‹ A travers l'Espagne [microforme]Chapitre 60 sur 85 · CARRE RES EE · texte numérisé non relu

CARRE RES EE

np nc rem mean ag Ag peine *

Le roi de Léon croit que sa fille est morte, et, un jour, il écrit au vieux Tello, qu’il sait riche et dévoué, de lui prêter vingt mille ducats, pour l'aider à soutenir la guerre contre le roi de Cordoue.

—Tu lui en porteras quarante mille, dit le vieillard à son fils, vingt que je lui prête et vingt que je lui donne.

Naturellement le roi est charmé. Il nomme le jeune Tello alcaide, et le père, seigneur de haute et basse justice. Il promet même d'aller quelque jour faire visite au vieux Tello.

Il s’y rend en effet, reconnaît sa fille, qui lui avoue son amour pour Tello, fils, et consent à leur mariage.

Neuf ans après le roi meurt, laissant le trône à son fils Alphonse, qui ne parait pas disposé à conserver des relations amicales avec les Tello de Meneses. L’infante, qui a déjà un fils de huit ans, vient de mettre au monde un autre fils, et le roi, prié d’être le parrain de l’enfant, a refusé froidement.

Le vieux Tello en est profondément blessé et afiligé. Il se rappelle son bonheur paisible d'autrefois, et il exhale sa plainte:

—Oh Tello! comme tu vivais autrefois tranquille,toi seigneur de la montagne que la mer espagnole entoure et défend comme par un mur éternel! Quelle destinée trompeuse est venue loger les chevaux des rois dans l'écurie de tes bœufs ! Toi-même ne te vantais-tu pas de te réveiller, chaque jour, avec la blanche aurore, pour voir le vert encadrement où court la fontaine sonore à la voix de cristal, les blés où murmurent les grillons,

les forêts où chantent les petits oiseaux, peints de cent couleurs! Ne vantais-tu pas les nuits dont les heures sans horloge s'écoulaient si tranquilles? Vit-on jamais les carrosses circuler dans les ornières que creusent les huüumbles charrettes, quand leurs roues, en brisant les ardoises, imitent le bruit des cigales ? Ne disais-tu pas que l’âme ne rencontrait la paix que dans la solitude ? Qui donc a amené la cour dans ce désert, qui ressemblaït à une thébaïide ? Qui a greffé dans nos habitudes le titre de seigneurie? Tello, il faut pourtant se résigner ; puisque tu as voulu, avec tant d’imprudence, trancher du grand seigneur, sache que l'inquiétude en est la première condition, et que la grandeur est une fatigue sous le voile de la courtoisie. ”

Cependant, le baptême de l'enfant vient d’être célébré avec faste, lorsque le roi survient avec une escorte et emmène sa sœur à la cour, en déclarant qu'il va rompre son mariage.

Le vieux Tello proteste, l’infante résiste, mais le roi invoque la raison d'Etat. Il n’a pas d'enfants, et il ne veut pas qu’un Tello hérite de la couronne d'Espagne.

Il va donc consulter les évêques de Léon et d’Alviédo, et l’archevêque de Saint-Jacques ; mais les évêques répondent qu’ils ne peuvent annuler le mariage, et la chose est référée à la cour de Rome.

Sur ces entrefaites, le vieux Tello va, avec son petit fils Garcia Tello, rendre visite au roi, et il lui adresse ce discours qui révèle toute la grandeur et la noblesse de ce caractère :

“ Ecoutez-moi, seigneur. Je ne vous dirai pas les projets de votre père, la fuite de votre sœur, sa présence dans notre maison, l'amour de mon fils, vous avez su tout cela; vous avez su aussi la manière dont votre *uguste père reconnut sa fille et autorisa son mariage avec mon fils ; vous étiez alors en Portugal ; votre père mourut, vous avez hérité et êtes revenu à Léon. Je vous ai envoyé mes félicitations et mes présents, vous les avez dédaignés parce que l’humble mariage de l’infante. votre sœur, vous a toujours déplu. Pourtant le comte de Castille, vive Dieu ! ne vaut pas mieux que Tello de Meneses ni aucun de ceux qui sont nés sur la terre dont la mer d'Espagne entoure les deux rives sous la voûte du firmament ; car je descends de ce Goth qui fut un prodige et un rayon, de ce Goth que le ciel engendra pour la destruction des Maures. Son sang coule dans mes veines, je suis une étincelle de cette foudre ! Si j'ai vécu parmi de rudes laboureurs, qu'ont

perdu à cela mes écussons de noblesse ? Les blasons, les

armoiries, les titres de mes aïeux ne redoutent pas le temps, et l’oubli ne peut les recouvrir. Les aïeux de Dieu ont été des pasteurs, et puisqu'il s'honore de cette condition, la plus ancienne et la plus noble du monde, l’homme peut bien honorer ce qu’estime Dieu lui-même ! Vous avez enlevé à l’infante son mari, contre la loi de Dieu, mais si vous avez quelque crainte, bien qu’elle soit injuste, rendez-nous l’infante et je vous donnerai mon petit fils ; élevez-le comme vous le trouverez bon, mais avez une meilleure idée de ma fidélité ; nous ne sommes pas tous des rois, mais tous nous sommes les

descendants des rois Goths. N'’enlevez pas par crainte ou par suite de mauvais conseils une femme à son mari; si vous voulez des vassaux honorez-les, car le vieux Tello a de l'argent, des armes et des chevaux ; faites attention que vous êtes maintenant ur nouveau miroir dans lequel vos sujets vont se regarder ; ne le souillez pas, car il n’est pas d’un roi sage de commencer son règne par l'injustice ei l'outrage.”

Le Roi.

Assez, Tello ; je vous ai entendu ; si j'ai enlevé ma sœur à votre fils, c'était pour qu'elle pût devenir comtesse de Castille lorsque son mariage serait rompu ; aujourd'hui je cède à la crainte de Dieu et je la rends à son mari. Remmenez-la donc, votre bon droit est clair, mais c’est à deux conditions.

Tello.

Vous faites ce que j'attendais de votre cœur héroïque. Le Roi.

D'abord mon neveu restera avec moi.

Tello.

C’est juste.

Le Roi.

Je vous écrirai plus tard l’autre condition.” Là-dessus le vieux Tello prend congé du roi, et peu de temps après on lui apporte une lettre qui lui

fait connaître l’autre condition : ‘“ c’est que les Tello n’appelleront, plus la sœur du roi infante, mais Elvire de Meneses.”

—“ Je tiens ce nom, dit alors fièrement dona Elvire, comme un plus grand honneur que celui de Léon.”

Mais voilà que les Maures deviennent menaçants, et s’avancent contre le royaume de Léon. Mal conseillé et entretenu dans la haïine des Tello par don Arias, le roi envoie contre les Maures Tello, le mari de l’infante, avec mille hommes seulement, bien convaincu qu'avec si peu de soldats il se fera tuer.

Mais Tello revient vainqueur, et il dit au roi : Seigneur, je ne dirai pas comme César, je suis venu, j'ai vu, j'ai vaincu ; je dois dire : je suis venu, j'ai vu, et Dieu a vaincu.

Enfin, cette victoire a réconcilié le roi avec les Tello, et il vient les visiter. Il embrasse l'enfant Tello et le fait grand d'Espagne.

Il se rend à l’église où sont suspendus les drapeaux conquis par Tello sur les Maures, et il le complimente sur la beauté de l'édifice :

Le Roi.

Cette église est splendide, Tello, que vous a-t-elle coûté ?

Tello, le vieux.

—Ce que je dépense pour l’honneur de Dieu, je ne le porte pas sur mes livres; pour tout ce qu’il m'a donné, ce que je lui rends est bien peu de chose, et plus je paye et plus ma dette augmente.

Lo Les serviteurs apportent alors un manteau, une coue é ronne, une épée et des éperons, et le roi arme chevalier Grardia Tello, agenouillé devant lui :

8, Le Roi.

t ? i à PT ; —Agenouillez-vous, Garcia Tello, aujourd’hui je vous é A ; arme chevalier... Ecoutez avec attention à quoi ce titre e

vous oblige. Vous défendrez avant tout la loi de Dieu ;

vous garderez la loyauté au roi et respect à la justice ;

dane la guerre contre les Maures, jamais vous ne fuirez,

parce que les hommes nobles reviennent vainqueurs

ou meurent au champ de bataille ; vous combattrez en

champ clos toutes les fois «ie vous y serez appelé pour

vous défendre d’une a:usation de trahison ; libre ou

prisonnier vous garderez foi et hommage à votre souve-

rain, et vous ne consentirez jamais à ce qu'on outrage

une femme. Voilà, Garcia Tello, ce que vous devez

jurer devant moi.

Garcia.

—Je le jure.

Le Roi.

—ÆEh bien, chevalier, recevez ces trois coups et relevez-

Page 1