LA LITTÉRATURE CONTEMPORAINE EN ESPAGNE
Commencement ‘du dix-neuvième siècle.—Poètes dramatiques et lyriques. — Romanciers.—Don José Zorilla.—Une légende.—Fabulistes et fables. —Don Antonio de Trueba.—Contes et chansons.
Le commencement”de ce siècle a vu se continuer la
lutte entre les héritiers des grands maîtres du seizième siècle et les imitateurs des deux écoles françaises, les classiques et les romantiques.
L’imitation des; écrivains et des poètes anglais, surtout de Walter Scott, de Byron, de Young et d'Addison, devint aussi fort à la mode.
Il en est résulté une littérature mixte, qui n’est pas tout à fait sans originalité, parce que, tout en acceptant certains procédés étrangers, elle garde un cachet national.
Martinez de la Rosa a continué Moratin, comme dramaturge, et il a obtenu comme lui de grands succès, non seulement en Espagne, mais sur les théâtres de Paris et de Londres.
Breton de los Herreros, Hartzenbusch ont également réussi au théâtre, et le premier est surtout remarquable par sa fécondité. Mais les uns et les autres, tout en se
distinguant par certaine originalité native dans le dialogue, sont des échos tantôt des classiques et tantôt des romantiques français.
D’autres ont plutôt subi l'influence de la littérature anglaise, et nous ne pouvons que nommer les plus remarquables : Pastor Diaz, Garcia Gruttierrez, Castro y Arozco, Espronceda, Bermudez de Castro, et don Angel de Saavedra, duc de Rivas.
Ce dernier, tout en imitant quelquefois Walter Scott, n’a pas oublié les anciens maîtres espagnols, et il a écrit en vers des légendes qui rappellent, ou plutôt qui continuent le Romancero.
Le duc de Rivas a écrit aussi pour le théâtre avec beaucoup de succès, et son drame, la Fuerza del Sino, est peut-être le plus beau que l'Espagne ait produit dans ce siècle. Verdi en attiré son bel opéra, /a Forza del Destino, comme ïil a tiré Z! Travatore d'un chetfd'œuvre espagnol, le Trovador de Garcia.
Nous n’en finirions pas si nous voulions faire pour la littérature espagnole contemporaine une étude même rapide des œuvres remarquables qu’elle a produites. Nous en serions d’ailleurs incapables puisque les traductions font défaut.
Disons seulement que depuis un demi-siècle le génie littéraire de l'Espagne s’est réveillé, et a enfanté des chefs-d’œuvre dans tous les genres.
Quel pays n’envierait pas à l'Espagne du dix-neuvième siècle un philosophe comme Balmès, des orateurs comme Donoso Cortès et Emilio Castelar, des poètes dramatiques comme le duc de Rivas, Tamayo, qui signe
Joaquin Estebanez, Ayala qu'on appelle l’héritier de Calderon, et Echegaray ?
Où trouverait-on des écrivains humoristiques supérieurs à Miñano, à Mesonero, et à Larra, l’infortuné jeune homme, qui, après avoir écrit tant de pages pleines de sarcasmes et de misanthropie, s’est livré au désespoir et s’est suicidé ?
Comment n’admirerait-on pas des romanciers comme Fernan Caballero, la Avellaneda, que l’on a comparée à Greorge Sand, mais qui n’en a pas l’immoralité, Fernandez y Gonzalez, Miguel de los Santos Alvarez, Selgas, Antonio de Trueba, Antonio de Alarcon, et Valera ?
Don Juan Valera est né dans une petite ville de l’Andalousie. Son père était contre-amiral, et sa mère était marquise. Il eut une jeunesse un peu aventureuse, et fut attaché d'ambassade à Naples, à Dresde, à Petersbourg et même au Brésil.
En 1859, il entra dans la politique, fut élu député, et collabora au journal devenu fameux, E! Contemporaneo. Depuis, il a été deux fois ministre, puis il a été envoyé comme plénipotentiaire à Francfort, et aujourd’hui il est sénateur, et professeur de littérature étrangère contemporaine à Madrid, dans une sorte d'université libre.
Deux de ses romans onc été traduits et publiés sous le titre ‘“ Récits andaloux ”. Ils sont très curieux et fort remarquables comme romans de mœurs andalouses et comme études psychologiques ; mais il a une teinte libérale assez prononcée, et ses principaux personnages n'ont pas toujours des mœurs édifiantes.
J'ai nommé quelques poètes dramatiques, mais il y en a d’autres.
Il y a Ventura de la Vega, Rubi, Equilaz, Serra, Nunez de Arce, et d’autres encore. Il y a aussi les poètes comiques, qui raillent et châtient les ridicules et les défants de la société, et dont les principaux sont Eusebio Blasco, Ramos Carrion, Cano, Gaspar, et Ricardo de la Vega.
J'oubliais Zorilla, non pas l’homme politique, mais le poète qui est une des gloires de l'Espagne, et dont je viens de lire une poésie très belle.
Don José Zorilla est vraiment un grand poète, lyrique et dramatique. Il a eu la vie aventureuse, la précocité, et presque les succès des illustres ancêtres du seizième siècle. :
Il est né en 1817, et il a étudié dans les universités de Valladolid et de Tolède. De 1837 à 1845, il a écrit trente pièces de théâtre, et plusieurs volumes de poésies lyriques, qui témoignent d’une inspiration élevée, et d'une verve inépuisable.
Malgré ses succès, il ne fit pas fortune, et son père ayant été ruiné par la guerre des Carlistes, il alla à Paris pour y publier une grande épopée, sous le titre de “ Grenade ”. Maïs après deux années de travail et deux volumes publiés, il dut abandonner l’entreprise qui resta inachevée, et il partit pour le Mexique.
Les Mexicains l’accueillirent avec enthousiasme, et il passa douze ans au milieu d'eux. L'empereur Maximilien avait promis d'assurer son avenir; mais l'avenir manqua au malheureux empereur, et Zorilla revint en Espagne pour y recommencer la vie.
Hélas! il était devenu vieux et on l'avait un peu oublié, Mais après de nouveaux travaux, le gouver-
nement de son pays lui vint en aide, et le chargea d’une
'a, les mission en Italie. Puis il écrivit dans quelques jouret naux, et publia ses Souvenirs. Enfin son ami, Emilio nt Castelar, réclama pour lui dans les Cortès, à titre de | do récompense nationale, une pension viagère qui lui a été | accordée. | le Son Don Juan Tenorio est, parmi ses œuvres drama- | je tiques, celle qui lui a obtenu le plus de succès. Mais | k ; il ne travaille plus guère pour le théâtre, et il fait ue aujourd'hui des légendes qui rappellent le vieux roman- | té, cero.
ne Nous en trouvons une charmante, traduite en quatrains par Boris de Tannenberg et publiée dans la Revue | és Bleue. Elle est intitulée ‘“ Le Christ de ia Vega ”. | rit La scène se passe à Tolède, au bon vieux temps des | 1es aïeux, alors que Don Pedro d’Alarcon, gouverneur, ren- | et dait la justice. Une femme, voilée de crêpe, vient se | jeter à ses pieds et demande qu’on fasse droit à sa | ère : plainte. Un noble officier l’a séduite en jurant de l’é- , À pouser, et l’a depuis abandonnée. | tre L'officier, nommé Diego, est appelé, et interrogé. | et Mais il fait serment que cette femme en a menti. ise —AÀs-tu des témoins ? demande le juge à la malheu- | reuse Inès. | wi —Hélas! je n’en puis avoir, répond la pauvre femme ; | ni- et le juge est obligé de décharger don Diego, le traître. | nir | en L’officier tourne le dos |
Et, son grand manteau flottant,
Fier, toisant tous les badaude,
Il s'éloigne en siflottant !
Or, il était déjà loin Quand Inès séchant sos pleurs S'écrin : ‘“ J'ai mon témoin ;
Rappelez-le, messoigneurs !
‘On prend le témoin qu'on peut ; Le mien ne fera défaut.
En penchant la tête un peu
Il nous regardait d’en haut.”
—D'en haut, dis-tu. Ton témoin Etait donc sur quelque toit, Sur une colline, loin ?
— Il était près, comme toi !
Son pauvre corps cest pendu.
C'est d’un gibet qu’il nous vit.
—Femme, ai-je bien entendu ?
Ton témoin est mort ?—Il vit !
—Vrai Dieu, tu es folle I—Non.
— Cette femme divagua, Seigneurs... Ton témoin, son nom ?
—C’est le Christ de la Vega,
Oui, le grand Christ qui, je crois, Du serment se souviendra ; Car c’est au pied de sa croix,
Là-bas, que Dicgo jura ! ”’
Au nom sacré du Sauveur Comime témoin assigné, Les soldats, le gouverneur,
Tout le monde s’est signé...
‘ Femme, femme, en vérité, Ton témoin est le meilleur,
Mais il aurait mérité
Qu'on lui fit plus grand honneur.
ms GT
Le soul tribunal de Dieu But été digne de lui ; Mais enfin, puisqu'on ce lieu
Lu l’assignes aujourd’hui,
Greflier, nous allons sursooir ; Avec votre parchemin Au soleil couchant, co soir,
Vous vous mettrez on chemin.
A la Vega vous irez, Et respectueusement Au Christ vous demanderez
De témoigner sous serment ! "’
Ainsi dit le justicier ; Et vers la Vega, le soir, On vit aller le greffier, Solennel, vêtu de noir.
Puis pâle d'émotion, Inès,—puis le gouverneur— La foule, en procession,
Faisant sa sourde rumeur ;—
On voyait aussi marchor Dans leur plus grand appareil, Chacun suivi d’un archer,
Les juges du grand conseil ; —
Son grand feutre sur les yeux, Frisant d’un air de dédain, Sa moustache au poil soyeux
Du bout de son gant de daim,
Diégo venait le dernier.
Sitôt qu’on fut parvenu Devant la croix, le greffier
Vint s'arrêter, le front nu,
Il lêve les yeux, tremblant,
Vers le bois noir, recouvert
Par le corps du grand Christ blanc, Du grand Christ au flanc ouvert,
Et dont le front, écorché Par l’épine le ceignant, A chaque pointe accroché
Laisse un clair rubis saignant.
Il dit, pliant les genoux :
‘‘ Jésus, plein de vérité, Comme témoin devant nous,
Ce matin tu fus cité.
Fils de Marie et de Dieu, Qui parini les hommes vins, Fais-tu sermont qu’on ce lieu
Un jour à tes pieds divins,
Ce don Diego Martinez En échange d’un baiser Prit pour fiancée Inès
Et jura de l'épouser...., ?
Mais un grand cri de stupeur Monte,—car tous ont out, Pris d'une indicible peur,
Une voix répondant ; Oui !..
Et le gr.nd Christ brusquement Tendent son bras décloué,
Afin de prêter serment
A levé son poing troué |...
Après Zorilla qui représente éminemment la poésie lyrique et dramatique, disons quelques mots des fabulistes de l'Espagne.
A an er
La fable est un genre littéraire que les Espagnols affectionnent beaucoup, et les écrivains qui le cultivent ne nnanquent pas.
C'est ainsi qu'ils possèdaient, il y a peu d'années, un fabuliste dans le Sénat, un autre au Congrès, et un troisième à l’Académie,
Celui dont je veux parler n'appartient à aucun de ces corps illustres, et il n'écrit que des fables ; mais il y réussit d’une façon remarquable, et il sait approprier ce genre de composition aux mœurs et aux idées de son temps et de son pays.
Il se nomme don Miguel Agustin Principe : et, comme sa vie a été modeste, elle est très peu connue, Entré dans la carrière administrative, il a dû subir plus ou moins le mouvement des fluctuations de la politique espagnole : mais son talent est resté noble, honnête, élevé.
Citons quelques-unes de ses fables :