens dociles,
Pourraient, presqu’à pied sec, en traverser les eaux,
Ce ne sont pas ces biens dont je vous remercie,
C’est plutôt......et tout haut j’en rends grâce à genoux,
De m'avoir fuit, seigneur, par favour infinie,
Un cœur content du sort que je ne dois qu’à vous !
Je ne ressemble pas au courtisan vulgaire
Et dont l’ambition ronge et froisse le cœur ;
Car je vis sans souci de ce vain mot honneur,
Et, pourtant honoré de mes égaux sur terre,
Je naquis au village et non loin de la cour ;
Mais j’ai bien soixante ans et ne l’ai jamais vue ;
Quelle que soit du temps la fortune imprévue,
Me préserve le ciel de la voir un seul jour ?...…..
Voilà comment ce campagnard apprécie son bonheur. Mais le roi et sa cour vont passer près de sa demeure
dans une partie de chasse, et son fils, Félicien, le sollicite
vivement de venir voir le roi, et lui décrit avec enthou-
siasme le spectacle qu’il aura sous les yeux.
Le bon vieux paysan lui répond :
Assez ; tu m’assommes, tais-toi,
Sais-‘u bien ce que c’est que d’aller voir le roi ?
Es-tu-fou ? Crois tu donc qu’il soit si nécessaire
Pour un bon villageois comme moi, d’aller voir
Son seigneur souverain qui, ma foi, n’y tient guère ;
De mes jours ici-bas je touche au dernier soir,
Je ne le vis jamais et n’en ai pas d’envie
Quand s’approche pour moi la fin de cette vie ;
Je mourrai sans le voir : hé ! qu’en ai-je besoin ?
Entends-moi bien d’ailleurs, je suis roi dans mon coin ;
Et rois sont tous ceux-là qui vivent dans l’aisance
Du travail de leurs mains, et rois sont encore ceux Dont le cœur est loyal, sincère et généreux,
Des lois je reconnais la suprême puissance,
Et j'obéis au roi, comme à Dieu, sans le voir.
Il est, nous le savons, ioi bas son image
Et je l’aime beaucoup ; mais, né dans ce village Moi, montagnard, j'irais affronter ce pouvoir,
Ce vice-roi de Dieu ! Non, o’est une folie !
Le curé, l’autre jour, en préchant, nous a dit : Que deux anges du ciel le gardent jour et nuit C’est son opinion... , Sans compter, je vous prie,
Toute la garnison de son infanterie...…,
Et le brave laboureur continue, protestant de son dévoûment au roi, se déclarant prêt à lui donner tout
ce qu’il #, mais refusant toujours d'aller le voir :
Nous”ne regnrdons pas le soleil face à face, Quand il répand sur nous ses rayons lumineux ; Le roi, c’est le soleil, devant qui je m’efface ;
Le regarder de près c’est se brûler les yeux:
Mais Jean le Laboureur a beau se cacher, le roi a entendu parler de lui, et désire le voir.
Il quitte donc la chasse, et vêtu comme un simple gen-
tilhomme, il vient seul frapper à la maison de Jean qui le reçoit très poliment, sans soupçonner un seul instant que c’est le roi :
JEAN
Monsieur, prenez ce siège.
LE ROI
Oh ! non pas, je vou- prie.
Asseyez-vous d’abord.
JRAN.
Quelle cérémonie !
La chaise et la maison sont à moi, Dieu merci,
on ut
Vous n'avez pas le droit de commander ici, Je suis maître océans, et je vous en avise ; Oui, tant que vous serez, Monsieur, dans ma maison,
Sachez qu’il ne faudra ne faire qu'à ma guise.
LE ROI
Procédé d'Hidalgo !
JEAN
Procédé sans façon D'un simple villagois qui dans son coin ordonne,
Et veut qu'on obéisse à sa seule personne.
LE ROI
Mon cher ! si vous allez à Paris quelque jour
ï Je vous promets, d'honneur, que mon cœar et mn porte
Vous seront tout ouverts pour payer à mon tour,
Au prix de tout mon bien, l'amour que je vous porte.
JEAN
A Paris, moi !
LE EOT
Quoi done ! n'irez-vous pas y voir
Les jardins, les palais, la cour, pour satisfaire
Au désir que j'aurais de vuus y recevoir ?