‹ A travers l'Espagne [microforme]Chapitre 69 sur 85 · LA LITTÉRATURE ESPAGNOLE APRÈS CALDERON · texte numérisé non relu

LA LITTÉRATURE ESPAGNOLE APRÈS CALDERON

Décadence littéraire.—Influence des lettres françaises, et leurs imitateurs en

Espagne.—-Ramon de la Cruz.—$Ses Saynètes.—L'Héritier extravagant.

Après les esquisses et les analyses que j'ai cru devoir ‘# consacrer aux grands poètes dramatiques de l'Espagne, on me demandera sans doute ce qu'est devenue la littérature espagnole quand furent disparus les grands génies qui en avaient fait la gloire.

Pour répondre complètement à cette question, il faudrait possèder plus de connaissances que nous n’en avons. Mais nous croyons pouvoir affirmer, sans crainte de nous tromper, que la décadence littéraire a suivi de près la décadence nationale et politique.

Dans cette éclipse de la gloire espagnole qui correspond au règne de Charles IT, la littérature est rentrée dans l'ombre comme la puissance de la nation ; et comme le roi lui-même les grands génies ne laïissèrent pas d’héritiers directs et légitimes.

L'Espagne dut emprunter un roi à la France, et en important une dynastie de chez sa voisine, elle importa également les lettres françaises.

Singulier phénomène à observer que ces échanges internationaux! Au dix-septième siècle, les écrivains français imitaient et même copiaient les auteurs espagnols, et au dix-huitième ce furent les Fspagnols qui exploitèrent la littérature française.

mnt svsre-nur

Au reste, ils n’étaient pas les seuls. Les Anglais, les Allemands et les Italiens en faisaient autant. L’engouement fut tel que les beaux esprits en vinrent à ne plus goûter que Racine, Corneille et Molière, et mirent en oubli Calderon, Lope et Tirso.

Heureusement le peuple résista à cet entraînement, et ne voulut pas reconnaître la supériorité des gloires étrangères. Il garda le souvenir des ancêtres glorieux, et s’il ne put imposer le culte de l'originalité native, il en conserva l’admiration.

Mais cette résistance du peuple n’empêcha pas le triomphe des imitateurs de la littérature française.

Don Iñacio de Luzan, qui avait étudié en Italie, publia une poétique conforme aux traités de littérature acceptés en France, et Montiano fit jouer des tragédies composées suivant les règles établies par les grands dramatistes français. Mais on représentait surtout des pièces françaises traduites en espagnol. :

Quelques écrivains se rendirent plus ou moins célèbres sous le règne de Charles III. Cadahalso publia des poèmes satiriques très spirituels. Yriarte fut un fabuliste qui imita Lafontaine. Moratin, père, fit quelques tragédies, et chanta les exploits de Fernand Cortez dans un poème épique.

Sous Charles IV, il y eut progrès, et l'on vante les poésies de Melendezset surtoutÎles comédies de Moratin, fils. Ce dernier fut le meilleur dramatiste de l'Espagne au dix-huitième siècle, et Molière fut son modèle.

Sans doute, il n’égala pas les grands génies dont nous avons apprécié les œuvres. Mais il avait du goût,

de l'esprit d'observation et de la verve comique. Ses principales comédies, le Vieillard et la Jeune Fille et le Oui des Jeunes Filles ont obtenu des succès dans toute l'Europe.

Quintana, Lista, Arriaza, Hermosilla fureut aussi des poètes remarquables de la fin du siècle dernier.

Mais toute la littérature de ce siècle manque d'originalité et de couleur nationale. On n'y retouve plus la vieille Espagne, avec ses mœurs rudes, ses fortes croyances, son orgueil de caste et son honneur intransigeant.

“ L'Espagne se consola, dit un de ses critiques les plus érudits, Agustin Duran, en se disant que l’Europe après tout avait eu le même sort, et qu’à cette époque le theâtre anglais, le théâtre allemand, le théâtre italien, en proie au même fléau anti-national, ne présentaient aussi que de pâles reflets de l’école classique française. Les Espagnols, et les Italiens dont le carectère et les coutumes se rapprochent davantage des nôtres, eurent même cet avantage qu'ils eurent, les premiers un Moratin, les seconds un Alferi.

‘ Quoi qu’il en soit, le drame ancien une fois oublié, et une fois admis le système classique, il fallut bien accepter toutes ses conséquences, et nous accommoder à ses formes, quelques restreintes, étroites et empiriques qu’elles fussent. Dans notre système dramatique étaient entrés tout le naturel, tout le caractère, tout le savoir de la nation. Il était pour nous ce qu'étaient la Bible pour les Hébreux, l’Iliade et l'Odyssée pour les Grecs, c'est-à-dire l'index et le résumé, où se trouvaient la

science historique, politique, religieuse et morale du peuple, la carte de ses vicissitudes sociales, de sa gloire et de ses malheurs. En lui se réunissaient tous les tons, tous les degrés de la poésie se mélaient et se confondaient : la tragédie, la comédie pure, le drame sentimental et romanesque, jusqu'à l’humble farce; et le génie du poète y faisait entrer tous les caractères sociaux, depuis le plus élevé jusqu’au plus misérable, sans qu’il en résultât aucun inconvénient, aucune disproportion entre les parties qui le constituaient. C'était un portrait fidèle de la société espagnole, et qui, par cela même, ne pouvait choquer aucun des éléments dont elle était formée. À

“ Mais dès que nous eùmes cessé d’être ce que nous étions, dès que les circonstances nous forcèrent d’être autres, dès que nous eûmes accepté au théâtre la littérature classique, il fallut bien admettre les formes de ce genre, la division et la subdivision qui constituaient son essence, avec les unités d'action, de temps et de lieu. De même donc que chez ceux qui nous servirent de modèle, la tragédie demeura exclusivement consacrée à représenter les catastrophes des rois, et des grands personnages qui, tombés du faîte de la prospérité dans l’abîime du malheur et de la misère, portaient héroïquement le joug de la fatalité, et excitaient la pitié parmi e peuple ou y répandaiïent la terreur ; la comédie proprement dite livra aux traits du ridicule et d’une satire polie et courtoise les vices et les mœurs des classes moyennes, et la comédie bâtarde et sentimentale eut pour mission de mettre sur la scène les infortunes ordi-

28 su né mer LS

naires, les tendres amours, les passions romanesques, la vertu persécutée, la perversité châtiée, et autres actes privés qui ne s’accomplissent que dans le foyer domestique, et pour cela même ne peuvent être observés que là.

Ces trois classes de compositions dramatiques ainsi divisées furent celles qui, avec plus ou moins de succès, se cultivèrent en Espagne, depuis le milieu à peu près du dix-huitième siècle jusques après les premières années du dix-neuvième. ” Parmi les poètes comiques de cette époque nous devons une mention spéciale à Ramon de la Cruz qui vint même avant Moratin, et dont les œuvres publiées | vers 1789 forment dix volumes.

Sans doute, il n’a pas la brillante imagination des

grands dramatistes dans l'invention des intrigues et le jeu des situations dramatiques; mais il possède un grand esprit d'observation, de la verve, et beaucoup de vivacité dans le dialogue.

Ses tragédies et ses drames forment une collection plus volumineuse que remarquable. Mais ses saynètes le rapprochent de Molière. Ils sont piquants et pleins de vie, en même temps qu'ils sont une peinture fidèle des mœurs populaires.

M. Antoine de Latour, qui est un juge excellent des œuvres littéraires de l'Espagne, dit : “ de même que la tragédie est à Corneille, la comédie à Molière, la fable à La Fontaine, la chanson à Béranger, le saynète appartient à Ramon de la Cruz. Il lui a donné sa forme dernière, et par l'observation, la verve et le sens moral,

il lui a conquis, dans la littérature de son pays, une place que, sans s’appauvrir elle-même, elle ne pourra plus lui enlever. ”

Ramon de la Cruz a trois genres de saynètes. Les uns sont une peinture des mœurs du peuple. Dans d’autres, il a mis en relief les caractères généraux de l'humanité. Dans un certain nombre, il a donné libre carrière à la fantaisie.

Une de ses compositions de ce dernier genre, intitulée ‘“ Les hommes devenus sensés, ” esttrès curieuse et originale. L'auteur y représente les hommes s’éveillant un beau matin vraiment raisonnables, et ne parlant plus, n’agissant plus que suivant les règles de la droite raison. Jugez de l'embarras et de l'ennui des femmes qui sont complètement dépaysées, et qui ne reconnaissent plus leurs prétendus maîtres sous un pareil travestissement.

Elles s'opposent obstinément à l'introduction de cette étrange nouveauté, et finalement les deux partis transigent. Les femmes conviennent qu'un peu plus de jugement dans la conduite ordinaire de la vie ne gâterait rien, et les hommes reconnaissent que la raison ne saurait durer toujours, et que la vie ne serait pas gaie si tout le monde était toujours raisonnable.

Tout cela n'est-il pas bien nature ?

Un autre saynète, sous ce titre “ Le Pique-nique ” ridiculise une coutume vicieuse qui existe un peu partout, même en Canada. Il s'agit d’un jeune ouvrier qui va se marier, et qui veut dire un dernier adieu au

plaisir, on, comme on dit ici, enterrer sa vie de garçon ;

or, il en fait tant à la veille de ses noces, que sa fiancée avertie l'invite à rester dans le célibat dont il voulait sortir.

Parmi les saynètes de fantaisie, il y a les Fioles de l'oubli qui est une spirituelle boutade. Un charlatan vend de l’eau du fleuve Léthé, et les gens se battent pour en acheter ; les coquettes pour oublier leurs amours de la veille, les hommes d'Etat pour oublier leurs programmes, et les parvenus pour effacer de leur mémoire leur origine roturière et misérable.

Vraiment, l’eau du Léthé est-elle bien nécessaire pour rendre ces gens oublieux ?

Dans un saynète intitule “ l'Héritier extravagant ” Ramon de la Cruz a mis en scène un paysan qui vient d'hériter de son frère, et qui veut. dès lors changer son train de vie. Puisqu'il est devenu riche, il veut vivre comme un grand seigneur.

Il suffira d'en citer deux scènes pour donner l’idée du genre. .

Diégo revient de Madrid, où son frère est mort, et où il a passé plus d’un mois. Marica, sa femme, l'attend depuis longtemps, lorsqu'il arrive enfin portant une belle perruque, et accompagné d'un laquais nommé Pedro, mis à la française :

Diego.

Voici ma maison, jeune homme, et celle que j’aperçois

est ma femme, senora dona Marica ?

Marica.

C'est mon mari ! que signifie cela ? et quel scandale

à un homme marié de rester à Madrid un mois et demi, tout autant ; ah ! infâme.

Diego.

Et quel crime ai-je commis, puisque je n’y allais que pour voir mourir mon frère.

Marica.

Tous les jours il se meurt, et tu vas et viens inutile.

ment.

Diego. | Console toi, c'est mon dernier voyage ; le pauvre garçon...

Marica.

Il est mort ? Diego.

Pire que mort.

Marica.

Comment ?

Diego. | Vu qu'il est enterré.

Marica.

Il était si vieux et d’une si pauvre santé !

Diego.

Tu as raison et je pense que s’il n’est pas mort plus tôt, ça été pour amasser plus d'argent : pauvre garçon !

Marica.

Mais laissons les morts, et occüpons-nous des vivants. Toi qui es son seul héritier, qu'as-tu trouvé ?

Diego.

Ce que j'ai trouvé ? beaucoup et du bon; vite une couple de piécettes pour donner aux cochers de quoi boire à la santé du défunt, je n'ai sur moi que des

demi-onc:1.

Marica.

Comment es-tu venu, Diego ?

Diego.

Dans une voiture, comme un seigneur que je suis.

Marica.

Tu as perdu la tête ?

Diego.

Tais-toi, sotte, tu ne sais pas le {4 autem. Tu as hérité de sept cent mille réaux et de cette perruque.

Marica.

Est-ce bien vrai ?

Diego.

Comment ! Et sans compter tout ce que je rapporte encore au bout du bec.

Marica.

Voyons...

Diego.

Les sept cent mille réaux restent entre les mains d’un

associé de mon frère, parce qu’il disait comme cela qu’avec le monopole ces réaux en engendrent beaucoup d’autres, qui, à leur tour, font d’autres petits réaux, dont l’as- 3 semblage forme peu à peu un beau capital qui fait de

vous un homme d'importance. Et j'ai ici le petit papier du traité, contrat fait devant mon notaire et fondé de pouvoir, et qui me constitue maître du tout, intérêts et principal, pour en user à ma volonté.

Marica.

Ah ! mon mari! tu me remues l'âme dans le corps avec toutes ces choses! Mon pauvre beau-frère! Je recommande son âme à Dieu et de bien bon cœur.

(Elle donne les piécottes nux cochers.) Prenez, et faites qu’on apporte sur le champ tout le bagage à la maison.

Diego.

Le plus gros vient par les arrieros.

Pedro.

Si votre Seigneurie me le permet, je vais les aider à

l’apporter.

Diego.

Vois déjà avec quel respect il te traite.

Marica.

Et qu'est celui-ci ?

Diego.

C’est un laquais, de ceux qui ont déjà l'habitude de servir des personnes de notre rang. Nous prendrons les autres à mesure qu’ils se présenteront ; et nous déciderons les livrées à ton gré.

Marica.

Prenons, décidons comme il te plaira, cher Diego.

pee er eee en È

| Diego. (à Pedro)

| Combien y a-t-il que tu es à Madrid ?

no Pedro.

Plus de dix ans et demi, et toujours avec des grands seigneurs et derrière leur fauteuil.

Diego.

è Je m'en réjouis, de cette manière, tu pourras nous apprendre, à nous autres et à nos enfants, toutes les manigances de la seigneurie,

Pedro.

Personne en Espagne pour vous enseigner comme | moi. (à part) Ils sont encore plus sots que moi. Ca { durera ce que ça pourra, profitons de l’occasion. Rap- 4 portez-vous en à moi. Je ne connais pas d'homme plus en D: état d'élever une jeune fille selon la mode. J'écris et je parle l'espagnol aussi parfaitement que le grec. Je sais | danser à la française, je joue de dix intruments ; je | chante, et ma voix vaut l’orgue d’un couvent. Je sais | jouer, me griser, et porter des lettres au courrier.

Marica.

| Vivat ! et dis-moi, comment t’appelles-tu ?

L Pedro.

1 Pedro.

1 Diego.

Va maintenant à tes afaires, Pedro, et, pour l’amour de Dieu reviens vite, pour donner une leçon aux enfants.”

Dans la scène suivante, Diego veut apprendre à sa femme comment on vit dans le bean monde, et comment on doit entendre l'honneur.

Liego.

Marica, en attendant que les enfants viennent, je tiens à te prévenir, entre nous, qu'il nous faut changer de vie. Nous voilà riches. Moi, qui depuis dix ans ne fais qu'aller et venir sur le chemin de Madrid, je connais le monde, et je prétends que nous vivions en gens raisonnables, en gens comme il faut, en gens à la mode

Marica.

Rien de plus juste, et dès aujourd’hui je t'autorise à m'acheter une robe de soie et une parure de diamants.

Diego.

Cela va sans dire, et j'ai déjà commandé pour moi deux habits galonnés d’or et d'argent. Mais ceci est un brillant que les marchands et les tailleurs peuvent donner seulement aux corps. Je te parle, moi, de

onne 1 doit nous mettre en crédit.

l'h ur qui doit nous mettre en crédit Marica.

L’'honneur! J'en ai de reste...

Diego.

Mais c’est un honneur grossier, de l'honneur de paysan, ma chère. Celui-là garde-le bien au fond de ta

conscience. Je parle d’un autre honneur qui, inoins il | se inontre, plus il atuire les applaudissements du peuple.

mr ve

Page 1